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Full text of "Le poète Alexis Tolstoï, l'homme et l'oeuvre"

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Le Comte A. K. Tolstoï 



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FAC-SIMILE d'une lettre de A. K. Tolstoï à B. M. Markevitch, contenant la " Ballade à tendance " 
[d'après l'original appartenant à Madame V. N. Bêlenh, nie BouHarina) 









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ANDRÉ, 


LIRONDELLE 




DOCTEUR ES LETTRES 


MAÎTRE 


DE CONFÉRENCES A L'UNIVERSITE DE LILLE 




LE 


POÈTE 



ALEXIS TOLSTOÏ 



L'HOMME ET L'ŒUVRE 




525766 

9 . 3 • S( 



PARIS 
LIBRAIRIE HACHETTE & Cie 

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 
I9I2 



DU MÊME AUTEUR 

A LA LIBRAIRIE HACHETTE ET C 



SHAKESPEARE EN RUSSIE, 1 748-1 840. (Etude de littéra- 
ture comparée). 5 fr. 



A LA MÉMOIRE DE MON PÈRE 



AVANT-PROPOS 



Le comte Alexis Tolstoï, romancier traduit en plusieurs langues, 
dramaturge dont une tragédie a connu un des succès les plus reten- 
tissants de la scène russe contemporaine, lyrique dont les vers sont 
dans toutes les bouches, épistolier plein d'humour et de vie, est 
cependant, du consentement de la majorité, un des poètes secondaires 
de son pays. 

De son vivant, il a su, par les attaques acharnées d'une presse par- 
tiale, ce qu'il en coûte d'être trop bien en cour, trop riche et trop 
indépendant. 

Au milieu du mouvement qui, sous le règne d'Alexandre II, 
entraîna la philosophie vers le matérialisme et la littérature vers l'uti- 
litarisme, il est demeuré attaché à l'idéalisme de ses seize ans et à la 
doctrine de l'art pour l'art. Sans s'inféoder à aucun parti, il n'a pu 
contenir les élans d'un tempérament ardent et d'une franchise un peu 
rude, et plus d'une fois il a bataillé pour ses idées contre les extrêmes 
de droite et de gauche. 

Nous avons d'abord montré l'homme, analysé son caractère, si 
profondément slave malgré quelques apparences, et qui explique ses 
idées politiques et ses productions littéraires. Nous avons ensuite étu- 
dié la technique des œuvres et esquissé l'histoire de leur fortune. 

Notre dessein a été d'établir l'originalité de ce poète auquel on a 
reproché d'être cosmopolite et livresque, et que nous estimons national 
et spontané. Un écrivain livresque eût-il fait cette " folie " contée par 
M. de Vogué : " Un jour, il avait promis des vers à la femme qu'il 
aimait ; il ne trouvait dans son âme rien d'assez triste, rien d'assez 
beau ; il se souvint alors d'un Kirghiz rencontré durant un voyage 
par delà l'Oural, dans la steppe d'Orenbourg : un de ces chameliers 
qui tirent d'un long roseau leur vieille mélopée d'Asie. Tolstoï écrivit 



X LE POETE ALEXIS TOLSTOÏ 

qu'on lui fît venir cet homme de l'autre bout de la Russie ; il l'envoya 
jouer chez celle qui lui demandait un poème ; il savait que tout son 
art n'égalerait pas ce chant, fait par tant d'âmes et tant de siècles. " 1 

On nous trouvera peut-être présomptueux de donner à Alexis 
Tolstoï un brevet de nationalisme qu'un certain nombre de ses com- 
patriotes lui refusent. Mais un étranger, par son éloignement même, 
peut prétendre à l'impartialité, et juger de tout ce qui le sépare, lui 
latin, de l'écrivain slave. 

En tout cas, l'essai nous a paru digne d'être tenté. Nous l'avons 
fait avec ferveur, soutenu par une tendresse déjà ancienne pour notre 
héros, et un amour sincère pour le grand pays dont il est un des plus 
nobles représentants. 

A l'intérêt qui s'attache à la personnalité du poète s'ajoute celui 
de la période durant laquelle il a écrit. La combativité de Tolstoï l'a 
mêlé directement aux luttes d'opinions, dont la description a sa place 
marquée dans notre étude. Ainsi seront développés la thèse slavophile, 
les conflits entre les partisans de l'art pour l'art et les utilitaires, la 
résistance de l'idéalisme au réalisme triomphant. 

Nous avons traduit aussi fidèlement que possible les citations pré- 
sentées, sans jamais céder à la tentation d'enjoliver ou d'arrondir la 
phrase. Tolstoï a parfois des lourdeurs, des répétitions de mots qu'on 
a scrupuleusement conservées. Nous n'avons rhythmé les vers traduits 
que lorsque cela était possible sans le plus léger sacrifice ou la moindre 
addition de mots. Faut-il ajouter que nous avons eu le sentiment con- 
stant d'être inférieur à notre idéal et impuissant à rendre le ^oloris et 
le mouvement de l'original ? 

Notre transcription des noms russes est en principe grapl." 
non phonétique. Néanmoins, pour éviter des changements r.. 
dans des noms connus ou d'origine étrangère, nous n'avons pas obseï , c 
strictement la règle. Pour les mots, il nous a semblé superflu de recou- 
rir, dans une étude purement littéraire, à un système rigoureux. Là où 
pourraient se justifier les orthographes: sovremennyi, rousskii^ rousskiia 
sovremennyia...., nous écrivons simplement : sovremenny, rousski, 
rousskia, sovremennya... 

i Le roman russe, p. 17. 



AVANT-PROPOS XI 

Les titres ou les premiers vers des poésies sont donnés en traduction 
française, sauf dans le chapitre sur la forme, où le texte original 
s'impose. Nous n'avons employé les caractères russes que lorsque cela 
était indispensable, de façon à rebuter le moins possible les lecteurs 
ignorant la langue russe. Si nous avons laissé le titre des ouvrages et 
des périodiques russes en caractères français, nous n'avons pu néan- 
moins consentir à citer des vers russes sous cette forme. 

C'est enfin pour nous un devoir agréable que d'assurer de notre 
gratitude les personnes dont les avis ou l'obligeance ont facilité nos 
recherches. Nous saluons d'abord la mémoire de madame S. P. Khi- 
trovo, nièce de Tolstoï, qui s'intéressait à notre travail et nous a com- 
muniqué des documents inédits ; nous remercions : madame V. N. 
Bêlenko, née Boukharina qui, avec un désintéressement spontané nous 
a laissé disposer librement des manuscrits de la Famille du Vourdalak et 
du Rendez-vous dans trois cents ans, et des papiers de son oncle B. M. 
Markevitch; madame E. M. Moukhanova, petite-nièce du poète, qui 
nous a reçu à Poustynka ; madame la princesse E. F. Tserteleva, sa 
parente ; M. A. Jemtchoujnikov dont nous avons été l'hôte à Krasny 
Rog ; S. M. Loukianov ; V. V. Westman ; A. A. Kondratiev, biographe 
de Tolstoï; l'académicien N. A. Kotliarevski ; N. D. Tchetchouline, 
V. I. Saïtov, I. A. Bytchkov, de la bibliothèque impériale de Saint- 
Pétersbourg ; B. L. Modzalevski et V. I. Sreznevski, des Archives et 
de la bibliothèque de l'Académie des sciences ; M. K. Lemke 
mademoiselle Emma Martens, de Leipzig; A. A. Bakhrouchine 
V. V. Kallache, de Moscou; le comte Angelo de Gubernatis, de Rome 
nos collègues MM. les professeurs Langlois et Piquet. Nous exprimons 
enfin notre affectueuse reconnaissance à notre ancien maître M. Emile 
Haun ant, professeur à la Sorbonne, qui nous a initié aux études et à 

la vie russes et nous a suggéré d'utiles corrections. 
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PREMIERE PARTIE 



Z/ HOMME 



CHAPITRE PREMIER 

L'ENFANCE ET L'ADOLESCENCE 
(1817-1833) 



Ancêtres et parents — L'enfance en Petite-Russie — Premiers essais littéraires — 
L'oncle Alexis Perovski — A S fc Pétersbourg — Voyage en Allemagne — 
La poule noire — Voyage en Italie — Le Journal d'Alecha. 

Les Tolstoï sont d'origine danoise, selon la conviction de Léon 
Nikolaevitch, allemande si l'on en croit les généalogistes mieux 
informés. Mais depuis le XIV e siècle où ils s'installèrent dans le pays 
de Tchernigov, ils se sont par leurs croisements et par leur rare 
fortune, intimement fondus dans la nationalité russe, leur immense 
famille a donné à leur pays d'adoption des hommes éminents, guer- 
riers, diplomates, hommes d'Etat, écrivains. l 

Pierre Andreevitch créé comte en 1724, habile courtisan et brave 
marin, apprécié par le tsar Pierre qui lui confia d'importantes fonc- 
tions diplomatiques, a laissé un journal très curieux de ses voyages, 
une traduction d'Ovide et une description détaillée de cette mer 

1 Sur la généalogie et l'histoire des Tolstoï, voir P. Birukov. Vie et œuvre, 
mémoires de Léon Tolstoï, tome I. Ch. I. — Dans cet ouvrage révisé par Léon 
Tolstoï on lit à la page 37 : "La famille Tolstoï a donné beaucoup de représen- 
tants en diverses branches de l'activité sociale. Nous pensons qu'il sera intéressant 
pour le lecteur de savoir à quel degré de parenté se trouvent quelques-uns de 
ceux-ci avec Léon Nikolaevitch. Nous mentionnerons ici : Feodor Pétrovitch 
Tolstoï, peintre très connu, graveur en médailles, vice-président de l'Académie 
des Beaux-Arts, cousin germain du père du feu poète, Alexis Constantinovitch 
Tolstoï, lequel, à son tour, était cousin issu de germain de Léon Nikolaevitch. 
L'ancien ministre Dmitri Andreevitch Tolstoï, le fameux réactionnaire, est 
parent plus éloigné de Léon Nikolaevitch ; leur parenté remonte à un arrière- 
cousin, Ivan Pétrovitch Tolstoï, fils du premier comte Tolstoï, mort au couvent 
Solovietzki où il avait été déporté avec son père. 



4 1817-1833 

Noire, que devait chanter cent soixante ans plus tard le poète des 
Esquisses de Crimée. Le père des comtes Constantin et Fedor, 
général-major, était un homme simple et cultivé, et selon le témoi- 
gnage de sa petite-fille Catherine Jung, l il se distinguait par sa 
hauteur morale, son inflexible honnêteté " qui paraissait outrée aux 
contemporains ". Lors de l'incendie du château de Vyborg, il sauva 
au péril de sa vie d'importants papiers et une somme d'argent consi- 
dérable, ce qui lui valut la cravate de Vladimir et cette cynique 
boutade du commandant en chef : " Qu'est-ce que cela te coûtait de 
te réserver un petit million ? on l'aurait cru brûlé, et tu aurais eu la 
même récompense. " 

Son désintéressement lui attirait les reproches de ses parents et de 
ses amis, et il mourut dans un état voisin de la pauvreté, après avoir 
eu treize enfants. Sa femme, nièce de l'amiral Krouzé, avait l'esprit 
vif, le cœur sensible ; et si ses " mains de fée " étaient précieuses 
dans une famille aussi nombreuse, son dévouement d'éducatrice n'avait 
pas une moins utile influence ; c'est elle qui enseignait à ses enfants 
les grammaires fançaise et russe et le dessin. 

Constantin Petrovitch, né en 1780, ancien cadet de la marine 
promu à dix-sept ans officier, après avoir fait la campagne de Suède 
et commencé la campagne de France, avait été gratifié pour sa 
bravoure d'une épée d'or et de nombreuses décorations ; mais blessé 
à la jambe gauche il fut à vingt-six ans mis à la retraite avec le droit 
de porter l'uniforme. Il occupa alors un poste à la banque des 
Assignats et jusqu'à sa mort présida, en sa qualité de doyen des 
chevaliers de Sainte-Anne, à la distribution de différents ordres. 2 II 
était large et robuste de corps, brusque et gauche dans ses mouvements. 
Il avait le visage coloré, les yeux bleus, les traits épais, le nez gros. 3 
Très gai 4 et aimant à boire, il était bon mais de caractère faible. 
Marié en premières noces à une demoiselle Khlioustinaïa qui mourut 
tôt après, il épousa en secondes noces, le 13 novembre 1816, à 

1 Vêstnik Evropy, 1905, mars. 

- D'après les souvenirs de sa nièce M. F. Kamenskaïa {Istoritcheski Vëstnïk, 1894, 
tome 55, pp. 3°5'3°7- 

3 Cf. son portrait peint par A. Mikhaïlov en 1849. (Musée Alexandre III à 
S 1 Pétersbourg, n° 5.260.) 

4 Cf. Souvenirs littéraires de I. I. Panaev, p. 133. 



L ENFANCE ET L ADOLESCENCE 5 

S 1 Pétersbourg, Anna Alexêevna Perovskaïa l qui mit au monde le 
24 août 18 17 Alexis Tolstoï. 2 

Cette union contractée sans amour ne fut pas heureuse et dura peu. 
Anna Alexêevna apportait une beauté de brune au teint mat, aux 
yeux gris, 3 un tempérament ardent, personnel et autoritaire, un 
esprit alerte et mordant, en même temps qu'une rare intelligence. 
Elle était la fille légitimée de l'ancien ministre de l'instruction 
publique, comte Alexis Kirilloviteh Razoumovski, 4 et de la demoi- 
selle Maria Mikhaïlovna Sobolevskaïa. Le nom de Perovski tire son 
origine de Perovo, propriété des Razoumovski dans le gouvernement de 
Moscou. Le comte Alexis Kirilloviteh était le neveu de ce cosaque 
du gouvernement de Tchernigov dont la belle voix fit la fortune. 
Distingué dans l'église de Tchemery par un colonel de passage, 
enrôlé en 1 73 1 parmi les chantres impériaux d'Anna Ioannovna, le 
jeune berger Alexis Grigorevitch fut remarqué de la tsarevna 
Elisabeth Petrovna. Il devint " chanteur de la tsarevna " et reçut le 
nom grand-russien de Razoumovski. Parvenue au trône, l'impératrice 
combla d'honneurs et de biens son favori, et vers 1742 l'épousa 
secrètement. Alexis loin d'oublier sa famille la fit venir à S 1 Péters- 
bourg ; son frère Cyrille envoyé à l'étranger où il reçut une brillante 
éducation, était à vingt-deux ans président de l'Académie des sciences, 
comte et hetman de Petite-Russie. 

Le fils de Cyrille, Alexis, grand-père du poète, succéda en 1810 à 
M. N. -Mouraviev comme ministre de l'instruction publique. C'était 
un lettré suivant assidûment les " Entretiens des amis de la langue 
russe " de Chichkov. Il aimait passionnément la botanique et la 
langue latine ; mais son intelligence était desservie par une apathie 

1 La cérémonie eut lieu à l'Eglise Simeonovskaïa, les témoins étant pour le 
marié son père le général-major comte Pierre Tolstoï, et pour la mariée le 
" conseiller privé actuel " comte Alexis Kirilloviteh Razoumovski et le capitaine 
de uhlans Alexis Perovski. 

2 La naissance est inscrite sur le registre de l'église Simeonovskaïa (Mokhovaïa) 
sous le n° 179. Le baptême eut lieu le 15 septembre, le parrain étant le comte 
Alexis Razoumovski et la marraine la comtesse Elisabeth Apraxina. 

3 Nous avons vu à Krasny-Rog (gouv 1 de Tchernigov) son portrait peint par 
M me Vigée-Lebrun. 

4 Voir sur cette famille l'ouvrage capital de A. A. Vasiltchikov : La famille 
des Ra-zoumovski. (5 tomes. S 1 Pétersbourg. 1880.) 



6 1817-1833 

et une paresse de grand-seigneur, dont il devait transmettre quelques 
retours spasmodiques à son petit-fils. C'est ainsi qu'il livra la direc- 
tion du ministère à un certain Martynov, qu'il s'était jadis promis de 
chasser en arrivant au pouvoir. Le plaisir de voir cet ancien ennemi 
lui venir présenter ses rapports et sabler respectueusement la signature 
humide du ministre, l'emportait sur toute autre considération d'intérêt 
ou de service. 1 II paya sa nonchalance d'une disgrâce en 18 16. 

Parmi les neuf enfants du comte, légitimés sous le nom de Perovski, 
Lev, né en 1793 devint ministre de l'intérieur sous Nicolas I ; Vasili 
fut gouverneur général des gouvernements d'Orenbourg et Samara. 2 
Alexis, né en 1787, curateur de l'arrondissement scolaire de Kharkov 
et littérateur, servit de père au petit Alexis lorsque fut rompu le 
mariage d'Anna Alexêevna et du comte Constantin Tolstoï. 

La rupture se produisit six semaines après la naissance de l'enfant. 
Elle se fît sans éclat, et le mystère en enveloppe encore les circon- 
stances décisives. 3 Elle s'étendit aussi aux deux familles qui demeu- 
rèrent séparées, sans qu'aucune aigreur ait subsisté dans les mémoires. 
Les rapports avaient cependant été très cordiaux entre les Tolstoï et 
les Perovski. Anna Alexêevna, en attendant la naissance d'un enfant 
avait préparé deux riches layettes, l'une destinée à un garçon, l'autre 
à une fille ; et lorsque le 24 août 181 7 naquit Alexis, les somptueux 
effets de batiste et de dentelle furent donnés à l'enfant du comte 
Fedor Tolstoï, qui naquit deux mois après et se trouva être une 
fille. 4 Ce détail témoigne de l'intimité qui unissait Anna Alexêevna 
à la famille de son mari. Mais dès les premiers temps du mariage, 
l'incompatibilité d'humeur s'était manifestée. "Pourquoi, disait Anna 
à son beau-frère, en plaisantant, avec une nuance de mélancolie, ne 
m'as-tu pas épousée, Fedor ? je t'aurais fort aimé. " Et lui répondait 
en riant : " Eh ! c'est que sans doute avant toi j'ai vu une autre 
Annette, 5 que je me suis épris d'elle et que je l'ai épousée. " 6 C'est 

1 Cf. Gretch. Zapiski, pp. 291-292. 

2 Rousski Arkhiu, 1881, III, p. 475. 

3 M. A. Jemtchoujnikov suppose que les habitudes d'intempérance du comte 
n'y furent pas étrangères. Il y avait surtout incompatibilité d'humeur. 

4 Istoritcheski Vêstnik, 1894, tome 55, pp. 305-307. M. F. Kamenskaïa. 
Vospominania. 

5 La femme du comte Fedor s'appelait aussi Anna. 

6 M. F. Kamenskaïa. Vospominania, pp. 305-307. 



L ENFANCE ET L ADOLESCENCE J 

le même comte Fedor qui disait : " Mon frère Constantin n'aurait 
jamais dû épouser Anna Alexêevna. Elle était trop intelligente pour 
lui. Il était difficile d'espérer l'accord. " 

Cet événement eut une influence considérable sur les destinées de 
l'enfant : sans doute le contact avec l'homme assez lourd qu'était son 
père n'eût pu modifier sensiblement le développement de son caractère, 
mais d'une part la séparation le tint à l'écart de ce centre intellec- 
tuel et artistique qu'était la maison de son oncle Fedor, et dont la 
fréquentation eût peut-être hâté l'éclosion de sa vocation ; d'autre 
part elle le rapprocha de son oncle Alexis Perovski qui allait lui 
inspirer ses goûts personnels, allumer et attiser en lui l'ardent amour 
de l'art, de l'art italien et classique en particulier ; enfin elle l'éloigna 
de S 1 Pétersbourg, et l'envoya grandir parmi les bois, les étangs de la 
Russie méridionale ; loin des casernes badigeonnées d'ocre jaune et 
des " perspectives " rectilignes, sa jeune imagination allait naître 
magnifiquement à la vie sous les cieux clairs et le chaud soleil. 

C'est en Petite Russie, dans le gouvernement de Tchernigov, où 
ses aïeux cosaques gardaient les troupeaux en chantant, qu'Anna 
Alexêevna réfugia son précoce veuvage. Les domaines des Razou- 
movski étaient nombreux et vastes. Dans le district de Mglinsk, à 
Potchep, non loin de la frontière du gouvernement d'Orel, vivait 
l'ex-ministre dilettante. A une vingtaine de verstes à l'est, à Krasny 
Rog, s'élevait la demeure qui devint l'habitation favorite du poète 
jusqu'à sa mort. Au cœur du gouvernement, aux confins septen- 
trionaux du district de Sosnitsa était installé à Pogorêltsy Alexis 
Perovski, qui offrit une hospitalité empressée à sa sœur et à l'enfant 
qui désormais allait l'appeler "son père". ] 

1 Cette cohabitation après la brusque rupture a fait naître une assertion dont 
il est impossible de ne pas tenir compte, puisqu'elle est non seulement accréditée 
dans les milieux littéraires, mais publiée dans des articles de revues. Le père 
d'Alexis Tolstoï serait son oncle Alexis Perovski, et le mariage n'aurait été 
arrangé que pour couvrir un inceste. 

Après une enquête impartiale on constate que les affirmations tranchantes des 
" illégitimistes ", fondées sur des traditions orales persistantes provenant même 
d'amis ou de proches de Tolstoï, ne sont étayées par aucun argument de poids. 
Lorsqu'on objecte le témoignage des dates de mariage d'Anna Alexêevna et de 
la naissance de son fils, on s'entend répondre que les actes d'état-civil ont dû être 
falsifiés. 



8 1817-1833 

Le site était original et bien cligne du choix d'un artiste : assise 
sur une colline, entourée d'un parc à l'anglaise, la maison dominait 
le paysage, une sombre grandeur émanait de l'épaisse forêt de pins 
voisine de l'étang où croissaient des roseaux, abritant d'innombrables 
oies et des canards sauvages ; la végétation luxuriante du parc était 
encadrée par les augustes silhouettes de vieux arbres gigantesques ; 
les environs pittoresques offraient aux chasseurs le gibier le plus 
varié : perdrix, coqs de bruyère, chèvres, élans, renards, loups, ours, 
sangliers. Dans la maison le propriétaire avait rassemblé une vaste 
bibliothèque riche en livres et en manuscrits anciens. l 

Alexis Alexêevitch avait hérité de son père le goût de la littérature 
et des arts en même temps que des sentiments de tiédeur pour le 
service officiel : tiédeur qui devait se retrouver et s'aggraver en 
aversion chez son neveu. A trente ans Alexis Alexêevitch avait déjà 
accompli une carrière mouvementée. Il était sorti à vingt ans de l'uni- 
versité de Moscou en 1807, avec le titre de docteur en philosophie 
et en sciences littéraires. Après avoir, sans doute sous l'inspiration 
de son père, fervent botaniste, publié ses études sur le système 
des plantes de Linné et " sur les plantes qu'il serait bon d'introduire 
et de multiplier en Russie ", 2 il servit au Sénat. Pendant la guerre 
de 1 812 il fut nommé capitaine de cavalerie au 3 e régiment des 
cosaques de l'Ukraine, prit part en 18 13 aux combats de Dresde et 
de Kulm, devint premier aide-de-camp de son beau-frère, le gouver- 

Au physique, Alexis Tolstoï a comme Constantin Petrovitch le nez fort aux 
larges ailes et non le nez court des Perovski. Il visita de temps à autre Con- 
stantin Petrovitch à qui il servait une importante pension viagère. 

Le silence de la famille Perovski a certainement contribué à la fortune de la 
thèse " illégitimiste ". Ce n'est qu'en 191 1 qu'un membre de cette famille, M. A. 
Jemtchoujnikov a entrepris de détruire les allégations erronées d'un écrivain 
particulièrement affirmatif, sans réussir à convaincre les sceptiques. (La légende 
de l'origine du comte Tolstoï, en réponse aux Sou-venin de Gnêditch parus dans 
Vhtoritcheski Vêstnik — Novoe Vremia, 19 nov.-2 décembre 191 1.) Par contre 
M. K. Lemke a publié une lettre énigmatique du comte Boris Perovski à 
A. M. Artsimovitch du 18 octobre 1875. (M- M. Stasioule-vitc/i II p. 551)- > 

1 Cf. lettre d'A. Tolstoï à N. Jemtchoujnikov 28 nov. 1858. Voir aussi le 
début du Double, édition Smirdine II, pp. 7-8. 

2 Ces deux dissertations composées en vue de l'obtention du doctorat, l'une en 
français, l'autre en russe, étaient précédées d'un mémoire rédigé en allemand, et 
avaient trait aux rapports entre les animaux, les plantes et les minéraux. 



L ENFANCE ET L ADOLESCENCE 9 

neur général du royaume de Saxe, prince Nicolas Repnine Volkonski 
et séjourna deux ans à Dresde. De retour en Russie Perovski fut 
attaché pour missions spéciales au département des " affaires spiri- 
tuelles des confessions étrangères ". C'était là une fonction qu'il 
remplit sans éclat et qu'il se hâta de résigner trois jours après la mort 
de son père en 1822. En effet, malgré la solennité de ses titres et 
la gravité de ses devoirs, l'oncle du poète était un joyeux homme : 
un caractère ouvert, une vivacité d'esprit et d'imagination qui 
révélait le méridional, un penchant marqué pour la plaisanterie et les 
mystifications, en faisaient le compagnon le plus attrayant et le plus 
recherché. On s'est longtemps raconté à Moscou des anecdotes sur 
ses bons tours. Un jour, il persuadait à un ami que comme grand- 
maître d'une loge russe, il pouvait le recevoir franc-maçon. La 
cérémonie eut lieu avec de nombreux rites burlesques, et Perovski 
fît signer à son crédule ami un papier, dans lequel le nouveau maçon 
affirmait n'avoir jamais " tué de castor ". 1 Une autre fois, il feignait 
d'être passionnément épris de la fiancée d'un de ses amis, navrait 
son beau-père par le spectacle de ses souffrances imaginaires et finis- 
sait par aller se jeter dans un étang vaseux.... 2 mais peu profond. 
Ainsi lorsque dans les "années quarante" le poète et ses cousins 
Jemtchoujnikov rempliront Pétersbourg du bruit de leurs facéties, 
préludant à la célèbre création de Kozma Proutkov, ils ne feront 
que continuer une tradition de famille. 

Le tempérament narquois de Perovski devait communiquer à ses 
œuvres littéraires 3 une part de leur originalité et de leur sel. Si 
par exemple son roman Monastyrka^ en dehors de son intérêt au 
point de vue de l'histoire littéraire, peut encore être lu aujourd'hui 
avec un certain plaisir, c'est à l'humour répandu dans ses pages qu'il 
le doit. La première partie particulièrement abonde en observations 
curieuses et drôles sur les mœurs de la Petite Russie, en traits de 
caractère malicieusement soulignés ; mais nous sommes loin du 
sarcasme de Gogol. Le rire de Perovski est franc ; l'on sent que sa 
bienveillance d'âme le rend incapable de s'indigner ; son impuissance 

1 La plaisanterie est plus savoureuse en russe : la locution tuer un castor 
signifiant aussi faire une pauvre acquisition, particulièrement dans le mariage. 

2 Rapporté par le prince P. A. Viazemski (VIII. p. 413.) 

3 Publiées sous le pseudonyme d' " Antone Pogorêlski ". 



io 1817-1833 

à créer des types de fripons, quelque mal qu'il se donne pour cela, 
est caractéristique. L'hypocrite et avare Klim Sidorovitch, " tyran " de 
l'infortunée Aniouta, n'est au fond pas un méchant homme ; il est 
seulement terrorisé par sa femme, et pour celle-ci le grossissement 
même des traits en fait une caricature à la Fielding, et excite plutôt le 
sourire que la colère. En revanche, avec quel amour l'auteur a peint 
les personnages sympathiques, avec quelle tendresse émue il a com- 
posé la brave et bonne tante Anna Andreevna, et comme l'ironie 
dont il tempère les menaces de sentimentalité est souriante et douce ! 

Large bonté, impuissance à créer des coquins, humeur railleuse et 
saine joie de vivre, ne sont-ce pas là aussi des qualités foncières 
d'Alexis Tolstoï r 

Il n'est pas surprenant que sous la tendre et clairvoyante attention 
de l'oncle et de la mère, et parmi la sereine atmosphère de la libre 
nature, les rares dons physiques, intellectuels et moraux de l'enfant 
se soient harmonieusement développés, et qu'une précocité d'imagi- 
nation, qui n'avait rien de maladif, ait de bonne heure orienté le 
petit Alecha x vers le monde des rêves et des livres. 2 Sa lettre au 
professeur A. de Gubernatis est un précieux témoignage. — "A six 
ans je commençai à barbouiller du papier et à faire des vers, tant mon 
imagination avait été frappée par quelques pièces de nos meilleurs 
poètes, que je trouvai dans un gros recueil mal imprimé et mal 
broché, avec une couverture rouge sale. L'extérieur de ce volume 
s'est gravé dans mon souvenir et me ferait battre le cœur si je le 
revoyais. Je le traînais partout avec moi, et me cachais au jardin ou 
dans le bois pour l'étudier pendant des heures. Bientôt je le sus par 
cœur, je me grisai de la musique des divers rhythmes et je m'en 
assimilai la technique. Quelque absurdes que ne pouvaient manquer 
d'être mes premiers essais, je dois dire que sous le rapport de la 
mesure ils étaient irréprochables... " 

Ces toutes premières tentatives n'ont pas été conservées ; il est 
certain. qu'elles furent selon la loi commune de pures imitations, mais 
c'est moins les idées que le rhythme et la musique des vers qui frap- 

1 Diminutif caressant d'Alexis. Prononcer " Aliocha ". 

2 Cf. sa lettre au prof, de Gubernatis, en français, publiée dans la Riz'ista 
Europea, décembre 1 875, et depuis réimprimée comme Esquisse autobiographique 
dans le premier tome de l'édition 1876 (Stasioulevitch.) 



L ENFANCE ET L ADOLESCENCE I I 

pèrent l'enfant ; c'était déjà l'éveil de sa faculté maîtresse, le senti- 
ment artistique, le besoin d'harmonie et de beauté. Il est bon aussi de 
constater que l'écrivain à qui on devait si souvent reprocher le 
cosmopolitisme de son inspiration, puisa à une source russe la passion 
de la poésie, et que c'est non en langue française comme Pouchkine, 
mais en langue russe qu'il satisfit ses premières velléités littéraires. 
Il avait auprès de lui une vieille nourrice qu'il adorait et dont 
les contes rassasiaient sa curiosité. Par elle il connut les légendes 
que dit le chat savant en promenant sa chaîne d'or autour du chêne 
vert, * le loup-garou errant, la rousalka assise sur les branches, l'izba 
aux pattes de poule, le fidèle loup gris et la hideuse baba-iaga. 2 Mais 
le contact de son oncle, grand admirateur des œuvres d'Occident, 
élargit le champ de ses premières lectures. Les brillants faits des 
chevaliers, les troublantes évocations de Hoffmann frappaient une 
jeune imagination en travail et dirigeaient son essor loin des plaines 
mélancoliques coupées de bouleaux, tantôt vers les illusions du passé, 
les hauts burgs résonnant du cliquetis des armures, tantôt vers le 
monde des apparitions surnaturelles, les charmes puissants opprimant 
d'innocentes victimes, les vols ouatés de chauves-souris et les cris 
sinistres de hiboux. 

L'œuvre de Tolstoï montre quelle profonde empreinte ces récits 
laissèrent sur lui : les nouvelles par lesquelles il débuta dans la 
littérature, Le portrait, Le dragon, Le prince Serebriany et même 
l'inspiration historique de ses drames, découlent de cette haine de la 
réalité qu'il ressentit dès ses premières années. 3 

C'est aussi aux circonstances de son enfance que Tolstoï dut cet 
optimisme robuste qui se reflète dans ses vers. Nekrasov né dans une 
famille désunie, témoin des souffrances de sa mère, et de la misère 
effroyable des paysans et des paysannes, que lui révélaient les tournées 
d'inspection dans lesquelles il accompagnait son père, le cœur déchiré 

1 Prologue de Rouslan et Lïoudynila. 

2 Sorcière que la légende représente sous les traits d'une vieille femme aux 
seins pendants, et qui est censée voyager dans un mortier en s'appuyant sur le 
pilon. 

3 Le portrait. Strophe X. 

...La réalité me fut 

Dès mes jeunes années insupportable et odieuse. 



12 I8I7-I833 

par la plainte funèbre des haleurs de la Volga, devait naturellement 
faire entendre des chants de pitié, de douleur et d'indignation. 
Tolstoï élevé par une mère et un oncle aimants, ignorant le besoin, 
ne rencontrant autour de lui que des visages heureux de paysans 
libéralement traités par des maîtres bienveillants, ne pouvait que 
croire à la bonté des hommes et des choses, et s'engager dans la vie, 
le sourire aux lèvres, la confiance au cœur, et le regard intérieure- 
ment tourné vers la cause première de tout ce bonheur. Ainsi 
pénétraient en lui les éléments d'un spiritualisme qui identifia Dieu 
avec l'amour. 

La vie à Krasny-Rog où s'installa dans les " années vingt " la 
comtesse Anna Alexêevna ne fit que continuer celle de Pogorêltsy. 
Cent trente verstes séparent à vol d'oiseau les deux localités. Le 
paysage est moins sévère : des forêts où l'on peut chevaucher des 
jours entiers sans retrouver la rase campagne, des champs fertiles, des 
buissons où chantent à tue-tête rossignols et coucous, des ruisseaux 
où coassent de mélodieuses petites grenouilles. 1 La demeure, éloignée 
des chaumières des paysans, était un joli pavillon de chasse à gracieuse 
façade, bâti par Rastrelli pour le dernier hetman de Petite Russie, 
Cyrille Razoumovski. Elle était en bois ; de larges allées de tilleuls 
où pouvait passer et tourner à l'aise un équipage de dix chevaux 
attelés de front et précédés d'un piqueur, conduisaient à l'entrée prin- 
cipale. Pour l'aménagement intérieur on avait préféré au luxe la 
simplicité et la commodité. 2 Au centre un vaste hall octogone était 
éclairé par une coupole que dominait un belvédère, d'où le regard 
embrassait les infinis horizons d'un océan de verdure. 

Derrière la maison le parc descendait en pente insensible vers la 
rivière le Rog qui donne son nom à la propriété. Le romancier 
B. Markevitch a laissé dans Marina d'JIy-Rog' 6 une description de 
cette rivière qui donne une idée de la séduction qui se dégageait de 
ce "royaume enchanté". " La rivière courait en méandres sans fin ; 
tantôt ses hautes rives se rapprochaient, les chênes âgés et les aulnes 
lassés inclinaient profondément au dessus de l'eau, des deux côtés, 
leur feuillage emmêlé, tantôt elles s'écartaient largement le long des 

1 Cf. lettre de Tolstoï à la princesse Sayn-Witgenstein. 9 mai 1869. 

2 Cf. Souvenirs de Lev Jemtchoujnikov. Fêstnik Evropy, 1899, p. 259. 

3 p. 107. 



L ENFANCE ET L ADOLESCENCE 13 

collines en pente douce... et tout un monde de plantes et de fleurs 
essaimait sur ces collines, au dessus de cette eau déserte ; parmi la 
tendre verdure du trèfle et de la renouée, pointaient les calices rouge 
sombre du géranium sauvage, et les charmantes clochettes de la 
céîosie bleue et la blanche pulmonaire, et la mauve amourette, et 
l'anémone belle et éclatante comme la pourpre.... Des roseaux agités 
par le battement des rames, s'envolaient en bandes jacassantes les 
merles noirs, les poules aux yeux rouges.... les bruants des roseaux, 
bleus comme le saphir voletaient avec un sifflement craintif de rive 
en rive.... et là haut, au dessus de ce monde désert et heureux, c'était 
le clair ciel de mai avec ses nuages blancs qui couraient au travers 
comme une fumée. " 

Le romancier ajoute même à ce tableau des tourterelles brunes 
dont la tendre gorge est marquée d'un collier noir, et qui passent par 
couples en roucoulant dans l'air limpide. Ce paysage aux lignes 
onduleuses, aux couleurs chatoyantes, aux parfums délicats, est celui 
qui caressa les yeux de l'enfant poète, berça ses rêves, et contribua 
en pénétrant jusqu'aux sources mystérieuses " des larmes vaines ", l 
à former son âme et son goût de la beauté. Ce n'est point comme 
chez Lermontov, le choc ressenti à la révélation du gigantesque 
Caucase, qui réveille les instincts titaniques et sauvages, provoque 
l'ivresse des cimes et des abîmes et fait fermenter le levain des 
passions orageuses. La nature petit-russienne était une éducatrice de 
tendresse, et sa grâce aimable, par une heureuse affinité, s'accordait 
avec la nature aimante, songeuse mais pondérée d'Alexis. 

Les penchants de l'enfant se dessinaient dans les lettres déjà 
sérieuses qu'il écrivait à son " papa " lorsqu'il était loin de lui, dans 
les chansons et les poésies dont il aimait à lui faire la surprise, comme 
en cette année 1825 où il lui envoyait sa fable Le lion et la souris. 

C'est ainsi que paisiblement coulait une vie dont les plus grands 
incidents étaient des changements de résidence, que la variété du 
choix faisait faciles. Le domaine de Blistovo dans le district de 
Krolevets, 2 laissa à Tolstoï le plus doux souvenir ; jamais il n'oublia 
le ravin sablonneux complice de ses pirouettes enfantines, l'étang et 



1 Tennyson. 

2 Gouvernement de Tchernigov 



i 4 1817-1833 

le joli ruisseau de Srebrianka et le bois de sapins où le promenait 

la vieille nourrice qu'il chérissait. l 

En 1825 Alexis Perovski avait publié La faiseuse de gâteaux de 
graines de pavot de Lafertovo 2 où il contait les tribulations de la 
douce Mâcha, fille de l'honnête postillon Onoufritch. Une tante 
sorcière veut donner la jeune fille en mariage à son chat diabolique 
qui a pris la forme d'un respectable conseiller titulaire. Mâcha par le 
courageux sacrifice de l'or impur hérité de sa tante, échappe aux 
sortilèges et épouse le vertueux Julien qu'elle aime. Ce conte dont 
la donnée a quelque analogie avec La fiancée du roi de Hoffmann 3 
est dans son ton comme dans ses détails très différent du récit allemand 
et malgré ses mérites lui reste inférieur. Il n'a ni la variété, ni l'ironie, 
ni l'esprit mordant, ni la psychologie de son modèle ; mais le surna- 
turel est moins chargé, moins caricatural, et si l'on peut dire plus 
vraisemblable. Il ne dépasse pas l'horizon des superstitions populaires, 
il mêle avec souplesse le réel à l'imaginaire, et l'on comprend le 
plaisir que Pouchkine put goûter à le lire. 4 

La même année Perovski était appelé par le ministre A. Chichkov 
à administrer l'arrondissement scolaire de Kharkov ; à partir de 1826 
ses fonctions de " président du Comité d'examen des manuels 
scolaires " le forçaient à un séjour presque permanent à S 1 Pétersbourg. 
La comtesse Tolstaïa résolut alors de quitter sa retraite de campagne 
et vint habiter S 1 Pétersbourg. Elle y retrouva sa famille et ses amis; 
le comte Vasili Perovski était depuis longtemps l'ami du poète 
Joukovski, 5 précepteur du grand duc héritier, et grâce à son entre- 
mise Alecha fut présenté au tsarévitch Alexandre alors âgé de huit 
ans et admis au nombre de ses compagnons de jeux. Les condisciples 
du grand duc héritier étaient le studieux Joseph Vielgorski et 
l'incorrigible Patkoul, plus ardent à courir dans le parc et à grimper 

1 Cf. lettre inédite de Tolstoï à Sophie, 21 avril 1852. 

2 No-vosti literatoury, mars 1825. Supplément au Rousski Invalide du 9 mars. 

3 Kirpitchnikov. Otcherki istorii no-vol literatoury, 1896, p. ici. 

4 " Comme ce chat de la grand'mère est charmant ! J'ai lu deux fois et d'un 
trait la nouvelle ; et je ne rêve plus maintenant que d'Arkadi Falalêevitch 
Mourlykine..." (Lettre du 27 mars 1825). Dans le Fossoyeur Pouchkine cite aussi 
le fidèle postillon Onoufritch. 

5 Cf. la poésie de cent seize vers de Joukovski à Vasili Alexêevitch Perovski : 
" Camarade ! voici ma main... " écrite en juillet-août 18 19. 



L ENFANCE ET L ADOLESCENCE I^ 

aux arbres qu'à apprendre ses leçons, et qui s'était fait un front à ne 
rougir jamais de sa paresse. Le dimanche Sacha Adlerberg et Alecha 
Tolstoï venaient renforcer la petite troupe qui se livrait à des ébats 
bruyants. Le jeu favori était la lutte. Sous les yeux un peu tristes du 
pâle et charmant Vielgorski, arbitre désigné à qui sa frêle constitution 
interdisait les exercices violents et les corps à corps, l les quatre 
enfants se battaient comme de petits lions. Alexandra Osipovna 
Smirnova se divertissait fort à ce spectacle dont elle fixa le souvenir 
dans ses notes : " L'héritier tout en sueur, Sacha le col déchiré (en 
ce temps les enfants portaient de grands cols), Patkoul plus ébouriffé 
que jamais, Alecha rouge comme un coq d'Inde, tous rient comme 
des fous, heureux de pouvoir lutter, crier, se remuer. Alecha se 
distingue par une force fabuleuse ; sans aucun effort il les soulève 
tous, les lance l'un après l'autre par-dessus son épaule et galope avec 
ce fardeau, en imitant le hennissement du cheval. Il est très drôle ; il 
proposa à l'empereur de mesurer sa force avec la sienne. Sa Majesté 
lui dit : " Avec moi ? Mais tu oublies que je suis plus fort que toi, 
bien plus grand. " — " Cela ne fait rien, je ne crains pas de me 
mesurer avec qui que ce soit, je suis très fort, je le sais. " L'em- 
pereur lui répondit : " Alors, tu es donc un bogatyr ? " Le gamin 
répliqua : " J'ai une âme de cosaque !" et à l'étonnement général il 
cita un vers de Poltava ; 2 ceci enchanta l'empereur qui lui dit : 
" Eh bien ! mesurons nos forces, je suis plus grand que toi, mais je 
ne me battrai que d'une main. " Alecha serra les poings, se pencha 
comme sur les champs de lutte et ensuite demanda : " Je peux 

1 II mourut de phtisie à vingt ans, à Rome. Cf. sur lui les mémoires de la 
comtesse A. D. Bloudova (Rousski Arkhi<v, 1872. (7). 

2 La mention du poème de Pouchkine indique que cette scène n'est pas 
antérieure à 1829. Quelle était la citation faite par Alecha ? A. O. Smirnova ne 
le dit pas. Peut-être était-ce un vers emprunté à la description du hardi cosaque 
qui ne veut se reposer ni en plaine, ni en forêt, ni en rivière, et 

Ne rendre son bonnet que de haute lutte 
Et cela seulement avec sa tête rebelle. 

La rencontre des deux armées {Poltava, Chant III) eût fourni aussi une 
citation appropriée : 

Avec le lutteur attendu, enfin 
Le terrible lutteur se rencontre. 



[6 1817-1833 

frapper fort ? — Sans te gêner. " — En un instant le cosaque s'élança 
de sa place comme un boulet de canon. L'empereur parait l'attaque 
d'un bras et de temps en temps disait : " Il est fort ce gamin, fort et 
adroit. " Remarquant que l'enfant finissait par être à bout de souffle, 
l'empereur le souleva, l'embrassa et lui dit : " Tu es un brave et un 
bogatyr. " l 

La camaraderie avec "l'héritier" devint avec le temps une amitié 
solide qui donna à Tolstoï une situation privilégiée et enviée que tout 
autre eût mise au service de sa carrière, mais dont il n'usa que pour 
faire le bien. A Pétersbourg l'enfant ne fréquentait aucune école ; 
une éducation privée lui était donnée. 

En 1827 Alexis Perovski, ayant sans doute la nostalgie de 
l'Allemagne, demanda un congé de trois mois et persuada à sa sœur 
d'entreprendre un voyage à l'étranger : des raisons alléguées de santé 
voisinaient avec le désir de se retremper dans la vie occidentale, de 
contempler des chefs-d'œuvre artistiques. On fit du 16 juillet au 
20 août une saison à Carlsbad puis la famille séjourna à Dresde et à 
Weimar. Quarante ans plus tard Tolstoï évoquait les promenades 
dans le parc de Weimar avec son gouverneur allemand Nauwerk et 
le chien Caro ; le grave mentor défendait à Alecha de faire porter sa 
canne par le chien, sans doute pour s'assurer exclusivement l'atten- 
tion de son élève, à qui il racontait la légende de Faust. L'épisode 
des ébats et des grognements du barbet diabolique était le plus goûté. 
Alecha jouait dans le parc du palais avec le futur grand-duc Charles 
Alexandre. Il fut aussi conduit chez Gœthe dont autour de lui on 

1 Zapiski A. O. Sminio-voï, I, p. 281, note de O. N. Smirnova. La fin du récit 
contient des détails qui complètent cet amusant tableautin : "Alors, tous les 
autres voulurent essayer de renverser l'empereur ; on laissa souffler un peu le 
bogatyr à l'âme cosaque, et tous se jetèrent sur leur adversaire qui se croisa les 
bras sur la poitrine ; ils le saisissaient par les pans de son uniforme, par les 
jambes, s'efforçant de lui faire plier les genoux, mais ils ne pouvaient rien faire. 
De temps en temps il leur disait : "Allons, ne criez pas si fort, vous ne faites que 
vous époumonner. " Peine perdue, ils étaient trop excités. Enfin la bataille finit 
faute de combattants ; tous tombèrent sur l'herbe, tout à fait épuisés. Ce qui 
amusa particulièrement l'empereur, c'est que les fillettes étaient presque effrayées 
s'imaginant qu'on allait renverser leur père ; lorsqu'elles virent les garçons à terre 
elles crièrent " Hourrah ! " et s'élancèrent pour l'embrasser en lui demandant s'ils 
ne lui avaient pas fait mal ? Cela le divertit beaucoup. " 



L ENFANCE ET L ADOLESCENCE \~] 

parlait avec vénération et qui condescendit à prendre l'enfant sur ses 
genoux et lui donna un bibelot en défense de mammouth. 

De retour en Russie en janvier 1828, près de trois mois après 
l'expiration de son congé, Perovski s'installa de nouveau à Péters- 
bourg, et se remit à ses travaux littéraires. Le double^ ou Mes soirées 
en Petite Russie qui parut cette même année, était une suite de contes 
étranges, entremêlés de réflexions philosophiques, et reliés entre eux 
par un procédé renouvelé des Frères Serapion. 1 L'auteur reçoit la visite 
de son " double ", création d'un fantastique très sobre, et les entre- 
tiens émaillés de récits qui s'échangent entre eux pendant six soirées 
composent la matière du livre. Tout d'ailleurs n'était pas inédit dans 
ce recueil, La sorcière de Lafertovo reparaît à la cinquième soirée, 
telle qu'elle avait été publiée dans les Novosti literatoury et l'histoire 
d'Isidore et d'Aniouta déplorablement conventionnelle et fadement 
sentimentale, d'un mauvais goût karamzinien compliqué d'imagina- 
tion macabre, est évidemment un péché de jeunesse. Le conte 
illustrant " les conséquences funestes d'une imagination déréglée " 
et dépeignant la folle passion d'un homme pour une merveilleuse 
jeune fille, qui se trouve être une poupée automatique construite par 
un vieux professeur, est une heureuse imitation de Hoffmann, mouve- 
mentée et dramatique. Mais cette danse hoffmannesque reste loin de 
la sarabande effrénée du maître : aux rictus démoniaques, aux bonds 
vertigineux dans l'au-delà, à l'étourdissante multiplicité des person- 
nages, aux musiques ensorcelantes, à l'éblouissement des couleurs, 
succèdent des ricanements plus humains, des chevauchées plus 
calmes, des figurants plus familiers, des harmonies plus proches, des 
nuances moins rares, un je ne sais quoi d'intime et de rassurant qui 
détend les nerfs plus qu'il ne les bande. 

Le romantisme allemand descendait des nuées vers la terre. Est-il 
rien de moins spectral que ce personnage du " double", aux cheveux 
bouclés, aux yeux bleus, aux grosses lèvres et au nez retroussé, qui 
vient clopinant s'asseoir auprès de l'auteur et lui tenir des propos 
empreints d'un bon sens bourgeois ou d'un amusant scepticisme ? 

L'attrait de Perovski pour l'extraordinaire se manifeste encore dans 

1 Les frères Serapion agrémentaient aussi leurs histoires de ces libres com- 
mentaires, mais il est plus piquant d'avoir placé ces propos dans la bouche d'une 
apparition surnaturelle. 

2 



i8 1817-1833 

le petit conte qu'il composa en 1829 pour son neveu La poule noire. 
Le héros de ce récit, Alecha, garçonnet de dix ans, pensionnaire 
dans une école de S 1 Pétersbourg, épris d'histoires de chevalerie et 
croyant aux bonnes fées, chérit une poule noire qu'il sauva un 
jour au prix d'une " impériale " d'or — toute sa fortune — des 
mains meurtrières d'une méchante cuisinière. Or c'est là une poule 
fée, ministre d'un royaume lilliputien souterrain ; la poule ministre 
pleine de gratitude saute la nuit sur le lit d'Alecha, et le conduit 
après différentes aventures dans son royaume. Alecha, comblé 
de remerciements et de faveurs, reçoit, sur sa demande, une graine qui 
lui permettra de savoir toutes ses leçons sans jamais les apprendre. 
En effet la graine magique fait merveille : Alecha passe pour un 
prodige et sa réputation fait la fortune de l'école ; mais il devient 
paresseux, désobéissant, vaniteux et chacun le déteste. Il perd la 
graine, ce qui lui vaut une pénible humiliation et la peine des verges; 
il confesse son secret malgré la promesse donnée à la poule noire et fait 
ainsi le malheur de sa bienfaitrice ; la graine disparue se retrouve, 
Alecha confus et repentant promet de se corriger. Une fièvre de six 
semaines le tient au lit sans connaissance... Guéri il redevient le bon 
petit garçon modeste et appliqué qu'il était auparavant. Ce récit puéril, 
inspiré par Hoffmann et Lamotte-Fouqué, est présenté agréablement, 1 
avec une vivacité d'allure qui ne permet pas à l'esprit de discuter les 
invraisemblances ; par instants l'humour de Perovski se joue aimable- 
ment, comme dans la séance de réception d'un haut fonctionnaire 
par le maître de pension ; çà et là paraît une touche discrète d'émo- 
tion, 2 la moralité se dégage sans effort. 

C'est un modèle de conte pédagogique et un chef-d'œuvre de 
psychologie enfantine. 

L'intérêt n'en est que plus vif pour nous qui connaissons le héros. 
La tendresse avec laquelle l'auteur présente le gentil garçonnet à 
l'imagination ardente, au cœur sensible, est la raison même qui lui 
commande de le prémunir contre les défauts qui le menacent. 
L'allusion à la prodigieuse mémoire d'Alecha est évidente, et l'oncle 
clairvoyant devinait qu'elle pouvait devenir un trop mol oreiller ; 

1 Kirpitchnikov, Otcherki po istorii nouo'i rousskoï literatoury, p. no. 

2 Cf. les adieux d'Alecha à la poule noire. 



L ENFANCE ET L ADOLESCENCE 19 

l'enfant était trop fin et trop droit pour ne pas comprendre l'avertis- 
sement et en faire son profit. 

La poule noire impressionna fortement l'esprit d'Alecha. En reflé- 
tant si exactement les randonnées de son imagination, elle leur donnait 
une nouvelle vie ; elle éclairait les formes vagues de ses rêves, et 
aiguisait sa curiosité du mystère. La trace s'en retrouve même dans 
l'œuvre de Tolstoï ; il y a entre La poule noire de l'oncle et Le portrait 
du neveu une correspondance singulière. Dans Le portrait, ce poème 
autobiographique qui raconte l'amour d'un enfant pour un joli portrait 
de femme du XVIII e siècle, qui une nuit s'anime, prend vie et danse 
avec son admirateur éperdu, bien des traits rappellent La poule noire : 
l'impatience fébrile du garçonnet, son état d'esprit lorsqu'il se 
couche dans son petit lit, la fugue hors de la chambre, l'éclairage 
éblouissant des lustres au moment de la vision miraculeuse, le regard 
étrangement éloquent de la jeune femme, comparable au regard 
énigmatique de la poule noire, la notation des mêmes bruits exté- 
rieurs, le départ des visiteurs, l'accès de fièvre qui dans les deux 
récits terrasse le héros. 

Ces réminiscences témoignent de la dette de Tolstoï envers 
Pogorêlski ; elles n'entachent aucunement l'originalité du poète, qui 
par ailleurs a mis sa puissante marque ; Le portrait est une œuvre 
exquise, où l'auteur, s'aidant de souvenirs personnels, a peint l'émoi 
capiteux à l'heure de l'adolescence, le pressentiment confus de senti- 
ments nouveaux, délicieux et troublants ; le petit drame qui se joue 
dans le cœur, l'esprit et les sens de l'enfant est rendu avec vérité et 
délicatesse. 

Ce qui m'effrayait plus que tout au monde 

C'était par hasard que quelque personne 

S'imaginât de parler du portrait, 

Ou devant moi d'y faire allusion ; 

Cette idée (ah, que les enfants sont drôles !) 

Me faisait rougir, serrait ma poitrine. 

J'aurais subi la peine capitale 

Pour tenir caché mon péché d'amour. 

Je me souviens bien encore à ce jour 
Des rusés détours que j'imaginais 



20 1817-1833 

Pour adroitement changer l'entretien : 
Cour de Catherine et siècle passé, 
Paniers et corsets, poudre et robes rondes, 
Jusqu'à Derjavine, l'auteur des odes, 
Même de loin me mouillaient de sueur. 

Puis ce sont les frissons, coupés de brûlures de jalousie sans objet, 
l'angoisse et la langueur qui le tourmentent, les pleurs de l'amour 
blessé par l'ironie, l'extase du premier baiser. 

Je fus saisi de transports inconnus, 
Je défaillis — en de tendres caresses 
Elle me pressa sur son sein de neige. 

Ma raison se brouilla, mais par degrés 
S'en furent le sens et la conscience : 
Je sentais ses bras tendres m'embrasser, 
Le vivant contact des jeunes épaules, 
Et délicieux me semblait mon mal, 
Doux moment où s'engourdissait la vie, 
Et puis lentement, ivre de bonheur, 
Je m'enfonçai au néant, au sommeil. 

La sève fermentait sous l'écorce immobile. Cet enfant blond, au 
visage d'un délicieux ovale, aux joues roses, aux grands yeux bleus 
clairs et rieurs, 1 cet adolescent qu'on eût dit l'incarnation de la 
gaieté, éprouvait parfois l'irrésistible besoin de s'enfuir, de se cacher 
à l'abri des regards, pour sangloter en liberté. Ces pleurs " sans 
cause " c'était le trop plein d'un cœur gonflé de sensations nouvelles, 
l'éveil inconscient de la puberté. 

Imaginez qu'Alecha ait reçu l'éducation capricieuse de Byron ou 
de Lermontov, et vous aurez à enregistrer de précoces amours ; mais 
un autre objet devait recueillir ses épanchements juvéniles, c'était 
celui que ses guides avaient su lui faire aimer dès le premier âge, 
Part, qui allait être le culte de sa vie. Il avait eu jusqu'alors le goût 
du beau plutôt pressenti que connu, il allait en avoir la passion dès 
qu'il se révélerait à lui parmi le cadre de la nature italienne. 

1 D'après le portrait qu'un peintre inconnu a fait de lui à l'âge de douze ans 
environ. 



L ENFANCE ET L ADOLESCENCE 21 

En 1 83 1 Alexis Perovski et sa sœur résolurent de faire un long 
voyage en Italie : on voyagerait sans hâte, on ferait tous les pèleri- 
nages d'art, on achèterait des tableaux, des statues, des meubles, on 
visiterait les ateliers des artistes, on rencontrerait des amis. Ainsi fut 
fait. Après avoir quitté la Neva gelée, et les rues de Pétersbourg 
tapissées de neige, les touristes se trouvèrent, en mars, sous le 
ciel tiède de Venise. On devine la joie d'Alecha dont l'esprit 
enthousiaste et curieux demeurait insatiable, et qui rédigea presque 
quotidiennement un journal des événements. l Ce journal est un 
précieux document, qui témoigne de la précocité de son auteur, de 
la justesse et parfois de la finesse de ses jugements. 

Les journées se passaient surtout en stations dans les musées et les 
palais ; les Titien, les Tintoret, les Vinci étalaient leur magnificence 
aux yeux ravis du jeune artiste, le pont des Soupirs, le palais des 
Doges, les prisons de Casanova, évoquèrent des souvenirs historiques 
infailliblement notés par sa mémoire vigoureuse ; mais il avait aussi 
visité le sordide quartier juif, il avait été frappé par les contrastes 
singuliers, la mélancolie des maisons ruinées, la tristesse des gondoles 
noires glissant sur les canaux sombres, le silence sépulcral des rues, 
que rompt soudain quelque discussion d'Italiens criards et gesticulants. 
Alexis Perovski multipliait les acquisitions ; au jeune comte Grimani, 
rejeton ruiné d'une vieille famille vénitienne, qui vendait l'un après 
l'autre les trésors de son palais, il acheta des statues et des statuettes, 
un jeune Hercule avec piédestal en porphyre, deux colonnes de 
porphyre, neuf tables, dont deux incrustées de pierres et de marbre, 
quatre vases de marbre, six tableaux, dont un Titien représentant un 
doge Grimani ; le tout était expédié par mer à S 1 Pétersbourg. Mal- 
gré son amour de l'art, l'enfant souffrait de voir ces héritiers ruinés 
contraints de vendre au plus offrant leurs glorieux ancêtres peints par 
le Tintoret et le Titien ; le respect, l'admiration, la pitié-, adoucissaient 
sa convoitise et sa joie de posséder. 

En peu de temps il avait appris à distinguer le beau du médiocre, 
il savait les noms et la vie de tous les maîtres, et devant un tableau il 
nommait le peintre avec la sûreté d'un vieux connaisseur. Il s'imagi- 

1 L'original conservé est un cahier orné de deux dessins d'Alecha, représentant 
une vue du Canale-Grande et de lazaroni vénitiens. Il consigne les événements du 
23 mars au 31 mai. (A. Kondratiev. Gr. A. K. Tolstoï, p. 11-12.) 



22 1817-1833 

naît vivre dans le siècle des Médicis, se faisait une âme de contem- 
porain de Benvenuto Cellini. Vingt ans plus tard il ressentait encore 
la " fièvre qui le secouait " lorsque, dans quelque boutique, son 
oncle marchandait un objet d'art aimé. l L'histoire du jeune faune 2 
est l'épisode le plus significatif. Parmi les trésors de la galerie Grimani 
se trouvait une tête de faune attribuée à Michel-Ange, et dont un 
Anglais avait jadis offert vainement quatre mille livres sterling. 
Alecha avait été frappé à sa vue d'un véritable coup de foudre ; 
ce visage qui n'avait rien de grimaçant, et qui rappelait en beau- 
coup plus beau celui de Rubinstein, souriait avec une intensité 
de vie et une séduction qui vous forçaient à sourire. Le cœur de 
l'enfant battit à coups rapides tandis que son oncle en négociait 
l'acquisition. Lorsqu'on apporta le faune à l'hôtel, Alecha se mit à 
gambader autour de lui et à pleurer de joie ; il passait des heures 
entières à le contempler, à essayer de le soulever, pour savoir s'il 
pourrait le sauver dans ses bras en cas d'incendie ; la nuit, pareil 
au héros du Portrait il se glissait hors de son lit, descendait 
furtivement pour constater qu'il était toujours là, et l'admirait à la 
clarté d'un rayon de lune. 

Le premier avril la famille quitta Venise et prit la route de 
Padoue et de Vérone. De Vérone on gagna Bergame, puis Milan, et 
Alecha admira avec un étonnement un peu craintif l'énorme cathé- 
drale " aux quatre cents tours et aux cinq mille cinq cents statues... " 
La lumière faible et mystérieuse de la nef l'impressionna, sa pensée le 
reporta au moyen âge, et en lui " s'éveillèrent des sentiments qui 
en un autre lieu se fussent tus. " 3 Entre temps Perovski avait acheté 
deux grands tableaux et quatre aquarelles. On passa en vue du 
Tessin, où Alecha ne manqua pas de saluer l'ombre d'Annibal, et on 
arriva le 7 avril à Gênes, dont la saleté choqua le sens esthétique 
de notre voyageur : en revanche la galerie zoologique avec son 
rhinocéros et ses singes l'amusa vivement. Le panorama découvert 
de la villa Négri qu'ils habitèrent trois jours, leur laissa un souvenir 
splendide ; lesté d'un portrait de Christophe Colomb le trio, après 
avoir quelque temps longé la mer bleue, parmi les odorants bois 

1 Lettre du 31 juillet 1853 (à Sophie Andreevna). 

2 Journal, lettre à de Gubernatis et correspondance. 1852-185 3. 

3 Journal, I er avril 1831. 



L ENFANCE ET L ADOLESCENCE 23 

d'orangers, de citronniers et de myrtes, traversa Lucques, Pise et 
arriva à Florence. Us passèrent là deux semaines dans un hôtel voisin 
de la maison où vécut Dante, et de celle où mourut Alfïeri. 

Florence plut à Alecha ; les odeurs y étaient moins insupportables 
qu'ailleurs, et tant de merveilles étaient répandues sur les places, 
dans les églises, les musées, et la galerie du vieux palais grand-ducal. 
Cependant l'architecture de la coupole de la cathédrale lui déplut, et 
s'il admira les Vinci et les Raphaël, les Michel-Ange et les Rem- 
brandt, il éprouva de l'aversion pour la plupart des figures de Ruberis. 
Cet aveu ingénu ne surprend pas; il est une conséquence naturelle de 
l'éducation de l'adolescent, de ce culte de la beauté épurée, qui le 
détourna de la réalité, surtout de la réalité grossière, et qui marqua 
d'une empreinte si particulière son œuvre. 

Pendant le séjour à Florence, Perôvski continuait à acheter dessins 
et marbres ; Anna Alexêevna cherchait un chien et découvrait un 
marchand de thé russe, qui la reçut avec des transports de joie ; Alecha 
continuait fiévreusement ses courses et s'excusait de ce qu'un méchant 
mal de dents l'eût forcé d'interrompre un jour son journal. Le 27 
avril on partit pour Rome où l'enfant arriva le 30 avec le souvenir 
encore frais de l'excellent souper fait la veille à Civita Castellana. 1 
On le voit, son idéalisme esthétique n'avait rien de maladif et ne prenait 
jamais la forme d'une extase ascétique, c'était le sentiment d'un être 
sain et normal ; cette naïve confession de jouissance matérielle ne reste 
pas isolée dans la*vie de Tolstoï, qui doué d'un robuste appétit fut tou- 
jours un gourmet. Il n'y a là aucune contradiction avec son idéalisme : 
toute sensation délicate a sa beauté quel que soit le chemin qui la 
conduise à l'âme. 

A Rome le journal d'Alecha est une énumération un peu enche- 
vêtrée des merveilles modernes et antiques ; mais son jugement y est 
chaque jour plus réfléchi. Si la première vue de Saint Pierre le déçut, 
sans doute parce que son imagination surchauffée s'en était d'avance 
exagéré les dimensions, un examen plus attentif lui en fit apprécier 
la majesté. Le Colisée ne le remplit pas d'abord d'enthousiasme : après 
avoir détaillé les ordres dorique, ionique et corinthien des trois rangées 
de colonnes, il note ironiquement les chapelles protectrices de 

1 Journal. 



2 4 1817-1833 

l'amphithéâtre, et la croix qui procure autant de jours d'indulgence 
qu'on a déposé sur elle de baisers. La gigantesque ruine qui émouvait 
Shelley et Byron, avait une grandeur trop austère et trop sublime 
pour faire vibrer une jeune âme plus propre à goûter la grâce que la 
force. Mais lorsque, cinq jours plus tard, il revit au crépuscule le 
colossal édifice animé d'une vie nouvelle et étrange, il éprouva 
une émotion intense. Une cérémonie religieuse s'accomplissait à 
l'intérieur : des moines en manteaux gris, la tête couverte d'un 
masque de drap percé de deux trous pour les yeux, s'avançaient 
lentement dans l'arène, en chantant des chœurs ; à l'entrée, l'un 
d'eux recueillait les aumônes en agitant une clochette. Alors l'ima- 
gination de l'enfant s'enflamma ; des souvenirs hoffmannesques tour- 
billonnèrent en sa mémoire ; il pensa presque voir " des esprits " et 
assister à quelque fantastique scène de magie. Ce souvenir se grava si 
fortement en lui qu'il trouva place dans son roman Stebelovski comme 
introduction à l'épisode d'Amena et d'Ambroise : l c'est le même 
éclairage de soleil couchant dans le Colisée, le même appel de 
clochette, la même procession de moines voilés, racontée en termes 
qui semblent empruntés au "Journal. Certainement la même image 
surgit encore devant les yeux du poète, lorsqu'il écrivit l'épilogue 
de son Don Juan et abaissa le rideau sur la lente théorie des moines 
chantant en chœur, tandis que sonne le glas funèbre. 

Perovski, tout en rendant ces hommages aux morts glorieux, 
n'avait garde d'oublier les vivants ; aux stations dans le musée du 
Vatican ou dans la chapelle Sixtine succédaient les visites aux 
ateliers d'artistes illustres. Parmi ceux-ci figurait au premier rang le 
peintre russe Karl Brullov. 2 Depuis neuf ans Brullov, lauréat de 
l'Académie des Beaux Arts de S 1 Pétersbourg, vivait comme Bruni 
et Basine à Rome, aux frais de l'Etat russe. Lorsque le 4 mai 
1831 Alecha et son oncle entrèrent dans son atelier, l'artiste était 
occupé à peindre pour le prince Demidov, son grand tableau repré- 
sentant Le dernier jour de Pompeï, qui lui valut, lorsqu'il fut 
achevé, un succès triomphal en Italie. Le graveur français Girard 

1 Voir page 45. 

-Karl Pavlovitch, né à S 1 Pétersbourg, le 12 décembre 1 791, d'un père 
allemand d'origine française. En 1822, un ordre impérial russifia son nom de 
Brulleau en Brullov. 



L ENFANCE ET L ADOLESCENCE 2$ 

a rendu ce tableau populaire dans le monde entier. Lorsqu'aujour- 
d'hui nous nous arrêtons devant cette grande composition historique, 
au musée Alexandre III, nous y cherchons vainement le sentiment 
de la vérité et de la vie, mais nous devons reconnaître les qualités du 
dessinateur et du coloriste, et, en nous reportant à trois générations 
et à l'état de pauvreté de l'école russe, comprendre l'enthousiasme 
que l'œuvre suscita. 1 Brullov montra encore de nombreux tableaux 
et des portraits. Le peintre vint prendre le thé le soir chez ses com- 
patriotes. Le 10 mai il dîna chez eux et fît un dessin dans l'album 
d'Alecha. Sans doute se laissa-t-il alors arracher la promesse, qu'il 
s'efforça de tenir cinq ans plus tard, de mettre son talent à leur 
service. On verra que ses excellentes intentions furent contrariées par 
son tempérament capricieux et bohème. 

L'estime qu'Alecha éprouva pour le talent de Brullov n'était 
pas le simple enregistrement de l'opinion générale ; l'enfant avait 
l'esprit trop réfléchi pour ne pas avoir une opinion personnelle et il 
était trop sincère pour la déguiser. C'est ainsi que dans la visite à 
l'atelier de Thorwaldsen, à la vue du célèbre Christ apparaissant aux 
disciples, il ne partagea pas l'admiration universelle. u II me semble, 
écrit-il, que le visage du Christ a peu d'expression, " et il donna la 
préférence aux statues des apôtres qui se trouvaient dans la même 
salle. 

Dans cette visite à Thorwaldsen, nos voyageurs avaient été 
accompagnés par Stepane Chevyrev. On connaît la personnalité 
du bouillant et irascible savant, philosophe, critique et poète, propa- 
gateur des théories esthétiques allemandes, traducteur ou interprète 
de Tieck, Wacken roder, Schiller et Goethe, fervent disciple de 
Schelling, qu'il avait exalté dans le cercle des " jeunes archivistes " 2 
et dans les colonnes du Moskovski Vestnik. 3 Chevyrev qui, depuis deux 
ans, était en Italie comme précepteur du fils de la princesse Zinaïda 

1 Cf. les pages enthousiastes de Gogol Le dernier jour de Pomfe'i {Arabesques, 
2 e partie, 1834. Œuvres, I, 332-340). 

2 En 1823 Chevyrev était entré aux Archives moscovites du ministère des 
affaires étrangères où devait plus tard servir Alexis Tolstoï lui-même. Il avait 
pris avec les frères Kirêevski et avec Venevitinov une part active aux réunions, 
dont les romantiques allemands et Schelling étaient les dieux. 

3 Fondé par Pogodine en 1827 et patronné par Pouchkine. 



26 1817-1833 

Volkonskaïa, poursuivait ses études sur la littérature dramatique 
d'occident et l'art italien. On devine le plaisir que Perovski prit à 
s'entretenir avec lui, dans les longues promenades à Rome, de 
questions auxquelles tous deux prenaient un égal intérêt. Sans doute 
Alecha ne comprenait pas toutes les phrases qui résonnaient à ses 
oreilles, mais son esprit délié et déjà exercé aux conceptions 
abstraites suivait avidement les discussions. La grandiloquence de 
l'orateur ne pouvait qu'attiser en lui la flamme sacrée lorsque celui-ci 
se plaisait à commenter la doctrine de Schelling sur l'utilité suprême 
de l'art, comme révélateur du mystère des choses. Chevyrev se 
préoccupait aussi d'introduire l'octave italienne dans la prosodie russe; 
il donnait lui-même l'exemple dans sa traduction du chant VII 
de la Jérusalem délivrée, publiée à l'appui de son article du Télescope. 1 
C'est cette strophe de l'octave que Tolstoï employa plus tard dans le 
Portrait. 

Le 1 1 mai les voyageurs quittèrent Rome, traversèrent les marais 
Pontins, où Alecha eut le désappointement de ne pas rencontrer 
de brigands, et le plaisir de voir la nuit des vols phosphorescents 
de lucioles, et ils arrivèrent le lendemain à Naples ; les regards de 
l'adolescent scrutèrent immédiatement le Vésuve ; hélas le volcan ne 
jetait pas de flammes, une mince fumée s'élevait seule du cratère. On 
décida de faire l'ascension dès que le temps serait favorable. En 
attendant, des excursions à Pompeï et à Herculanum dédommagèrent 
le jeune archéologue de ses recherches infructueuses dans le palais 
des Césars romains. De Pompeï du moins il rapporta triomphalement 
un morceau de vieux verre opaque, couleur d'eau de mer, trouvé 
dans une maison ; toutefois, il déplora que les meubles et les objets 
découverts dans les fouilles eussent été transportés au musée de 
Naples : il eût souhaité les contempler dans leur cadre naturel, et 
avoir ainsi l'illusion plus complète de la résurrection des villes mortes; 
regret qui trahit déjà l'historien artiste, épris de reconstitutions fidèles 
du passé. 

Le 29 mai eut lieu l'ascension tant désirée, et dont le Journal 
contient une relation pittoresque ; puis le 31 la famille s'embarqua 
pour Gênes, sur le bateau français Sully, en compagnie de soixante-dix 

1 Fondé par Nadejdine en 1831. 



L ENFANCE ET L ADOLESCENCE 27 

passagers, et Alecha fut bientôt initié aux sensations du mal de 
mer. Le 22 juin on se retrouvait à Carlsbad, l d'où le 26 juillet on 
repartait pour Hambourg. 

On ne saurait exagérer l'importance de ce voyage en Italie, au 
point de vue du développement intellectuel et esthétique du poète. 
Tolstoï raconte lui-même que de retour en Russie il fut pris d'une 
véritable nostalgie de l'Italie ; il en était arrivé à un degré de 
désespoir tel, qu'il en perdait l'appétit et le sommeil ; et la nuit il 
sanglotait " lorsque ses rêves l'emportaient dans son paradis perdu ". 2 
Ce n'était pas le chagrin puéril d'un enfant qui réclame le cirque, 
c'était la douleur de la première séparation d'amour, la souffrance 
d'être éloigné de cet idéal, deviné depuis des années, trouvé enfin et 
adoré quelques courts mois en une radieuse incarnation. La vision 
lumineuse n'était pas perdue à jamais : non seulement elle restait 
toujours présente au souvenir de l'enfant, mais elle opérait en lui 
une féconde transformation ; à un idéal vaguement deviné, " comme 
on entend un son sans voir le clocher", 3 elle substituait une forme 
précise, elle fournissait un thème défini à ses réflexions, et cristallisait 
en lui la notion de la beauté. 

1 La famille y était accompagnée de Herr Schroder, professeur, et de 
M lle Alexandrine Voeïkova, demoiselle de compagnie (Kurliste de Carlsbad). 

2 Lettre à A. de Gubernatis. 

3 Le portrait. Strophe 18. 



CHAPITRE II 

LA JEUNESSE 

(1834-1850) 



Aux Archives du ministère des affaires étrangères à Moscou — Mort de l'oncle 
Alexis Perovski — A la mission russe de Francfort — A la chancellerie 
particulière de l'empereur à 8 e Pétersbourg — Contes de vampirisme — 
Deux jours dans la steppe kirghise — Poésies — Récits et poèmes humo- 
ristiques et fantastiques — Les salons de S 1 Pétersbourg — A Kalouga : 
rapports avec A. O. Smirnova et Gogol — Poésies — Projet de roman 
historique — Dégoût du service. 

La fortune de Perovski et de sa sœur n'impliquait pas pour leur 
héritier présomptif la vie indépendante d'un jeune aristocrate oisif. 
La grande pensée du règne était d'embrigader et de discipliner toutes 
les forces de la noblesse, et plus ancienne était la souche ou plus 
brillante la fortune, plus impérieux était le devoir de "servir" l'Etat. 
Les indépendants étaient soupçonnés d'esprit frondeur et vicieux ; 
l'œil vigilant du " chef des gendarmes " veillait au maintien de 
l'ordre, et malheur à ceux qui impatients du joug administratif 
tentaient de le secouer. La correspondance entre Pouchkine et 
Benckendorf en est une saisissante illustration. Alexis devait donc se 
conformer à l'usage et se préparer au service. Le métier militaire 
écarté, on choisit une des carrières auxquelles conduit l'université; 
mais l'ancien curateur, installé à Moscou, au lieu d'envoyer son 
neveu à l'université, préféra que celle-ci vînt à lui, en la personne 
de ses meilleurs maîtres. Les parents qui, par défiance envers 
l'éducation des établissements d'enseignement secondaire nationaux, 
avaient élevé chez eux leurs enfants, continuaient parfois cette 
méthode lors des années d'enseignement supérieur. Les jeunes gens 
passaient alors directement l'examen de sortie de l'université. 



LA JEUNESSE 29 

Le 9 mars 1834, " le fils du conseiller de collège, comte A. K. 
Tolstoï ", fut inscrit aux " Archives principales du ministère des 
affaires étrangères " en qualité d'étudiant, et l'état de service consigne 
que " sa mère possède trois cent cinquante âmes dans le gouverne- 
ment de Tchernigov. " Le séjour aux Archives, sans l'astreindre 
à une charge bien lourde, lui donnait l'occasion de compléter son 
éducation historique ; il le mettait en contact avec des documents 
où sommeillait le passé du pays ; ainsi se préparait dans l'ombre 
la vocation de l'auteur du Prince Serebriany et du Posadnik. 

Au reste ce goût pour l'histoire était loin d'être exclusif : la 
littérature, la philosophie, l'art se partageaient l'esprit de l'étudiant, 
et l'image de l'Occident hantait ses rêves. Aussi est-ce sans tristesse 
qu'il dut constater chez lui, en avril 1835, un état de fatigue 
suffisant pour motiver un congé de quatre mois à passer à l'étranger. 
Muni de lettres d'introduction, il partit, séjourna avec sa mère et 
Herr Gebhard Schrôder à Carlsbad, du 14 juillet au 23 août, puis 
revint à Dresde, sans cesser de recevoir par courrier des marques de 
la lointaine mais vigilante tendresse de Perovski, mentor attentif de 
son inexpérience. l 

Les quatre mois s'écoulèrent sans amener le retour du malade qui 
reparut le 4 novembre en présentant un certificat d'un médecin de 
Dresde, en date du 7 septembre, assurant que plusieurs refroidisse- 
ments avaient occasionné " un catarrhe des bronches, avec forte fièvre 
et congestion de la tête. " Quelques semaines plus tard Tolstoï 
présenta sa demande d'admission aux épreuves d'aptitude au service 
de l'Etat; les 17 et 18 eut lieu l'examen devant la faculté des 
lettres, comprenant une composition écrite de littérature russe et 
des interrogations en français, en anglais, en allemand, en latin, en 
histoire russe, en histoire universelle et en statistique. Le candidat 
passa brillamment; ses notes les plus faibles 2 lui furent attribuées 
pour l'anglais, la statistique universelle et l'histoire russe. Le 
4 janvier 1836 le conseil de l'université ratifiant les conclusions du 
comité d'examen délivrait à Tolstoï une " attestation d'entrée 

1 Lettres inédites de Perovski à Tolstoï, notamment celle du 17 juin 1835 : 
"Tu as vraisemblablement tout visité à Carlsbad... " 

2 Trois sur cinq. Voir le détail dans la Rousskaïa Starina. 1900, tome 104, 
page 686. 



30 1834-1850 

dans la première section des fonctionnaires du service de l'Etat. ' 
C'est sans enthousiasme que le jeune homme accueillit ce dignus 
est intrare, et à peine investi du sacerdoce, il ne rêva qu'aux moyens 
d'échapper le plus souvent possible à ses obligations. Les vers qu'il 
écrivait avaient eu l'approbation de Pouchkine, 1 ils avaient été soumis 
aussi à Joukovski, qui avait donné son suffrage aux " pièces grecques" , 2 
et cependant aux yeux de l'auteur de la Monastyrka la littérature ne 
pouvait et ne devait être qu'un passe-temps. L'homme qui avait 
rêvé pour son " fils " un cursus honorum éclatant avait deviné le 
danger caché dans ces goûts littéraires : après s'être amusé d'essais 
juvéniles, il s'effrayait de la naissance d'une passion qui menaçait ses 
plans ; sentant chanceler l'échafaudage de son ambition, il procéda 
énergiquement à l'étaiement. Non content de faire entendre sa 
volonté, il recourut même à un moyen qu'il estimait infaillible, 
imprimant des vers d'Alexis qu'il fit suivre immédiatement d'une 
cinglante critique. Cette ingénieuse tentative d'affront public eut 
l'effet inattendu de piquer au jeu le débutant et d'aiguillonner son 
ardeur. L'affection filiale d'Alexis le gardait de la rébellion ouverte ; 
mais l'immense confiance qu'il avait en son guide fut sinon atteinte, 
du moins circonscrite ; le jeune homme se fit violence pour contenir 
un cœur qui aspirait à s'épancher. Sa mère avait l'esprit trop réaliste, 
trop dominé par des préoccupations d'affaires et des combinaisons 
financières pour le comprendre. Elle était trop autoritaire pour 
assister avec sérénité au développement d'une vocation si contraire à 
ses goûts et à ses plans. Non par crainte, mais par le désir de ne pas 
chagriner des êtres aimés, Tolstoï dissimula son appétit d'indépen- 
dance, son dédain du " tchine " ; il enferma en lui ses élans com- 
primés et ses rêves. 3 

1 Cette affirmation d'un ami intime de Tolstoï (S 1 Peterbourgs^ia réJomosti, 
5 octobre 1875) n ' est malheureusement accompagnée d'aucun détail. Quels 
étaient ces vers ? et comment furent-ils mis sous les yeux de Pouchkine, c'est ce 
qui ne nous est pas dit. 

■ Lettre inédite de Perovski à Alexis, 27 mars 1835. 

3 Cf. lettre inédite de Tolstoï à Sophie, 6 janvier 1853. (en français.) "Pense donc 
que jusqu'à 36 ans je n'ai eu personne à qui confier mes peines, à qui ouvrir mon 
cœur. Tout ce qui me donnait du chagrin, et j'en ai souvent sans qu'il y paraisse, 
tout ce que j'aurais voulu communiquer à un esprit, à un cœur amis, je le 
refoulais en moi-même, et pendant que mon oncle vivait, la confiance que j'avais 



LA JEUNESSE 31 

Au reste il traversait le sentier fleuri de la première jeunesse le 
buste droit, le regard franc ; c'était un bel échantillon de santé, 
physique et morale, et ses amis éprouvaient pour lui une irrésistible 
sympathie mêlée de respect. L'un d'eux, le prince Mechtcherski l 
rappelant un portrait de Tolstoï peint par Brullov, y ajoute ce com- 
mentaire : 

" Il y a plus de cinquante ans que je n'ai vu ce portrait, mais 
jusqu'à présent je ne puis oublier ce jeune, frais et beau visage qui 
exprimait parfaitement la sérénité de son âme pure et claire. La 
blancheur virginale de la peau, légèrement rosée, de grands yeux 
d'azur clair...., le regard extraordinairement bon, honnête et 
limpide, l'ovale un peu allongé du visage, le léger duvet de la barbe 
et des moustaches, les traits fins, les cheveux blonds bouclés sur les 
tempes, tout cet ensemble produisait sur le spectateur une impres- 
sion de quelque chose de particulièrement noble et aristocratique ; 
en outre, à en juger par la largeur des épaules et les muscles, on 
ne pouvait s'empêcher de remarquer que le modèle n'appartenait 
pas au nombre des jeunes gens amollis et faibles.... " 

Ce portrait fut peint par Brullov à son retour de Rome en 1836. 

Perovski qui menait à Moscou la vie d'un Mécène avait conclu 
avec l'artiste une convention singulière. Connaissant les habitudes 
d'irrégularité et d'intempérance de Brullov, il l'avait invité à résider 
chez lui sans interruption jusqu'à l'achèvement des portraits de son 
neveu, de sa sœur, et de lui-même. Il lui avait fait promettre de 
renoncer pendant ce temps à toute autre entreprise et à toute 
débauche. Brullov se mit héroïquement à l'œuvre, peignit le portrait 
d'Alexis, commença celui de Perovski ; 2 mais ses bonnes résolutions 
faiblirent ; il s'absenta plusieurs fois de la maison, le Mécène 
l'admonesta paternellement : Brullov supporta d'abord assez bien les 

en lui était limitée par la crainte de le chagriner, de le fâcher quelquefois et par 
la sécurité qu'il combattrait à outrance certaines idées et certains élans qui 
étaient toute ma vie intellectuelle et morale. Je me souviens comme je lui cachais 
certaines lectures où je puisais alors mes principes de puritain, parce que la même 
source contenait des principes de liberté et de protestantisme sur lesquels il 
n'aurait jamais cédé et que je ne voulais, ni ne pouvais abandonner. Il en 
résultait une gêne continuelle malgré l'immense confiance que j'avais en lui. " 

1 Rousski Arkhi-u y 1900, n° 7, p. 373. 

2 Aujourd'hui au musée Alexandre III. 



3 2 I °34-io5o 

reproches, puis se fâcha, se plaignit, et ayant achevé à grands coups 
de pinceau l'ouvrage commencé, s'évada secrètement. Le 4 mai 
Pouchkine trouva Brullov encore mal remis de sa captivité " sous 
clef", 1 morose, mécontent et tourmenté du désir de revoir l'Italie. 
La déception d'Anna Alexêevna était cependant compensée par la 
réussite du portrait d'Alexis, chef-d'œuvre de ressemblance, 2 de 
composition et d'exécution. Celui-ci y est représenté en costume de 
chasse, le fusil à la main, un large carnier au côté ; son chien 
fidèle le regarde attentivement, et lui semble écouter, le visage levé, 
les yeux tournés vers un point élevé de l'horizon. Ce qui est admirable 
dans ce tableau, 3 ce n'est pas seulement la manière élégante dont 
le peintre a campé le svelte jeune homme, dont le costume de 
velours se détache sur le fond où se profile un rideau d'arbres, 
c'est l'expression du visage. Brullov a prouvé qu'il était un maître 
physionomiste : là où d'autres eussent représenté le geste habituel du 
chasseur qui guette un vol d'oiseau, Brullov par une divination 
géniale vit le regard intérieur du chasseur de chimères qui suit l'essor 
de ses visions, et prête l'oreille à la musique des sphères. 

C'est cette musique que Tolstoï écoutait et qui le détachait des 
intérêts mesquins de sa " carrière ". Il se désolait de ne pouvoir 
librement se rendre à l'appel de sa vocation, ainsi que vingt ans plus 
tard il le rappelait mélancoliquement. 4 Dès lors c'est une suite de 
vaines tentatives pour se libérer. Le 7 juin 1836, à l'occasion de la 
maladie de son oncle, le fonctionnaire récalcitrant demanda respec- 
tueusement à être relevé de ses fonctions. Les " Archives " allaient 
donner leur agrément, lorsque par suite de démarches de parents 
trop zélés, la démission fut refusée, et le comte N. Vielgorski y 
substitua, le 1 1 juin, l'octroi d'un congé de quatre mois à passer à 

1 Lettre de Pouchkine du 4 mai 1836. 

2 Témoignage du prince Mechtcherski. 

3 Nous avons vu ce tableau dans le salon de feu madame Sophie Khitrovo, la 
nièce du poète, à S 1 Pétersbourg. En voir une reproduction dans la Ni<va, 1906, 
n° 48, p. 771. 

4 Voir lettre du i er décembre 1856. Vêitnïk Evropj: "Ma vie s'est trompée de 
route ; toutes mes pensées, il y a vingt ans, étaient justes, au moins en ce qui me 
concernait, et si je suis appelé à donner un conseil à Iouri, je lui donnerai le 
conseil de suivre sa vocation, s'il en a une et de ne pas briser sa nature. " 



LA JEUNESSE 33 

Nice. Alexis quitta Moscou avec son oncle dont la maladie fît de 
si rapides progrès qu'on ne put dépasser Varsovie ; le 9 juillet Perovski 
mourait dans les bras de son neveu à qui il léguait toute sa fortune. 

Ce fut un chagrin profond pour Alexis qui perdait en lui un 
parent tendrement aimé et un conseiller précieux. Anna Alexêevna 
ébranlée par ce choc, fut malade pendant plusieurs mois. Son fils 
resta auprès d'elle à S 1 Pétersbourg, dépassant comme la première 
fois les limites de son congé, et ne s'en excusant qu'un mois plus 
tard auprès de son chef Malinovski. 1 II avait été promu dans 
l'intervalle " régistrateur de collège". Le 25 novembre il était 
nommé à S 1 Pétersbourg au département des affaires économiques et 
des comptes, et le 13 janvier 1837 attaché à la mission russe 
auprès de la Diète allemande à Francfort-sur-le-Mein, mais il obtenait 
bientôt trois mois de congé avant de rejoindre son poste. 

Son passage aux Archives de Moscou, s'il ne laissait pas le souvenir 
d'une activité professionnelle débordante, marquait dans la mémoire 
de ceux qui l'avaient approché et connu. A l'âge où la jeunesse 
se lance généralement à l'assaut des jouissances avec le dédain des 
scrupules, Tolstoï avait déjà l'âme adoucie des sages : 

" De ma vie je n'ai vu chez personne une âme aussi limpide et 
sereine, un cœur aussi généreux et aussi tendre, un idéal moral aussi 
élevé et constant ", écrit le prince Mechtcherski. Ces qualités étaient 
d'autant plus attrayantes qu'elles n'étaient assombries par aucune 
tristesse. Ce n'était pas un système philosophique acquis par un 
effort, fruit d'une expérience désabusée de la vie ; c'était l'emores- 
cence naturelle d'une plante robuste et belle. La gaieté de Tolstoï 
était un de ses charmes ; son large rire accompagnait les prodigieux 
tours de force dont il se plaisait à étonner ses amis, soit qu'il enfonçât 
de la main des clous dans un mur, soit qu'il redressât un fer à 
cheval, ou tordît en spirale entre ses doigts les dents de lourdes four- 
chettes d'argent. 2 

C'est à Francfort que pour la première fois il rencontra Gogol 
qui, installé chez Joukovski, se livrait déjà aux mille facéties que 
lui suggérait sa nature inquiète et fantasque. 3 

1 Kazanski. (Rousskaïa Starina, 1900, tome 104, p. 687.) 

2 Prince Mechtcherski. Rousski Arkhi--v, 1900, n° 7, p. 373. 

3 Mémoires de Kouliche sur la vie de Gogol, I, p. 231-233. 



34 1834-1850 

Le service auprès de la Diète laissait au jeune homme de fréquents 
loisirs ; il en profitait pour voyager dans cette Europe occidentale 
où il avait puisé d'inoubliables leçons. En octobre 1838 il accom- 
pagna le grand duc héritier et Joukovski dans un voyage en Italie et 
pour des raisons de santé y resta l'hiver avec sa mère. l 

Etant à Corne il ébaucha une idylle avec la jolie fille d'un gardien 
de la villa Reimondi ; un stratagème lui avait ménagé un tête à tête 
dans le salon aux volets clos ; la rougissante Peppina reçut l'hommage 
d'une déclaration enflammée. 2 De retour en Russie Tolstoï fit de 
Peppina une des héroïnes de sa nouvelle Le vampire, et plus tard 
évoqua son souvenir dans Amena et dans sa correspondance. 

Cette petite aventure montre que le poète n'était pas le lan- 
goureux rêveur que certaines tendances de son caractère eussent 
pu présager. Dans sa large nature il y avait place pour les contrastes. 
Les courts et fréquents feux de paille n'offusquaient pas une flamme 
paisible et durable : une amitié d'enfance l'unissait à la sœur de 
son ami Mechtcherski, et lorsque la fillette était revenue d'un séjour 
à l'étranger, transformée en une belle jeune fille dont le charme 
avait fait sensation au couronnement de la reine Victoria, Tolstoï 
sentit la camaraderie de jadis se changer en amour, amour chaste 
pressenti en ses vers juvéniles 

Je crois en l'amour pur, 

En l'union des âmes ; 

Tous mes pensers, ma vie, mon sang, 

Le battement de chaque artère, 

Je donnerai joyeux à celle 

Dont la chère figure, 

D'un amour sacré 

Me remplira jusqu'à la tombe. 

Le mariage ne put se réaliser : Anna Alexêevna répondit au 
premier aveu de son fils par un refus péremptoire ; on ignore les 
raisons qu'elle allégua ; il est vraisemblable qu'elle agit sous l'impul- 
sion de l'égoïsme maternel ; elle redouta de perdre un fils sur le 
cœur de qui elle voulait régner sans rivale. Le fils qui avait pour sa 

1 Témoignage de M. D. Boutourline qui fit à Florence une visite à la comtesse. 

2 Cf. lettre de Tolstoï du 2/14 avril 1872. 



LA JEUNESSE 35 

mère une vénération passionnée, maîtrisa son chagrin, se soumit, et 
se reprit à vivre, d'une vie en apparence insouciante et heureuse. l 

L'été 1839 il était à Paris. Le 13 octobre il fut promu " secrétaire 
de gouvernement" et le 16 décembre 1840 nommé à S* Pétersbourg 
en qualité de " fonctionnaire en second de la deuxième section de la 
Chancellerie particulière de Sa Majesté impériale. " 

En cette année son cousin Alexis Jemtchoujnikov sorti à vingt 
ans de l'Ecole impériale de droit, entrait au service du Sénat; il avait 
lui aussi trouvé dans l'héritage des Razoumovski le goût des lettres, 
l'aversion de la bureaucratie, le penchant à l'ironie et à la farce ; 
les deux cousins avaient l'un pour l'autre une vive sympathie, et 
c'est ensemble qu'ils se vengeaient de la tyrannie des préjugés et des 
conventions, en mystifiant le plus possible leurs contemporains. 

Quelques années plus tard le cadet, Vladimir Jemtchoujnikov, de 
neuf ans plus jeune, compléta le trio et prit part à ces folles équipées 
dont on pourrait constituer un recueil anecdotique. Tantôt les cousins 
prenaient avec eux dans un traîneau une longue perche, et longeant 
le trottoir, la tenaient horizontalement en forçant les passants à 
enjamber ou à sauter ; tantôt l'un d'eux au théâtre marchait comme 
par mégarde sur le pied d'un haut personnage, et allait ensuite à 
tous les jours d'audience lui présenter ses excuses, jusqu'à ce que 
l'autre le chassât ; un jour ils dételèrent les chevaux de la voiture 
d'un ambassadeur et les lâchèrent en liberté ; un soir au théâtre l'un 
d'eux arrêta le tragédien allemand qui commençait à réciter la 
tirade fameuse de Hamlet " Sein oder nicht sein ", et lui criant : 
" warten Sie ! " se mit à tourner avec frénésie les feuilles d'un 
immense dictionnaire pour chercher le mot " sein ". 2 Parfois leur 
audace attirait la colère de l'empereur Nicolas, comme en cette nuit 
où ils réveillèrent les principaux architectes de S 1 Pétersbourg en leur 
annonçant que la cathédrale d'Isaac s'était écroulée et qu'on les 
mandait au palais. Rien n'était sacré pour ces natures exubérantes, 
dont la passion d'indépendance présentait un contraste frappant 
avec la discipline passive et la servilité qui étaient le mot d'ordre du 
régime. 



1 Cf. les souvenirs du prince Mechtcherski. Rousski Ark/ii-v, 1900, n° 7, p. 370. 
- Denisiouk. Graf A. K. Tolstoï. 



3 6 1834-1850 

Aux yeux du monde 1 Tolstoï n'était alors qu'un jeune homme 
gai, charmant, riche et bien né, élégant cavalier et intrépide chasseur, 
aimé des femmes que sa verve amusait, et les aimant pour ce qu'il 
trouvait en elles de plus affiné, de plus sensible que chez les hommes, 
et par cette attirance qui mène irrésistiblement les poètes vers les 
femmes et les femmes vers les poètes. Mais pas plus que le plus 
illustre de ses prédécesseurs, il n'avait donné son cœur au monde: les 
" vains fers " de la vie pétersbourgeoise qui pesaient aux dix huit ans 
de Pouchkine 2 paraissaient souvent à Tolstoï singulièrement lourds. 
Lui aussi " languissait en secret, martyr lassé " ; 3 brusquement il 
quittait la mascarade mondaine et pendant des semaines entières nul 
ne savait ce qu'il était devenu. Il était allé s'enivrer d'air pur, écou- 
ter des chants d'oiseaux, demander aux champs et aux bois l'oubli, 
l'apaisement, et l'inspiration poétique. 

D'ineffaçables impressions d'enfance emplissaient encore son 
imagination dont les ailes battaient avec ivresse les espaces fantas- 
magoriques de l'irréel. En littérature " l'école du cauchemar " et 
" le genre frénétique " commençaient à passer de mode. Mais 
Tolstoï faisait encore ses délices des histoires fantastiques, des por- 
traits descendant des cadres, des gémissements de fantômes, comme 
dans le Castle of Otranto de H. Walpole et la Tapestried Chamber de 
Scott. Il frissonnait aux histoires de vampirisme popularisées par les 
Dissertations de Dom Calmet, 4 les Frères Sérapion de Hoffmann, la 
Fiancée de Corinthe de Gœthe, Lord Ruthwen ou les Vampires de 
C. Bérard, les Infernalia de Ch. Nodier, la Guz/a de Mérimée. 5 
Naturellement naquit en lui le désir d'écrire un de ces contes où 
passerait la farandole bigarrée qui tournoyait devant ses yeux. L'Italie 
avec Corne dont il brûlait de fixer l'image pittoresque, serait la 

1 Davydov. Rousski Arkhiv. 1879. **• 

2 Cf. Un amour de Pouchkine. Vêstnik Evropy, janvier 1908, p. 281. 

3 Epître à Tchaadaev. 

4 Dissertation sur les Apparitions des Anges, des Démons et des Esprits, et sur les 
Revenants et les Vampires de Hongrie, de Bohême, de Moravie et de Silésie. — Paris, 
1746. La partie relative aux vampires est intitulée : Dissertation sur les Revenants 
en corps, les excommuniés, les oupires ou vampires brucolaques etc 

5 Cf. sur le vampirisme en littérature : Voyslav M. Yovanovitch. " La Gwz,la " 
de Prosper Mérimée 310-342. Paris, 191 1. 



LA JEUNESSE 37 

scène principale de l'action où figureraient au premier plan la villa 
Reimondi, Peppina, les abbés et les brigands. De ses réminiscences, 
de ses observations et des créations de son cerveau fertile, il composa 
une histoire de vampirisme, dans laquelle Bêlinski discerna la main 
d'un maître de l'avenir. l Une analyse du Vampire trahirait l'auteur 
plus qu'elle ne le servirait : l'ossature apparaîtrait dénudée au lieu 
que la vie est dans le frémissement des nerfs et la mobilité des traits. 
Avec quel art sont décrites les terreurs de Rqjinevski dans la chambre 
hantée, quel intérêt s'attache à la pauvre Dacha, et avec quelle 
habile vraisemblance sont présentés les deux vampires, la brigadière 
Sougrobina et le conseiller d'Etat Teliaev ! Avec une grande in- 
telligence de l'effet à produire, le réel et l'irréel sont fondus. Il n'est 
aucune frontière entre le rêve et le surnaturel ; les événements les 
plus invraisemblables sont contés par un homme qui passe pour fou 
et finit par se suicider ; les visions diaboliques s'accrochent aux 
cauchemars que l'aube dissipe, mais il en reste une trace inquiétante 
et indéniable, fût-elle aussi menue que la marque bleue laissée au 
cou du dormeur par la morsure d'un vampire. Sur cette tragédie 
fiévreuse gronde en leitmotiv prophétique la musique d'une vieille 
ballade : 

Comment un hibou attrapa une chauve-souris, 

Broya ses os dans ses serres, 

Comment le chevalier Ambroise, avec une troupe de gars hardis, 

Va rendre visite à son voisin. 

Malgré les nombreuses chaînes et les verrous des portes, 

L'hôtesse ouvre les portes aux invités. 

" Allons Marfa, conduis nous où dort ton vieux. 
" Pourquoi es-tu si pâle ? 

1 " La complexité même et la confusion de l'invention décèlent chez l'auteur 
la force de l'imagination ; la maîtrise de l'exposition, l'art de faire de ses person- 
nages presque des caractères, la capacité de saisir l'esprit du pays et des temps aux- 
quels se rapporte l'événement, la belle langue, parfois semblable à un véritable 
style, en un mot partout l'empreinte d'une main ferme et littéraire, tout cela fait 
espérer pour l'avenir beaucoup de l'auteur du Vampire. — Pour qui a du talent, 
la vie et la science feront leur œuvre, l'auteur du Vampire, nous le répétons, est 
indubitablement bien doué. " 

(Otetchest<vennya Zapiski, 1841, tome 18, livre 10, pp. 37-38.) 



3 8 1834-1850 

u Sous le château bouillonne et tourbillonne leiDanube, 
" La nuit cèlera l'action sanglante. 
" Ne crains rien, le mort ne se lèvera pas du tombeau, 
" Ce qui sera, sera, conduis-nous en avant ! " 

Sous le château court et tourbillonne le Danube, 

Des bandes de nuages passent, 

C'en est déjà fait, le vieux est égorgé, 

Ambroise festine avec sa troupe, 

La lune se mire dans les eaux sanglantes, 

L'épouse coquine festine avec Ambroise. 

Sous le château court et tourbillonne le Danube, 

Au-dessus du château flambe l'incendie. 

Ambroise dit à ses gars hardis : 

" Qu'on les égorge tous, du plus jeune au plus vieux î 

" Ne t'afflige pas, hôtesse, et réjouis-toi 

" C'est toi qui fis entrer les invités joyeux ! " 

Etincelant et tourbillonnant le Danube reflète 

Tout le château, enveloppé de flammes, 

Ambroise dit à ses gars hardis : 

" Il est temps de rentrer, enfants ! 

" Ne t'afflige pas, hôtesse, et réjouis-toi, 

" C'est toi qui fis entrer les invités joyeux !" 

La malédiction du mari tonne sur^Marfa, 

Il l'a maudite en mourant : 

" Que tu périsses, et que périsse ta racei! 

" Cent fois je te maudis, 

" Que l'amour entre vous soit éternellement tari, 

" Que la grand'mère suce le sang de la-petite-fille» ! 

" Et que ma malédiction accable ta race, 

" Et qu'elle ne trouve aucun repos 

" Jusqu'à ce qu'un portrait rencontre unîépoux, 

" Qu'une fiancée se lève du cercueil, 

" Et que gise dans le sang, le crâne fracassé, 

" La dernière victime d'un amour criminel ! " 



LA JEUNESSE 39 

Comment un hibou attrapa une chauve-souris, 

Broya ses os dans ses serres, 

Comment le chevalier Ambroise, avec une troupe de gars hardis, 

Se rua chez son voisin : 

" Ne t'afflige pas, hôtesse et réjouis-toi, 

" C'est toi qui fis entrer les invités joyeux ! " 

Ces vers sinistres et sibyllins annoncent l'expiation à travers les 
siècles, jusqu'à ce que soit conjuré le maléfice implacable qui pèse 
sur la race. Certes l'auteur n'a apporté aucune innovation dans 
les rouages et les accessoires, il a suivi docilement ce qu'il appelle 
plaisamment "les lois du monde fantastique": les portraits et les 
fresques descendent des murs pour s'animer, gémir, ou chanter, les 
acteurs traditionnels, cuirassés ou masqués, ténébreux ou cyniques, 
s'y donnent rendez-vous et s'y agitent souvent en cohue indistincte, la 
fantaisie s'épaissit parfois en sombre, complexe et inutile mélodrame, 
les personnages sont d'une psychologie rudimentaire et certains 
types et certaines situations paraissent empruntés à la Monastyrka de 
Perovski. l Mais ceci accordé, il faut louer l'habileté avec laquelle 
sont mues les ficelles, reconnaître le don de la couleur et du pitto- 
resque, l'art d'ordonner les péripéties, de piquer et d'exaspérer la 
curiosité, de préparer le dénouement par de discrètes indications. Il 
faut reconnaître aussi l'originalité dans l'invention du cadre : ce 
décor de réalité rassure, attire insensiblement, retient et leurre le 
spectateur, et produit chez lui un état d'incertitude, de suspens et 
d'anxiété ^dramatique. La brigadière vampire est selon toute apparence 
une de ces excellentes vieilles, affectueuses et bavardes, qui aiment à 
évoquer les souvenirs de leur jeunesse et le rude héroïsme des an- 
ciennes générations. La conclusion de l'éloge complaisant de son 
brave Ignati Savelitch : " Voilà quels gens il y avait dans l'ancien 
temps, rien de pareil à vous ! ", rappelle presque mot pour mot le 
refrain du Borodlno de Lermontov. Le féroce Teliaev est un 
respectable fonctionnaire courtois et correct, à la tabatière cordiale et 
parfumée. 

1 La situation de Rounevski venant demander la main de Dacha à la tante 
Fedosia Akimovna, qui voudrait lui faire épouser sa fille Sophia Karpovna, 
présente une analogie frappante avec celle du héros de la Monastyrka. 



4 o 1834-1850 

A la tendre Dacha, Tolstoï a donné les grâces dont il pare ses 
héroïnes préférées : la taille élancée et souple, le regard triste et le rire 
clair. Çà et là des touches comiques l affirment la parfaite aisance 
avec laquelle il dirige les évolutions de ses personnages. Il semble 
qu'il ait voulu réaliser l'idéal que propose Cyprien dans les Frères 
Sérapion : " Il (le vampirisme) est capable de fournir un sujet qui, 
traité par un écrivain doué d'imagination et de tact poétique, a le 
pouvoir d'exciter en nous ce sentiment profond inné dans nos cœurs, 
et qui, joint au choc électrique d'un monde spirituel invisible, fait 
vibrer notre âme d'une manière qui n'est pas dépourvue de charme. 
Une dose suffisante de tact poétique empêche l'horreur du sujet 
de tomber dans l'odieux ; car il est généralement si mêlé d'absurde 
qu'il ne nous impressionne pas aussi fortement que s'il en était 
autrement. " 2 Toutes ces conditions étaient réunies dans le Vampire. 
Le jeune auteur en adressa le manuscrit au censeur A. V. Nikitenko 
le 1 1 mai 1 84 1, avec une lettre à la fois respectueuse et confiante. 3 
L'ouvrage, publié sous le pseudonyme de Krasnorogski, ne recueillit 
cependant pas l'unanimité des suffrages. Pletnev qui en avait entendu 
en avril 1841 la lecture dans le salon du comte V. Sollohoub, en 
présence de Joukovski, du prince Odoevski et d'une brillante société, 
dit franchement " ne pas aimer ce genre ". 4 Le Syn Otetchestva 5 se 
livra à un persiflage sans merci de ce cauchemar dû, prétendait-il, à 
l'abus de l'opium. La Sêvernaïa Ptchela 6 affecta de considérer cette 
nouvelle comme une parodie des Mystères d'Udolphe ou des romans 
de Ducray-Duminil. La Biblioteka dlia tchtenia 7 enveloppa dan? les 
mêmes railleries le Ratibor Kholmogradski de Veltman et les gestes 
de " Mossieu Rounevski " et " Mossieu Rybarenko ". 

Les manuscrits d'autres nouvelles rédigées en français restèrent 
dans les tiroirs de Tolstoï : l'une La famille du Vourdalak ne fut 
connue qu'en 1884 par une traduction russe de Markevitch ; H l'autre 

1 Description du bal et de Frychkine. 

2 Les frères Se'rapion. II. Introduction au conte. 
:i Rousskaïa Starina, 1898-V. 

4 Perepiska la. K. Grota s P. A. Pletne<vym (I, p. 213.) 

5 1841. III, n° 38, pp. 437-454- 

6 1841, n° 222. 

7 184.1, n° 48. 

8 Dans le Rousski Vêstnik. 1884, n° 1. 



LA JEUNESSE 41 

Le rendez-vous dans trois cents ans est imprimé par nous pour la 
première fois. l La famille du Vourdalak était fondée sur la supersti- 
tion orientale dont l'incrédule Pitton de Tournefort 2 vit et décrivit 
le répugnant spectacle, et que Dom Calmet 3 relate gravement, en 
homme qui connaît les pièges du Malin. Tolstoï avait le choix parmi 
les récits de l'abbé : ici, un soldat en garnison chez un paysan 
haïdamaque voit entrer dans la maison, au moment du repas, un 
inconnu qui s'assied à la table commune. L'hôte pâlit d'épouvante et 
meurt le lendemain. Le funeste visiteur était son père vampire qu'on 
déterra bientôt pour le décapiter ; là, un homme mort depuis trente 
ans reparaît trois fois et suce par une morsure au cou le sang de son 
frère, de son fils, et d'un valet, qui meurent sur-le-champ. Ailleurs 
des villages sont décimés par la contagion, les victimes des vampires 
devenant vampires à leur tour. L'influence de La Guzla est aussi 
évidente. Le conteur voyage comme Mérimée en pays serbes, et 
accepte une hospitalité qui rappelle celle de Vuck Poglonovitch, 
de même que la charmante Sdenka rappelle Khava. Maintes situa- 
tions, la réunion de la famille devant la maison, tandis que les 
enfants jouent dans le sable, l'apparition du vieillard qui sort de la 
forêt, l'épisode de l'enfant mordu, la course impétueuse du monstre, 
les hurlements du chien, sont inspirés par Constantin Tacoubovitch. 

La première partie est un chef-d'œuvre du genre. Qu'un 
vieux paysan serbe parti dans la montagne en expédition contre 
un dangereux brigand soit tué et revienne en vampire sucer le 
sang de ses enfants, il y a là matière à tableaux horribles, développant 
la terrible imprécation du Giaour, 4 il n'y a pas proprement 
drame. Mais que ce vieillard, avant de partir, prévienne sa famille que 
s'il reparaît après dix jours écoulés on lui refuse impitoyablement 
l'accès de sa demeure et on le transperce d'un épieu, car alors il sera 

1 D'après le manuscrit retrouvé dans les papiers de B. M. Markevitch et que 
nous a gracieusement communiqué sa nièce madame V. N.Bêlenko néeBoukharina. 

2 Relation d'un voyage du Levant fait par ordre du roi. I, p. 131. Paris, 171 7. 

3 Augustin Calmet. Dissertations... p. 275 et suivantes. 

4 Byron The Giaour 

" But first on earth as vampire sent, 
Thy corse shall from its tomb be rent, 
Then ghastly haunt thy native place 
And suck the blood of ail thy race... " 



4 2 1834-1850 

un vampire maudit, que sa haute silhouette s'aperçoive arrivant de la 
foret, au moment précis où l'horloge frappe le premier coup de 
l'heure fatale, et que ses enfants dans l'angoisse se demandent s'ils 
doivent accueillir ou tuer leur père, voilà l'invention dramatique qui 
émeut et captive. Les sentiments qui agitent les personnages selon 
leurs différents caractères sont finement observés et rendus ; seule 
l'intrigue sentimentale qui s'enchevêtre à l'action et retarde le 
dénouement est conventionnelle et superflue. Cette histoire est contée 
aux belles dames de l'aristocratie viennoise par le héros supposé, le 
vieil émigré, marquis d'Urfé, dans un langage légèrement archaïque, 
fleuri d'élégances et de galanteries désuètes, qui fait ressortir les 
lugubres et hideuses visions. Le rendez-vous dans trois cents ans, présenté 
à la façon de My aunt Margaret's m'irror de Scott, est une aventure 
de jeunesse évoquée par une aïeule loquace et malicieuse, qui veut 
donner " de bons frissons " à ses petits enfants. On y retrouve le 
galant d'Urfé et, à côté de scènes spirituelles et humoristiques, des 
histoires de félonie et de meurtre, des apparitions terribles de 
fantômes, revenant fidèlement au rendez-vous que trois cents ans 
plus tôt ils se sont assigné dans un château féodal. Dans une poésie 
Paroles pour une mazurka, où se mélangent des souvenirs de Gray, 
Young et Bùrger, des morts quittent en galopant un cimetière et 
arrivent dans un château en fête. 

Ces récits n'étaient cependant pas la manifestation d'un idéal 
littéraire : ils étaient nés du même besoin qui pousse l'adolescent à 
écrire son journal et à lui confier ses pensées. Ils étaient la résultante 
de toute une éducation appliquée à un sujet sensible, mais ils 
révélaient plutôt le passé qu'ils n'annonçaient l'avenir. 

Que Tolstoï, invité par son oncle Vasili Perovski, gouverneur 
d'Orenbourg, soit arraché à ses livres et transporté dans la steppe 
lumineuse embrasée des souffles ardents de juin, et il peindra les 
collines semées de cerisiers sauvages, les arrêts des chiens devant les 
coqs de bruyère, les outardes et les perdrix, les rivières miroitant à 
travers les peupliers argentés, la ligne bleue des monts lointains, les 
vols apeurés des canepetières, le sifflement des sousliks accroupis 
devant leurs terriers, les tarentas plongeant aux gués des fleuves. 

" Les bords abrupts du rocher, le tarentas enfoncé dans l'eau 
jusqu'à mi-roues, les chevaux bondissant, les bachkirs armés d'arcs, 



LA JEUNESSE 43 

nos fusils et nos poignards étincelants, tout cela éclairé par le soleil 
levant formait un tableau beau et original. L'Oural en ce lieu n'est 
pas large, mais il est si rapide que le courant faillit nous emporter. De 
l'autre côté la steppe prit un aspect tout à fait nouveau... La steppe 
se dessinait devant nous dans toute son immense grandeur, pareille à 
une mer légèrement agitée. Des milliers de nuances différentes la 
sillonnaient dans toutes les directions ; ici s'épandait une brume 
diaphane, là couraient les ombres des nuages, et tout paraissait en 
mouvement, bien que rien ne frappât notre ouïe que le bruit des 
roues et le piétinement des chevaux. " 

Il décrivait la chasse aux saïgas, les rampements sur le sol caillou- 
teux, l'affût où le cœur bat à rompre la poitrine, la joie du coup de 
feu victorieux, le spectacle splendide des mirages au pied des 
rochers de jaspe, les jeux guerriers des cosaques et leurs chants qui 
" se perdaient dans l'étendue infinie sans être répétés par aucun 
écho. " l 

Se retrouvait-il en Petite-Russie, dans la douce terre de Blistovo, 2 
il éprouvait l'enveloppement mystérieux de la vie végétale. Au milieu 
du silence des choses il percevait des voix. Le ruisseau qui glissait 
entre les pins serrés lui chuchotait des prières, lui jetait des promesses: 

" Viens le soir en secret dans la pinède épaisse 

Et tu pourras t'asseoir sur mon bord verdoyant ; 

Depuis longtemps je cours et je puis raconter 

Tout ce qui s'est passé sur ma rive en tel temps, 

J'accours ici venant d'un pays de mystère, 

J'ai appris en chemin mainte et mainte merveille ! 

Au déclin du soleil, quand montera la lune 

Et qu'une étoile sur mes eaux se bercera, 

O viens secrètement, et tu sauras alors 

Ce qui peut se passer dans le brouillard nocturne." 

Ainsi courait, jasait, chuchotait le ruisseau ; 

Debout appuyé sur mon fusil j'étais seul, 

Et le babil du flot rompait seul le silence, 

Tristement j'évoquais les anciennes années. 3 

1 Deux jours dans la steppe kirg/iise, 1842. 

2 Voir page 13. 

3 Srebrianka paru en octobre 1843 dans le Listok dlia s-vêtskikh lioude'i. (n° 40.) 



44 1834-1850 

Mais sa mélancolie ne dégénérait jamais en langueur chronique, 
son tempérament réagissait vigoureusement, et bientôt sous les regards 
du monde, une gaieté volontiers narquoise brillait dans ses yeux bleus 
et colorait son teint. La nouvelle humeur le disposait aux plaisante- 
ries, lui suggérait des anecdotes et inspirait même sa manière littéraire, 
suscitant chez lui un humour malicieux sans âpreté, une raillerie 
atténuée de sympathie, qui rappelle les meilleurs passages de la 
Monastyrka de Perovski. Le court récit Artemi Semenovitch Berven- 
kovski, l dédaigneusement accueilli par Bêlinski, 2 met en scène un 
propriétaire atteint de la manie de l'invention ; non content de 
chercher le mouvement perpétuel, le brave homme invente des 
tournebroches que trois hommes manœuvrent à grand'peine pour 
rôtir un poulet, des lavabos qu'on prendrait pour des tricornes, des 
étuis de rasoir qui ressemblent à des violons, des filtres qui rejettent 
de l'eau sale, des toits mobiles qui laissent passer la pluie, des essieux 
de voiture qui actionnent d'un côté un moulin à café et de l'autre 
un orgue de Barbarie qui moud des airs patriotiques. A heure fixe cet 
étrange personnage court à peine vêtu en vociférant dans le parc 
pour se développer les poumons. Mais dans toute cette charge 
comique, il n'y a rien d'amer ni d'agressif, le rire est jovial, Artemi 
Semenovitch est un excellent et sympathique maniaque. 

Cette dualité spirituelle de Tolstoï, qui paraît avoir sa source dans 
ses hérédités petit-russiennes et dont Gogol offre le développement 
extrême, 3 était un obstacle à la prompte orientation de son talent 

1 Publié en 1845 dans Vtchera i segodnia, livre 1, recueil littéraire composé 
par le comte V.A. Sollohoub et édité par A. Smirdine. 

2 Dans les Otetchest'uennya Zapiski. (Œuvres de B. édit. Venguerov. IX. p. 348.) 

3 N. Kotliarevski, dans son beau livre sur Gogol, donne une délicate analyse 
du caractère petit-russien. " Il y- a dans la nature petit-russienne comme une 
mélancolie secrète : elle n'a ni la sévérité, ni la grandeur énergique de la nature 
septentrionale, ni la beauté ardente et passionnée du vrai midi ; sa beauté est 
surtout tendre, rêveuse comme un songe sans contours précis ni mouvement 
rapide. Le peuple qui vit depuis longtemps parmi cette nature est doué de traits 
de caractère pareils — une humeur idyllique et sentimentale, muée parfois en 
faiblesse de volonté, une rêverie mélancolique qui lutte toujours avec la gaieté, 
une imagination vive mais non grandiose. Le peuple petit-russien est en outre 
doué d'un don spécial — l'humour, si typique chez tous les représentants, même 
les plus modestes, de ce peuple. Il est difficile de définir exactement en quoi ce 



LA JEUNESSE ^r 

littéraire. De là ces capricieuses excursions dans les domaines du 
conte fantastique, du récit de chasse, de la poésie sentimentale et de 
l'esquisse humoristique. Mais l'inspiration livresque dominait encore 
ces zigzags. Si la fable de ses œuvres les plus longues se déroule dans 
des lieux connus et aimés, et de préférence dans cette Italie dont il 
ne se lassait pas d'évoquer les paysages et les mœurs, 1 sa "poétique " 
restait la même. Le fragment de roman Amena, que Tolstoï donna 
en 1 846 au recueil Vtchera i segodnïa 2 met en scène des personnages 
d'une déplorable convention. Cet épisode imaginaire de la persécution 
des chrétiens sous Maximien prêtait à l'utilisation de souvenirs sur 
Rome, 3 mais cette trouvaille était insuffisante à asseoir les mérites du 
récit. Le faible et mol Ambroise 4 qui se laisse si facilement séduire 
par la Circé qu'il a sauvée, n'est ni consistant, ni intéressant. La 
perfide Amena dont les caresses et les charmes perdent le pauvre 
chrétien, est une création de conte fantastique, et il nous semble 
lire un dénouement de Hoffmann lorsque, à la suite des véhé- 
mentes imprécations d'Ambroise qui agissent comme un exorcisme, 
Amena pousse un glapissement, sa merveilleuse beauté se mue en 
laideur affreuse, de sa bouche s'échappe une flamme bleue, elle se 
jette sur Ambroise, et le héros, mordu furieusement à la joue, 
s'affaisse évanoui. Ainsi l'enchanteresse Giuletta s'était emparée par 
sa beauté et ses caresses de la volonté d'Erasmus ; elle allait triom- 
pher définitivement lorsque le nom du Sauveur exorcisa son esprit 
impur, " son beau visage se décomposa et de tout son corps jaillirent 

don consiste ; parfois c'est seulement une veine comique — la faculté de discerner 
dans un sujet ou une question le côté comique, pour s'en égayer d'une innocente 
gaieté ; parfois c'est une vue originale des choses, cherchant dans l'ironie un 
contre-poids à la mélancolie et se défendant par le rire des conclusions et des 
méditations trop tristes. 

Tous ces traits nationaux de caractère dominaient la vie et l'œuvre de Gogol. 
Un cœur sentimental se complaisant à la mélancolie, un esprit aiguisé et ironique 
— voilà les deux forces qui ne pouvaient s'harmoniser en lui... " [Gogol 
p. 1-2.) 

1 Cf. Le 'vampire et Amena. Cp. pp. 24 et 34. 

2 Amena fragment du roman Stebelovski. [Vtchera i segodnia, 1846. Livre II. 

3 Cf. page 24. 

4 Le nom d'Ambroise figurait déjà dans la ballade du Vampire. Il semble que la 
popularité de Ambrosio or the Monk, de Lewis ne soit pas étrangère à ce choix. 



4 6 1834-1850 

des étincelles verdâtres. " : Mais il serait injuste de ne pas recon- 
naître la précoce maîtrise avec laquelle sont peintes les scènes où la 
voluptueuse enchanteresse engourdit peu à peu la volonté de sa 
victime. Le rêve d'Ambroise, sa vision de l'Olympe, où voltige la 
musique des harpes et roucoulent les colombes de Vénus, est d'un 
paganisme aimable mais où l'influence du Tasse offusque celle 
d'Homère. 

Tolstoï s'est complu à composer ces tableaux aux tons chauds ; son 
pinceau s'attarde aux contours arrondis, aux formes pleines avec un 
plaisir un peu sensuel, c'est l'ardente échappée de l'imagination jeune, 
la poussée des sens sous les effluves printanières ; mais c'est une licence 
passagère ; si l'amour des couleurs rutilantes et chatoyantes, des lignes 
gracieuses, si la griserie des parfums et des sons restèrent des éléments 
essentiels de son tempérament, l'érotisme n'y poussa point de racines. 

Un passage à' Amena prélude déjà au leitmotiv qui accompagne 
les héroïnes de Tolstoï : c'est la scène où Ambroise, souillé par 
la tentation se retrouve en face de sa fiancée, et devant sa virginale 
pureté, se sent pénétré de honte et de remords et mesure l'abjection 
des voluptés auxquelles il a failli succomber. La candide Léonie au 
sourire angélique, aux yeux mouillés de larmes, est comparée à une 
de ces madones de Raphaël, douces et célestement pures, qu'on ne 
peut regarder sans avoir le cœur attendri. N'est-ce pas là dans 
ses grandes lignes le type des femmes que le poète crayonnera dans 
ses œuvres ? C'est pour avoir trouvé en elle cette noblesse, ce 
regard humide, ce sourire céleste, qu'il aimera celle dont il fera sa 
femme. Lorsqu'il lui écrira ces lettres si belles, si passionnément 
tendres, si le mot " ange " est souvent le petit nom de caresse, il 
faudra l'entendre, non comme la banale application d'un beau nom 
à un petit objet, mais comme l'expression la plus adéquate du 
sentiment. 

Le goût du surnaturel apparaissait encore dans des poésies 2 qu'il 
montrait à son ami le prince V. F. Odoevski, disciple de Hoffmann. 
Ici c'était dans une forêt, la nuit de la S 1 Jean, la chevauchée 

1 Hoffmann. Le reflet perdu. Edition Christian 1848, page 460. 
Cp. aussi le dénouement du conte sur Hippolytus et Aurélie. 
- Ces poésies (sauf Les loups imprimés du vivant de Tolstoï) sont publiées par 
nous pour la première fois. Cf. l'appendice. 



LA JEUNESSE 47 

macabre, inspirée de la Lénore de Biirger ou de la Lioudmila de 
Joukovski, d'un cheval mort ayant pour cavalier une souche d'arbre 
qui prend vie. * Là c'était la mystérieuse procession nocturne de neuf 
loups que l'aurore révèle être de vieilles sorcières. 2 Ailleurs dans un 
véritable conte de fées, on voyait un roi débonnaire transformé en cerf 
par un méchant moine qu'il croit son ami, puis se muant en oiseau, et 
finalement retrouvant avec sa forme humaine son trône, tandis que 
l'usurpateur était changé en chien. 3 Une pointe d'humour relevait cet 
enfantillage, de même qu'une ballade, Le télescope^ècr'\W2iï\t la tentation 
et le repentir du moine Artamon et de Phégoumène Gabriel. Le 
chasseur qu'était Tolstoï ne pouvait manquer de composer une Prière 
des chasseurs adressée au grand S 1 Hubert. Enfin en des vers imprégnés 
d'un sentiment plus réellement poétique, le jeune homme avait mis la 
mélancolie d'un adieu d'amour : en une vision idéaliste il consolait 
sa compagne par l'espoir d'une réunion dans " la joie et le bonheur " 
après l'adieu à'ia vie. 4 

Cependant ces productions ne marquaient pas un progrès dans la 
maturité d'un auteur apparemment destiné à ne composer que des 
œuvrettes insignifiantes, et qui écrivait nonchalamment, enfermé 
dans un cercle enchanté, sans préoccupation de public, sans ambition 
de prendre rang parmi la gent littéraire, avec une candide ignorance 
des désirs et des besoins contemporains. En ce temps là le culte de 
Hoffmann dont le Moskovski Nablioudatel avait été l'Eglise et 
Bêlinski l'officiant, perdait chaque jour des fidèles ; l'œuvre de 
Pouchkine, dont on pouvait maintenant embrasser l'ensemble, dres- 
sait son architecture noble et simple, aux larges soubassements 
appuyés sur la terre maternelle. Le manteau et Le réviseur de Gogol 
avaient apporté la formule moderne et toute humaine de la 
" nouvelle " et de la comédie, en attendant que l'achèvement des 
Ames mortes apportât celle du roman. Le " réel " longtemps honni 
prenait sa revanche sur l'irréel. La critique, naguère perdue dans les 
nuages germaniques, reprenait pied sur terre. La poésie elle-même 
abandonnait les voies traditionnelles, et si elle se tournait encore vers 

1 Le cheval-tourbillon. 

2 Les loups. 

3 Conte du roi et du moine. 

4 Adieu. 



48 1 834- 1 850 

le passé, c'était pour y chercher non plus la légende vaporeuse à 
iriser de ses rayons, mais de la vie à ressusciter. Lermontov, si 
personnel et subjectif, réussissait à objectiver son génie et à écrire 
l'immortel Chant du tsar Ivan Vasilievitch, du jeune oprïtchnïk et du 
hardi marchand Kalachnikov. Le réveil de l'esprit historique n'était 
qu'une forme du réalisme ; il était aussi lié intimement aux questions 
qui divisaient la société en deux camps : l'occidentalisme et le 
slavophilisme. Le slavophilisme dont le premier germe fut le mécon- 
tentement causé par les réformes de Pierre le Grand, et dont on suit 
la trace dans la révolte des Stréltsy, la rébellion du tsarévitch Alexis 
et la haine des Allemands sous Biron, tout en se différenciant du 
patriotisme de 1812, s'était sous Nicolas I cristallisé en doctrine, 
et ralliait à sa triple devise " orthodoxie, autocratie, nationalisme ", 
une armée belliqueuse et intransigeante. Les salons de Moscou 
étaient transformés en champs de bataille. Les occidentalistes con- 
duits par Granovski se heurtaient à la " cavalerie légère " de 
Khomiakov, soutenue par la " lourde infanterie " de Chevyrev et de 
Pogodine. 

A Pétersbourg la lutte était moins vive, moins générale. La 
société pétersbourgeoise, plus occidentalisée et plus cosmopolite, était 
naturellement hostile au slavophilisme ; mais c'était une hostilité de 
bonne compagnie à qui répugnaient le pédantisme et les âpres 
discussions, et qui se manifestait surtout par la force d'inertie et 
l'indifférence. Samarine au sortir de l'atmosphère surchauffée de 
Moscou fut surpris de trouver Pétersbourg serein et sceptique. Sa 
nature calme et réservée lui rendit la résignation facile : il comprit 
plus clairement l'intolérance moscovite qui partage les hommes en 
" absolument blancs et absolument noirs " ; 1 mais les Moscovites le 
soupçonnèrent de désertion et d'apostasie. 

Dans les salons de Pétersbourg où fréquentait Alexis Tolstoï, on 
marquait les coups sans fièvre. Le cercle de ses relations, la haine du 
pédantisme et de l'exclusivisme éloignaient le poète tant des milieux 
universitaires où les conflits d'opinion étaient à Tordre du jour, que 
des coteries littéraires. Tolstoï, malgré son intimité avec Joukovski 
et le facile accès qu'il eût eu par elle aux cénacles, ne s'affiliait pas 

1 Barsoukov. Jiz,n i troudy Pogodina, vin, pp. 333-334. 



LA JEUNESSE 49 

plus au cercle du Sovremenntk qu'à celui des Otetchestvennya Zapiski. 
Il n'éprouvait aucun désir de se lancer dans la mêlée, et sa vie conti- 
nuait à être apparemment consacrée au monde. 

Sa carrière avait continué sa progression automatique. Nommé en 
1842 " conseiller titulaire et gentilhomme de la chambre de Sa 
Majesté", "assesseur de collège" le 25 janvier 1845, "conseiller 
de cour " le 26 janvier 1846, il tempérait l'obligation du service par 
de nombreux congés. L'été 1846 il accompagne sa mère à l'étranger 
et notamment à Carlsbad en juillet et août. De mai 1846 à juin 
1847 ^ obtient par deux fois six mois de congé qu'il dépasse de 
plusieurs semaines. Ses lettres le signalent à Lyon et Avignon. De 
Marseille où il eut la joie de voir " des pirates ", il envoie le 3 mars 
1847 à sa mère une lettre illustrée de croquis pittoresques, mais dans 
laquelle, à côté de protestations d'amour filial pour sa " petite 
maman ", on trouve une allusion à une mystérieuse querelle. l De 
Marseille il s'embarque pour Alger ; sans doute cette traversée lui 
suggéra-t-elle les vers retrouvés dans ses brouillons sur les embruns 
de la mer et le bruit du paquebot. 2 

De retour à Pétersbourg il continuait à vivre auprès de sa mère 
qui veillait jalousement sur lui, administrait et contrôlait ses finances 
dont elle ne lui laissait pas la libre disposition et, dit-on, 3 ne se 
couchait jamais avant qu'il fût rentré lui-même. Elle suivait de près 
sa vie officielle, faisait les démarches nécessaires pour l'octroi des 
congés, et s'employait à ce qu'il ne négligeât pas ses relations mon- 
daines. 

Parmi les salons de Pétersbourg, celui du palais Michel était le 
rendez-vous favori des diplomates que le comte André de Langeron 
amusait de ses bons mots. Le plus fastueux était celui de la belle 
Aurore Demidova, épouse du prince Paul, hospitalière aux artistes, et 
qui en faisait les honneurs dans une toilette d'une simplicité voulue, 
pour mieux faire valoir le fameux " solitaire " des Demidov, qu'une 
mince chaînette retenait sur sa gorge. Un accueil plus modeste mais 

1 A. Kondratiev. Gr. A.K. Tolstoï, p. 23. 

2 Ibid. y p. 24 : 

Les nuages déchirés courent 
La lune se lève pensive... 

3 D'après le récit de feu M me S. P. Khitrovo. 



5 o 1834-1850 

cordial attendait les amis du prince Odoevski, un fanatique .de 
sciences et de chimie, et qui servait à ses dîners des sauces chimiques 
de son invention, si horribles que quarante ans plus tard un de ses 
hôtes ne pouvait s'en souvenir sans mal de cœur. ] 

Madame Karamzina, la veuve de l'historien, recevait hommes de 
lettres et hommes du monde, dans des soirées sans apprêts, mais avec 
une distinction et un tact parfaits. La compagnie chez le prince P. 
Viazemski était plus mêlée ; on pouvait y voir le prince Alexis 
Orlov, grand favori de l'empereur, coudoyer une petite propriétaire 
de Syzran. Elisabeth Khitrovo, nouvelle Catherine de Rambouillet, 
tenait cercle dans sa chambre à coucher ; le fauteuil de Pouchkine, 
le divan de Joukovski et la chaise de Gogol y étaient célèbres, et 
donnaient même lieu à des anecdotes épicées. La " ménagerie " du 
comte Sollohoub ne s'ouvrait qu'aux hommes, exception faite pour 
les Karamzine, la comtesse Rostoptchina, la comtesse Vorontsova- 
Dachkova, la comtesse Mousina-Pouchkina et la princesse Aurore 
Demidova. Là les toilettes les plus simples étaient de rigueur. Il advint 
même que la princesse Demidova étant arrivée au sortir d'un bal, son 
fameux " solitaire " au cou, fut invitée immédiatement à faire dispa- 
raître ce bijou. Le comte craignait d'effaroucher les hôtes de sa 
" ménagerie ", les Gogol, les Nekrasov, les Panaev, les Benediktov, 
les Pisemski, les Tourguenev, les Grigorovitch, qu'il régalait vers 
minuit d'un gigantesque roastbeef ou de dindes arrosées de vin 
rouge. Enfin Alexandra Smirnova avait su attirer dans son salon les 
écrivains les plus illustres, qu'elle traitait avec la plus grande 
familiarité. Une étroite amitié la liait à Gogol, pour qui elle avait 
obtenu une pension de l'empereur. 2 

C'est dans son intimité qu'Alexis Tolstoï vécut lorsque, par oukaze 
du 28 avril 1850, il fut envoyé à Kalouga en qualité d'attaché au 
sénateur prince Davydov, chargé d'une mission de " révision " dans 
le gouvernement. Le mari d'Alexandra Osipovna, Nicolas Mikhaïlo- 
vitch avait été nommé gouverneur en 1 845. C'était un homme aimable 
et simple; sa femme apportait dans ce recoin provincial, toute sa vivacité 
primesautière et sa liberté d'allures. Ivan Aksakov qui était alors 

1 Gr. V. Sollohoub. Vospominania, 1887. 

2 Ib. p. I35-J36. 



LA JEUNESSE ^I 

magistrat à Kalouga, avait été d'abord scandalisé de ces manières qui 
heurtaient ses préjugés de Moscovite imbu des traditions d'une famille 
fanatiquement dévouée à un idéal moral et social placé très haut, comme 
un décalogue intangible et sacré. Cette femme qui ne se gênait point 
pour dire : " Tu mens ! " 1 à Tourguenev, qui employait sans compter 
les épithètes d' " animal " ou de " monstre, " raillait impitoyablement 
la denture incomplète d'une visiteuse, se gaussait du costume slave de 
Constantin Aksakov 5 dénigrait la Russie, ridiculisait la province, et 
qui dans son ton comme dans ses gestes était l'incarnation de 
l'irrévérence et du caprice, lui déplut souverainement. Cet homme, 
encore naïf et sentimental, qui avant de la connaître avait rêvé de 
trouver en elle une auditrice recueillie de ses vers, écrivait à son père 
sa déception et son dégoût. La première impression cependant 
devait se modifier assez vite : Aksakov s'aperçut qu'il y avait dans 
cette affectation de sans-gêne une part considérable d'attitude mon- 
daine : dans le tête à tête Alexandra Osipovna était toute autre que 
devant la galerie ; et peu à peu le pudique Aksakov se sentit gagné 
à elle, trouva même un grand charme à la voir et lui lut ses poésies, 
qui se firent de plus en plus nombreuses, comme si l'intérêt de son 
Egérie avait fouetté son inspiration. Cette bonne entente était parfois 
troublée par des querelles : Célimène persiflait, Alceste s'emportait, 
tous deux sautaient sur leurs chaises en criant, Aksakov pâle de rage 
quittait le salon et écrivait quelque poésie vengeresse qui faisait le 
tour de Moscou. 2 

Alexis Tolstoï dans ses rapports avec A.O. Smirnova ne connut 
pas ces orages; il était trop rompu à l'usage du monde pour s'étonner 
ou s'offenser des fantaisies de son hôtesse, que rachetaient ses 
qualités d'intelligence et de cœur, et il eût pu faire sien le juge- 
ment du prince Viazemski : "En elle étaient des cordes qui vibraient 
à toutes les questions intellectuelles, à tous les chants du cœur ; quel- 
ques cordes, peut-être, avaient un son aigu et réellement désagréable, 
mais c'étaient des sons isolés, fragmentaires, passagers... En la regar- 
dant on était prêt à se rappeler les vers anciens et nullement discor- 
dants de Vostokov et à s'écrier : 

1 Barsoukov. Jizn i troudy Pogodina. VIII, pp. 7 3"75- 

2 Barsoukov. Ibid. VIII, 3+5-348. 



5 2 1834-1850 

V Oh ! quelle harmonie est fondue dans ce rare ensemble ! " 

La maison du gouverneur était située hors de la ville, sur la rive 
escarpée de la Iatchenka, tout auprès d'un joli bois de pins ; Tété on 
s'installait dans le district de Medyn, au village de Bêguitchevo, et 
c'étaient de longues chasses et de joyeuses parties de campagne. La 
nuit de la S 1 Jean on allait épier la floraison miraculeuse de la fougère 
et éprouver les sortilèges. l Quelle douce vie pour un amant de la 
nature et quel plaisir dans les longues causeries avec une femme 
d'esprit dont la verve caustique trouvait en Tolstoï un digne parte- 
naire, et qui savait aussi se hausser aux sujets les plus élevés. Les 
fréquents passages de visiteurs maintenaient le contact avec la vie des 
capitales ; des hôtes aimés étaient particulièrement fêtés : tel fut 
Gogol en 1849 et î %5° •> installé d'abord à Bêguitchevo, puis dans 
une aile de la maison de Kalouga 2 il étudia curieusement les petites 
gens, paysans ou domestiques. Il n'était pas moins étudié de tous : 
allait-il chez le chapelier, chacun se saisissait du vieux chapeau laissé 
par lui et l'essayait en s'étonnant qu'un homme de si grand esprit eût 
une tête si petite ; on se disputait ses reliques. Gogol et Tolstoï se 
revirent et leur sympathie mutuelle s'accrut encore. En 1849 Tolstoï 
avait, à la demande de A.O. Smirnova, rédigé pour lui une lettre au 
grand-duc héritier, sollicitant l'autorisation d'un voyage en Orient. 
L'été suivant Gogol ne fît guère que traverser Kalouga. Il poursui- 
vait une entreprise caressée depuis longtemps, un voyage par petites 
étapes dans la Russie ignorée; il expliqua à Tolstoï son dessein : aller 
de monastère en monastère par les chemins les plus détournés, loger 
chez les petits propriétaires, étudier leur vie et celle des paysans, et 
écrire ensuite une sorte de " géographie vécue " qui éclairât les liens 
unissant l'homme au pays natal. Gogol jadis bonhomme et facétieux, 
exposait maintenant ses idées d'un ton convaincu et dogmatique : 
il s'était pris d'une passion pour la poésie populaire, et récita deux 
berceuses petit-russiennes qu'il appelait des perles rares, 3 

1 Lettre du 23 juin 1869. (Tolstoï à Markevitch). 
3 P. A. Kouliche. Zapiski. II. p. 225. 

3 Cp. Sur les chansons petit-russiennes. Œuvres de Gogol. Tome I. Ed. 
Tikhonravov. 



LA JEUNESSE 53 

O dors enfant sans langes, 

Jusqu'à ce que ta mère revienne des champs. 

Elle t'apportera trois fleurettes... 

puis changeant de ton, il se mit à déclamer avec majesté la chanson 
grand-russienne Le seigneur Panteléï. 

C'est cette ballade que dans le Prince Serebriany Douniacha chante 
pour égayer Hélène, 1 c'est ce même Panteléï dont Tolstoï fit le 
héros de son apologue Le seigneur Panteléï s'en va par les champs. 
Malgré son admiration pour Gogol, Alexis Tolstoï n'avait pas abdi- 
qué sa clairvoyance, et lorsque rentré chez lui il réunissait des amis, 
c'est très librement qu'on " discutait " le grand homme, qu'on pesait 
ses mérites, qu'on énumérait les contradictions de son caractère 
énigmatique : l'orgueil incompatible avec son idéal de perfection 
morale, l'incompréhension des choses les plus simples de la vie quoti- 
dienne malgré la finesse de son observation, sa sévérité envers le 
prochain opposée à sa piété, à son désir d'humilité. Un des amis 
faisait un long parallèle entre Gogol et Rousseau, et comparait 
curieusement leurs caractères et les circonstances de leur vie. 2 

Mais ce n'était là pour Tolstoï que le cadre d'une vie ; ni ses 
fonctions, ni les sports, ni les délices de l'amitié ne suffisaient à en 
remplir la toile. Le besoin de composer et d'écrire l'avait toujours 
poursuivi, justifiant les vers de Pouchkine : 

Tant que le poète n'est pas appelé 
Au saint holocauste par Apollon, 
Dans l'agitation du monde frivole 
Il demeure mesquinement plongé ; 
Sa lyre sacrée se tait, 
Son âme goûte un sommeil glacé, 
Et parmi les vains enfants du monde, 
C'est lui peut-être le plus vain. 

Mais à peine le verbe divin 
Touche-t-il son ouïe subtile, 
L'âme du poète tressaille 

1 Prince Serebriany. Chap. V. Sur un carnet inédit Tolstoï a mis en note de 
cette chanson : " communiquée par Gogol. " 



2 Souvenirs d'Arnoldi. Rousski Fêsînik, 1862, n° 



54 1834-1850 

Comme un aigle qui s'éveille. 

Il souffre dans les plaisirs du monde, 

Il fuit la rumeur de la foule ; 

Aux pieds de l'idole populaire 

Il ne courbe pas son front fier ; 

Il court, sauvage et sévère, 

Plein d'harmonies et de trouble, 

Au bord des vagues désertes, 

Aux chênaies qui bruissent au loin... ' 

Les thèmes qui le sollicitaient avaient une gravité singulière ; ce 
mondain ne chantait pas les Iris et ne pillait point l'Anthologie : 
il exprimait les sentiments que certains aspects de la vie lui inspiraient. 
Le spectacle d'une de ces fières demeures construites par Rastrelli, 
antique orgueil des ancêtres, aujourd'hui délaissées par les descen- 
dants frivoles, l'incite à un retour douloureux et à un reproche. 
Devant cet écu sans honneurs, ces fenêtres défoncées, ce jardin 
transformé en ronceraie, son cœur se serre et s'indigne ; il flétrit ces 
êtres dégénérés qui " dans la capitale brillante se sont mêlés à la 
foule mesquine, " ou qui " par mode " ont déserté leur patrie, 
" oublié leur foi, oublié leur langue "; sa pitié tombe sur les malheureux 
serfs livrés à la tyrannie d'un intendant : 

Mercenaire oppresseur des pauvres paysans 

Il les gouverne seul, . 

Sans redouter les murmures des orphelins... 

Le maître entendra-t-il ? 

Même s'il entend, il haussera les épaules.... 

Descendants oublieux d'une vaillante race ! 

Seul un vieux serviteur accablé de chagrin, 

Attend le jeune maître 

En épiant le son lointain de la clochette ; 

Et la nuit sur sa couche il se dresse parfois... 

Vainement ! tout repose en un sommeil de mort, 

La lune regarde aux fenêtres défoncées, 

Regarde en paix par les fenêtres défoncées 
Les vieux murs du palais ; 

1 Pouchkine. Le poète 1827. 



LA JEUNESSE $$ 

Là dans des cadres d'art pend solennellement 
Un rang d'aïeux poudrés, 

La poussière est sur eux, la vermine les ronge... 
Descendants oublieux d'une vaillante race ! 1 

De la maison abandonnée le regard de Tolstoï se promène par la 
vaste Russie, et des scènes de désolation l'arrêtent ; partout "querelles, 
maladies et famine, " l'alcool a passé par là : le poète décrit le 
tumulte des cabarets où le moujik boit " sa dernière chemise ", les 
familles naguère unies, divisées soudain jusqu'au meurtre fratricide, 
les artistes inspirés, brusquement précipités dans la fange, les labou- 
reurs jetant le soc pour prendre l'assommoir, les mères vendant leurs 
filles, et sur les ruines accumulées et les malédictions, la chevauchée 
macabre du " bogatyr " spectral au flacon armorié d'aigles, 2 faisant 
caracoler sa rosse dans l'orgueil du triomphe. 3 

Le choix de ces sujets était dicté par une conception élevée de la 
mission du poète, qui devait faire entendre la grande voix de la con- 
science. Il ne se résignait pas à " briller sur un mur comme un jouet 
doré, ignoré et inoffensif... " 4 II faisait siens les regrets et les espoirs 
de Lermontov : 

Jadis le son cadencé de tes paroles puissantes 

Enflammait le guerrier au combat ; 

Il était nécessaire à la foule comme la coupe aux festins, 

Comme l'encens aux heures de la prière. 

Ton vers comme l'esprit de Dieu se mouvait au-dessus de la foule ; 

Echo des nobles pensées, 

Il résonnait comme une cloche sur la tour de la vêtché 

Aux jours des fêtes et des calamités nationales. 

Te réveilleras-tu prophète méprisé ?... 5 

Ce rôle de prophète dont " le verbe brûle les cœurs des hommes " 6 

1 La maison abandonnée. Ecrit en 1849. 

2 Personnifiant l'Etat qui détient le monopole de l'alcool. 

3 Le bogatyr. Ecrit en 1849. 

4 Lermontov. Le poète. 1839. 

5 Lermontov. ïbid. 

6 Pouchkine. Le prophète. 1826. 



$6 1 834 _I ^5° 

satisfaisait l'instinct de moraliste enraciné en lui. D'autres vers ! 
glorifiaient ce sacerdoce, avec une emphase dont la source livresque 
se trahit d'elle-même. Le poète y était décrit comme " un fier génie " 
livré aux " orages de l'inspiration ", citoyen paisible devenu aux 
heures graves " le bon guerrier ", en qui se réveillait le " prophète ", 
emporté par le frisson " divin " comme " un ange de Dieu " vers 
les nuées, d'où "invisible", il contemplait d'un "œil d'aigle " le 
monde lointain. 

A ce moment de sa vie Tolstoï eût pu devenir un précurseur des 
poètes " accusateurs " 2 dont le règne était proche ; mais il ne poussa 
pas plus avant ses incursions dans le présent, il préférait ce passé qui 
avait charmé son adolescence et qu'il chantait dans Le prince Rostislav, 
Vasili Chibanov, La nuit avant V assaut, Le kourgane, Les clochettes, 
Connais-tu le pays... ; il restait fasciné par ce XVI e siècle énigmatique et 
troublé où la Russie avait livré sa liberté à la tyrannie du tsar terrible. 
Il réfugiait dans l'étude de l'histoire son imagination avide de résur- 
rections pittoresques et de situations dramatiques ; il contentait sa 
nostalgie du moyen âge, son désir de renouer par dessus la brisure des 
réformes de Pierre la chaîne ancestrale, d'en scruter les qualités et 
les tares. Par là encore il serait le guide qui éclaire, qui prévient, et 
qui découvre dans le passé les enseignements pour l'avenir. Il avait 
formé le plan d'un roman dont le personnage central serait le tsar 
Ivan IV, et le héros imaginaire un jeune boïar, le prince Nikita 
Serebriany. C'est à cette entreprise qu'il travaillait à Kalouga, et il en 
offrait les prémices au cercle des Smirnov en même temps que les 
courtes poésies déjà composées. 3 L'élaboration d'ailleurs en était lente 
et spasmodique ; Tolstoï n'avait pas la ténacité d'un professionnel. La 
devise nulla dies sine linea lui semblait une cime inaccessible ; les 
belles résolutions n'étaient pas suivies d'effet ; la plume après une 
course fiévreuse de quelques jours s'arrêtait brusquement et c'étaient 

1 Le poète écrit en 1850. Cp. aussi la poésie Le poète de E. Gouber " Quand 
en rêves vivants brûle l'âme du poète ". 

2 Ce mot traduit une expression énergique et consacrée " poety oblitchitéli " 
appliquée aux poètes des années cinquante et soixante, les Nekrasov, les 
Plechtcheev, qui dénoncèrent les abus sociaux. 

3 Le cahier dédié à A. O. Smirnova et contenant des poésies a été confié par 
E. A. Liatski à A. A. Kondratiev qui l'a publié en appendice de son Gr. A. K. Tolstoï- 



LA JEUNESSE 57 

d'interminables entr'actes, dont le moindre prétexte allongeait la durée. 
Le sang des Perovski était responsable de ces accès de paresse, que 
Tolstoï était le premier à confesser et à déplorer. 

Son retour à Pétersbourg en novembre 1850, motivé vraisembla- 
blement par une maladie de son oncle V.A. Perovski, l en le replon- 
geant dans la vie factice du monde officiel et en le réagrégeant au 
fonctionnarisme servile et cupide lui remplit le cœur d'amertume. 
Le mot de " service " couvrait souvent des combinaisons malpropres 
et de basses intrigues, tous les rites mécaniques d'une bureaucratie 
impitoyablement hiérarchisée lui paraissaient un " caporalisme " 
ridicule et humiliant. Son uniforme le brûlait comme une tunique 
de Nessus. Comment en eût-il été autrement r Tous les esprits 
fiers avaient souffert et souffraient comme lui. Pouchkine allant pré- 
senter ses devoirs à une grande-duchesse, maudissait son " magni- 
fique " uniforme de page, et enrageait de se trouver grotesque. 2 Ivan 
Aksakov, enrégimenté dans le Sénat moscovite, avait à dix-neuf ans 
stigmatisé la corporation dans sa Vie d'un fonctionnaire, mystère 
en trois périodes : 3 il en avait dit avec verve le vide et l'hypocrisie et 

1 Cf. lettres de Tolstoï à la. V. Khanykov (inédites) 21 novembre 1850. Bibl. 
impériale publique. S 1 Pétersbourg. 

3 Cf. lettre de Pouchkine à sa femme, 3 juin 1834. 

3 Dans la première période Ivan Ilitch hésite à devenir fonctionnaire : 

Servir ou ne pas servir ? oui, voilà la question 

Comme elle me trouble violemment l'âme ! 

N'est-ce pas moi qui rêvais de consacrer ma vie au bien public ? 

Est-ce que maintenant je violerai mon vœu ? 

Le " démon du service " lui fait miroiter les avantages de la carrière, l'uni- 
forme vert, les rubans, les étoiles, les dignités, Ivan Ilitch hésite toujours : 
Je suis triste ; dois-je donc 
Chasser du cœur 
Ce à quoi depuis le berceau 
]e me suis accoutumé à rêver ? 

La deuxième période, quinze ans plus tard, présente le tableau pittoresque d'une 
chancellerie sale, encombrée de tables et d'armoires autour desquelles s'agitent des 
bureaucrates bruyants. 
Chœur des bureaucrates : 

Nous prenons un bon salaire 

Pour notre travail, 

Tout est en notre pouvoir 

Tout est entre nos mains... 



5 8 1834-1850 

lui-même, réprimandé par le gouverneur d'Iaroslavl pour ce que, non 
content de se livrer à la poésie " occupation indigne d'un homme 

Puis c'est la chambre où Ivan Ilitch rêve à la croix qu'il reçoit pour ses com- 
plaisances et ses flatteries ; par instants une voix secrète lui murmure : 

" Tu n'as plus l'âme qui habitait jadis ton corps, 

Sa flamme claire s'est éteinte, 

Tu as gaspillé en des œuvres sans vie 

La réserve de tes forces. fraîches. 

Tu as rejeté la voie du salut, 

Tu as été sourd à ma voix, 

Végète donc sans aspirations 

Et que ton âme croupisse ! " 

Dans la troisième période son Excellence Ivan Ilitch, cloué à son fauteuil de 
malade, auprès de flacons à potions, fait un retour mélancolique sur sa vie : 

Quel bonheur vulgaire la destinée m'a donné ! 

Les " affaires " m'ont desséché l'esprit, 

Rien n'a fait battre mon cœur de fonctionnaire ; 

Le service ! voilà le seul objet de mes pensées ordinaires. 

Et cependant je me souviens de ces anciennes années 

Où j'étais jeune, et où sur mon chemin 

J'attendais si hardiment les revers de la vie... 

Mais vivre la vie est autre chose que traverser un champ ' ! 

Mon âme alors aimait le beau, 

Les élans héroïques me faisaient battre le cœur, 

Mais la vie paperassière en a gâté la fraîcheur, 

Et je suis le prisonnier de la carrière de mon choix, 

Et il m'est pénible de songer que j'ai travaillé en vain, 

Et qu'en vain j'ai sacrifié ma vie au service, 

Que ma vie zélée et longue, 

Et mon labeur officiel 

Ont été sans utilité pour personne, sans profit pour la patrie 

Et ne laisseront ni souvenir serein, ni trace précise ! 

L'épilogue fait assister le lecteur aux funérailles de l'Excellence. Les gens du petit 
peuple échangent des réflexions qui trahissent l'estime en laquelle ils tiennent la 
classe bureaucratique : 

" Sûrement ce devait être un de ces coquins !... Cependant ïl y en a de toutes les 
sortes... " 

{Poésies d'Aksakov,) pp. 153-176. 

1 Proverbe russe. 



LA JEUNESSE 59 

investi de la confiance du gouvernement ", il avait pris comme 
héros de son poème Le vagabond un personnage "sans passeport", 
il obtenait à trente-neuf ans une retraite tant souhaitée. 

Tous s'écriaient avec Tchatski l : "Je serais heureux de servir, 
mais cela m'écœure de faire le complaisant... Celui-là est devenu 
glorieux qui a le plus souvent courbé le cou ; ce n'est pas à la guerre 
mais en temps de paix que son front lui a gagné les honneurs en 
frappant le parquet sans compter. Et tout cela sous lé masque du 
dévouement au tsar ! " Tolstoï détestait ces gens " utiles " dont le 
" devoir envers la patrie " consiste à danser et à faire acte de pré- 
sence dans quelque bureau, où ils " écrivent d'horribles sottises. " 2 

Au chagrin d'être sanglé dans le harnais abhorré s'ajoutait le sourd 
mécontentement de soi. Tolstoï sentait se presser en lui un monde 
de pensées et d'images, il se savait capable d'exprimer ses émotions 
esthétiques, et cependant ces dons restaient presque inutilisés ; une 
paresse invincible enchaînait sa main. Plusieurs influences se coali- 
saient pour rendre stériles les présents que les bonnes fées avaient 
apportés au berceau du poète : c'étaient d'abord l'indifférence et 
l'hostilité du " monde " ; être écrivain passait pour un pédantisme de 
mauvais goût: "Vraiment, vous composez?" demandait-on avec 
une moue de reproche et de pitié ; c'étaient ensuite les hérédités de 
nonchalance qui glaçaient vite son enthousiasme ; c'était enfin la 
sensibilité du poète qui l'armait contre lui-même : il n'avait pas 
l'énergie de se replier en soi, il avait besoin de se confier, de s'épan- 
cher, de rencontrer des sympathies, des encouragements ; son cœur 
altéré de tendresse, cherchait une amitié qui l'eût compris et soutenu. 
Sans une étoile pour le guider, il restait ballotté sur la mer grise, le 
cerveau plein de rêves de Chanaan, mais perdu et découragé, et tout 
près de s'étendre comme un nautonnier las sur le pont du navire 
abandonné au caprice des vagues. 

1 Le malheur d'avoir de l'esprit. Acte II. 2. 

2 Lettre du 14 octobre 1 85 1, à Sophie Andreevna. 



CHAPITRE 111 

L'AMOUR 
(1851-1857) 



Rencontre avec Sophie Bakhmeteva — L'amour — A Poustynka — Lyrisme et 
mélancolie. — Rapports avec Ivan Tourguenev — Collaboration à Kozma 
Proutkov — L'influence de Sophie — Poésies panslavistes — La guerre de 
Crimée et les poètes — Tolstoï tirailleur volontaire — Pièces patriotiques — 
A Odessa, le typhus — La convalescence en Crimée. — Les Esquisses de 
Crime'e. 

Retour à Krasny Rog — Déception — Tolstoï aide-de-camp de l'empereur — 
Rapports avec les slavophiles — Tolstoï et l'impératrice Marie — Au comité 
des affaires des sectaires — Mort de l'oncle Lev Perovski. — Effusions 
lyriques — Continuation du roman Le prince Serebriany — Mort de la 
mère de Tolstoï — L'installation avec les Bakhmetev — Mort de l'oncle 
Vasili Perovski — Poésies lyriques — Désir de liberté. 

Par une fantaisie ironique de la destinée, c'est d'une de ces 
réunions mondaines dont il avait sondé la frivolité que le salut lui 
vint. C'est dans le décor banal d'un bal masqué qu'il découvrit 
celle qu'appelait sa détresse. Il n'avait vu que ses yeux à travers le 
loup; mais sa voix lui était allée jusqu'à l'âme. Il s'élança vers elle, 
mais elle s'enfuit en riant et se perdit dans la foule. 

Avec l'instinct qui guide l'amour, il avait deviné que c'était 
elle qu'il cherchait ; les yeux tristes trahissaient une souffrance 
cachée, la voix chantait la musique de l'âme, la sveltesse du buste 
disait le dégagement de la substance, la légèreté aérienne des mouve- 
ments révélait l'harmonie de l'être. 

Dans le bal bruyant, par hasard, 
Dans le tumulte vain du monde, 
Je t'aperçus, mais un mystère 
Enveloppait tes traits. 



L AMOUR 



6l 



Seuls tes yeux regardaient en peine, 
Mais ta voix chantait, merveilleuse, 
Comme un son de flûte lointaine, 
Ou la vague jouant en mer. 

J'aimai ta fine taille 
Et tout ton air pensif; 
Ton rire triste et musical 
Depuis résonne dans mon cœur. 

La nuit, aux heures solitaires, 
J'aime, las, à m'étendre, 
Je vois les yeux en peine, 
J'entends les gais propos. 

Et je m'endors avec tristesse, 
Mon sommeil a d'étranges rêves... 
T'aimé-je vraiment, je ne sais, 
Mais il me semble que je t'aime. 

Après cette première rencontre une année passa durant laquelle le 
son de la voix argentine tinta dans la mémoire du poète comme une 
cloche annonciatrice d'une éternité d'amour. Comme il l'écrira plus 
tard il avait " l'instinct " d'elle, " comme les animaux ont l'instinct 
des plantes qui doivent les guérir quand ils sont malades. " l Lorsqu'ils 
se revirent dans un décor semblable il s'écria : " Cette fois vous ne 
m'échapperez plus ! " et il retint l'inconnue. 

A dix-neuf ans, après une aventure dont son frère Iouri paya de 
sa vie le dénouement en un duel, Sophie Andreevna Bakhmeteva 2 
avait épousé par dépit en 1846 le colonel des gardes à cheval Lev 
Fedorovitch Miller, dont d'irrémédiables divergences l'avaient bien- 

1 Cf. aussi les vers de Don Juan : 

Don a Anna 

Et tu m'aimes depuis longtemps, Don Juan ? 

Don Juan 
Depuis longtemps ? depuis toujours ! Ton image, Dona Anna 
A toujours passé confusément devant moi 
Lorsque seul... etc.. 

2 Elle était la nièce de Varvara Bakhmeteva née Lopoukhina qui fut aimée de 
Lermontov. 



62 1851-1857 

tôt éloignée. D'un commun accord et sans bruit les époux s'étaient 
séparés. Elle avait repris l'existence qu'affectionnait son humeur 
impatiente de contrainte, vivant le plus souvent à Smalkov, sa 
propriété familiale du gouvernement de Penza entre ses frères Nicolas 
et Pierre, 1 et les enfants de Pierre, Iouri, Sophie, Nina. 2 Là, le fusil 
en bandoulière, elle aimait à galoper par les champs, à toute bride, 
à califourchon sur sa selle cosaque. 3 

Sophie Andreevna exerçait un irrésistible attrait sur les hommes 
qui cherchent ailleurs que dans la perfection du visage, la vraie et 
durable beauté. Les canons esthétiques l'eussent déclarée laide, mais 
la magnificence de sa chevelure blonde, l'éclat de son teint et de ses 
dents, le charme de ses yeux félins, 4 la musique ensorcelante de sa 
voix, 5 et par-dessus tout sa conversation originale, nourrie de faits et 
riche en reparties spirituelles et en observations profondes, la mettaient 
hors de pair. 6 Tolstoï avait " reconnu " le lien invisible qui l'attachait à 

1 Une sœur Catherine était morte à seize ans. 

2 Son neveu André (Andreïka) naquit seulement le 28 février 1853. 

3 A. I. Sokolova. ht. Fêstnik. 191 1, n° 9. 

4 Cette expression féline est notée par P. Bartenev. Roussfq Arkhiij. 1908, 
novembre. 

5 " Dans ma vie j'ai connu seulement deux voix ensorcelantes et pénétrant 
jusqu'au cœur : une voix d'homme, celle de l'empereur Alexandre Alexandro- 
vitch (Alexandre III), une voix de femme, celle de la comtesse Tolstoï, femme 
du poète Alexis Konstantinovitch Tolstoï. " (A A. Stakhovitch, Klotchkï Vospo- 
minanii, Rousskaïa Mjsl., mars 1898, p. 8 en note.) Alexandre II, alors tsarévitch, 
demandait à Tolstoï en 1854 des nouvelles de 1' "organe agréable" (entendant 
par là Sophie) (d'après une lettre inédite de Tolstoï.) A. I. Sokolova dit aussi que 
Sophie Andreevna chantait " comme un ange " et eût pu rendre follement 
amoureux non seulement un comte mais un roi. 

6 Voici ce que M. Melchior de Vogué, qui l'a connue personnellement écrit 
sur elle en 1892 : " ...Si j'ai pu saisir quelques traits de leur l génie intime, si les 
livres m'ont été expliqués par la fréquentation assidue des auteurs, je le dois 
surtout à une personne d'un rare mérite, morte il y a quelques mois : la comtesse 
Tolstoï, veuve du délicat poète Alexis Konstantinovitch. A ce foyer venait se 
réchauffer tout ce qui comptait dans l'intelligence russe. Je ne crois pas qu'un 
étranger, un Occidental, eût pu démêler les âmes et les pensées embrouillées d'un 
Dostoïevski ou d'un Aksakoff, si ces génies fumeux ne s'étaient clarifiés pour lui 
en passant par le prisme de diamant qui était fixé dans l'esprit de cette femme 

1 II s'agit des écrivains russes. 



l'amour 63 

elle. " Il me semble, lui écrivait-il, que nous sommes nés en même 
temps et que nous nous sommes toujours connus. C'est pourquoi je 
me suis ainsi élancé vers toi dès la première fois, sans aucunement te 
connaître, parce que j'ai entendu dans ta voix, quelque chose 
appartenant à mon sang, à moi-même, et que j'avais déjà quelque 
jour entendu. Rappelle-toi ; sûrement tu dois croire la même 
chose... " l Et ailleurs : " Il me semble que nous avons été enfants 
ensemble... Qu'est-ce que tu es devenue depuis ? où t'es-tu cachée ? 
Je voudrais exhaler mon âme vers toi. Je voudrais que tu te 
souviennes de nos jeux d'enfants... Pourquoi est-ce qu'on t'a 
arrachée à moi ? " 2 Sous le toucher léger la harpe éolienne allait 
livrer enfin ses accords. 

Ce n'est pas le vent qui soufflant d'en haut 

En la nuit de lune a touché les feuilles, 

Mais c'est toi qui viens de toucher mon âme, 

Ainsi que la feuille, elle s'inquiète, 

D'un psaltérion a toutes les cordes ! 

La vie en sa trombe l'a déchirée, 

Et dans son assaut qui ravage tout, 

Sifflant et hurlant, a brisé les cordes 

Qu'elle ensevelit sous la froide neige. 

Cependant ta voix caresse l'ouïe, 

Et ton toucher en sa légèreté 

Est pareil au duvet ailé des fleurs, 

Au souffle qu'apporte une nuit de mai. 

Ils se revirent, se lièrent ; ils lurent ensemble. Loin de Sophie, 
Tolstoï se sentait misérablement seul; il prétextait un envoi de livre 
pour lui écrire des vers, et un billet où perçait une pointe de jalousie. 

Livres et lettres ! y a-t-il longtemps qu'une main jeune vous touchait, 
Y a-t-il longtemps que des yeux gris vous parcouraient en riant ? 
Lentement la nuit déroule au-dessus de moi sa lourde trame, 

extraordinaire, universelle. Ce fut elle qui me suggéra l'idée de faire goûter au 
public français des œuvres si lointaines, si étranges, et qui lutta contre mes 
craintes..." (Lettre à E. Halpérine-Kaminsky, datée de Vais (Ardèche) 27 août 
1892.) Revue hebdomadaire, n° 15, 9 avril" 1910, p. 149. 

1 1 85 1, en français (inédit.) 

2 21 avril 1852. Id. 



64 1851-1857 

Il est triste de rester seul, ma chambre est vide. 

Je songe en regardant une fleur fanée : 

" Le matin reviendra, et le chagrin s'en ira avec la nuit sombre ! " 

La nuit s'en est allée, et le soleil joue gaiement sur les fenêtres, 

Le matin est venu, mais le chagrin ne s'en est pas allé avec les ombres 

[de la nuit. 

" Ceci n'est que pour vous rappeler le style grec que vous affec- 
tionnez. Du reste, ce que je vous dis en vers j'aurais pu vous le dire 
en prose, car c'est la pure vérité. Voici le livre en question : je vous 
le recommande beaucoup et vous prie de me le renvoyer avant 
vendredi. — Si vous aimez ce genre, je pourrai vous fournir un autre 
ouvrage du même auteur : les particularités fort curieuses de sa vie et 
surtout de sa mort me sont connues ; T si vous le voulez, je vous les 
conterai ; encore une fois ce livre est un héritage et un souvenir 
précieux pour moi, je le recommande à vos soins. Ce soir ou demain 
matin je fais une expédition dans différentes Politseïskia tchasti. 2 A 
propos de tchasti, le cavalier qui vous a enlevée hier ne me plaît pas." 3 

Les différences de leurs tempéraments subsistaient sans être une 
barrière : elle, plus maîtresse d'elle-même, et par une disposition 
fréquente parmi son sexe, plus encline aux réticences inconscientes, 
découvrait plus lentement les replis de sa nature. Moins prompte aux 
surprises des nerfs, aux leurres du sentiment, à la contagion des 
enthousiasmes irréfléchis, elle avait le sens critique aiguisé, le juge- 
ment personnel. Mais ces manifestations d'un caractère original 
n'étaient accompagnées d'aucune sécheresse apparente ; elle aimait à 
secourir, à donner, à plaindre. Lui, avait étreint passionnément cette 
incarnation de son idéal, dont la venue secouait sa torpeur, et lui 
infusait une énergie nouvelle : 

Dans mon âme qu'emplit un vil et vain tumulte, 
En ouragan soudain la passion se rue, 
Elle y foule d'un bond les parures de fleurs, 
Balayant le jardin, décor de vanité. 

1 II s'agit probablement d'André Chénier. 

2 Arrondissements de police. 

3 1 5 janvier 185 1. 



L AMOUR 



65 



Des préjugés les vils débris, tourbillonnant, 
Sont chassés de l'esprit par sa force vitale, 
Et bienfaisante pluie, un flot tiède de larmes 
Vient arroser alors mon âme ravagée. 

Et me voici debout, muet, sur ces débris, 
Possédé d'un émoi jusqu'alors inconnu, 
Du jour ressuscité j'aspire l'onde fraîche, 
Et j'écoute gronder le tonnerre lointain. 

Des rapports de plus en plus intimes appelèrent bientôt le tutoie- 
ment. Il s'ouvrit à elle sans réserves comme un blessé s'abandonne 
à l'infirmière qui le panse ; il lui dit ses imperfections et ses faiblesses, 
ses dégoûts et ses haines, ses inclinations, sa passion du vrai et du 
beau ; d'elle seule il attendait la guérison du mal dont il souffrait : 
" Il y a en moi tant d'éléments contradictoires qui se choquent, tant 
de désirs, tant de nécessités de cœur que je me suis efforcé de conci- 
lier, mais au moindre attouchement, tout cela se remue et se combat; 
c'est de toi que j'attends une harmonie de l'ensemble et une conci- 
liation de toutes ces exigences. Je sens que personne que toi ne 
pourra me guérir, car tout mon être est déchiré. J'avais recousu et 
replâtré le tout tant bien que mal, mais il y a encore beaucoup à 
refaire, à changer et à cicatriser. Je ne reste pas dans mon milieu, je 
ne suis pas ma vocation, je ne fais pas ce que je voudrais, tout jure 
en moi, c'est peut-être le secret de ma paresse, car au fond j'ai un 
caractère actif... Les ingrédients qui sont entrés dans la confection de 
mon être sont bons, mais ils ont été pris au hasard, et les proportions 
n'ont pas été observées. Il n'y a pas de lest dans mon âme ni dans mon 
esprit. C'est toi qui dois me rendre l'équilibre... J'ai trouvé dans ton 
journal le passage suivant : " Pour atteindre la vérité il faut une fois 
dans sa vie se défaire de toutes les opinions qu'on a reçues et recon- 
struire de nouveau tout le système de ses connaissances. " Avec 
quelle joie je voudrais travailler à cette reconstitution, aidé de toi. Je 
suis comme une remise ou un vaste appartement rempli de toutes 
sortes d'objets fort utiles et quelquefois fort précieux, et qui sont 
entassés pêle-mêle les uns sur les autres ; c'est avec toi que je 
voudrais déblayer et mettre en ordre tout cela..." l 

1 A Sophie, 1851 (en français). 



66 1851-1857 

Elle, de son côté, éprouva un soulagement précieux à lui conter ses 
épreuves, à confesser même ses erreurs, à se réchauffer au foyer de 
son amour. Il était fier de soutenir sa faiblesse : 

Ecoutant ton récit, je t'aimai, ma Sonia, l 
Et je vécus ta vie et je pleurai tes larmes, 
En esprit je souffris avec toi le passé, 
Ressentant avec toi tout, tristesse, espérances. 
Maintes fois je souffris, je te fis maints reproches, 
Je ne veux oublier ni fautes, ni souffrances, 
Si chers me sont tes pleurs, si chères tes paroles, 
je te vois pauvre enfant sans père et sans soutien, 
Tu connus tôt chagrin, trahison, médisance, 
Ta force a tôt plié sous le fardeau des peines, 
Pauvre arbrisseau, penchant vers la terre la tête, 
Arbrisseau, prends-moi pour appui, moi l'orme vert, 
Va prends-moi pour appui, je suis sûr et solide. 2 

Puis il développait 3 cette image de l'arbre aux dures racines, pro- 
fondément enfoncées dans le sein de la terre, aux branches bruis- 
santes, asile de fraîcheur : 

Maint rossignol chante en mon ombre d'émeraude, 
Mes feuilles en secret jasent du beau, du pur, 
Ecoute, c'est la voix de l'enfance joyeuse, 
Va, prends-moi pour appui, je suis sûr et solide. 

Ce rôle de protecteur était bien fait pour plaire à cette âme 
magnanime, qui l'embrassa avec transport : " Serait-il donc possible 
que tu ne sentes pas dans ce moment la protection morale dont je 
t'enveloppe, la bénédiction que j'appelle sur toi ? 4 Puisses-tu être 
consolée, c'est mon vœu et ma prière constante, c'est le but de toutes 
mes actions et de tous mes efforts. Que Dieu et les bons génies soient 
à ton chevet ! " 5 

1 Par un scrupule de pudeur, le poète remplaça pour l'impression les mots 
" ma Sonia " par l'expression " moïa radost ", ma joie, mon adorée. Il supprima 
aussi un vers qui montrait combien sa passion absolvait tout : " J'ai deviné bien 
des choses que tu me tus. " 

2 Ecrit en octobre 1851. 

3 Dans une suite inédite. 

4 Lettre du 13 octobre 185 1, en français. 

5 1 851, en français (inédit). 



l'amour 67 

Si parmi les appellations qui montaient aux lèvres du poète la 
plus fréquente demeurait celle de " sœur élue ", tant l'essence de 
son amour était religieuse, l celle d' " enfant " revenait souvent 
aussi, exprimant la tendresse de son large cœur, qu'on sent battre 
sous le voile léger de ces vers : 

Ne demande pas et ne t'enquiers pas, 

Ne retourne pas dedans ton esprit, 

Ni comment je t'aime, ni pourquoi je t'aime, 

Ce que j'aime en toi, et si pour longtemps ? 

Ne demande pas et ne t'enquiers pas 

Si tu es ma sœur, ma jeune épousée, 

Ou bien si tu m'es petit enfançon. 

Et je ne sais pas, je ne trouve pas, 
Comment te nommer, comment t'appeler. 
Par les champs il est beaucoup de fleurettes, 
Dans le firmament brûle mainte étoile : 
De les dénommer on n'a le savoir, 
De les distinguer on n'a le pouvoir ; 
Quand je t'eus aimée, point je ne m'enquis, 
Ni ne devinai, ni ne démêlai, 
Quand je t'eus aimée, je laissai tout là, 
Et puis hardiment je risquai ma tête ! 

Désormais de près ou de loin, en conversation ou par lettres, 
Tolstoï vécut le regard tourné vers " la sœur de son âme ". 

Invité à Smalkov et craignant d'être traité en " petit-maître ", il 
rassurait à l'avance ses hôtes sur ses goûts, déclarant qu'ayant bien su 
vivre jadis deux semaines perché sur un sapin et mangeant du pain 
sec, il se trouverait fort bien logé dans un grenier. Le premier séjour 
à Smalkov fut une délicieuse révélation. Du monde des fonction- 

1 Cf. aussi les appellations : " o toi mon attendue, la désirée de mes prières, ma 
chrétienne ! " (lettre de 1 85 1) et ce passage : " Ce n'est pas pour ton esprit ni pour 
tes talents que je t'aime, c'est pour ta hauteur morale et la parenté de nos âmes..." 
et ailleurs : " Moi je suis chrétien et toi aussi tu es chrétienne ; dès les premiers 
temps que je t'ai connue, tu as été pour moi le type, l'idéal de la chrétienneté 
(sic). C'est de tous les éloges que je pourrais te donner le plus grand et le plus 
vrai..." (lettre de 1851 en français, inédite.) 



68 1851-1857 

naires et des gens de cour gouvernés par l'étiquette, il était jeté dans 
une société indépendante, à l'esprit spontané et hardi, où toutes les 
opinions étaient controversées sans mot d'ordre ni tabou. Lui-même 
malgré son enchantement, avait eu quelque peine à se mettre 
d'emblée à l'unisson de cette famille qui sapait si gaiement le 
prestige du " vice-moundir " l et faisait litière des conventions ; 
l'habitude enracinée de certains gestes formels persistait parfois 
presque comiquement et lui valait de plaisantes remarques de ses 
hôtes. Smalkov lui offrait l'attrait de ses jeunes sourires, les causeries 
à cœur ouvert, une rusticité riche en sensations heureuses : chemine- 
ments dans le clair-obscur des forêts, émerveillements à l'orée éblouis- 
sante devant les larges vallonnements des plaines, galops joyeux des 
retours précipités, rêveries dans l'ombre nocturne, quand pointent les 
étoiles, visites à la basse-cour effarée et caquetante, apitoiements 
comiques de Sophie sur les malheurs " des porcelets privés de père et 
condamnés à avoir pour mère une truie ! " 2 

Quel contraste entre cette atmosphère et la vie urbaine, où une 
mère autoritaire tenait son fils parvenu à l'âge d'homme aussi 
dépendant qu'un enfant ! 

A Pétersbourg il trouvait plus intolérable son esseulement, il 
s'essayait à des diversions ; mais quelle réalité eût contenté un 
homme qui ne vivait que de ressouvenir et d'attente ? Sevrée de son 
objet, sa passion s'en représentait plus intensivement les charmes : 3 

" Je tâche de m'intéresser à l'opéra et à autre chose, mais si je 

1 Uniforme. 

2 Lettre à Sophie. Celle-ci aimait beaucoup les animaux, et en particulier les 
chats. Tolstoï lui écrivait encore : " Je suis très content que tu aies un bon chat. 
Fais-lui mes compliments mais ne l'aime pas plus que moi. Ton ancien chat je 
l'ai rencontré l'autre jour, il est devenu grand, sale et laid." (14 oct. 1 85 1 ) 
(inédit.) Plus tard elle avait dressé un jeune ours à l'assister dans sa toilette. 
(Rapporté par A. de Gubernatis). 

3 Cf. lettre à Sophie : " Je rentre de la soirée (chez le grand-duc) ; il est deux 
heures et demie du matin. Si cela doit avoir lieu souvent je n'en regretterai que 
plus vivement mon existence de Smalkov, pour laquelle au fond je crois que je 
suis né. En ceci je n'ai jamais été en contradiction avec moi-même, car tout en 
regardant l'étiquette comme une chose nécessaire en bien des cas, j'ai toujours 
voulu qu'elle existe, mais en dehors de ma vie à moi. Au plus fort de mes 
exigences aristocratiques, j'ai toujours désiré pour moi une vie simple et rustique." 



l'amour 69 

m'oublie pour un instant je retombe dans le néant tout de suite 
après. Je te jure comme je le ferais devant le tribunal de Dieu, que 
je t'aime avec toutes les facultés, toutes les idées, tous les mouve- 
ments, les douleurs et les joies de mon âme. Accepte cet amour tel 
qu'il est, n'en cherche pas la cause, ne lui cherche pas de nom 
comme un médecin à une maladie, ne le classe pas, ne le dissèque 
pas. Prends-le comme il est, prends-le sans examiner, je ne puis rien 
te donner de mieux, je t'ai donné tout ce que j'avais de plus précieux, 
je ne possède rien de mieux... Tu me dis que je ne pourrai pas con- 
tinuer à t'aimer ainsi. Je le sais bien moi-même ; ce n'est pas une 
nouvelle découverte, c'est dans l'ordre des choses que cette exaltation 
passe : cela est et cela doit être. La fleur passe, mais le fruit reste, la 
plante reste ; crois-moi, ce qui restera sera encore assez beau... Nous 
savons que l'amour n'est pas un sentiment éternel. Est-ce une raison 
pour nous effrayer ? Affrontons le noblement sans regarder ni en avant 
ni en arrière, ou plutôt regardons en avant, envisageons en face 
l'amitié calme et fraternelle qui nous tend les bras et bénissons Dieu 
de nous la donner... Je suis beaucoup plus toi que je ne suis moi- 

A " 1 

même. 

Il passa une partie de l'été et de l'automne 1851 à Poustynka, 
propriété que sa mère avait récemment achetée près de Sablino. 2 
C'était un château bâti sur la rive haute et abrupte de la rivière 
Tosna, qui à ses pieds roule ses eaux rougeâtres en des méandres sans 
fin. La proximité de la capitale en faisait un refuge favori du poète, 
qui venait souvent s'y recueillir, marchant sous bois à la recherche 
des champignons dont le frais parfum lui rappelait son enfance 
heureuse, aspirant avec volupté les odeurs de la mousse, de l'écorce 
des jeunes pins nouvellement coupés, et les mille senteurs dont 
s'emplit la forêt aux heures brûlantes de midi ou après la tombée de 
la pluie. Le grand-duc héritier Alexandre venait souvent, accompagné 
d'un seul aide-de-camp, y voir son ami qui lui faisait préparer ses mets 
préférés, l'oie, le canard, le " borchtch " 3 aigre ou le u koulebiaka " 4 

1 Lettre en français, 1851. 

2 Station à trente-huit verstes de S 1 Pétersbourg> sur la ligne Pétersbourg- 
Moscou. 

3 Potage de betteraves. 

4 Pâté de poisson. 



yo 1851-1857 

savoureux, dévorés avec un appétit aiguisé par la promenade et 
la chasse. 

Le soir le poète allait à cheval par les champs, ou lisait dans le 
silence des vastes salles où la lumière des lampes se réfléchissait aux 
cuivres, aux ivoires et aux ors des meubles de Boulle. Ces œuvres 
artistiques qui l'entouraient, nourrissaient en lui le goût des nobles 
lignes, des riches couleurs et façonnaient de plus en plus son idéal de 
beauté à leur image. Il songeait avec envie que lui aussi, si le destin 
l'avait voulu, il eût pu peindre ou sculpter : " Seigneur si je pouvais 
faire cela, comme je le ferais mieux encore ! " 1 

Rencontrait-il des artistes épris de leur spécialité, il suivait radieux 
leurs discussions, notait l'expression vivante de leurs visages pensifs, 
si différents de ceux des fonctionnaires occupés de calculs personnels. 
Il maudissait les circonstances qui le rivaient à une administration 
bornée et tracassière, pour qui les individus étaient des numéros de 
matricule à classer selon les besoins dans telle ou telle colonne, sans 
considération de penchants et de capacités. 2 

Oh ! sied-il au hardi gars de filer le lin ! 
Convient-il au boïar de porter la cornette ? 
Au voïévode d'aller quérir l'eau ? » 
Au ménestrel-chanteur d'être dans un bureau, 
D'être dans un bureau, à bayer au plafond ? 
Oh ! donnez-lui cheval, psaltérion sonore, 
Oh ! par les prés qu'il aille et la verte pinède, 
Par-delà la rivière et dans le jardin sombre 
Où le rossignolet dessus le merisier, 
Chante sans arrêt toute la nuitée ! 



1 Lettre à Sophie, 22 août 1851. 

2 "... Avec cela il y a des gens qui m'envient et qui me regardent comme un 
intrigant. Figure-toi qu'il y a des gens du monde qui ne peuvent pas comprendre 
que la vie que je mène ici ne soit pas le comble du bonheur. J'ai parfois un si 
grand besoin de me sentir utile et je me vois toujours condamné à une si profonde 
nullité. Si j'en parle à d'autres ils me répondent service et croient avoir tout 
dit..." (Lettre à Sophie, 1851, inédite.) Et ailleurs : "Tel matériel est bon pour 
construire des maisons, tel autre pour faire des bouteilles, un troisième pour faire 
des habits, un quatrième pour des cloches, mais chez nous qu'on soit pierre ou 
verre, ou tissu ou métal, allez ! tous au même moule, le service !" (1851) 



L AMOUR 71 

Un effort décisif eût pu briser ces chaînes dorées, mais cela eût 
passé aux yeux du souverain dont le fils était l'ami de Tolstoï pour 
un acte d'ingratitude et presque de trahison, c'eût été aussi contrister 
une mère adorée, et le poète exhalait son désespoir non plus seule- 
ment " en se heurtant presque le front aux murs ", mais en se 
plaignant à celle qui était maintenant son écho. 

" Il y a de ces douleurs et de ces désirs qu'on ne peut exprimer 
avec des paroles; toute parole me paraît morte, tout ce que je pour- 
rais dire me paraît faible. Mon amie j'ai le cœur bien gros, je reviens 
du bal masqué où j'ai été à mon corps défendant et par courtoisie 
pour le grand-duc que j'avais vu ce matin. J'y suis allé à onze heures 
et demie pour m'en retourner chez moi aussitôt que j'aurais vu le 
grand-duc. Il vient de m'inviter à souper chez lui à une heure et 
demie ; je suis revenu à la hâte pour causer avec toi pendant cet 
intervalle. 

Kak mnié bylo tam groustno ! l Ne va jamais à ces odieux bals 
masqués ! 

Je voudrais tant rafraîchir ton pauvre cœur, je voudrais tant que 
tu te reposes de l'agitation de toute ta vie ! Pauvre enfant, depuis 
que tu es lancée dans la vie, tu n'as eu que tempêtes et orages. 
Même dans tes meilleurs moments, ceux où nous étions ensemble, il 
y avait quelque forte préoccupation, quelque appréhension, quelque 
crainte qui t'agitait. 

Quand je pense à cela je vois une maisonnette à demi cachée par 
des arbres, je vois la campagne, j'entends ton piano et cette voix qui 
m'a fait tressaillir dès la première fois. Et tout ce qui est opposé à 
cette vie calme et bonne, tout le brouhaha du monde, V ambition, la 
vanité, etc. tous les artifices employés à soutenir cette existence arti- 
ficielle au détriment de la conscience, tout cela m'apparaît dans le 
lointain comme dans un mauvais brouillard, et je crois t'entendre 
dire de ta voix qui me va au cœur : " J'y renonce à jamais par amour 
pour toi. " Et alors un bonheur indivisible me pénètre, et le mot dit 
par toi résonne et vibre dans mon âme comme une certitude que 
rien désormais ne peut plus te faire de mal : et je comprends alors 
que tout ce bonheur rêvé, cette maisonnette, cette vie bonne et 

1 " Comme je me sentais triste là-bas ! " 



7 2 1851-1857 

calme, tout cela est au dedans de nous. C'est ton cœur qui chante de 
bonheur et c est le mien qui l'écoute^ et comme tout cela est au dedans 
de nous, cela ne peut pas nous être ravi et nous pouvons être seuls et 
heureux au milieu de l'agitation. J'ai le caractère écorché, le moindre 
attouchement lui est sensible, mais je ne l'ai pas mesquin, je t'en 
donne ma parole." l 

Il est donc permis de supposer que le titre de conseiller de 
collège 2 qui lui fut octroyé le 6 février 1851 et la charge de 
maître des cérémonies de la cour de Sa Majesté qui lui fut conférée 
le 4/16 mai, ne provoquèrent chez lui aucun enthousiasme. De mau- 
vaises nouvelles de Sophie, dont la santé supportait un dangereux 
assaut, remplissaient son amant d'un chagrin proche du désespoir. A 
l'idée de perdre celle dont il attendait sa " régénération " morale, il 
s'affolait au point d'entrevoir le suicide. Il lui disait son angoisse, son 
adjuration suprême : 

" Que Dieu soit avec toi, qu'il te conserve pour mon bonheur et 
pour mon avancement en moi, mais avant tout, que sa volonté soit 
faite ! Et si je dois te perdre qu'il me donne assez de force pour ne 
pas me tuer à l'endroit où tu serais morte, car ce sera un besoin trop 
impérieux pour que la volonté elle-même puisse résister. C'est l'idée de 
ma mère qui devra m'être présente continuellement pour m'arrêter... 

Si cela arrivait, compte sur le besoin que j'aurais de me rattacher à 
tout ce que tu aimais, à tout ce qui tenait à toi de quelque manière 
que ce soit... 

J'ai la mort dans l'âme en décrivant cela, mais il faut que tu 
saches comment je serais si le bon Dieu te rappelait à Lui... Au 
moment du danger ne fuis pas le dogme. Notre esprit est si peu de 
chose en comparaison du sentiment intime et je crois que tu aurais le 
sentiment intime si ton heure suprême arrivait. 

Tu sais que je ne suis pas bigot, mais je te le demande, fais-le pour 
moi. C'est une garantie de plus de nous revoir dans l'autre vie, il me 
faut toutes les garanties. Je sens tout le désaccord qu'il y a dans ce 
que je dis et dans mon besoin de suicide — c'est le désaccord entre 



1 Lettre en français, 1851, inédite. 

3 C'est la sixième classe dans la hiérarchie du " tchine ". Son titulaire est appelé 
haute noblesse " et a l'équivalence du grade de colonel d'armée. 



L AMOUR 73 

la passion et la foi ! Puisses-tu vivre et vivre pour moi^ pour accorder 
cela et bien d'autres contrastes encore ! 

Je te dis que j'ai le sentiment d'être blessé à mort ; c'est une bles- 
sure si douloureuse et si bonne en même temps, que je ne voudrais 
pour rien au monde en guérir. J'ai un sentiment si bon, si religieux, 
je me sens tellement meilleur en t'aimant... 

Il y a des choses qu'on ne peut pas exprimer par les paroles ; on 
dit que la musique peut exprimer de ces choses-là^ mais moi je les sens 
simplement et je ne puis les exprimer d'aucune manière. 

Laisse-moi te répéter encore maintenant au milieu du silence et 
du recueillement ma prière très sérieuse. Si tu es destinée à mourir 
sans que je puisse être avec toi, et que tu puisses sans souffrance et 
sans, péché te manifester à moi, fais-le, n'oublie pas que je t'aime de 
la manière la plus sainte, la plus digne d'être continuée au-delà du 
tombeau ; car si tu meurs je ne cesserai pas de t'aimer. " l 

Le danger passé, Tolstoï se ressaisit, fît un court voyage à l'étran- 
ger. Il ne cherchait pas les allégements et les diversions, il chérissait 
son mal. Il écrivait de Paris à la convalescente: "J'aime ce bonheur 
si plein de douleur si triste. Je crois qu'il convient à nos deux carac- 
tères que je pense être profondément tristes malgré les apparences 
contraires. " 2 A l'épreuve du temps et de la séparation, son amour, 
loin de faiblir, acquérait une force nouvelle. Il était le centre 
auquel tout se rapportait : " Sans toi j'aurais dormi comme une 
marmotte ou j'aurais été malade d'esprit et de cœur : t'aimer, c'est 
mon salut ! t'aimer c'est vivre pour moi ! " 3 

Rencontrait-il dans un bal quelque jolie jeune fille, il songeait 
aussitôt aux seize ans de Sophie u qui lui avaient été ravis" : " En 
voyant ses jolies épaules, son teint, sa taille fine, ses mouvements 
gracieux, j'ai pensé à tes seize ans, à toi dansant au bal parmi cent 

1 9 avril 1852, lettre en français, inédite. 

2 30 mai 1852. Cf. aussi 21 avril 1852 : "Crois-moi que ma vie entière est 
remplie de tristesse, indépendamment de celle que notre amour a amenée avec 
lui. Personne ne s'en est jamais douté, personne ne me comprendrait, il n'y a que 
toi qui me comprennes. Il y a en moi une tristesse constante de chaque instant ; 
jamais depuis que je pense, et j'ai commencé très jeune, je n'ai été d'accord avec 
moi-même... " 

3 Lettre du 31 juillet 1853 (inédite). 



74 1851-1857 

autres femmes et jeunes filles, et à moi perdant mon avenir et mon 
bonheur Dieu sait où et Dieu sait comment. Il me semble que ce 
temps doit revenir, que tes seize ans ne peuvent pas m'avoir été ravis 
à tout jamais, que je te retrouverai et reprendrai jeune fille, qu'il est 
impossible que d'autres que moi t'aient aimée à seize ans... Mais ton 
âme est toujours à moi, et elle a toujours seize ans. " l 

C'en était fini des hésitations, des analyses et des auscultations 
psychologiques que lui suggérait son " double " dans les chevauchées 
solitaires de la chasse, parmi la paix des clairs de lune embrumés : 



Tu penses donc que vraiment elle t'aime, 
Et que toi aussi tu l'aimes vraiment ; 
Je ris, je ris de ce qu'ainsi brûlant, 
C'est toi-même et non elle que tu aimes. 
Rentre en toi, regarde où sont tes ardeurs, 
Elle a cessé pour toi d'être un mystère ; 
Le sort vous a joints dans le monde vain, 
Le sort là encor vous séparera... 
Je me ris d'un rire amer et méchant 
Lorsque tristement ainsi tu soupires. 2 

A tout jamais sa vie était liée à une autre vie, non seulement pour 
l'escale terrestre, mais pour le périple de l'infini. Au jour même où 
il s'acheminait vers elle, il ne pouvait s'empêcher de lui écrire : 
" Je sais que lorsque tu liras cette lettre, je serai auprès de toi, mais je 
ne puis pas ne pas t'écrire, c'est plus fort que moi, c'est fini pour le 
reste de ma vie, je ne puis plus vivre que par toi. 3 

1 Lettre inédite du 8 février 1853 commençant ainsi : "Je reviens d'un bal de 
gala en uniforme et en culotte courte chez le grand-duc... " 

Le regret des "seize ans" ravis est encore exprimé dans une lettre inédite du 
15 juin 1855 : " Si je t'ai jamais été infidèle, ce n'est qu'en aimant d'une passion 
douloureuse et presque folle la pauvre Sophie de seize ans que je n'ai jamais 
connue, et que je demande à Dieu de retrouver dans l'autre vie si je mérite une 
récompense après ma mort. Ne sois pas jalouse de cette enfant, car elle est toi- 
même. " 

Et ailleurs : "Je ne t'ai pas connue jeune fille, ce bonheur n'a pas été pour 
moi... " 

2 Le fusil en bandoulière. (Ecrit en 1850.) 

3 23 juin 1852, inédit. 



l'amour 75 

Entre sa mère et lui c'étaient à ce sujet de pénibles explications ; 
il la suppliait de comprendre qu'il ne l'aimait pas moins qu'aupa- 
ravant, mais qu'il ne pouvait renoncer à un sentiment qu'il sentait 
devoir durer " à jamais" ; il lui demandait de ne pas croire les bruits 
malveillants qu'elle entendrait sur Sophie : " Rappelez-vous comme 
étant encore enfant je vous ai plainte et vous ai aimée lorsque j'ai 
connu vos chagrins... " 1 

A Pétersbourg Tolstoï continuait à fréquenter les maisons amies ; 
c'est pendant un dîner chez les Smirnov, le 16 avril 1852 qu'il assista 
à l'arrestation d'un des convives, Ivan Tourguenev. Celui-ci payait la 
peine d'avoir publié à Moscou 2 un article nécrologique sur Gogol, 
que la censure de Pétersbourg avait trouvé trop élogieux. Après un 
mois d'arrêts il fut relégué à sa campagne de Spasskoïé, d'où il ne 
cessa d'implorer la permission de venir dans la capitale, invoquant 
vainement des prétextes de santé. Tolstoï fut indigné de cette 
injuste persécution bureaucratique ; il ne craignit pas de témoigner 
à Tourguenev, qu'il connaissait à peine, un vif intérêt, et de 
s'entremettre en sa faveur. 3 II y avait quelque courage à le faire. 
Une grande dame de Pétersbourg qui avait d'abord tenté une 
intercession, avait bientôt reculé : " Mais vous ne savez donc pas, 
lui dit-on, que dans son article il appelle Gogol grand homme ? 
— Impossible ! — Je vous l'assure. — Dans ce cas je regrette, mais je 
comprends qu'on ait dû sévir. " 4 

Non seulement Tolstoï alla dès la première heure le voir et le con- 
seiller dans sa chambre d'arrêts, mais après avoir gagné à son parti le 
général Galakhov, il s'efforça de fléchir la consigne qui bientôt 
interdit au prisonnier de recevoir des visiteurs ; il lui fit parvenir des 

1 1 3 février 1852. 

2 Mosko-vskia Vêdomosti, 1852, 13 mars, n° 32. 

3 Cf. lettre de Tourguenev à Sophie Andreevna Miller, 19 mai 1853. "Vous 
me parlez du comte Tolstoï : c'est un homme de cœur qui a suscité en moi un 
grand sentiment d'estime et de reconnaissance. Il me connaissait à peine quand 
m'est arrivée ma mésaventure, et malgré cela personne ne m'a témoigné autant 
de sympathie que lui, et aujourd'hui il est peut-être le seul homme de Péters- 
bourg qui ne m'ait pas oublié, le seul du moins qui le prouve. Un triste sire a dit 
que la reconnaissance est un lourd fardeau ; pour moi je suis heureux d'être 
reconnaissant à Tolstoï et toute ma vie je lui garderai ce sentiment. " 

4 Tourguenev. Œuvres. Edit. Marx. Tome XII, p. 69. 



7 6 1851-1857 

livres, des lettres, des avis propres à accélérer sa libération ; il lui 
écrivit pour flétrir l'intrigue " révoltante " dont il était la victime, et 
pour exprimer son ardent désir que l'empereur et l'héritier connus- 
sent u là comme partout toute la vérité. " 1 

Lorsque le détenu fut relâché et exilé dans ses terres, le poète 
reprit en main sa cause. A la générosité spontanée avec laquelle il 
lui avait donné son appui, s'ajoutaient les encouragements de Sophie 
qui connaissait personnellement l'auteur des Récits cfun chasseur. 
Une brève expérience avait suffi à Tourguenev pour discerner en 
Sophie une âme et un esprit d'élite ; le 6 mars 1853, ^ m ' adressait 
des vœux de santé, louait sa bonté, son goût et sa grâce, et lui pro- 
posait son amitié, ajoutant qu'il lui confierait et lui " soumettrait " 
volontiers tout ce qui l'occupait. 

Sa correspondante lui répondit en lui envoyant sur ses œuvres des 
impressions, qu'il trouva marquées d'une grande finesse. 

Quelques mois plus tard c'est en termes plus chaleureux encore 
qu'il s'exprimait : " Je sais que vous êtes aussi bonne qu'intelligente 
et charmante, la bonté résonne dans votre voix et brille dans vos 
yeux... " Il lui conseillait de lire Homère, comme antidote contre le 
sentimentalisme de l'égoïste Jean-Paul, à propos de qui il se promet- 
tait de guerroyer avec elle lors d'une prochaine entrevue. 

Cette lettre avait suivi de près un séjour que Tolstoï avait fait chez 
les Bakhmetev, et au cours duquel chacun s'était juré d'abréger la 
disgrâce de Tourguenev. Tolstoï s'y employait opiniâtrement ; après 
avoir à Pétersbourg fait mille démarches, et démêlé la stratégie la 
plus efficace, il traçait à l'exilé son plan, lui écrivant de Moscou, 
de Smalkov, de Moscou encore, de Pétersbourg, le gourmandant 
pour un retard, une négligence ou une fausse manœuvre, et s'atta- 
chant à réparer les maladresses d'un protégé qui n'avait pas " battu le 
fer tant qu'il était chaud. " 2 Au service d'autrui il déployait 
une diplomatie machiavélique dont il eût été incapable pour défendre 

1 Lettres à Tourguenev des 24 et 25 avril 1852. Cf. aussi, lettre de Tolstoï à 
Sophie, 21 avril 1852. "Je reviens de chez le grand-duc auquel de nouveau j'ai 
parlé de Tourguenev. Il paraît qu'il y a d'autres griefs contre lui excepté l'affaire 
de l'article sur Gogol. Il est défendu de le voir, mais on m'a permis de lui 
envoyer des livres. " (En français, inédit). 

2 Lettre du 10 novembre 1853, à Tourguenev. 



L AMOUR 77 

ses propres intérêts. Entre Orlov, Doubelt, le grand-duc héritier et 
l'empereur il évoluait avec une sûreté de vieux routier. 

Enfin de quelle joie le pardon obtenu remplit le protecteur, qui 
s'empressa de joindre à ses félicitations de nouvelles recommanda- 
tions pour guider le " gracié " dans le protocole des visites et des 
manifestations reconnaissantes, et éviter de compromettre par d'in- 
volontaires froissements ou des oublis, un avantage qu'il importait de 
faire solide et définitif! l 

C'était une grande satisfaction pour Tolstoï que de pouvoir 
employer son crédit à aider les victimes de dénonciations inexactes et 
calomnieuses. Lorsque dans une de ses visites à Tsarskoïé Selo, il 
avait pu rétablir des faits dénaturés et plaider une cause juste, il était 
comme allégé d'un poids, il n'avait " pas perdu sa journée ". 2 

Au reste s'il ne partageait pas l'admiration de Sophie pour le visage 
" jupitérien " de Tourguenev, si, tout en rendant justice au front 
élevé, il détaillait froidement la " faiblesse " de la bouche, les saillies 
" charnelles " du crâne, 3 et la mollesse des contours, il estimait 
sincèrement le talent de l'écrivain. Lorsqu'en 1852 parurent en 
volume les Récits d r y.n chasseur^ égrenés depuis cinq ans dans le 
Sovremennik, Tolstoï les emporta dans sa retraite de Poustynka, et 
tandis qu'au dehors octobre glacial dénudait les arbres, que le vent 
s'engouffrait dans les cheminées et amoncelait la neige aux rebords 
des fenêtres, il en lisait le tome II 4 à sa mère. 

1 " En arrivant à Pétersbourg venez directement chez moi et ne voyez personne 
d'autre auparavant... Il est d'une extrême conséquence que je vous initie à quel- 
ques obligations de politesse que vous devez remplir envers les personnes qui se 
sont intéressées à vous..." (Lettre du 17 novembre 1853). 

M. K. Lemke (Rousskaïa Mysl. février 1906) dans son article L'arrestation et la 
relégation de I.S. Tourguene-u en 1852, a cru qu'Alexis Tolstoï n'avait fait 
que simuler une intervention, et sur le point d'être découvert s'était "sauvé " au 
prix d'une ruse machiavélique. Cette erreur d'interprétation repose sur une phrase 
de Tolstoï qui est un nouveau témoignage de sa modestie et de son extrême 
délicatesse. 

2 Cf. lettre à Sophie, du 10 mai 1852. 

3 Cf. lettre du 14 octobre 1851 à Sophie. (En français). 

4 L'édition de 1852 (Moscou) était divisée en deux parties. Le tome I com- 
mençait par Khor et Kalinitch et se terminait par Le bureau. Le tome II allait 
de Biriouk à Le bois et la steppe. 






7 8 1851-1857 

Il aimait cette manière souple, indéfinie et cependant simple, 
" champêtre ", qu'il comparait à celle d'une sonate de Beethoven. ! 
Mais il regrettait que la touche ne fût pas plus appuyée : il rêvait de 
portraits et de tableaux, là où n'étaient que des croquis et des 
études. Il souhaitait que Tourguenev eût fouillé jusqu'au tréfonds 
les types de sa galerie. C'était beaucoup demander à des " notes 
de chasse " ; la toile ainsi conçue eût fait craquer le cadre. D'emblée 
Tolstoï avait été séduit par Tchertopkhanov : cet attrait d'un 
homme délicat pour le protecteur grossier et ivrogne de Nedopious- 
kine surprendrait ceux-là seuls qui oublieraient que jusque dans 
la boue où il s'enlise, le héros de Tourguenev a une grandeur de 
Don Quichotte malheureux. Il déplorait même que Tchertopkhanov 
dansât à la ritournelle d'une guitare. " Cela ne lui va pas ! " 2 
déclarait-il avec dépit, en idéaliste impénitent, préférant à ce qui 
est ce qu'il veut qui soit. 

Lui-même avait jusqu'alors gaspillé ses dons ; il n'abandonnait pas 
le roman historique commencé, mais il restait des semaines entières 
ou des mois sans y travailler; avec une insouciance juvénile il dépen- 
sait son esprit et son lyrisme en menues parodies, en mystifications 
littéraires, en comédies-charges propres à " étonner les bourgeois ". 
En collaboration avec ses cousins Alexis, Alexandre et Vladimir 
Jemtchoujnikov, il avait créé un type de Prudhomme russe dont les 
"aphorismes", les fables, les poèmes et les comédies allaient, pendant 
près de treize ans, occuper une place importante dans la littérature 
périodique. 

Le personnage imaginaire de Kozma Petrovitch Proutkov, hussard 
démissionnaire, fonctionnaire scrupuleux du " Bureau de garantie " 
du ministère des finances, dont il fut le directeur estimé et décoré, 
devint rapidement célèbre, avec ses cheveux au désordre étudié, ses 
verrues sur le front et les pommettes, sa large bouche tombante au 
sourire satisfait, son col aux angles tranchants comme ses sentences, 
sa vaste cravate épanouie comme sa fatuité. 3 

Dès 1850 ses joyeux parrains lui avaient attribué la paternité d'une 

1 Lettre du 6 octobre 1852 à Sophie. 

2 Ibid. 

3 Cf. son portrait en tête de l'édition de ses " œuvres " (Stasioulevitch. 
S 1 Pétersbourg). 



L AMOUR 79 

extravagante bouffonnerie théâtrale baptisée Fantaisie. Fantaisie est le 
nom du précieux carlin d'une riche propriétaire Tchoupourlina, dont la 
pupille Elisabeth est recherchée en mariage par une demi-douzaine 
de prétendants ridicules. L'Allemand Liebenthal par son empresse- 
ment autour du carlin est le fiancé désigné, lorsqu'une catastrophe 
remet tout en question. Fantaisie a disparu ! Tchoupourlina promet 
la main d'Elisabeth à qui retrouvera le trésor perdu... C'est encore 
Liebenthal qui triomphe. 

Cette pochade burlesque et d'une évidente improvisation a laissé 
rêveurs les critiques. On s'est ingénié à y découvrir un sens caché, 
sans y parvenir. Un récent commentateur 1 affirme que les auteurs 
ont eu une idée fondamentale et profonde, mais regrette . que 
" Kozma Proutkov en ait emporté la clef dans la tombe " ; grave- 
ment il interroge l'inscription du drapeau qui flotte sur la gloriette 
du jardin : " Qu'est-ce que notre vie ? " 2 II ajoute que le censeur 
comprit le symbole puisqu'il effaça les mots " prince, allemand, 
fonctionnaire sérieux, subordonné, impudique, gendarme ". Cette 
argumentation semble confirmée par la destinée même de la pièce 
représentée le 8 janvier 1851 au théâtre Alexandra, en présence 
de l'empereur, et interdite dès le lendemain, après que le souverain 
mécontent eût quitté sa loge avant la fin du spectacle. La colère 
de l'autocrate s'explique aisément. Sans être un symbole, la 
comédie était l'œuvre irrévérencieuse de " mauvais esprits ", on y 
sentait un souffle de " libertinage " bien proche de la fronde, un per- 
siflage des idoles du forum, dont le César maintenait jalousement 
le prestige. Tout ce qui porte uniforme, officiers de pompiers 
chastes et pudiques, policiers infaillibles, fonctionnaires réputés 
" sérieux " à cause de leur sévérité envers leurs subordonnés, était 
égratigné sans merci ; l'expression " devoir sacré " était avilie, un 
personnage qualifié d'homme " droit ", refusait expressément de 
boutonner son gilet malgré l'avis qui lui était donné ; la hiérarchie 
familiale elle-même était atteinte dans sa dignité par des jeux de 
mots inconvenants : tout cela devait blesser au vif l'homme qui avait 
consacré vingt-cinq ans de règne à asseoir la toute puissance du 

1 N. A. Kotliarevski. Gr. A. K. Tolstoï kak saiirik. Vêstnik E-vropy, 1906, n° 7. 

2 Fantaisie. Acte I (indication scénique). 



8o 1851-1857 

décorum ; de là à étendre ses soupçons, à donner une interprétation 
tendancieuse à la pièce entière, à voir dans le carlin Fantaisie et 
dans sa maîtresse l'image de l'arbitraire gouvernemental, dans 
Elisabeth la faveur convoitée, et dans la séquelle des prétendants 
les solliciteurs sans scrupules, de races et de conditions diverses, 
employant les uns la corruption, les autres la flatterie, la victoire 
restant à l'obséquiosité allemande, il n'y avait qu'un pas, et il est 
probable qu'il fut fait. Mais ce manteau symbolique est trop court, 
trop mince pour qu'on en recouvre toute la comédie. En beaucoup 
de parties cette pièce est une parodie amusante de vaudevilles 
ineptes ; en faire une arme précise de combat, c'est prendre pour un 
engin meurtrier un feu d'artifice, dont plusieurs fusées malicieusement 
dirigées brûlent quelques spectateurs, c'est joindre gratuitement son 
nom à la liste des mystifiés. 

Quelle part revient à chacun des collaborateurs ? Le témoignage 
d'un des survivants, et non des moindres, n'a apporté aucun éclair- 
cissement. 1 Alexis Jemtchoujnikov déclare ne plus se souvenir du 
mécanisme de la collaboration. Il suffit toutefois de lire Fantaisie 
pour se rendre compte que ce fut une collaboration toute de primesaut 
et de verve, telle qu'il s'en forme dans les petits jeux de société ; la 
riposte, le calembour, le coq à l'âne crépitent sans interruption, le 
résultat est une divertissante mosaïque aux joints marqués, mais où 
personne ne reconnaît plus sa pierre. 

C'étaient là des bouffées de gaieté suivies de rechutes de tristesse 
dont, sur le moment, Tolstoï s'exagérait la profondeur. Analysant 
ces contrastes, il écrivait : " Je comprends pourquoi des natures aussi 
profondément tristes que Molière et Gogol ont pu être de tels 
comiques. Pour bien rendre quelque chose, pour bien apprécier, il 
faut être au dehors de cette chose, de même qu'il faut sortir d'une 
maison pour en copier la façade. " ' Aujourd'hui que l'amour lui 
avait dessillé les yeux, il déplorait l'émiettement de ses forces dont le 
faisceau noué à temps eût fait la trouée qu'il rêvait. S'il donnait un 
jour comme preuve de son " feu sacré " le besoin même d'écrire 

1 Lettre de A. Jemtchoujnikov aux S* Peterbourgs^ta Vêdomosti (mentionnée 
par N. A. Kotliarevski.) 

2 Lettre à Sophie, 3 novembre 1853. 



L AMOUR 5 1 

" sans perspective de gloire ", 1 il avouait ingénument ailleurs : " Je 
n'ai pas l'air d'attacher un grand prix à mes productions littéraires, 
mais ce n'est qu'apparent et je n'échappe pas plus qu'un autre à 
l'amour-propre d'auteur. Je te dirai même que c'est mon seul, mon 
principal amour-propre... Ce n'est que par tact et par pudeur que je 
cache ce sentiment. J'espère par exemple quand j'aurai fini mon roman 
et surtout si je parviens à l'imprimer, j'espère me faire un nom. " 2 

Sans être vaniteux ni ambitieux il portait en lui l'instinct commun 
qui subordonne la jouissance de l'effort à l'approbation d'autrui. 
Produire obscurément et solitairement pour le seul plaisir de créer 
lui semblait une décevante entreprise. 3 La pensée que le monde 
passerait indifférent à côté de l'œuvre élaborée avec amour, que 
quelque boutade facile la ridiculiserait sans appel, que peut-être 
même des éditeurs pusillanimes ou partiaux lui refuseraient asile, le 
décourageait. Un demi-succès lui eût été plus pénible que le silence 
sur son nom ou la franche attaque. Malgré la conscience des 
énergies latentes de son esprit et de son cœur, 4 malgré le réconfort 
de la "lueur " s qu'il croyait voir devant lui comme un présage, il 
hésitait encore à choisir sa voie. Il n'eût voulu s'engager qu'assuré 
de la victoire ; indécis il interrogeait ses forces, supputait ses chances, 
et demandait à Sophie un conseil et un pronostic. Si sa confidente 
lui avait prêché l'action avec chaleur et ténacité, si elle avait eu 
de suite foi en son étoile, elle eût triomphé de ses irrésolutions. Mais 
elle ne vit d'abord en lui qu'un homme de cœur, dévot des arts 
et des lettres, à la poursuite d'une cité féerique, qui pourrait n'être 
qu'un mirage. Prudemment elle le mit en garde contre les exagéra- 
tions optimistes, passant au crible ses raisons d'espérer. La conséquence 
fut d'accroître encore la défiance que le poète avait de lui-même et 
de prolonger la période d'attente inféconde. 

1 14 octobre 1851, à Sophie (en français, inédit.) 

2 Sans date (en français, inédit.) 

3 Cf. lettre du 31 juillet 1853 : "Je crois qu'on ne peut pas être artiste à soi 
seul, quand personne de ceux à qui vous avez affaire ne l'est. L'enthousiasme quel 
qu'il soit est bientôt tué avec nos conditions d'existence. Comment être poète 
quand on est sûr de n'être jamais imprimé, par conséquent jamais connu ? " 

4 Lettre à Sophie, 6 octobre 1852. 

5 Ibid. " J'ai aussi une lueur devant moi. " 

6 



82 1851-1857 

La parole de Sophie avait une autorité presque souveraine sur 
lui ; il confessait humblement son infériorité : " Je me maudis quel- 
quefois d'être incomplet. Quand je vois d'autres qui ont des avantages 
sur moi, et j'en vois beaucoup, c'est un sentiment d'envie qui me 
prend. Il me prend depuis que je t'aime, je ne le connaissais pas 
avant. Je regrette avec amertume de ne pas être beau, ni même 
élégant, je regrette de nêtre pas instruit comme toi, pour être en tout à 
ta portée, je regrette surtout de ne pas être musicien... Il y a tant de 
choses encore que je regrette et dont je puis acquérir quelques-unes, 
mais d'autres me sont refusées à tout jamais. " 1 

S'il est vrai que dans l'amour le plus parfait la balance est toujours 
inégale, on peut dire qu'ici l'apport de l'homme fut plus fort que 
celui de la femme, ou plus exactement que l'amour de l'homme 
monta vers celui de la femme qui descendit à lui. C'est dans une 
attitude déférente que Tolstoï consultait son amie, malgré la diver- 
gence de leurs idées en littérature et en philosophie. Il en résultait 
des controverses où l'un plaidait impétueusement la cause qui lui était 
chère, sans toujours convaincre l'autre qui cependant apportait dans 
la discussion un rare esprit d'objectivité, la faculté de se mettre au 
point de vue de ses adversaires et d'en comprendre les arguments. 2 

Tous deux étaient grands lecteurs d'oeuvres françaises ; le français 
était la langue favorite de leurs conversations et de leurs lettres, mais 
ils ne sacrifiaient pas aux mêmes autels. Sophie s'amusait de la verve 
parisienne d'Alfred de Musset, elle en aimait l'esprit paradoxal, les 
sautes de passion, elle savourait la nervosité de race comme elle eût 
caressé l'encolure d'un pur sang aux jambes fines, aux naseaux de 
feu ; Tolstoï haïssait en Musset le dandysme provocant, le cynisme 
" prémédité ". Il n'était pourtant pas homme à se voiler la face devant 
des mots hardis ou des images de haute couleur. Il pardonnait à 
Chénier ses tableaux les plus libres, parce qu'ils avaient été peints 
sincèrement, " objectivement ", avec le seul souci de l'art ; mais il 
détestait Béranger 8 qui, malgré son respect pour les qualités élémen- 
taires de charité et d'honneur se riait délibérément de la vertu et de 

1 Lettre à Sophie (en français) 1851. 

2 Cf. lettre de Tolstoï à Sophie, 22 août 1851. 

3 Très populaire en Russie et traduit par V. Kourotchkine. (cf. Dobrolioubov. 
Œuvres, II, p. 334). 



l'amour 83 

la chasteté. L'un était ouvrier de vérité, l'autre " apôtre d'immora- 
lité ". Il excusait les passages les plus réalistes de Montaigne, parce 
que Montaigne les avait écrits naïvement, d'un jet spontané. La gros- 
sièreté " de bonne foy " n'était qu'une forme suprême de sincérité, 
et donc presque louable ; il eût mis sans hésiter un Montaigne 
entre les mains d'une femme qu'il estimait, alors qu'il eût arrosé 
de " térébenthine et de goudron " le Musset trouvé sur sa table. 1 
Namouna lui paraissait d'une indécence " complaisante " : " Alfred de 
Musset danse le cancan en vers, " disait-il. Par delà les frontières de 
la morale, cette phrase rejoint l'aversion pour toutes les forfanteries. 

La recherche outrée du réalisme lui inspirait un éloignement que 
le talent le plus illustre ne pouvait lui faire surmonter. Quand 
Rachel vint dans tout l'éclat de sa gloire jouer Adrienne Lecouvreur 
au théâtre Michel, aux applaudissements d'un auditoire électrisé, 2 
Tolstoï quitta la salle, mécontent. Non seulement il avait percé à 
jour les effets préparés, les intonations destinées à déchaîner les 
bravos, fût-ce au mépris de la justesse, les gestes qu'affectionne la 
convention théâtrale et qu'ignore la vie, mais encore il haïssait 
cette reconstitution des laideurs physiques, ces scènes de hoquets 
et de convulsions, dont la fidélité même conquise au prix d'études 
spéciales dans les hôpitaux, lui semblait un outrage au sens 
esthétique. 3 

Pour chasser l'impression pénible, il regagnait le jardin secret aux 
grands lis, à la fine frondaison, et son œil levé vers le ciel en inter- 
rogeait le mystère. Il adoptait une métaphysique quasi-platonicienne ; 



1 Lettres à Sophie, 3 juillet et 22 octobre 1853. 

r 
Des bords tumultueux de la Seine 



2 Cf. les vers que le poète V.G. Benediktov écrivit en son honneu 



Précédée par la renommée, 
Prêtresse suprême de Melpomène 
Elle parut sur la Neva. 

Après avoir chanté l'immortelle " Phèdre, " la merveilleuse " Hermione, " 
Benediktov décrit le théâtre " plein de feu " où chacun " retenait son souffle ", 
" les tonnerres d'applaudissements " qui faisaient tressaillir le monde des morts 
et réveillaient le tragédien russe " à l'œil d'aigle ", mort prématurément. (Allu- 
sion à V.A. Karatyguine). (Benediktov, œuvres, éd. 1902, tome I, p. 253). 

3 Lettres des 15 et 17 novembre 1853, à Sophie. 



84 1851-1857 

il imaginait la Divinité comme un resplendissant et inépuisable 
foyer de chaleur et de vie qu'adorent dans la béatitude les âmes 
non incarnées ; puis c'était la froide prison de la matière où se 
figent et se glacent les âmes exilées et malheureuses ; par moments 
la flamme divine perce le cercle fatal, réchauffe les captives qui ont 
la brève illusion de revenir à leur premier état — et ce sont les 
heures fugitives de l'amour, amour filial, maternel ou conjugal — 
enfin c'est la mort qui abat les murailles, brise les fers, et les âmes 
délivrées volent de nouveau vers Dieu pour s'abîmer dans sa con- 
templation. Il se représentait aussi l'attraction des âmes sœurs incar- 
nées : les enveloppes mortelles se touchent, s'entr'ouvrent et les deux 
âmes se joignent et se fondent indissolublement : mais la dualité 
matérielle subsiste, et il faut l'accepter résolument puisqu'elle est la 
condition de l'état terrestre. Le spiritualisme et le matérialisme sont 
ici-bas inséparables. l 

Tolstoï n'avait garde de tomber dans l'ascétisme doctrinal, et de 
voir en Sophie la seule entité spirituelle. L' "enveloppe " ne lui était 
pas indifférente, et il en goûtait également le charme profane ; 
l'amie était une âme mais aussi une femme ; autant sur l'une que 
sur l'autre se reposaient son adoration et sa pensée. Allait-il dans 
quelque soirée, il s'appliquait à graver en sa mémoire les toilettes 
aperçues, pour lui en faire un fidèle rapport 2 , soupait-il ailleurs, il 
notait le menu pour le lui répéter ; d'aventure sa mémoire le trahissait : 
après avoir énuméré le fromage, le roastbeef aux pommes et le 
raifort, il hésitait sur " le poisson " ou " le plat doux " 3 , mais 
l'intention sauvait l'honneur. Partout et toujours il portait l'image 
chérie et plus se serrait le tissu de leurs rapports, plus les fils 
communs s'enroulaient aux êtres et aux objets, créant un réseau 
ininterrompu d'associations intimes. 

1 Lettre du 25 octobre 1853 à Sophie. 

- " Madame Stolypine était en robe de satin blanc avec des volants de dentelle 
noire ; elle avait des dentelles noires sur la tête, et une courte pèlerine de velours 
bleu brodé à l'orientale, de perles et d'or. (Chez les Szemiot. Lettre du 22 oct. 
1853, à Sophie.) Cf. aussi lettre du 8 février 1853, (inédite.) "Il y avait là la 
petite Poushkine que tu aimes ; elle était en robe bleu clair, j'oublie les détails 
de sa toilette, quoique en les regardant, je me suis promis de te les redire... " 

3 Lettre du 3 janvier 1855, relatant un souper chez Tourguenev. 



L AMOUR 85 

Une seule inégalité subsistait entre eux : Sophie était une admira- 
trice de la musique allemande, que Tolstoï ne comprenait pas. Il 
se dépitait, pressentant les jouissances dont il était privé, tournant 
autour du " paradis magnifique entrevu de loin " ] mais inaccessible. 
Un désir opiniâtre, l'aide de son amie, le travail inconscient de 
sa nature que l'amour, la mélancolie, les déceptions, la maturité 
artistique, rendaient de plus en plus impressionnable et vibrante, le 
firent enfin entrer dans la terre promise. Pouvait-il être organiquement 
inapte à l'intelligence de la musique alors qu'il raisonnait si justement 
de son essence et de ses effets, reconnaissant qu'elle doit être plus par- 
faite que la parole, comme le sentiment est plus parfait que la raison et 
nous a été donné par Dieu pour "aller plus loin qu'elle" 2 . Lorsqu'à 
l'automne 1853, ^ev Jemtchoujnikov 3 revint d'un séjour en Petite- 
Russie où il avait vécu en artiste nomade, logeant au hasard des 
rencontres, dessinant et peignant les silhouettes originales de vieux 
" bandouristes " 4 aveugles, de gracieuses glaneuses " aux noirs sour- 
cils ", de cosaques hardis, d'enfants bronzés et mutins, écoutant sans 
se lasser et recueillant les chants populaires qu'il se proposait d'illustrer, 
il régala son cousin d'un grand nombre de ces mélodies. Tolstoï en 
eut le cœur " retourné " 5 . La grandeur, la force, la puissance 
d'évocation de la musique petit-russienne éveillèrent en lui une 
émotion pareille à celle que décrivait jadis Gogol : celui-ci avait 
appelé ces chants " pleinement historiques " 6 , parce qu'ils reflètent 
fidèlement la vie et le moment sentimental, et qu'en eux passent 
l'humeur indépendante, aventureuse et folle des cosaques, la ten- 
dresse patiente et mélancolique des femmes qui soupirent après 

1 Lettre du 14 octobre 1851a Sophie, et aussi : " C'est un terrain sur lequel je 
ne puis te suivre. Tu m'échappes aux portes de Beethoven. " 

2 Lettre du 15 octobre 1854 à Sophie. 

3 Voir les souvenirs de Lev Jemtchoujnikov [Vêstnik Europy, 1899, n ° II et 
aussi les lettres d'Ivan Aksakov, 16 juillet 1854. Tome III.) 

4 Joueur de bandoura. La bandoura est un instrument généralement en bois de 
tilleul, à douze cordes, et d'une forme analogue à celle de la guitare espagnole. 
Le joueur la tient soit obliquement, lorsqu'il s'accompagne en chantant, soit 
verticalement lorsqu'il soutient les couplets comiques des chants de danse 
" pliasovya. " 

Lettre du 3 novembre 1853 à Sophie. 
6 Sur les chants petit-russiens. 



86 1851-1857 

le retour de leurs fils ou de leurs époux, en vivant de souvenir. 
Ivan Aksakov séjournant au pays des blanches " khaty " l et 
des vergers fleuris était aussi frappé de la poésie des motifs popu- 
laires ; 2 il les contrastait avec les chants grand-russiens aux notes 
si prolongées qu'un " iamchtchik " 3 peut franchir sept verstes 
avant d'avoir achevé la première phrase ; ici les paroles comptent à 
peine, la mélodie elle-même, d'un début inspiré, s'achève souvent con- 
fusément ; là les paroles sont une œuvrette gracieuse, expression 
délicate du sentiment. Moins apte que son frère septentrional à 
traduire les recueillements spirituels ou philosophiques, le chant 
petit-russien est la voix chaude et nuancée de l'Ukraine. C'est toute 
l'histoire, tout le caractère de cette Ukraine, plus présents dans ces 
humbles complaintes que dans Gogol ou Koniski, qui se dressaient 
devant Tolstoï aux accents vibrants de son cousin. Pris par l'émotion 
artistique, il voyait s'ouvrir " un horizon insoupçonné ou tout à fait 
oublié ", 4 et dans un entraînement exalté se déclarait prêt à renoncer 
à cinq ans de sa vie, sur dix qu'il lui resterait à vivre, pour posséder 
une belle voix ou un grand talent musical. En lui se réveillaient les 
hérédités méridionales, les sensations d'enfance, les bruits des champs, 
les vives couleurs, les nuits tièdes, sans lune, scintillantes d'étoiles, 
nuits divines immortalisées par Gogol et dont Aksakov écrivait : 
" C'est un péché de dormir par de telles nuits : on perd l'esprit ; on 
ne sait comment faire entrer plus pleinement en soi la beauté de la 
nuit ; de telles nuits bouleversent toute l'âme ; si elles duraient 
l'année entière on deviendrait incapable de tout travail. " B II se 
rappelait les larges strophes dans lesquelles il avait naguère épanché 
sa nostalgie des cieux limpides, des danses joyeuses, et son amour des 
traditions héroïques de la terre cosaque. 

Connais-tu le pays où tout dit l'abondance, 
Où les rivières sont plus pures que l'argent, 
Où se balance au vent le kovyl 6 dans les steppes, 

1 Chaumières petit-russiennes. 

- Cf. lettre d'Ivan Aksakov, de Poltava, 6 août 1854. 

3 Sorte de postillon. 

4 Lettre du 3 novembre 1853, à Sophie. 

5 Lettre d'Ivan Aksakov, 6 août 1854. 

6 Stipa plumeux. 



L AMOUR »7 

Où dans les cerisaies disparaissent les fermes, 
Les arbres aux jardins se courbent vers le sol, 
Leur fruit pesant pend jusqu'à terre ? 

Le roseau bruissant palpite sur le lac, 
Pure, paisible et claire est la voûte des cieux, 
Le faucheur chante, la faux résonne et brille, 
Tout au long de la rive un bois touffu se dresse, 
Vers les nuages court, tournoyant sur le lac, 
En un filet bleuâtre, une mince fumée ? 

C'est là, c'est là, vers quoi mon cœur tend tout entier, 

C'est là, là que mon cœur se sentait si léger, 

Où Marousia tresse un diadème de fleurs, 

Où l'aveugle Gritsko chante les temps anciens, 

Où les gars en tournant sur la prairie unie 

Font voler la poussière en leur joyeuse danse. i 

Connais-tu le pays où l'on voit les champs d'or 

Etre émaillés partout de l'azur des bleuets, 

Dans la steppe un kourgané z du siècle de Bathy, 3 

Dans le lointain des bœufs qui paissent en troupeaux, 

Chars grinçants et tapis de sarrazin en fleur, 

Et vous, ô tchoubs, i débris de la Sêtch 5 glorieuse ? 

Connais-tu le pays où lorsque le dimanche, 
Au matin la rosée au tournesol scintille, 
Sonne limpide et clair le chant de l'alouette, 
Tandis que les troupeaux bêlent, les cloches tintent ; 
Vers le temple divin, et de fleurs couronnées 
En groupes bigarrés vont les femmes cosaques ? 

Te rappelles-tu la nuit sur l'Ukraine endormie, 
Quand de l'étang montait une vapeur blanchâtre, 
Le monde était vêtu de ténébreux mystère, 

1 Dans le texte la " prisiadka ", figure de la " pliaska " russe où le danseur 
s'accroupit brusquement et jette les jambes de côté tour à tour. 
* Sorte de tumulus. 

3 Khan mongol. 

4 Longue touffe de cheveux frisés portée par les cosaques sur le sommet de 
leur tête rasée. 

5 Le quartier général cosaque. Cf. Taras Boulba. 



88 1851-1857 

Et l'Ourse étincelait au-dessus de la steppe, 
Lors il nous semblait que du brouillard diaphane 
Allait surgir Palêi avec Sagaïdatchny ? ' 

Connais-tu le pays où les Liakhs 2 et les Russes 
Se battirent, jonchant de tant de corps les plaines ? 
Connais-tu le pays où du billot naguère, 
L'obstiné Kotchoubeï maudissait Maz'eppa ? 
Où coulèrent des flots du plus glorieux sang, 
Pour les antiques droits et la foi orthodoxe ? 

Connais-tu le pays où le Seïm :i tristement 

Roule ses eaux parmi les rives orphelines ? 

Le dominant, d'un château les cintres en ruine, 

Le seuil depuis longtemps couvert d'une herbe épaisse ? 

Sur la porte l'écu et le bâton d'hetman i ? 

C'est là-bas, c'est là-bas que m'emporte mon âme ! 

Dans ce paysage heureux et riche qui tenta si souvent l'inspiration 
des poètes, et dont Sourikov 5 peignit les mêmes aspects d'une touche 

1 Chefs cosaques dans la guerre contre les Polonais. 

2 Les Polonais. 

3 Rivière qui traverse les gouvernements de Koursk et de Kalouga. 

4 L'ombre de son ancêtre Razoumovski était évoquée avec plus de précision 
encore dans une strophe parue dans le Sovremennik mais supprimée dans 
l'édition des œuvres. 

Les vers célébraient la maison où " ennemi de la vile flatterie " 

Ayant à son pays donné toutes ses forces, 
Le dernier des hetmans, de ses ans pleins d'honneurs 
Achevait le couchant doré, paisiblement : 
Connais-tu la maison, les tilleuls près du mont, 
C'est là-bas, c'est là-bas que m'emporte mon âme ! 

5 Cp. sa poésie En Ukraine, œuvres pp. 204-205. 

Le soleil se couche ; nous allons lentement, 
Au loin on distingue un village, 
Les toits des khaty blanchies sont noirs, 
Ainsi que l'aile d'un vieux moulin. 

Voici qu'on approche — des khaty, des khaty ! 
Et de la verdure éclatante autour des khaty, 
Des jardinets riches en cerises... 
Des prunes mûres pendent... 



L AMOUR «9 

plus minutieuse, Tolstoï ressuscitait les chevauchées épiques, les 
chocs des masses guerrières. 

Connais-tu le pays, où jadis notre Grand ' 

Festinait bruyamment dans la rase campagne, 

Cris de victoire et sons de trompettes mêlés, 

Et le fier Suédois s'enfuyait en déroute, 

Où nos aïeux volaient tous ensemble au combat ? 

C'est là-bas, c'est là-bas que m'emporte mon âme ! 

Cette montée de patriotisme dont la sincérité n'atténue pas l'emphase 
et que le goût plus mûr de l'auteur sacrifia plus tard, s'expliquait par 
les temps d'épreuves que le pays traversait. La question d'Orient 
entrait dans sa phase aiguë. En sa qualité de protectrice des chrétiens 
d'Orient, la Russie avait envahi les États danubiens. Mais aux côtés 
de la Turquie, l'Europe se dressa contre Nicolas : la France et 
l'Angleterre activement, l'Autriche éventuellement, l'Autriche que 
la Russie, au prix de dépenses considérables d'hommes et d'argent, 
avait quelques années auparavant sauvée de la révolution hongroise. 
Officiellement la descente sur le Pruth et le Danube était une 
guerre contre l'infidèle ; 2 la guerre " pour la foi " commençait. 

Et çà et là des buissons d'obier, 

Et le pavot secoue sa tête, 

Et les bouquets de sorbier rougissent 

Comme les joues d'une fille des steppes. 

Les fillettes sont revenues des champs 
Et les gars de leurs travaux, 
Et ils sont réunis à la vieille khata 
Où vit le vieux kobzar. 

— Allons joue nous, grand père, 
Crient les fillettes au vieillard, 

La chanson de " Gritsko " ou de " Marousia " 
Celle qui s'est jetée à la rivière... 

— Oh ! vous m'ennuyez, fillettes, 
Grogne le vieux 5 mais de lui-même il prend 
Au mur la kobza — et devant sa khata 

Il s'assied - joue et chante... 

1 Pierre le Grand. 

2 Cf. Khomiakov : " Ignorants des finesses politiques, peu éclairés sur les 
idées de devoirs conventionnels, nous connaissons nos devoirs réels envers nos 



90 1851-1857 

Deux ans plus tôt le poète Nikitine avait dit simplement les 
glorieuses destinées de sa patrie : 

Sous la vaste tente 

Des cieux bleus 

Je vois l'étendue des steppes 

Verdoyer. 

Je regarde au sud : 

Les champs mûrs 

Comme des roseaux serrés 

Ondulent doucement, 

Le gazon des prés 

Etend son tapis, 

La vigne aux jardins 

Gonfle son fruit. 

Je regarde au nord : 

Dans les déserts morts 

La neige comme un duvet blanc 

Tourbillonne rapide. 



Largement, ô Russie, 
Sur la face de la terre, 
Dans ta beauté souveraine 
Tu t'es épanouie ; 
Et les champs fleurissent, 
Et les forêts bruissent, 
Et dans la terre gît 
L'or par monceaux. 
Oh ! que de raisons, 
Puissante Russie. 



frères par le sang et l'esprit Le peuple russe ne pense point à des conquêtes : 

les conquêtes n'ont jamais rien eu qui le séduisît. Le peuple russe ne pense point 
à la gloire : c'est un sentiment qui n'émeut jamais son cœur. Il pense à son 
devoir, il pense à une guerre sacrée. Je ne la nommerai pas une croisade, je ne la 
déshonorerai pas de ce nom. Dieu ne nous donne pas à conquérir des pays 
éloignés, quelque précieux qu'ils puissent être à nos sentiments religieux, mais il 
nous donne à sauver des frères, qui sont le sang de notre sang, et le cœur de notre 
cœur. La guerre, criminelle dans le premier cas, est sainte dans le second... 
{Lettre à un ami étranger, 1854. Œuvres de Khomiakov. Ed. 1900, tome VIII, 
pp. 179, 182). 



L AMOUR 91 

Pour nous de t'aimer 
Et t'appeler mère ! 1 



Cette fois il prenait la lyre de Tyrtée pour en tirer des accords d'une 
sonorité pompeuse : 

Comme des vagues menaçantes, se lèvent les fils de l'Orient ; 

Leur fanatisme national est attisé par les moullahs, 

Des troupes de rebelles sous les étendards du prophète, 

Dans l'espoir du pillage, se rassemblent de tous côtés ; 

Le théâtre sanglant des temps païens reparaît, 

Les musulmans insensés se raillent de la croix, 

Et les grandes puissances regardent froidement 

L'abaissement et les supplices des chrétiens. 

Pour leurs larmes et leur sang elles n'ont ni voix ni vengeance. 

Mais nous rappellerons les héros du Rymnik 2 , 

Et la terreur de Tchesma, 3 et la glorieuse bataille du Kagoul 4 , 

Et par la redoutable puissance de l'arme blanche 

Nous dompterons les fanatiques de l'altière Stamboul. 

En avant, Sainte Russie ! A la guerre te convie 

La foi outragée de ton peuple ! 

Tu as avec toi et pour toi la prière des chrétiens ! 

Tu as avec toi et pour toi la sainte Vierge-mère. 

Le temps viendra — il n'est pas éloigné — 

Où l'on appréciera ton élan, où l'on comprendra ton retentissant exploit, 

Et le monde t'applaudira, 

Et tes descendants t'envieront... 5 

Le souffle belliqueux qui enflait les vers était d'autant plus soutenu 
que le poète se pénétrait davantage de la mission sacrée dévolue à 
son pays. Les théories panslavistes dont l'audace effrayait en 1841 le 
curateur moscovite S. G. Stroganov, 6 censeur impitoyable des attaques 

1 I. S. Nikitine. Rous, 1851. 

2 Rivière de Valachie auprès de laquelle Souvorov remporta sur les Turcs le 
11 septembre 1789, la grande victoire qui lui valut le surnom de Rymnikski. 

3 Baie d'Asie-Mineure où Alexis Orlov défit la flotte turque le 26 juin 1770. 

4 Affluent du Danube dont le nom reste attaché à la victoire de Roumiantsev 
sur les Turcs le 12 juin 1770. 

5 La guerre pour la foi, 1853. (Œuvres de Nikitine. Ed. de Pouillé. I p. 59.) 

6 Lettre de Stroganov à Ouvarov. 



9 2 1851-1857 

du Moskvitianine contre la tyrannie de la Turquie et de l'Autriche 
envers leurs sujets slaves, n'étaient plus taxées de " dangereuses " ou 
d' "inopportunes". Un ministre ne jugeait plus nécessaire comme 
en 1847 d'adresser une circulaire à ses subordonnés, pour les engager 
à réprimer la fermentation panslaviste. l L'empereur Nicolas qui 
voyait jadis dans la formation d'un Etat slave unique " la perte de la 
Russie " 2 , tolérait maintenant la propagande unitaire. Khomiakov 
lançait aux frères slaves " Bulgares, Serbes, Croates " un appel 
éloquent, il les exhortait à se lever, à se jeter dans les bras tendus vers 
eux, à prendre les armes pour briser leurs fers : 

Voyez comme fuient les ténèbres, 
Le croissant lunaire s'éteint, 3 
Voyez comme le ciel rayonne 
Dans la majesté du matin. 

Qu'ils sont éclatants et joyeux 
Les flambeaux des siècles futurs, 
O vous, bouillonnez, vagues slaves ! 
Réveillez-vous, nids d'aigles ! 4 

Tolstoï aussi s'était apitoyé sur ces frères opprimés, semblables 
à des meules de foin souillées par les corneilles immondes et qui 
aspirent à la venue de l'aigle qui les délivrera. 

Ohé, meules, meules, 
Sur le vaste pré 
Qui peut vous compter, 
Vous voir d'un coup d'oeil ? 

Ohé, meules, meules, 
Près du marais vert, 
Droites sentinelles, 
Que surveillez-vous ? 

1 Circulaire du 30 mai 1847, adressée par le ministre de l'instruction publique 
aux curateurs des arrondissements scolaires. (Citée par Barsoukov. Jr&n i troudy 
Pogodina, tome IX, p. 235.) 

8 Barsoukov, id. f pp. 235-279. 

3 Allusion au croissant turc. 

4 A. S. Khomiakov, 1853. (Œuvres. Tome IV, p. 251.) 



L AMOUR 93 

— Brave homme, c'est que 
Nous étions des fleurs ; 
Nous fûmes fauchées 
Par des faux tranchantes ; 

On nous dispersa 
Parmi la prairie, 
On nous dispersa 
Loin l'une de l'autre. 

Des hôtes méchants 
Qui nous défendra ? 
Sur nos têtes sont 
De noires corneilles, 

Sur nos têtes, nous 
Cachant les étoiles, 
Des choucas en troupe 
Font leurs nids immondes. 

Ohé, l'aigle, l'aigle, 
Notre lointain père, 
Viens à nous terrible, 
L'œil étincelant ! 

Ohé, l'aigle, l'aigle, 
Ecoute nos plaintes ; 
Fais que les corneilles 
Ne nous souillent plus ! 

Punis les bien vite, 
De leur arrogance, 
Frappe les du ciel, 
Que leurs plumes volent, 

Volent en tous sens, 
Qu'en la vaste steppe 
Le vent les disperse 
Au loin ! au plus loin ! l 



Sovremennik, 1854, livre 14, section I, pp. 1 30-1 31. 



94 1851-1857 

Cet héritage de " steppes, d'eaux vives, de bois, de défilés 
rocheux, " 1 c'est le patrimoine commun de la grande famille slave 
que Tolstoï avait déjà salué lorsque, dans les champs aux herbes hautes 
où les campanules bleues se balancent sous le rayonnement de 
mai, il se représentait entraîné par son cheval fougueux vers la ville 
blanche dont le Kremlin bourdonne de sonneries de cloches. Sur la 
place le peuple attend une ambassade ; et voici venir caracolant, en 
costumes bigarrés, longues tuniques à taille ou courts manteaux 
flottants, les frères d'occident, moustachus et fiers : 

Et le Maître sur le perron 
Sort dans sa majesté, 
Son visage serein rayonne 
D'une nouvelle gloire. 
Chacun à sa vue est rempli 
D'amour mêlé d'effroi, 
Sur son front flambe la tiare 
Que porta Monomaque. 

" A vous pain et sel ! Bienvenue ! " 

Dit le haut souverain, 

" Dès longtemps, fils, je vous attends 

" En la ville orthodoxe. " 

Et eux de lui dire en réponse : 

" Notre sang est le même, 

" Depuis des temps lointains, en toi 

" Nous espérons le maître. " 

Plus bruyantes sonnent les cloches, 

Psaltérions résonnent, 

Aux tables sont assis les hôtes ; 

Le miel, l'hydromel coulent, 

Le bruit en vole au lointain sud, 

Au Turc et au Hongrois, 

Et le tintement des kovchs 9 slaves 

Plaît peu aux Allemands. 

1 Khomiakov, poésie citée. 

2 Gobelets à long manche pour puiser les liquides. 



L AMOUR 95 

Ces ambitions et ces émotions ne rencontraient qu'un faible écho 
dans la grande masse du public dont l'indifférence était constatée par 
ceux-là même qui eussent voulu stimuler son ardeur ; l le cœur du 
pays continuait son rhythme régulier et calme, seul le cerveau 
s'échauffait ; les poètes qui sont la voix du peuple n'éprouvaient pas 
l'impérieux besoin de parler ; ceux à qui des inclinations politiques, 
des attaches officielles, ou simplement une auto-suggestion née de 
similitudes historiques commandaient d'écrire, tombaient le plus 
souvent dans la déclamation et le pseudo-pindarisme. La victoire de 
Sinope, en flattant l'amour-propre national, n'avait pas éveillé le 
frisson héroïque, et lorsque Maïkov entreprit de la célébrer, c'est à 
Derjavine qu'il demanda ses épithètes et ses images : 

Qu'entends-je ? Qui agite les cœurs ? 

Pourquoi la maison tsarienne se réjouit-elle : 

De nouveau la Russie triomphe ! 

De nouveau retentit le tonnerre de Kagoul ! 

Des temps de Catherine, de nouveau, 

Les géants se sont dressés ; je l'entends... 

Mais mon enthousiasme n'est pas complet ! Non ! 

Notre soleil est grand, puissant et glorieux, 

Mais, où, Russie, est ton Derjavine ? 

Où est le chantre de tes victoires, 

Où sont sa cymbale, ses timbales 

Dont l'univers écoutait le tonnerre ? ~ 

L'Europe sanguinaire et perfide, Paris dément, Vienne décrépite, 
étaient opposés à la jeune pureté slave et maudits. Mais lorsque le 
nuage venu d'Occident heurta " le nuage d'Orient " 3 non plus 
au-dessus d'une plaine ou d'une mer étrangères, mais dans le ciel de 
la patrie envahie, le colosse russe tressaillit. Les vers patriotiques 
poussèrent " comme des champignons " 4 , mais à côté des spécula- 
teurs à l'affût de sinécures, rubans, tabatières ou bagues, généreuses 

1 Cf. lettres de Khomiakov. VIII. 

3 A la mémoire de Derja^vine, à la nouvelle des victoires de Sinope et d'Akhalt- 
sykh, 3 décembre 1853. (Œuvres de Maïkov, tome IV, p. 284.) 

s Maïkov. Prière. (Œuvres, IV, p. 306.) 

4 Nikitenko. Journal, 1854 (tome I, p. 439.) 



96 1851-1857 

réponses du pouvoir suprême au loyalisme bruyant, il y avait place 
pour l'inspiration sincère ou le recueillement. 

Si l'on peut faire bon marché de récits dont le héros est quelque 
vieux soldat retraité et beau parleur, qui sans hésiter abandonne sa 
femme et ses petits enfants pour s'engager de nouveau au service du 
tsar, l ou quelque pâtre brûlant d'aller combattre les " païens " venus 
pour insulter les icônes et offenser le " tsar blanc " 2 , si même on 
peut lire froidement des " Marseillaises " où la Russie " martyre " 
est appelée aux armes pour repousser les " féroces Osmanlis " qu'une 
alliance " honteuse " lie à l'Europe, 3 il est des pièces où l'on sent 
un émoi de l'âme et une douloureuse inquiétude. Celui qui, sans se 
laisser troubler par les fanfares et éblouir par les éclairs des baïonnettes, 
méditait sur l'épreuve envoyée au pays, et cherchait anxieusement 
à justifier les desseins de la justice divine, celui-là, à l'amère décou- 
verte des raisons d'expier, à la pensée des fautes et des crimes de la 
patrie, se frappait la poitrine avec humilité et adjurait le pays de se 
repentir et de se purifier. Il énumérait les péchés du " champion élu 
de Dieu " que devait laver la pénitence, les iniquités de ses tribunaux, 
le joug du servage, la flatterie impie, le mensonge délétère, la paresse 
mortelle et tous les autres vices. 

L'âme agenouillée, 

La tête dans la poussière, 

Prie d'une humble prière 

Et par l'huile des larmes 

Guéris les blessures de ta conscience corrompue ! 4 

C'était là le vrai patriotisme slave, épuré par la religion, et dont la 
douce lumière éclaire intérieurement les âmes. Mais Khomiakov 
apprit que les Cassandres ne sont jamais populaires. Sans se troubler 
et mû seulement par le regret de n'avoir pas assez tempéré d'amour 
filial les reproches à la terre maternelle, 5 il reprenait la plume : 

1 Maïkov. Comment le soldat retraité Perfiliev repartit au service. (Œuvres, 
tome IV, p. 290.) 

2 Maïkov. Le pâtre, id., p. 298. 

3 Rosenheim. La descente en Crimée. Poésies, p. 270. 

4 Khomiakov. A la Russie. (Œuvres IV, p. 255.) 

5 Cf. lettres, 1854. (Œuvres, tome VIII, p. 388.) 



L AMOUR 97 

Ce n'est pas dans l'ivresse d'une louange insensée, 

Ni dans l'ivresse d'un orgueil aveugle, 

Ni dans l'arrogance du rire et des chansons bruyantes, 

Ni dans le choc sonore des coupes passées à la ronde, 

Mais dans la force calme de l'humilité 

Et de la pureté renouvelée, 

Que pour l'œuvre du service terrible 

Tu paraîtras au combat sanglant... ' 

Puis il décrivait " sa " Russie transfigurée et rayonnante, redou- 
table et belle comme un ange de Dieu au front étincelant. 

D'autres poètes gardant encore dans les yeux le souvenir enchan- 
teur d'une Crimée ensoleillée et voluptueusement belle, s'attristaient 
que cette terre de paix et d'amour fût devenue " la boucherie des 
peuples ". Ainsi Benediktov au nom de ce paradis et du Dieu qui le 
créa, suppliait les combattants d'arrêter leur lutte fratricide. 2 

D'autres enfin, indifférents aux motifs politiques ou moraux, ne 
voyaient dans la guerre que son cortège de souffrances et de deuils, 
n'entendaient que les cris des mourants et les sanglots des cœurs 
brisés. C'était Nekrasov refusant sa pitié aux héros tombés, à leurs 
amis, à leurs veuves qui se consoleront, pour la donner tout entière 
aux pauvres mères éplorées qui se souviendront jusqu'à la tombe, et 
n'oublieront jamais leurs enfants morts, 

De même que le saule pleureur ne redressera plus 
Ses branches inclinées... ;{ 

C'était Plechtcheev que la lecture des pages " sanglantes " des 
journaux remplissait de douleur et qui, malgré son amour pour sa 
patrie et son désir de la voir prospère et forte, ne pouvait nourrir de 
haine pour l'étranger : 

Le récit des exploits sur le terrible champ de bataille 
N'agite pas mon sang d'un enthousiasme enflammé, 
Et j'adresse aux cieux d'ardentes prières 
Pour que l'amour descende dans les cœurs aigris, 



1 A la Russie repentie (IV, p. 257.) 

2 Benediktov. Souvenir de Crimée (Œuvres, tome I, p. 241.) 

3 En écoutant les horreurs de la guerre, 1 854 (Œuvres, I, p, 96.) 



98 1851-1857 

Pour que passent les jours d'alarmes, d'hostilité acharnée, 
Pour que, oubliant leur inimitié et leur haine, 
Dociles au sublime enseignement du Christ, 
Toutes les races se fondent en une famille unique !... l 

C'était Polonski qui allait dire l'envers de la gloire, les râles des 
blessés, les enfers de mitraille, les flammes des navires en feu, les cris 
de victoire qui résonnent 

Comme une danse après des funérailles, 

Comme un rire à travers lequel on entend un gémissement... 2 

A ce concert d'imprécations, de regrets et de plaintes, la voix de 
Tolstoï ne se mêla pas. Dès l'invasion sa pensée devança le cri de 
Tioutchev : 

Maintenant l'heure n'est pas aux vers... 3 

Son caractère impressionnable et généreux, ennemi des réserves et 
des demi-teintes ne s'accommodait pas de la neutralité ; aucun calcul 
ne pouvait brider l'élan qui le poussait dans la mêlée : 

Si l'on aime, alors follement, 
Si l'on menace, alors sans rire, 
Si l'on insulte, alors en rage, 
Si l'on parle, alors carrément ! 

Si l'on discute, hardiment ! 
Si l'on châtie, à l'œuvre vite, 
Si l'on pardonne, de tout cœur, 
Pour un festin, festin royal ! 4 

Ces deux quatrains où Tolstoï se peint tout entier, en opposition 
avec ces êtres timorés et circonspects qu'il raillait dans une satire dont 
l'apparente bonhomie a des dards acérés, montrent que toujours il 
était homme non à se prêter, mais à se donner. Il méprise ces " sages " 
dont l'héroïsme belliqueux est tempéré par la peur des coups, ces 

1 Plechtcheev. Poésies, p. 45. 
- Polonski. Sur la me)' Noire. 

3 Tioutchev. Œuvres, p. 208. 

4 Sovremennik, 1854, n° 4. 



L AMOUR 99 

tartuffes au cœur doucereux, prêts à servir leurs alliés " à l'autri- 
chienne, à l'autrichienne ". ] Tolstoï voulait offrir à son pays non des 
phrases, mais des actes. Un projet audacieux germait en sa tête, et se 
précisa au printemps de 1854, au cours d'un voyage sur la Volga où 
il avait eu le réconfort de la société de Sophie. 

Revenu à Moscou par la pittoresque vallée de la Kliazma, il apprit 
que la flotte britannique était déjà sous Kronstadt ; il pressa son 
retour à Pétersbourg, anxieux de suivre les événements et d'y prendre 
une part directe. La présence des Anglais provoquait généralement 
plus de curiosité que de terreur ; une distraction favorite de la société 
pétersbourgeoise était d'aller à Oranienbaum compter les navires 
ennemis, et percevoir par les vents de nord-ouest quelques accords 
de la musique des équipages. L'amiral Napier était devenu le centre 
de mille anecdotes. On lui attribuait des habitudes d'intempérance 
et de férocité ; vivant et invisible il entrait dans la légende. 

Si Tolstoï allait comme les autres braquer une lunette sur les 
voiles anglaises, ce n'était pas pour se divertir ; il observait en éclai- 
reur, décidé à une entreprise difficile : équiper un bateau à vapeur, 
recruter et armer une centaine de marins résolus, et sous le couvert 
d'un voyage de plaisance sur les côtes de Finlande, s'embusquer 
parmi les récifs, guetter l'ennemi, surprendre ses petits détachements 
de descente à terre ou ses communications, le harceler sans trêve, et 
au premier succès important, demander des lettres de marque au 
gouvernement russe et " faire la course ". 

Pour réaliser son plan le poète déployait une activité fébrile ; son 
ami Alexis Bobrinski et lui armeraient chacun quarante hommes ; 
mais où découvrir le triumvir manquant qui en armerait quarante 
encore ? Samarine l'aurait pu mais il avait d'autres projets. Puis il 
s'agissait de régler les détails matériels, commander les fusils, arrêter 
le modèle des balles, trouver un bateau. Bobrinski allait à Toula 
presser la fabrication des carabines, Tolstoï faisait force démarches 
à Tsarskoïé Selo pour obtenir les autorisations indispensables, passait 
des journées dans sa propriété d'Alexêevka 2 à essayer les fusils reçus 
et les munitions, à instruire les tireurs, à recruter des hommes. Mais 

1 Publié dans le So^remennik sous le titre Modération] dans les œuvres poétiques 
Sagesse. 

2 Ou Poustynka, selon l'ancienne appellation. 



ioo 1851-1857 

son ardeur se butait à mille déceptions ; les paysans étaient lourds, 
inhabiles ou peu sûrs ; les concours se dérobaient à l'instant décisif, 
les obstacles matériels s'accumulaient ; peu à peu, sans vouloir 
s'avouer le renoncement à ses espérances, il comprenait que son rêve 
lui échappait. Il persévérait cependant dans son effort, puisant un 
nouveau courage dans la vue de l'escadre ennemie, vivante insulte à 
son patriotisme. Il s'entourait de conseils demandés aux compétences 
militaires ; mais de ce " chaos " x de consultations désespérément 
contradictoires, il sortait l'esprit confus et incertain. Il avait vaine- 
ment cherché à s'aboucher avec les Finlandais. Accompagné de son 
valet de chambre Denis et d'un autre homme, il avait fait le voyage 
d'Helsingfors, espérant trouver des volontaires à qui il distribuerait 
des armes en vue d'actions concertées ; il dut se contenter d'une 
inspection stratégique sur la côte, et revint " mélancolique et sou- 
cieux ". 2 

Lorsque les Anglais vinrent mouiller devant le monastère de 
Solovetsk et lui faire subir un bombardement de dix heures, blessant 
au vif la conscience orthodoxe, Tolstoï ne songea pas que l'ennemi 
était excusable d'avoir considéré comme une citadelle cet immense 
camp, avec sa muraille de granit de plus d'une verste de circonférence 
et de trois sagènes 3 d'épaisseur, ses huit tours, ses sept portes et ses 
canons veillant aux embrasures. L'héroïsme des moines qui ripostèrent 
par une salve de vingt boulets et découragèrent les assaillants 4 trans- 
porta le poète, dont il chatouillait les goûts moyenâgeux. Ainsi 
avait-il peint lui-même la veillée des armes, dans un monastère assiégé 
par les Polonais, 5 les religieux armés de croix et de haches, dans leur 
" forteresse de pierre ", passant la nuit en rondes, en prières et en 
chants, puis courant aux batteries et mettant le feu aux mèches. 

Attentif aux moindres mouvements des alliés, attristé de leurs 
plus légers succès de fourrageurs, d'autant plus indigné des maraudes 
et des pillages que les dépêches auxquelles il ajoutait foi en grossissaient 

1 Lettre du 10 septembre 1854, à Sophie. 

2 Lettre du 19 juillet 1854, à Sophie. 

3 La sagène vaut 2 m i34. La verste vaut 500 sagènes, soit i kni o6y. 

4 Les moines ont construit avec les boulets anglais une pyramide qu'on peut 
voir encore. 

5 La nuit avant l'assaut. 



L AMOUR IOI 

la cruauté et l'étendue, Tolstoï vivait dans un état de surexcitation 
constante. La levée du siège de Silistrie, l'évacuation des principautés 
le frappaient comme une humiliation personnelle, l'attitude énigma- 
tique de l'Autriche lui paraissait plus dangereuse qu'une franche 
hostilité, l'intention prêtée aux alliés d'hiverner en Finlande ranimait 
sa confiance dans le succès d'une guérilla navale, mais l'hésitation de 
la Suède à prendre parti lui semblait d'un mauvais augure. Au 
bonheur causé par la nouvelle d'une brillante victoire en Géorgie, et 
à la joie enfantine éprouvée en apprenant que les soldats russes s'étaient 
emparés d'un camp turc et avaient mangé le dîner tout chaud de 
l'ennemi, succédait le chagrin de savoir la Crimée envahie, les Russes 
en retraite, Sébastopol menacé. Il étudiait la position respective 
des troupes, se persuadait que rien n'était encore perdu, si l'on savait 
manœuvrer, mais peu à peu ses illusions s'égrenaient, un glorieux 
fait d'armes au Caucase ne détournait pas longtemps son attention 
obstinément tournée vers la Crimée. Il n'accueillait plus avec la 
même crédulité les bulletins optimistes ; il dénombrait les malades, 
les blessés, les morts. En novembre, à la veille de revoir celle qui lui 
était plus chère que jamais, il ajournait son départ jusqu'à l'arrivée 
du courrier de Sébastopol, tant sa noble anxiété le dominait. En 
un mot, plus qu'aucun de ses compatriotes, il reflétait dans chaque 
mouvement de sa pensée, de sa volonté et de son cœur les phases de 
la destinée nationale. 

Le séjour à Smalkov soulagea sa tension nerveuse. Après le tumulte 
de la ville, le silence des champs et le bercement de l'amour ne 
paraissaient que plus apaisants et plus doux. Au cœur de l'hiver ils 
laissaient dans la mémoire du poète " une impression de verdure et 
de bonheur ". 1 

Autour de lui tournait la valse mondaine d'un mouvement accéléré 
peut-être, sous le rhythme martial, mais toujours frivole et incons- 
ciente. Les intrigants songeaient surtout à exploiter les circonstances. 
Le chanteur Ronconi dont la belle voix faisait fureur dans les salons 
pétersbourgeois, avait composé à la louange de l'empereur un hymne 
dont il escomptait l'effet et le profit. Dans une soirée chez le prince 
Odoevski il prenait Tolstoï à l'écart pour lui en fredonner une 

1 Lettre du i er janvier 1855. 



102 1851-1857 

strophe, dont il soulignait la pointe avec un geste expressif de l'index. 
Il y était question de l'amour impérissable que Nicolas inspirait à ses 
sujets, et le bon Italien se frottait les mains à la pensée que l'empe- 
reur trouverait la phrase de son goût... Ronconi avait omis de con- 
sulter les sujets. Les invités que Tolstoï rencontrait ailleurs, chez 
Tourguenev ou même chez Markevitch, les Jemtchoujnikov, Pisemski, 
Panaev, Nekrasov, n'eussent pas repris d'enthousiasme le refrain de 
l'hymne. A côté de ceux qui plaçaient l'honneur national au-dessus 
de tout, on en eût trouvé d'autres prêts à acheter le bonheur au prix 
de l'honneur et allant jusqu'à mettre leur espoir dans la défaite, seule 
capable d'amener la chute d'un régime d'oppression et de servitude. 
La censure officielle réduisait au même ton les voix de l'opinion ; 
aux revues et aux journaux collaboraient des écrivains de tendances 
opposées ; et que d'hôtes de passage accueillis indifféremment et tour 
à tour par des organes qui n'attendaient qu'un signe pour se ruer les 
uns contre les autres ! Le Sovremennik avait imprimé les premières 
poésies de Tolstoï et les premières nouvelles de Pisemski, se peut-il 
antithèse plus significative ? 

Un soir, chez Tourguenev 1 , Pisemski lisait une œuvre inédite, 
chacun écoutait avidement ; Tourguenev s'exclamait sur la fidélité 
de l'observation, seul Tolstoï ne parvenait pas à s'intéresser au récit ; 
là où tous appréciaient le naturel et la vérité, il ne reconnaissait 
qu'un talent de "commissaire-priseur " et réclamait de l'action et de 
la psychologie. 

Il est facile d'expliquer sinon de justifier ce jugement étroit ; à qui 
ne mettait l'art qu'au service du beau et de l'idéal, les descriptions 
réalistes de Pisemski paraissaient la négation même de l'art ; ce talent 
vigoureux, qui fouillait implacablement les tares morales et étalait 
complaisamment les hideurs de la vie, n'était adouci d'aucun halo de 
rêve. Qu'on imagine ce qui se passait en Tolstoï lorsque le petit 
" juge de district " 2 replet et lymphatique, lisait avec son accent de 
" paysan de Kostroma " 3 cet épisode d'un souper : " Pendant toute 
la soirée Pionov se trouvant, selon son expression, sous la direction 
de son épouse, fit maigre et ne but que cinq verres de kummel, mais 

1 Cf. lettres du 3 et du 8 janvier 1855, à Sophie. 
- Lettre à Sophie. 3 janvier 1855. 
3 lbid. 



L AMOUR IO3 

au souper il se rattrapa au centuple. L'ironique lieutenant lui fit 
remarquer qu'il y avait peu de vin sur la table, en tout quatre 
bouteilles. — C'est peu, je vois bien que c'est peu. Je vous remercie, 
jeune homme, de me comprendre. Au bon vieux temps il n'en était 
pas ainsi, nous buvions autant que le regard peut embrasser, aujour- 
d'hui on ne donne que ce qu'une seule main peut soulever, et on 
pense encore bien vous traiter... Hé ! toi, barbier de Séville, fît-il en 
s'adressant au serveur, donne donc ici monsieur le maréchal des logis 
— le rhum — et ayant ensuite expliqué qu'il appelle le rhum 
maréchal des logis parce qu'il prépare dans l'estomac un logis pour 
recevoir ce qui suit et ayant bu d'un trait un verre de maréchal des 
logis, il craqueta, et mangea un morceau de pain. — Maintenant, 
cela va, la transpiration est commencée, maintenant on peut manger, 
continua-t-il, et ayant fait rouler sur son assiette trois tranches de 
saumon blanc, il mangea tout cela en une minute comme un œuf 
à la coque... " * Tolstoï avait raison de dire que ce roman n'était fait 
que de descriptions et de dialogues ; mais il avait tort d'en méconnaître 
la puissance, et de ne pas comprendre que de tableaux en apparence 
immoraux peut se dégager un utile enseignement. Il ne raisonnait 
pas son impression : il avait hâte de sortir de cette compagnie comme 
on s'évade d'un mauvais lieu. C'est toute l'école " naturaliste " dont 
il niait la valeur. A son tribunal, Dostoïevski ne trouve pas plus 
grâce que Pisemski : " Tout cela c'est méchantes hardes, inventaires 
de meubles, conversations vides. " 2 En cette même soirée l'interprète 
illustre d'Ostrovski, l'acteur Bourdine, 3 avait offert aux invités quel- 
ques échantillons de son répertoire ; et ce fut une nouvelle amertume 
pour Tolstoï que de voir tant de talent gaspillé pour des scènes 



1 Est-elle coupable ? (Pisemski, tome III, pp. 336-337). Le manuscrit dont 
Tolstoï raconte la lecture dans sa lettre du 3 janvier 1855 est évidemment celui 
de la nouvelle Est-elle coupable ? terminée exactement à cette date et publiée 
postérieurement dans le So-vremennik. C'est la triste destinée d'une jeune fille sen- 
sible, intelligente et bonne, dont un mariage de " raison " imposé par une mère 
endettée sacrifie le bonheur, après l'avoir menée au bord de l'adultère. 

2 Lettre du 8 janvier 1855, à Sophie. 

3 Fédor Alexêevitch Bourdine jouait au théâtre Alexandra les " marchands " 
d'Ostrovski. Dans les rôles de Krasnov, de Khrioukov, de Borodkine, de Tortsov... 
il était incomparable. 



104 1851-1857 

" extraordinairement triviales" et "d'une tendance fausse..." Le 
réalisme ne lui paraissait tolérable qu'en contraste avec l'idéalisme 
victorieux ; et c'est pour avoir trouvé en eux la réalité voilée de 
rêveries, des paysages et des héros qui sont des " états d'âme ", qu'il 
goûtait Tourguenev et qu'il aimait Herzen. 

Le roman A qui la faute ? l'enthousiasmait ; les " vulgarités " en 
étaient rachetées par un souffle généreux, un humour tour à tour 
léger ou mordant détendait l'attention ; à coté de personnages grossiers 
et égoïstes comme Negrov, ou exaltés et romanesques comme Glafîra 
Lvovna, il y avait le candide Dmitri Kroutsiferski, la fidèle et infor- 
tunée Lioubonka, le vieux célibataire grincheux mais au cœur aimant 
Kroupov, l'excellent Genevois utopiste, précepteur de Vladimir 
Beltov, et ce Beltov lui-même, dont les qualités d'intelligence et 
d'âme sont stérilisées par une faiblesse irrémédiable de caractère et 
de volonté. Tolstoï avait un choix de héros selon son cœur, mais de 
plus il était touché par l'accent personnel qui se dégageait du roman, 
par les franches poussées de colère et de haine attestant la sincérité 
du sentiment. Comment le charme de ce livre n'eût-il pas fait 
pardonner les fautes de syntaxe et les ambiguïtés de forme que 
le lecteur y releva, l et les maladresses de " métier " qu'il eût pu 
justement lui reprocher ? 2 Tant de pages reflétaient ses propres 
pensées ! " L'homme arrange fort sottement sa vie : il en passe les 
neuf dixièmes dans les futilités et les bagatelles, et il ne sait pas se 
servir du dernier dixième... " 3 " Dieu donne à Viardot et à Rubini 
qu'on les écoute toujours avec le battement de cœur que j'ai souvent 
ressenti, en écoutant quelque chant traînant et sans fin de haleur, 
gardant la nuit les barques, chant mélancolique, interrompu par le 
clapotement de l'eau et le vent bruissant parmi l'oseraie des rives ! Et 
que ne rêvais-je pas en écoutant les sons monotones et mélancoliques ! 
Il me semblait que par ce chant le malheureux s'arrachait à sa sphère 

1 Lettre du 8 janvier 1855, à Sophie. 

2 Les différentes intrigues qui se poursuivent dans le roman sont plutôt juxta- 
posées que mêlées. Au fur et à mesure que l'on passe de l'une à l'autre on oublie 
celle qui précède ; certaines sont amorcées et brusquement abandonnées. Les 
personnages sont présentés en suites de longues biographies, tandis que l'action 
attend patiemment. 

3 A qui la faute ? p. 226. 



L AMOUR IO5 

-étouffante dans un élan vers une autre, que, sans s'en rendre compte, il 
donnait une voix à sa peine, que son âme résonnait parce qu'elle 
était triste, parce qu'elle était comprimée... " l 

Ces épanchements lyriques, héritage du romantisme, portaient 
leur date et disparaissaient du roman contemporain ; le courant du 
réalisme roulait ses flots sombres ; assis sur le talus gazonné Tolstoï 
le regardait tristement monter et noyer les fleurs des rives : pourrait- 
on arrêter ce torrent qui allait déborder et envahir les prés où les 
étangs miroitent sous le soleil ? Telles étaient les inquiétudes artisti- 
ques qui assiégeaient le poète aux heures où il échappait à l'obsédant 
grondement du canon de Sébastopol. Mais rares étaient ces moments : 
les bulletins se succédaient moins rassurants de semaine en semaine ; 
le froid et la neige s'étaient abattus sur la Crimée, entravant les 
mouvements des troupes ; le typhus décimait soldats et infirmières. 
A la pensée des souffrances endurées par les défenseurs du pays, 
le cœur du poète " saignait " ; 2 pour prendre sa part de ces souf- 
frances il s'offrit à servir dans le corps des tirailleurs de la famille 
impériale. 

Au milieu de ce désarroi, terrassé par le destin qui broyait son 
orgueil, tombait le 18 février 1855 3 l'autocrate dont la main de fer 
avait près de trente ans tenu le pays dans son étau. Des millions 
de poitrines respirèrent plus librement. Tolstoï, reçu familière- 
ment au palais, tendrement attaché à l'héritier orphelin, s'associait 
sincèrement au deuil impérial. Malgré son horreur pour le régime 
" gendarmesque ", bureaucratique et censoral de Nicolas, il admirait 
ce tsar courageux, à la mâle volonté, au regard droit, que son peuple 
voyait souvent passer en calèche ouverte, 

Vêtu d'un manteau militaire, en casque d'airain, 
Sereinement triste, sévère, et plongé dans ses pensées... * 

Nicolas était mort stoïquement : 

1 A qui la faute ? pp. 224-225. 

2 Lettre du 8 janvier 1855, à Sophie. " Je t'écris des anecdotes, mais mon cœur 
saigne... " Il s'agit d'anecdotes sur le siège comme il en courait des centaines. 

3 Ancien style. (2 mars, nouv. style). 

4 Maïkov. La calèche 1854 (Œuvres. Tome IV, p. 320). 



106 1 8 5 i-i 8 57 

Méprisant la douleur, étouffant la plainte, 

D'une main tranquille et ferme 

Il remettait l'une après l'autre 

A son successeur les rênes du pouvoir... l 

L'héroïsme de cette fin conquérait les nobles âmes, et achetait leur 
. pardon silencieux ; l'archiduc autrichien venu pour saluer le cercueil 
du bienfaiteur trahi, pouvait lire dans les regards le sentiment que 
Tioutchev traduisait en vers : arrière le Judas autrichien ! 

Arrière avec leurs baisers de traîtres, 
Que toute leur race " apostolique " 
Soit stigmatisée d'un surnom : 
Iscariote ! Iscariote ! 2 

Sa charge de maître des cérémonies mêla Tolstoï à toutes les 
pompes des obsèques ; puis impatiemment il attendit l'autorisation 
de s'enrôler ; Pâques passa sans qu'il pût échanger avec Sophie le 
baiser traditionnel et symbolique. Vers la fin de mars, l'empereur 
donna son approbation officielle à la demande du poète qui fut nommé 
major au régiment des tirailleurs : c'était un corps de volontaires 
organisé par le ministre L. A. Perovski, oncle de Tolstoï, et qui 
réunissait la fleur de la noblesse russe. L'officier improvisé se donna 
ardemment à son nouveau métier. Son escadron était le plus souvent 
cantonné à Medvêd, village du district de Novgorod situé dans un 
pays verdoyant. Dans cette vie de camp qui rapprochait constamment 
les camarades les uns des autres et confondait leurs plaisirs et leurs 
devoirs, Tolstoï sentait se dissiper sa tristesse ; son besoin d'isolement 
avait fait place à une humeur sociable dont il était le premier à 
s'étonner ; il constata avec satisfaction que la plupart de ces hommes 
que le hasard lui avait donnés pour chefs ou égaux prenaient grand 
soin du bien-être de leurs soldats, le chef d'escadron visitait quotidien- 
nement l'hôpital, et tous avaient en horreur les châtiments corporels. 

Cependant, le service terminé, les officiers s'ennuyaient mortelle- 
ment ; ils s'ingéniaient à se distraire comme de grands enfants, 
jouaient aux quilles, organisaient des promenades, ou déclamaient des 

1 Maïkov. Le 18 février 1855. (Œuvres. Tome IV. p. 322). 

2 Tioutchev. Sur V arrivée de V archiduc autrichien aux funérailles de l'empereur 
Nicolas. (Œuvres, p. 212.) 



l'amour 107 

vers, vers inédits de la Muse des bals, la comtesse Rostoptchina. Le 
sentimentalisme de la poétesse, le clinquant et la verroterie de ses 
images, la sonorité de ses couplets patriotiques étaient bien faits pour 
plaire à ces hommes du monde qui n'étaient rien moins que des 
penseurs ou de profonds sensitifs. On devine l'attendrissement qui 
piquait leurs paupières lorsqu'ils récitaient les vers A celle qui s en va : 

Et ainsi, ma chère amie, mon ange doux et tendre, 

Et ainsi de nouveau le sort ennemi nous châtie. 

Par la fantaisie orageuse de la destinée révoltée, 

Bientôt sonnera pour nous l'heure fatidique de la séparation, 

Et tu entreprendras le voyage mystérieux et lointain, 

Et je te fais mes adieux. Pour toujours peut-être ? 

Pour toujours !... 

Par contre comme leurs fronts devaient se relever avec défi, quand 
une voix bien timbrée martelait les couplets du Boïar : 

Le boïar ne découvre pas sa tête chenue 
Devant l'ennemi, 
Il ne plie son bonnet de fourrure 
Que devant la croix et devant le tsar... 

A son tour Tolstoï lut à ses camarades quelques-unes de ses poésies, 
et voulant doter l'escadron d'un chant qui lui fût propre, il composa 
dans le style ancien de la " slava ", l un hymne qui fut vite adopté 
par le régiment et chanté quotidiennement : 

Gloire dans le ciel au haut soleil, 

Gloire ! 
Sur la terre au grand souverain 

Gloire ! 
Gloire dans le ciel aux claires étoiles, 

Gloire ! 
Sur la terre aux tirailleurs du souverain 

Gloire ! 
Que leur main soit toujours ferme, 

Gloire ! 

1 La " slava " ou " gloire " est un ancien " vivat " emprunté aux chanteurs 
de Noël, par lequel on honore son hôte, et on glorifie le tsar. Chaque vers est 
suivi du refrain " slava ! " (gloire !) 



io8 1851-1857 

Leur œil prompt, plus clair que celui du faucon, 

Gloire ! 
Que Dieu nous donne de défendre la Russie, 

Gloire ! 
De reconduire à la frontière nos ennemis, 

Gloire ! 



Et nous chantons ce chant à la sainte Russie 

Gloire ! 
Que Dieu la garde, elle l'orthodoxe, 

Gloire ! 
Que chaque tirailleur la serve un pour trois, 



Gl 



oire 



Qu'il n'y ait pas au monde de royaume plus puissant 
Gloire ! 1 



Certes l'inspiration de cette poésie ne venait pas d'une région plus 
élevée que celle où fréquentait la comtesse Rostoptchina, c'était 
l'honnête cantate officielle, et les meilleures ont le souffle court. Ses* 
chansons à boire avaient aussi un vif succès : 

...Les gars festinent 

Autour de la table de chêne ; 

Leurs tuniques ouvertes, 

Ils causent avec animation, 

A la ronde vont les coupes 

Dorées et résonnent... 

Que disent donc les coupes ? 

Voici ce que les coupes disent : 

Non, non jamais il n'arrivera, 

Cela jamais n'arrivera 

Que le Français 

Conquière la Russie ! 

Non ! 

Buvons 

A Alexandre Nikolaevitch. 

Vide la timbale, 

Ne nous oublie pas ! 

1 Chant des tirailleurs de la famille impériale 



L AMOUR IO9 

Ce n'est pas le bois et ce n'est pas l'herbe 
Qui s'inclinent, 
Nos têtes hardies 
Se courbent... 

Tolstoï devint le pourvoyeur de chansons du bataillon ; il accom- 
modait de vieux refrains à des paroles de circonstance ; les déboires 
des " droujiny " ennemies, venues de la "mer océane " sans être 
invitées par la " petite mère Russie " et rejetées à l'eau par les 
hardis "enfants", étaient encadrés par la célèbre Doubinouchka 
reprise en chœur ; et c'étaient des couplets raillant les " basourmany " 1 
anglais et français, et entremêlant les prouesses de la petite tante 
Arina, et les histoires de coqs et de poules, avec les fières affir- 
mations du prochain débarquement des " enfants " à Paris : " Oi\ 
doubinouchka, da oukhnem ! " 2 C'étaient encore des vers comique- 
ment faits de français " russifié " à la manière de Miatlev 3 : 

Napoléone au temple dé mémoire 
Marche ! marche ! vo snié i na iavou ! 
Bonjour mousié, comman vou porté vou 
Marche domoï !... 4 

Apparemment cette Muse " s'encanaillait. " Le moment, le milieu 
sont de suffisantes excuses. Tolstoï était populaire, on l'aimait pour 
sa simplicité, son enjouement, la bienvenue qui riait dans ses yeux ; 
cordial et hospitalier, il recevait souvent ses collègues ; témoin des 
inévitables froissements d'amour-propre que la tyrannie de la hiérarchie 
causait parfois à quelques-uns, il s'efforçait de consoler, de concilier ; 
il réunissait à une table commune les officiers et les sous-officiers, 
depuis le colonel jusqu'aux modestes junkers 5 qu'il plaçait à côté 
même du commandant, la commune blouse rouge 6 des invités 

1 Mécréants. 

3 Refrain chanté par les haleurs de fleuve en tirant en cadence la corde. 

3 Cf. Sensatsi i %amêtchania gospoji Kourdioukovoi dans V étranger, 1840. 

4 Inédit ; vo snié i na iavou — pendant le sommeil et la veille. 

domoï — à la maison. 

5 Sous-officiers nobles. 

6 La blouse rouge faisait l'office de la tenue de treillis de nos troupes. 



no 1851-1857 

épargnant l'observation des préséances. 1 Mais la gaieté et l'entrain 
dont il faisait montre n'étaient pas assis inébranlablement en lui ; 
l'éloignement de la femme aimée, plus pénible après une visite qu'elle 
lui fît au printemps, l'incertitude de l'avenir amenaient des crises de 
chagrin dont il ne se sauvait que par des épanchements épistolaires, 
toujours plus impérieux. Sur sa table de travail, fleurie de muguet 
vernal ou de jasmin des bois, le visage de Sophie lui souriait de ses 
yeux câlins ; et lui, laissant en suspens la page noircie où courait la 
chevauchée du prince Serebriany, se prenait à répondre à la caresse 
du regard, et à échafauder des plans. Qu'adviendrait-il de cet amour 
contrarié par le sort ? 

La mal mariée songeait parfois au monastère ; son ami repous- 
sait cette idée et s'attachait à la vision d'une vieillesse sereine 
à ses côtés ; il lui écrivait son espoir, lui confiait avec une joie 
puérile qu'un docteur phrénologue avait diagnostiqué chez lui un 
sentiment exceptionnel de la beauté et une extraordinaire faculté 
d'aimer excluant toute possibilité de refroidissement ; il lui contait 
que, passant devant une église dédiée à sainte Sophie, il était descendu 
de tarantas pour en prier la patronne et lui faire l'offrande d'un 
cierge ; pour la centième fois il lui redisait son amour, amour épuré 
et éternel qui survivrait à la mort. 2 

Au séjour à Medvêd succéda en juillet un cantonnement à 
Slavianka, puis à Krasnoïé Selo : on s'attendait à un débarquement 
ennemi et au bombardement de Kronstadt, Revel et Sveaborg, tout 
se borna à quelques canonnades insignifiantes ; par contre la situation 
de Sébastopol devenait de plus en plus périlleuse ; l'assaut du 27 août 
avait forcé les Russes à abandonner leurs positions au sud ; la mort 
de Nakhimov aggravait encore le désastre : il fut décidé que le 
régiment serait dirigé sur la Crimée. Le mouvement fut opéré par 
détachements et par échelons. Dans ce corps où servait l'élite aristo- 

1 Tolstoï dans une lettre à Sophie donne le menu de ces agapes : soupe aux 
pommes de terre, rognons et riz, veau à l'oignon, bliny (sorte de crêpes.) Il 
ajoute : "Je vois ton bon visage rire de mes dîners ; tu les trouves même touchants 
de sottise !" (10 juin 1 855). 

8 Cf. lettre du 19 juin 1 855, à Sophie : "A quinze ans j'écrivis les vers Jt crois 
en V amour pur... Je ne parlais alors que d'aimer jusqu'à la tombe, je ne prévoyais 
pas alors que l'amour doit aller plus loin... " 






L AMOUR I I I 

cratique du pays, une grande latitude était laissée aux volontaires 
pour rallier leur bataillon aux étapes prévues. A Moscou eurent lieu, 
en présence de l'empereur et parmi l'enthousiasme de la foule, de 
grandes parades militaires avec Te Deum devant le monument de 
Minine et de Pojarski, bénédiction des troupes et distribution aux 
soldats et aux officiers de cent mille croix envoyées par l'impératrice. 
Sa croix au cou, Tolstoï suivit l'empereur à Nikolaev, revint ensuite 
à Pétersbourg auprès de sa mère, pour repartir en décembre rejoindre 
son poste. En route il s'arrêta de nouveau à Moscou, y vit quelques 
amis, visita un modeste artiste, Podtchatski. Dans ce logis étroit plein 
de tableaux, d'aquarelles, de dessins, on respirait une agréable atmos- 
phère d' a antifonctionnarisme. " * Le fils de Podtchatski lut des vers 
de sa composition, et Tolstoï sentit tressaillir ses instincts refoulés. 
Mais il savait aussi — et le quatrain écrit par lui ce soir-là en fait 
foi — que les événements proscrivaient les airs légers de chalumeau : 

Sur la cloche qui sommeillait paisiblement, fondit une lourde bombe 
En tonnant. Les éclats en volèrent avec fracas tout autour, 
Mais elle tressaillit — et vers le peuple ses puissantes sonorités d'airain 
Se répandirent au loin résonnant, courroucées, et appelant au combat. 

Les tirailleurs furent envoyés non en Crimée mais à Odessa. Les 
étapes en Bessarabie étaient aussi meurtrières que des combats. En 
ce pays où le séjour eût pu être charmant grâce à l'hospitalité 
d'un peuple aux mœurs douces et patriarcales, les fièvres, la dysen- 
terie, le typhus ravageaient l'armée. Le 20 décembre on comptait 
plus de six cents malades et morts. Le commandant Joukov atteint 
était transporté à Odessa, et Tolstoï investi du commandement. 
Le bataillon était dispersé sur un rayon de dix-sept verstes, les 
hommes étaient entassés pêle-mêle chez l'habitant ; point d'hôpital ; 
les médecins manquaient ; presque dans chaque chaumière plusieurs 
malheureux déliraient ou râlaient, sans surveillance ni secours. Les 
convois de malades traînés par des bœufs traversaient les villages en 
semant des cadavres ; Tolstoï recueillit ainsi un mort dans sa 
maisonnette, en attendant qu'on lui découvrît une hutte vide pour la 
nuit. Le I er janvier 1856 le nombre des malades dépassait huit cents 

1 Lettre du 5 décembre 1855, à Sophie. 



112 1851-1857 

et le typhus gagnait la population. De nombreux officiers, et le 
colonel en tête, prenaient la contagion. Bobrinski s'alitait à son tour. 
Tolstoï qui lui avait donné les premiers soins, le suivit à Odessa pour 
demeurer auprès de lui pendant sa maladie. Durant trois semaines 
il assista aux atroces souffrances de son ami, traversant des alternatives 
d'anxiété et d'espoir. Le typhus avait aussi atteint son cousin Vladimir 
Jemtchoujnikov. Mais tandis que les uns agonisaient, ceux que la 
maladie avait épargnés se hâtaient de jouir de la vie. 

La présence à Odessa de tant de personnages illustres par leur 
rang, leur naissance ou leurs exploits, donnait à la ville un aspect de 
capitale ; les Perovski, les Ermolov, les Gagarine, les Vasiltchikov se 
rencontraient dans les clubs avec de nombreux " héros " de Sébasto- 
pol, mais aucun n'éclipsait la personnalité de Tolstoï, dont l'affabilité 
et l'esprit conquirent toutes les sympathies. Son apparition dans le 
monde, rapporte un témoin, " provoquait chez tous, jeunes ou vieux, 
un sentiment non seulement de plaisir, mais de bien-être qui faisait 
place à l'admiration pour son intelligence et son cœur ". l Sans se 
laisser entraîner par les séductions mondaines d'Odessa, insensible 
aux célèbres beautés dont d'innombrables admirateurs se disputaient 
les sourires, 2 Tolstoï préférait aux bals, aux soirées, aux sermons 
du fameux Innocent dont l'éloquence onctueuse et les yeux rêveurs 
pénétraient les cœurs, quelque promenade solitaire sur la grève. Il 
contemplait la course des flots s'enflant et retombant comme des 
cascades, et aspirait la poussière salée des embruns. L'image de 
l'absente se mêlait à sa rêverie, et jusque dans les ondulations menues 
et frisées qui se poursuivaient sur le sable il voyait les pieds trottinants 
du petit Andreïka, le neveu de Sophie. Puis lentement, à regret il 
quittait la mer. 

Tout l'attristait, la mauvaise administration des troupes, le désordre 
général ; les bruits de paix qui circulaient avec persistance l'indi- 
gnaient comme un affront au pays. On l'avait nommé au comman- 
dement d'une compagnie modèle, cantonnée à quarante verstes 
d'Odessa, et destinée à former des instructeurs, mais il lui était pénible 
de quitter Bobrinski suspendu entre la vie et la mort. Vers la fin de 

1 S. M. Zagoskine, Vospominania. {Istoritcheski Fêstnik, 1900, n° 6). 
- Par exemple madame Papoudova, femme d'un riche Grec, chez qui chaque jour 
une armée d'adorateurs se pressait, parmi eux le général Liders (Zagoskine, ibid.) 



L AMOUR 113 

janvier survint un sensible progrès chez le malade dont le rétablisse- 
ment fut dès lors assuré. Les inquiétudes et le spectacle des plus 
lamentables misères, avaient produit en Tolstoï une dangereuse 
dépression. Par moments les nuages qui obscurcissaient son ciel étaient 
déchirés par un éclair, le trait de feu zigzaguait comme un signe 
précurseur de jours heureux, puis s'éteignait. De nouveau le poète 
désespérait de la vie terrestre et aspirait à la mort qui seule résoudrait 
la " dissonance " de la matière et de l'esprit en donnant la perfection 
et l'éternité du bonheur. 

Ce surmenage physique et moral faisait de lui la proie marquée 
de la fièvre, et c'est au moment où il venait d'être chargé de l'instal- 
lation d'un hôpital pour quatre cents hommes que l'épidémie typhoïde 
s'attaqua à lui. Dans la grande maison de pierre qu'il partageait avec 
Bobrinski, il fut à son tour veillé par son ami convalescent. La fièvre 
fut violente. Dès qu'à Pétersbourg l'empereur connut la maladie de 
son ancien compagnon de jeux, il se fit adresser quotidiennement, par 
l'aide de camp Arbouzov un bulletin télégraphique ; les dépêches des 
4 et 5 mars signalent déjà la fin de la phase critique, et le 8 mars 
Alexandre II, au reçu de nouvelles satisfaisantes, n'exigeait plus 
qu'un rapport hebdomadaire. Prévenu par Anna Alexêevna, Lev 
Jemtchoujnikov avait quitté précipitamment Kiev pour Odessa ; en 
entrant dans la chambre d'Alexis il trouva une femme auprès du lit. 
C'était Sophie. A l'appel du malade : " Je ne veux pas mourir sans 
te voir !... même si je suis sans connaissance mets toi à mon chevet ! ", 
elle était accourue le soigner. Quelle douce vision pour Tolstoï, aux 
heures de conscience, que ces chers yeux penchés sur lui ! Et quel 
charme, aux jours de la convalescence, que cette constante présence 
dont il n'aurait plus désormais la force de se passer ! 

A la table commune qui réunissait Bobrinski, les Jemtchoujni- 
kov, Tolstoï, Sophie et quelques officiers " ressuscites ", la con- 
versation ne chômait pas ; le thème favori était la guerre, la 
débâcle administrative, et les opinions les plus divergentes étaient 
émises. Tous n'avaient pas accepté la défaite avec le sang- 
froid confiant d'un Benediktov, l ou la résignation mystique d'un 

1 Cf. ses vers A la Russie : 

Ne t'afflige pas ! Toutes les destinées mortelles 
Sont trompeuses. — O merveilleuse terre ! 



H4 1851-1857 

Rosenheim * devant le malheur mérité par les fautes. Tolstoï et 
Bobrlnski écartaient l'idée de la paix comme un désastre ; ils souhai- 
taient une guerre à outrance, que Lev Jemtchoujnikov estimait 
inutile et folle. Si l'entretien rimé entre " l'ami, le poète et 
l'étranger " 2 est un miroir assez fidèle des discussions générales de 
cette époque, il reflète les gestes d'hommes plus calmes que les 

Les succès temporaires de tes ennemis 

Passeront comme la fumée, s'évanouiront comme la poudre. 



Le poète rappelle que dans le passé la Russie a connu des heures plus sombres 
encore ; il dit sa confiance dans la justesse de l'esprit russe, il voue à l'anathème 
les mauvais citoyens, crie au tsar le loyalisme de ses sujets, prédit que sous son 
impulsion 

Les travaux gigantesques bouillonneront (sic) 

La richesse croîtra de la terre, 

Des flottes incomparables paraîtront, 

Des vaisseaux de dimensions inouïes 

Et des milliers d'armes de toutes sortes. 



Il termine en avertissant les ennemis qu'ils sauront alors 

Ce que c'est que 

Le Dieu russe et le Russe. 

(Benediktov. Œuvres, I, pp. 311-313.) 

1 Cf. la Prière de Rosenheim. 

Et moi, comme tous, j'ai cru aussi 

En la puissance de notre terre, 

Et j'ai oublié, Dieu me pardonne ! 

Que les royaumes sont forts par la justice. 

Maintenant sous le poids des accusations 
Dans la conscience de notre faiblesse, 
Nous ployons, Seigneur, les genoux 
Devant la lumière de Ta sagesse. 

Cf. aussi Le dernier assaut de Sebastopol, pp. 271-272 et ses Pensées sur les ruines 
de Sebastopol, pp. 274-284. 

2 Rosenheim, I, p. 284. L'ami constate mélancoliquement la triste issue de la 
guerre, malgré les mérites du peuple, l'étranger vante l'héroïsme des soldats russes, 
le poète rend hommage à la bravoure nationale, mais flagelle la " dépravation 
civique ", l'ami lui montre le peuple réveillé de sa torpeur, la littérature renais- 
sante, l'écrivain redoute que ce réveil " ne passe comme l'emportement d'une 
minute " et l'étranger craint que cet entraînement " n'augmente encore le mal ". 



L AMOUR 115 

amis d'Odessa. Lev Jemtchoujnikov chargeait avec virulence sa 
patrie, accablant de sarcasmes son incapacité, la déclarant irrémé- 
diablement inférieure aux nations d'Occident. Bobrinski indigné 
ripostait, le débat s'envenimait, passait au corps à corps personnel, 
et se termina même un jour par une provocation en duel. A 
grand'peine Tolstoï apaisa les deux adversaires, et les réconcilia. La 
conclusion de la paix, le 18/30 mars, mit fin à toutes les disputes. 

Cependant pour le poète la guérison était venue. La première 
sortie en voiture fut un pèlerinage à la mer. Ivre de félicité, il aspira 
à pleins poumons la brise du large. Puis ce furent les promenades à 
pied, les longues stations devant les flots, les excursions singulières 
inventées par ces jeunes hommes qui échappés à la mort étaient 
saisis d'une frénésie de vie, comme cette expédition aux carrières 
qu'on disait des repaires de brigands : Lev et Alexis, armés de pistolets 
et de couteaux de chasse, en exploraient à la chandelle les recoins, 
trébuchant aux pierres, s'embourbant aux mares, et revenaient désen- 
chantés, sans l'expérience du frisson espéré. 

Le printemps arrivé invitait à fuir les villes. Tandis que l'humeur 
vagabonde de Lev l'attirait vers les steppes, Vladimir, Alexis et 
Sophie partaient pour la Crimée. Ils passèrent quelques semaines 
de bonheur tranquille sur cette côte magnifique où tout conspire 
à donner à l'homme une fête ininterrompue de beauté. Tantôt ils 
faisaient l'ascension du majestueux Tchatyr-Dag d'où le panorama 
découvert les récompensait de leurs peines, traversaient des défilés où 
le vent glacé fait moutonner la neige, pour redescendre le versant 
ensoleillé, fleuri de lauriers-roses et parfumé des souffles d'avril ; 
tantôt ils s'égaraient sous des tunnels de feuillage pleins du bruisse- 
ment frais des cascades, dans des gorges sombres où les arbustes 
escaladent le flanc des monts, tandis qu'au fond du ravin serpente un 
ruisseau torrentueux qui se perd presque sous terre, s'amincit en un 
filet d'argent, s'élargit en nappe d'azur, bondit en chantant sur les 
cailloux, ou se heurte en grondant à quelque avancée rocheuse au 
bord de laquelle des vaches s'abreuvent. Enfin c'est la sortie vers la 
lumière, les crinières frisées des vignes, les flocons roses des 
amandiers, les grappes rouges des sorbiers, les fins panaches des 
acacias ; au loin miroite la mer bleue, avec çà et là des essaims de 
moutons et de grandes couches violacées aux brusques frémissements. 



i i 6 1851-1857 

Souvent ils passaient les chaudes après-midi sur le rivage à regarder 
la houle balancer les navires, les vagues déferler et glisser sur le 
gravier brun où se dissolvent leurs marbrures. Par les nuits tièdes ils 
demeuraient au dehors au milieu du silence, devant l'horizon indis- 
tinct où l'écume mettait ses blancheurs, et que barrait le profil noir 
des rochers. 

Au trot court et rapide des petits chevaux tatars, les amis 
visitèrent tous les méandres de cet éden, et la voluptueuse Gourzouf 
sur laquelle veille le gigantesque ours gris allongé sur la mer, et 
Baïdar à la vue incomparable, qu'ils virent aussi phosphorescente 
sous la lune, et la légendaire Bakhtchisaraï au palais gracieux, avec 
ses treillis mystérieux, son minaret élancé, sa fontaine de marbre où 
dans les coupelles étagées pleurent éternellement les larmes de Marie 
Potocka, son cimetière où les tombes enturbannées disparaissent 
sous les buissons d'or où chantent les rossignols et bourdonnent 
les abeilles. Par le chemin escarpé et difficile ils gravirent, à dos de 
mule, les pentes jaunes que couronnent les ruines de Tchoufout- 
Kalé. Ils parcoururent ces voies désertes bordées de murs éboulés, de 
monceaux de pierres, trouées d'excavations de troglodytes et d'enfon- 
cements vagues où se devinent des vestiges d'escaliers, et où jadis 
vécut le peuple actif et industrieux des Karaïmes. La visite à cet 
ossuaire poudreux inspira à Tolstoï une pièce qui en rend bien 
l'aspect désolé : 

... Çà et là 
De» restes de tours le long des murs, 
Des rues tortueuses, des cimetières, 
Des cavernes creusées dans les rochers, 
Habitations depuis longtemps désertes, 
Débris, pierres, poussière et poudre, 
Où le regard ne trouve pas de joie, 
Deux ou trois familles errent comme des ombres 
Parmi les murs dévastés, mais elles chérissent 
Leurs foyers 

Et le temple de leurs pères, noir de mousse, 
Au dessus duquel l'aigle des montagnes, 
Plane et décrit ses cercles égaux. 

Des murs sur lesquels s'était appesantie la main du Dieu justicier, 



L AMOUR 117 

les amis allaient aux demeures que la rage de l'homme avait souillées 
et saccagées. Le cœur serré ils revoyaient dans la propriété de Lev 
Perovski, " Mêlas ", qu'ils habitaient, les traces sinistres de la guerre, 
les inscriptions insolentes des ennemis, les dessins injurieux, le perron 
démoli, les glaces brisées, et la nature, comme pour couvrir le désordre, 
accrochant aux corniches de marbre, par la fenêtre ouverte, ses roses 
grimpantes 

Qui fleurissent insouciantes dans leur beauté éparse. 1 

Mais dans leur âme inondée de bonheur, les impressions pénibles 
s'effaçaient vite ; le paysage baigné de soleil disposait au rire et à 
l'épicurisme, il gardait l'empreinte des rondes de dryades et des 
courses de satyres, et le poète, comme ce Chénier qu'il admirait, 2 
soupirait à ces souvenirs : 

Là où tombant, la source claire 
Répand sur les rocs gris ses pleurs, 
Où grimpent sur le noir cyprès 
En bouquets de pourpre les roses, 
Ici jadis, l'été brûlant, 
Sous les lauriers aux feuilles sombres, 
Accouraient s'abreuver le lion, 
Le blanc centaure à taches brunes ; 
Satyre et bouc heurtaient leurs cornes, 
Criant et riant, les bacchantes 
Menaient leur festin de vendange, 
Chœur bruyant, tambours, flûtes, lyres 
Se mêlaient à l'écho lointain. :i 

1 Esquisses de Crime'e, IX. Je te salue, maison dé<vaste'e... 
- Cf. lettre du 3 juillet 1855 : " T aï rem Chénier... " 
3 Cp. Chénier, Bucoliques, Bacchus. 

Les Ménades couraient en longs cheveux épars 
Et chantaient Evoé, Bacchus et Thyonée, 



Et la voix des rochers répétait leurs chansons, 
Et le rauque tambour, les sonores cymbales, 
Les hautbois tortueux et les doubles crotales 
Qu'agitaient en dansant sur ton bruyant chemin 
Le faune, le satyre et le jeune sylvain... 



i i 8 1851-1857 

Sur ce roc fut un temple à Diane 
Gardé par sa prêtresse vierge, 
Ici la nuit, par-dessus l'onde, 
Voguait le char de la déesse. 
Mais maintenant ce temps n'est plus ; 
Où fut le saint temple de Diane 
On entend le bruit de la hache, 
Les tambours ennemis résonnent ; 
Et tout est passé, nulle trace 
Ne reste de la Grèce heureuse, 
Nulle danse aux champs, nul mystère 
Au bois, sans chants le Tatar pait 
Muet ses troupeaux bigarrés... x 

Les semaines s'enfuyaient laissant un sillage radieux ; dans la 
jouissance de sa résurrection, Tolstoï buvait la vie juvénilement ; son 
robuste appétit aiguisé par la convalescence lui valait les taquineries 
de Sophie, qui affectait d'y voir une preuve de " prosaïsme ". La 
riposte ne se faisait pas attendre : 

Les cerises ne sont-elles pas la nature, 
Et celui qui les mange n'est-il pas poète ? 



Iphigénie elle-même mangeait 
Lorsqu'elle était en Crimée ! * 

La verve du poète était volontiers humoristique ; un cri d'admira- 
tion devant la beauté des nuits méridionales était suivi d'un plaisant 
quatrain sur "les scorpions, les millepattes et les figures d'Anglais... " 
Tout révélait le contentement du cœur dont on perçoit le rhythme 
allègre dans ces vers écrits pour fixer des sensations inoubliables : 

Te souvient-il du soir où la mer murmurait, 

Dans l'églantier chantait le rossignol, 
Des rameaux odorants et blancs d'acacia 

Se balançaient sur ton chapeau ? 

1 Esquisses de Crimée, III. 

3 Vous ne faites qu admirer les rochers... (Esquisses de Crimée, II.) 

3 Comme vous êtes mer-veilleusemenr belles... (Esquisses de Crimée, IV.) 



L AMOUR 119 

Entre les rocs couverts de l'épaisseur des vignes 

Si étroit était le chemin ; 
Nous allions muets et dominant la mer, 

La main s'unissait à la main ! 

Si gracieusement tu te penchais en selle, 

Tu cueillis la rouge églantine ; 
Ton cheval isabelle en sa lourde crinière 

En fut orné avec amour ; 

De ton vêtement les plis flottant indociles 

S'accrochaient aux branches, mais toi 
Insouciante tu riais, fleurs au cheval, 

Fleurs dans tes mains, à ton chapeau. 

Te souvient-il comme en torrent grondait la pluie, 

Ecumant et rejaillissant ? 
Comme notre chagrin nous paraissait lointain, 

Et comme il était oublié! 

C'est surtout quand le soir tombait qu'une sérénité absolue venait 
à l'âme du poète : ce n'était pas l'engourdissement du midi brûlant, 1 
mais un étrange état de paix divine, où n'entraient ni la crainte, 
ni l'espoir, ni le passé, ni l'avenir, ni rien de terrestre, rien sinon la 
perception voilée d'un contact aimé, la caresse d'une musique 
irréelle, dans un rêve dont on souhaiterait ne jamais se réveiller. 



Est-ce toi qui pleine de crainte 
Vers moi te penches en silence, 
Et vois-je vraiment sans rêver 
Comme les étoiles brillent là-haut, 
Comme mon cheval avance prudemment, 
Comme ta poitrine respire inquiète ? 
Ou n'est-ce sous la trompeuse lune 
Qu'un fantôme menteur qui m'agace, 
Et ceci est un rêve ? Oh ! si 
Le réveil m'était impossible ! 2 

Cf. Midi brûlant incline à la paresse... {Esquisses de Crimée, V.) 
Le brouillard monte... {Esquisses de Crimée, XII.) 



120 1851-1857 

Le réveil était proche : les songes de nuits d'été se dissipent aux 
lueurs de l'aube ; bientôt il faudrait sortir de la forêt féerique et 
regagner la grande route où grincent les essieux humains. Seuls le 
divorce et le mariage pourraient régulariser une situation intolérable; 
mais la pensée des difficultés prochaines, les scrupules, mettaient au 
front de la femme un nuage que les plus beaux spectacles ne parve- 
naient pas à chasser. Son amant, pour la consoler, évoquait les 
enchantements capables de l'arracher à sa peine : 

... N'est-ce pas pour toi que sur les rochers 
Rejaillissent et courent les cascades ? 
N'est-ce pas pour toi, dans l'ombre nocturne 
Que les fleurs hier donnaient leur parfum ? 
N'est-ce pas pour toi que des vagues bleues 
Surgissent les jours baignés de soleil ? 
Et vois ce soir encore ! ô regarde, 
Quelle paix dans ce rayonnement ! 
On n'entend pas les feuilles palpiter, 
Immobile est la mer, et les navires 
Comme des points blancs, loin vers l'horizon 
Glissent à peine et fondent dans l'espace. ' 

Il l'enveloppait plus étroitement de son amour, s'attachant à 
recouvrir sa blessure, comme le jeune lierre s'enroulait aux meurtris- 
sures de la maison bombardée. 2 

C'est dans un état d'âme où se mêlaient le bonheur du présent et 
l'inquiétude de l'avenir, que les amants quittèrent la Crimée. Tolstoï 
avant de retrouver sa mère à Krasny Rog pour demander son assen- 
timent à l'union projetée, s'arrêta quelques jours à Kiev avec Sophie, 
Lev Jemtchoujnikov, le baron et la baronne Rosen. 3 On se réunissait 
dans le jardin de la ville, sur le bord du Dniepr, sous le tiède soleil 
et par les nuits de lune. La présence de Lev conduisit à une entre- 
prise analogue à celle d'Odessa. Il y avait dans un lieu désert une 
maison abandonnée et que la rumeur publique disait hantée ; les 

.' Etape... (Esquisses Je Crimée, VIII.) 

8 Pleine de ta tristesse accoutumée. (Esquisses de Crime'e, VII.) 
3 Le baron Rosen avait épousé Catherine Fedorovna Miller, sœur du mari de 
Sophie. Catherine Fedorovna, après la séparation des époux continua à entre- 
tenir d'affectueuses relations avec Sophie. 



L AMOUR 121 



amis armés de pistolets s'y rendirent à minuit, et après avoir grimpé 
par les escaliers croulants, s'y postèrent en différentes chambres, l'œil 
attentif, l'oreille aux aguets ; seul le vent gémit dans les cheminées ; 
au matin ils revinrent dépités de n'avoir pas vu le loup garou ! 



* 

* 



A Krasny Rog Alexis aborda la grave question, il vanta l'intelli- 
gence, la grâce, la bonté de Sophie. Anna Alexêevna répondit par 
des haussements d'épaules, refusant de croire à la sincérité et au 
désintéressement d'une femme, qu'elle considérait comme une mau- 
vaise épouse et une intrigante. Lev appuyait son cousin, mais 
s'entendait blâmer de n'avoir pas usé de son influence pour empêcher 
ce funeste rapprochement. Devant une opposition aussi implacable, 
tout espoir était perdu ; il fallait choisir entre la mère et l'amante. 
Ce choix qui eût pu être facile à d'autres, torturait un fils qui avait 
pour sa mère une piété dévouée jusqu'à l'adoration. L'esprit boule- 
versé, il errait dans le parc, s'asseyait au pied des jeunes bouleaux 
plantés par sa main, pleurait le front sur leur écorce, et secouait la 
tête aux encouragements de Lev : 

Le bouleau fut blessé par la hache tranchante, 
Des larmes ont coulé sur l'écorce argentée; 
Bouleau, ne pleure pas, ne gémis pas, pauvre arbre, 
Le coup n'est pas mortel ; et guéri pour l'été, 
Tu pourras étaler ta parure de feuilles, 
Le cœur malade seul ne guérit pas sa plaie. 

Ses heures de prostration étaient suivies d'accès de révolte ; il se 
reprochait sa faiblesse ; la colère lui crispait les poings, mais c'étaient 
là des spasmes dont il ne sortait que plus abattu. Dans l'impos- 
sibilité où il était de rompre avec l'une ou l'autre de ses idoles, il 
renonça à tout acte irréparable et se confia au temps, certain que 
nulle contingence n'aurait de prise- sur un sentiment incarnant 
l'absolu. 

L'acuité de la douleur s'émoussa lentement. L'été petit-russien 
offrait le philtre de ses floraisons et de ses haleines. Le malade le but 
à grands traits et écouta la chanson qui avait bercé son enfance, le 



122 1851-1857 

" bruissement vert " qui orchestrait la mélodie de son cœur. Il 
s'occupa des travaux des champs, s'intéressa à la vie des paysans, 
chassa. Cet état d'incertitude morale, faite de regrets et de désirs, 
parmi la quiétude des champs, était favorable à l'inspiration. Natu- 
rellement le poète devait chanter les jours riants du passé, l'obscur 
labyrinthe du présent et de l'avenir. Il devait dire son âme déchirée 
par les sollicitations contraires, et mêler à ces épanchements sa con- 
fidente, la nature. C'est ce qu'il fit: il acheva de corriger certaines 
poésies conçues et composées en Crimée, il peignit le flux et le 
reflux de sa pensée inquiète, l les brèves éclipses du sentiment sous 
le désespoir : 

Ne me crois pas quand dans l'excès de ma douleur 
le dis que j'ai cessé de t'aimer, ô amie. 
Ne crois pas que la mer lors du reflux trahisse, 
Elle retournera aimante vers la terre. 

Déjà je languis, plein de mon ancien amour, 
Et je vais te livrer encor ma liberté, 
Déjà grondant accourt le retour de la vague 
Du lointain horizon, vers les rives aimées. 

Pris par ce renouement avec l'art, il sentit le besoin de s'y 
donner tout entier, et se prépara à quitter le service ; mais à peine 
son imagination eut-elle volé par-dessus les " monts d'or " de l'indé- 
pendance, que la réalité vint lui briser les ailes. Alexandre II, 
voulant resserrer ses liens d'amitié avec son compagnon de jeunesse, 
avait décidé de le nommer son aide de camp, et chargé le comte 
Lev Perovski 2 de faire connaître à son neveu son intention ; celui-ci 
consterné, s'efforça de repousser ce présent de Danaen ; il exposa 
son indignité et son inaptitude dans une longue lettre, que Perovski 
montra à l'empereur, mais celui-ci maintînt sa volonté ; le 26 août 
1856, jour du couronnement, Tolstoï fut promu à la dignité d'aide 
de camp, nouvelle maille de rets qu'il avait espéré rompre. 

1 La mer ondule... 

- Le comte Lev Alexêevitch Perovski, ancien ministre de l'intérieur, avait été 
en 1852 nommé ministre des apanages et directeur du cabinet de Sa Majesté 
impériale. Il était partisan de l'affranchissement graduel des serfs accompagné 
de dotations de terre. C'était aussi un fervent archéologue. 



L AMOUR 123 

Deux désirs se heurtaient en lui : servir son pays en profitant 
de sa situation privilégiée pour être auprès du tsar l'avocat de la 
vérité, et s'adonner à la poésie. Etait-il possible de joindre ces deux 
champs d'activité ? Pour parcourir l'un, il fallait des qualités de 
réserve et d'habileté étrangères à sa nature ; pour s'assurer l'autre, 
l'indépendance était nécessaire. 

C'est dans ce cercle que tournait sa pensée durant les solennités du 
couronnement, qui étaient à ses yeux plus que réjouissances pittores- 
ques et cortèges somptueux ; ses réflexions ne s'exerçaient pas 
seulement sur l'analyse intérieure ou les problèmes de l'au-delà ; elles 
touchaient les questions contemporaines, et parmi elles au premier 
rang les rapports du souverain et du peuple. 

Au moment où les honneurs officiels descendaient sur sa tête, 
il se sentait plus que jamais aiguillonné par le besoin d'indépen- 
dance. Les poètes engourdis pendant l'hiver de Nicolas se réveil- 
laient au souffle tiède du printemps alexandrin ; il semblait que 
l'air rafraîchi fût sillonné d'effluves fécondants faisant éclore des vers. 
Tolstoï emporté par le courant avait quitté le havre qui abritait son 
indolence. L'inspiration l'entraînait à pleines voiles, et marin joyeux, 
il s'apprêtait à conquérir l'espace. C'est dans cet état de fermentation 
poétique qu'il traversa les fêtes du couronnement, profitant de son 
séjour à Moscou pour voir les écrivains qui en étaient la gloire. 
Khomiakov et Constantin Aksakov reçurent l'auteur de Vanité avec 
empressement ; ils lui prodiguèrent les éloges, vantèrent ses vers si 
originaux, si vrais qu'ils leur avaient donné l'illusion de véritables 
productions populaires. Qu'on se rappelle la passion d'Aksakov pour 
la vieille littérature nationale et l'on comprendra qu'il ait " sauté 
au cou " l de celui qui en avait si bien rendu l'esprit et le tour : 

Vanité avance, toute gonflée, 

Se dandinant d'un côté a l'autre. 

Vanité mesure une archine et quart, 

Et son bonnet a une sagène entière, 

Son ventre n'est que perle, 

Et son dos est tout or. 

Et Vanité irait bien voir son père et sa mère, 

Mais ceux-ci n'ont point portes enluminées ! 

1 Lettre du 7 septembre 1856, à Sophie. 



124 1851-1857 

Vanité prierait bien dans l'église de Dieu, 

Mais le plancher n'est pas balayé ! 

Vanité avance, voit un arc-en-ciel ; 

Vanité se tourne d'un autre côté : 

Il ne me sied point, dit-elle, de me courber ! ' 

La cloche 2 aussi correspondait aux convictions de Khomiakov qui 
pouvait sans fausse modestie s'en appliquer à soi-même l'image : est-il 
surprenant que les deux slavophiles, trouvant chez Tolstoï la 
réalisation poétique d'idées et de tendances qui étaient des articles de 
leur credo, lui aient ouvert tout grands les bras, comme à un 
soldat de leur parti ? Ils n'éprouvaient même pas le besoin de 
discuter son orthodoxie tant ils étaient sûrs d'elle ; l'aversion pour 
la bureaucratie et la police était aussi un trait du slavophilisme qui 
ne voulait aucune barrière entre le souverain et le peuple. Aksakov 
eût pu signer cette phrase écrite à propos d'une fête populaire : 
" L'important est que l'empereur et ses sujets aient l'occasion de 
s'apprécier mutuellement en ce jour, et si l'organisation est mala- 
droite, l'appréciation peut être fausse des deux côtés... Je désire de 
tout cœur que tout se passe bien, tranquillement et convenablement; 
mais s'il en est autrement, ce n'est pas le peuple qui sera coupable, 
mais certainement l'administration et la police. 3 " Khomiakov sup- 
pliait Tolstoï de donner ses vers à la Rousskaïa Besêda ; le poète, sans 
refuser une collaboration passagère, ne voulait pas se lier à un parti. 

Pendant ce séjour à Moscou et le voyage de retour à Pétersbourg 
l'inspiration ne cessa de sourdre en lui ; il commençait parfois cinq 
ou six poésies le même jour ; les thèmes jaillissaient, la même idée 
se présentait sous plusieurs images : l'écrivain laissait sa plume courir, 
la bride sur le cou, son galop frénétique. Une pareille facilité avait 
ses dangers ; elle prêtait aux négligences de forme, à la fluidité 
superficielle, aux redondances. Par un contrôle sévère l'auteur parait 
à ces inconvénients ; il se défiait de cette fécondité et de l'ensorcel- 
lement de l'autosuggestion ; plus une image ou une pensée lui 
plaisait, plus rigoureux était l'examen auquel il la soumettait 4 ; 

1 Publié dans le Souremennik, février 1856. 

2 Voir page 1 1 1 . 

3 Lettre du 8 septembre 1856, à Sophie. 

4 Lettre du 6 octobre 1856, à Sophie. 



L AMOUR 125 

il raturait, surchargeait, recopiait et raturait encore ; il ne se dissimu- 
lait pas la faiblesse de certaines Esquisses de Crimée et s'il ne les 
supprimait pas c'est parce qu'elles étaient nécessaires à l'ensemble 
du tableau l : après avoir envoyé à Sophie la première rédaction 
d'une poésie, il se remettait à corriger et à remanier, s'attachant 
à prévenir ses critiques ; un silence de Sophie sur un envoi était 
interprété comme un jugement défavorable, et la pièce était soumise 
à une refonte complète. S'il admettait et provoquait même les 
critiques, il avait, par contre, besoin d'être soutenu : l'accueil chaleu- 
reux reçu à Moscou et si différent de la froideur de Pétersbourg lui 
rendit courage : flatté de découvrir dans la vieille capitale tant de 
lecteurs et d'admirateurs, il en conçut une fierté naïve. Il s'empressait 
de conter à Sophie les éloges reçus, comme pour fléchir la sévérité 
de celle qui ne le " gâtait pas " et lui arracher les paroles qu'il en 
attendait. Il se savait capable de rivaliser avec Fet, et dans un accès 
d'émulation, il se piqua de faire aussi bien que lui avec le secret 
espoir de faire mieux. Il reprit un passage de Byron traduit par Fet, 
Sun of the Sleepless, et se mit à l'œuvre, polissant et repolissant sans 
trêve. Le résultat fut une victoire ; les vers de Tolstoï se moulent 
avec aisance et souplesse sur ceux de Byron ; auprès d'eux la version 
de Fet paraît infidèle et chevillée. 2 Un autre passage où Byron 
paraphrasait l'extermination des Assyriens de Sennachérib par l'ange 
du Seigneur 3 avait aussi tenté Tolstoï, qui en rendit dans le même 
rhythme majestueux la grandeur biblique. Plus s'accélérait et s'am- 
plifiait le flot des harmonies intérieures, plus le poète souffrait de son 
esclavage. Tantôt il se vengeait en couplets humoristiques de la 
tyrannie des parades militaires : 

Tout rempli d'un idéal éternel 
Je suis né pour chanter et non servir ; 
Ne permets pas que je sois général, 
Phébus, ni qu'injustement j'abêtisse.. . 4 

1 Lettre du 6 octobre 1856, à Sophie. 

2 Fet. Poesies/lU, p. 3. (Ed. Marx.) 

3 Les Assyriens. (Byron. Occasional pièces, 18 15. Cp. Ancien Testament. Livre des 
Rois, II, 1 8-19.) 

4 Cf. cette phrase de Pisemski : " Eizmond... paraissait beaucoup plus intelli- 
gent lorsqu'il était colonel ; mais lorsqu'il fut promu général il abêtit... Au reste 
c'était alors un phénomène presque général... " (Lioudi soroko--vykh godov.) 



126 1851-1857 

tantôt il soulageait plus véhémentement son cœur dans ses lettres ; 
tantôt, poursuivant l'insoluble problème,il ne négligeait aucune occasion 
de faire comprendre à l'empereur combien l'âme d'un poète est chose 
capricieuse et légère, et son esprit fermé aux. questions matérielles. Il 
se posait en homme " antipratique ", pour qu'on sût bien qu'il était 
impossible de faire fond sur sa collaboration efficace dans la marche 
des affaires ; il ne faisait de réserves que pour cette charge de " diseur 
de vérités " qu'il ambitionnait ; témoin des complots par lesquels 
l'entourage d'un prince, par intérêt, faiblesse ou flatterie intercepte 
la- lumière, il rêvait d'être celui qui, sans considération de personnes, 
démasque les coteries et les faux semblants et fait monter jusqu'au 
trône la rumeur du forum. Il exposait ce plan aux sûrs confidents 
de la cour, dont il espérait l'appui, comme à Daria Fedorovna 
Tioutcheva l qui, par sa charge auprès de l'impératrice, vivait dans 
l'intimité du palais sans se commettre avec la camarilla dont sa sœur 
déplorait l'ingérence néfaste et la politique d'obstruction. 2 

C'est Daria Fedorovna qui fit naître chez l'impératrice le désir 
d'entendre les vers de Tolstoï, point de départ d'une sympathie 
durable entre la souveraine et le poète. L'impératrice Marie Alexan- 
drovna, fille du grand-duc Ludwig II de Hesse-Darmstadt, gardait à 
trente-deux ans parmi les pompes du pouvoir la simplicité un peu 
timide et la sensibilité qu'avait développées en elle l'éducation de 
mademoiselle Grancé. D'esprit délicat, elle s'était initiée aux graves 
problèmes dont le pays attendait anxieusement la solution. Une 
réserve naturelle, faite de modestie et de pudeur féminine, la gardait 
d'un rôle actif de conseillère politique. Son âme douce, idéaliste et 
rêveuse avait des intuitions qui la servaient mieux qu'un cerveau 
puissant ; dépourvue de majesté et de grâce physique, elle avait 
comme un rayonnement dont ceux qui l'approchaient éprouvaient le 
charme et que reflètent ces vers de Tioutchev : 

1 Fille du poète et demoiselle d'honneur de l'impératrice Marie Alexandrovna. 
Sa sœur Anna Fedorovna était chargée de l'éducation du grand-duc Alexis 
Alexandrovitch âgé de six ans et de la grande-duchesse Marie Alexandrovna âgée 
de deux ans. Elle épousa plus tard Ivan Serguêevitch Aksakov. 

- Cf. le Journal de K. D. Kaveline (1857), qui donne le récit curieux d'une 
entrevue de l'historien avec Anna Tioutcheva à Darmstadt en août 1857 (Œuvres 
de Kaveline, édition Glagolev, pages 1157 à 1180.) 



L AMOUR 127 

Qui que tu sois, la rencontrant, 

Ame pure ou pécheresse, 

Soudain tu sentiras vraiment 

Qu'il est un monde meilleur, un monde spirituel. 

Découvrant un poète qui faisait de ce "monde spirituel" sa patrie 
de dilection, comment n'aurait-elle pas pris plaisir à ses vers et à sa 
société ? Ce n'était ni le caprice d'une Cléopâtre qui demande " de 
la musique ", l ni le calcul d'une souveraine désireuse de se concilier 
le Parnasse, mais la simple ferveur d'une femme qui retrouve dans 
une voix éloquente l'écho de ses aspirations. Aussi lorsque, à l'issue 
d'une chasse à Gatchina, les invités prenaient place aux tables de 
souper, l'impératrice faisait asseoir son poète à ses côtés, puis le repas 
fini, tandis que les convives se dispersaient autour des guéridons ou 
des tables de jeu, elle le retenait auprès d'elle, heureuse de lui parler 
à cœur ouvert, et d'entendre des paroles que les yeux ne démentaient 
pas. Elle l'interrogeait sur ce qui se disait au dehors, cherchant à voir 
" au delà du mur " que des complicités traditionnelles dressaient 
devant elle ; dans la limpidité bleue du franc regard tourné vers elle, 
elle retrouvait comme un coin du vrai ciel qu'on s'acharnait à lui 
cacher. En retour de cette confiance, Tolstoï voua à Marie Alexan- 
drovna une admiration tendre, qu'il ne craignait pas de proclamer au 
risque de passer pour un courtisan. A Sophie qui n'était pas suspecte 
de faiblesse à l'égard des têtes couronnées, il vantait l'impartialité 
lucide, la largeur des jugements de sa nouvelle idole. Il se réjouissait 
d'avoir trouvé quelqu'un qui pénétrât si pleinement ses vers. L'auguste 
auditrice écoutait recueillie, le front dans la main ; parfois une 
exclamation sortait de ses lèvres, et le lecteur, attentif à ces marques 
d'un tempérament artistique, était saisi d'une gratitude naïvement 
attendrie. 2 

Il lui lut Les ciochettes 3 , observant l'effet produit par chaque 
strophe, par chaque vers, frémissant de plaisir en constatant que telle 
expression avait porté, que telle intention était comprise. La tsarine 
s'était écriée : " Comme cela est bien ! Je ne veux pas que la censure 

1 Shakespeare. Antoine et Cléopâtre. 

2 Lettre du 25 octobre 1856, à Sophie. 

3 Voir page 94. 



128 1851-1857 

le rogne ! " Puis il déroula devant ses yeux le panorama ensoleillé 
des Esquisses de Crimée. L'empereur écoutait silencieux, sans qu'un 
muscle de son visage décelât la moindre émotion aux passages senti- 
mentaux ou tendancieux. Il ne sortit de son mutisme que pour 
approuver une pièce où la précision du détail pittoresque lui rappelait 
fortement un paysage connu, la description de Tchoufout-Kalé où 
monte parmi des ronces le pas las de la mule. 1 L'impératrice était 
plus vivement touchée par les accords spiritualisés dont la musique 
s'élevait comme une échelle de Jacob, unissant la terre au ciel et sur 
les degrés de laquelle chantaient les soupirs d'adieux et les promesses 
de fidélité éternelle. " Que cela est beau ! " avait-elle dit après 
l'achèvement du Pays des rayons, dans lequel Tolstoï a traduit la 
tendresse mystique de Swedenborg. 



Mais, ô amie, à peine la musique de l'éden 

Comme un lointain appel aura-t-elle pénétré dans ton cœur, 

O pense à moi en mourant, 

Et oublie, ne fut-ce qu'un éclair, la félicité ; 

En jetant à notre vie un regard d'adieu, 

Que ton âme fixe mes traits 

Pour reconnaître, dans la patrie de l'au-delà, 

Celui que tu appelais, que tu aimais... 

Afin que mes supplications ne puissent 

Etre étouffées à jamais par les chœurs célestes, 

Afin que jusqu'à notre nouvelle rencontre 

Au pays des rayons, tu puisses te souvenir et pleurer ! 

Conquise par cette poésie au vol onduleux de mouette, qui à peine 
posée sur les vagues s'enlève d'un lent essor vers le ciel, Marie 
Alexandrovna demanda à l'auteur de lui lire désormais tout ce qu'il 
écrirait, et de lui dédier son premier volume. 

Cet accueil qui le consolait de l'ironie qu'on ne lui épargnait 
guère dans les cercles aristocratiques remplit Tolstoï d'une allégresse 
débordante et presque enfantine ; la souveraine lui apparut comme 
un " ange " de Dieu, dont il voyait déjà dans l'avenir l'âme victorieuse 
du tombeau, voler auprès de celle de Sophie. Animé d'un regain de 

1 Voir page 116. 



L AMOUR 129 

courage, le poète, content de voir ses vers assez nombreux pour former 
un " petit tome ", désirait compléter le livre par des pièces qu'il 
espérait être en progrès sur les autres. 

Cependant il continuait à donner à diverses revues les poésies 
achevées : au Sovremennik en février, au Rousski Vêstn'ik en avril, aux 
Otetchestvennya Zapiski en mai. Aidé de Boleslav Markevitch il 
recopiait les Esquisses de Crimée pour le Sovremennik qui les imprima 
en novembre. Son éclectisme n'allait pas tarder à ajouter à la liste de 
ses éditeurs la Biblioteka dlia tchtenia et la Rousskaïa Besêda. 

C'est au moment où plein du bonheur d'avoir enfin trouvé le 
chemin d'émeraude de sa vie nouvelle, il s'apprêtait à le chanter, que 
le bras du maître s'abattit une seconde fois sur son épaule et le 
ramena aux rues rectilignes bordées de casernes jaunes. L'intimité 
impériale faisait payer ses charmes. Alexandre, désireux d'adjoindre à 
la commission chargée de réglementer le schisme sectaire 1 un 
membre impartial et sûr, avait choisi son ami et signé sa nomination ; 
il lui signifia son oukaze, sans écouter les protestations de celui qui 
l'adjurait de détourner de lui cet honneur. Le 30 octobre le secré- 
taire d'Etat Soukovkine, gérant du Comité secret pour les raskolniks et 
les apostats de l'orthodoxie, avisait le ministre de l'intérieur Lanskoï 
que l'empereur avait nommé "dêloproïzvoditel" 2 de ce comité le 
comte Tolstoï. Celui-ci navré écrivait à Sophie : 

" Mon amie, comprends tout ce qu'il y a dans ce mot, le jour est 
venu où j'ai besoin de toi pour pouvoir vivre. Tu sais combien ma 
vie a toujours été faussée, elle vient de l'être encore de la manière la 
plus cruelle, la plus pénible pour moi. L'empereur, sans me consulter, 
sans me demander si je le veux ou si je le peux, m'a annoncé qu'il 
me donnait une des fonctions qui me sont le plus antipathiques et 
pour lesquelles je n'ai rien de ce qu'il faut : il s'agit des sectaires... 
J'ai eu beau protester et lui dire en toutes lettres que je ne suis pas 
un tchinovnik mais un poète, rien ny a fait. Quel énorme change- 
ment tu verras en moi ! je suis plus fort et plus faible que je ne l'ai 
été — plus fort parce que je sens l'art se réveiller en moi d'une 

1 Celui des " vieux-croyants " qui ont refusé d'adopter la réforme religieuse du 
patriarche Nikone sous le tsar Alexis Mikhaïlovitch. Cette hérésie avait été parti- 
culièrement pourchassée sous Nicolas I. 

2 Administrateur. 

9 



130 1 851-1857 

manière puissante à mon oreille, comme un tonnerre imposant qui 
s'approche toujours d'avantage, et la prose m'enlace avec toute la 
stupidité de ses bras de polype... Viens donner de la poésie à cette 
prose. Fais par ta présence que je puisse tirer un son harmonieux du 
tambour qu'on me met en mains." 1 La crainte déjouer un rôle "con- 
traire à sa conscience, l'empêchait de dormir, lui ôtait l'appétit ", lui 
donnait la fièvre. ~ 

Cette attitude quoique naturelle chez l'irréconciliable " antifonc- 
tionnariste " donne à penser. Lorsqu'on a fait la part du dépit légitime 
de l'homme arraché à ses rêves pour être plongé dans des dossiers 
poudreux et des rapports de police, on est tenté de se demander si ce 
poste même n'était pas un champ fécond d'action pour un large 
esprit et un noble cœur. Découvrir des conspirations d'intérêts, faire 
cesser les persécutions injustes, endiguer le fanatisme, démêler le vrai 
du faux, aider à la diffusion de l'air et de la lumière, se faire l'avocat 
de la tolérance, n'était-ce pas un rôle digne de celui qui aspirait à 
dire leurs vérités aux rois, et qui écrivait : " Tuer un homme est 
mal, mais tuer la pensée, l'esprit est pis " 3 ? Tolstoï n'eut-il pas la 
vision exacte de ce rôle ? Il semble qu'il en eut tout au moins 
l'intuition, mais que les obstacles l'effrayèrent. La première révolte 
était d'une violence plus instinctive que raisonnée. Mais tout en 
sentant qu'il n'était pas fait pour cette diplomatie, il ne voulait s'en 
retirer qu'après avoir été le plus avant possible dans l'examen des 
rouages secrets dont il ne parviendrait jamais à commander le 
mouvement. Une appréciation plus juste des choses l'empêcha de 
réaliser son projet de démission. 

Le 23 décembre le métropolite Grigori annonçait la nomination 
de Tolstoï comme gérant du comité en remplacement de Soukovkine 
et priait qu'on fît parvenir au comte tous les documents relatifs aux 
affaires. Le poète devait garder ces fonctions jusqu'à la fin d'avril 
1858. C'est lui qui le 10 janvier 1858 signa le procès-verbal de la 
réunion où l'on décida qu'en matière de raskol on soumettrait les 

1 Lettre en français, 25 octobre 1856, en partie inédite. Le lendemain Tolstoï 
écrit : " Ce mot (le service) me brûle le gosier quand il en sort et je me sens 
révolté, et ma bile remue quand je songe à ce qu'on fait de moi... " 

- Lettre du 27 octobre 1856. 

:i Lettre du 4 novembre 1856, à Sophie. 



L AMOUR I3I 

questions de législation au Conseil de l'empire, celles de haute admi- 
nistration au comité des ministres ; les questions judiciaires seraient 
résolues selon la loi du 10 juin 1853 ; les affaires concernant l'apostasie 
et dépassant les pouvoirs du ministre devraient être présentées au 
comité des ministres. Si l'on admet, avec un historien du raskol^ l 
que cette solution qui marquait un réel progrés dans le sens de 
l'humanité décelait par son caractère bâtard le conflit intérieur entre 
les conservateurs et les libéraux du comité, ce n'est pas faire une 
hypothèse hardie que de ranger Tolstoï parmi ceux qui plaidèrent le 
plus chaleureusement la cause de la tolérance religieuse et qui lui 
rirent faire ce pas. 

La question de l'affranchissement des serfs paraissait au poète plus 
simple à étudier, et volontiers il eût offert de collaborer à la recherche 
d'une solution ; il se figurait employé à la grande œuvre, allant droit 
devant lui, la conscience pure, prêt s'il le fallait à marcher contre 
les plus puissants. Sans doute était-ce là encore une illusion généreuse, 
et face à face avec les difficultés innombrables de l'expropriation il 
eût souvent entendu murmurer sa conscience et senti son énergie 
faiblir. 

Il n'était pas l'homme des " réalités " ; sensible, loyal et bon, il 
était dépourvu des qualités d'action précise. Il voyait le monde à 
travers son rêve ; les grandes lignes lui apparaissaient, mais les détails 
lui échappaient. 

Malgré sa simplicité et l'absence de morgue, il demeurait fon- 
cièrement aristocrate, et par la distance qui le» séparait des autres 
classes, et par la conscience d'être dans son propre milieu un phéno- 
mène d'exception : " Quoi qu'on fasse, écrivait-il, on ne trouvera 
pas de ciment pour me lier à la masse. " La masse c'était non seule- 
ment le peuple et la classe moyenne, mais aussi la noblesse à laquelle 
l'unissaient les liens du sang et de l'amitié. Tandis que la Russie 
frémissait dans l'attente des temps nouveaux dont tout présageait la 
prochaine venue et que les écrivains, prenant en main la cause des 
humbles, faisaient de leur plume un outil de combat, Tolstoï restait 
fidèle à son idéal d'art pur et cherchait son inspiration dans les 
hauteurs où elle lui était apparue pour la première fois. Les réunions 

1 Kelsiev (V.) Sbornik pra-uitelstuennikh s-vêdenii raskolnikakh. London, 1860. 



I 3 2 1851-1857 

du comité lui laissaient de nombreux loisirs pour écrire et lire. Ses 
lectures avaient été toujours faites au hasard des rencontres et des 
trouvailles de bibliothèques, sauf en certaines matières qui passion- 
naient sa curiosité, histoire, magnétisme, spiritisme et alchimie ; ses 
jugements en littérature étaient souvent déformés par ce prisme que 
son idéalisme mettait entre lui et le monde, et par d'invincibles 
antipathies. Sophie, au regard plus aigu, discernait mieux les propor- 
tions et avait moins de préventions ; mais lorsque son goût se con- 
fondait avec celui de son ami, elle était atteinte moins profondément 
par l'émotion. Devant l'œuvre du génie, Tolstoï était secoué par un 
frisson physique, des exclamations s'échappaient de ses lèvres, des 
larmes jaillissaient de ses yeux ; il était saisi d'une exaltation semblable 
" aux minutes de l'apogée de l'amour ". 1 

Il lui arrivait de devoir à Sophie ces instants de félicité : après 
avoir longtemps méconnu un auteur dont sa compagne s'attachait 
à faire valoir les mérites, il prenait un soir le livre, il s'étonnait, 
admirait, pleurait. C'est ainsi qu'à trente-neuf ans il " découvrit " 
Pouchkine dont la gloire lui avait jusqu'alors paru surfaite. Une nuit, 
dans le recueillement de la solitude, il ouvrit Onêguine: brusquement 
les écailles lui tombèrent des yeux, la description de l'hiver à la 
campagne le transporta. 

Par contre il demeurait insensible à l'art de Joukovski dont le 
spiritualisme élégiaque et la religiosité sereine s'accompagnaient d'une 
froideur qui le glaçait : tout en conservant aux mânes de son véné- 
rable ami un souvenir d'affection reconnaissante, il ne pouvait s'em- 
pêcher de trouver ennuyeuses les pièces officielles du barde et ses 
poèmes de moralisateur intrépide ; 2 il éprouvait même une satisfac- 
tion à dire franchement son opinion, si différente de l'admiration 
qu'il convenait d'avoir pour un écrivain " dévoué à la famille 
impériale ". 3 Un de ses poètes favoris était Heine qui, plus heureux 
que Musset, se voyait pardonner son immoralité et ses éclats de 
haine en faveur de l'originalité, de la profondeur de son œuvre 
et de l'élévation fréquente de ses sentiments. Persuadé que les 
grandes pensées viennent du cœur, Tolstoï se demandait avec étonne- 

1 Lettre du 26 octobre 1856, à Sophie. 

Par exemple Le Juif errant, publié en 1852. 
3 Lettre du 26 octobre 1856, à Sophie. 



L AMOUR I33 

ment comment Heine avait jamais pu être " un mauvais homme " ; 
il subissait l'ensorcellement de cet art complexe où se mêlent l'humour 
et la mélancolie, l'ardeur sensuelle et le rêve, les visions fantastiques 
et les scènes vécues. 

Au milieu de cette vie partagée entre les lettres et la cour, il perdit 
le 10 novembre 1856 son oncle Lev Perovski. En la personne de Lev 
Alexêevitch disparaissait non seulement l'homme d'Etat et l'archéo- 
logue, mais le patriote qui pendant la guerre de Crimée avait 
revêtu l'uniforme des tirailleurs de la famille impériale, et fait paraître 
à la cour le " caftan et les bottes russes " avec les épaulettes de 
général et les décorations. * Le neveu pleura l'oncle, le conseiller 
auprès duquel il pouvait toujours se documenter en matière d'anti- 
quités nationales, mais il voyait s'envoler un des fils de soie qui 
l'attachaient au service. 

En ce temps là, son activité se dispersait au hasard des jours ; l'isole- 
ment le portait aux rêveries qui créent le mirage des présences aimées : 

Quand tout autour le bois profond se tait 

Dans le doux soir, 
Quand malgré moi le vers harmonieux 

Jaillit du cœur, 
Quand me blâment le murmure du champ 

Ou le bruit des arbres, 
Quand en moi bouillonne impatiemment 

Un juste courroux, 
Quand toute ma vie est sous les ténèbres 

De lourdes nues, 
Quand luit incertain au loin devant moi 

Un rai d'espoir, 
Parmi les plaisirs du monde frivole, 

Dans les soucis, 
Quand mon âme espère et quand elle doute 

Elle t'appelle ; 
J'ai peine à comprendre la séparation, 

Tu es si proche ! 
Et ma main veut presser 

Ta main bien-aimée. 

1 Cf. les souvenirs de L. Jemtchoujnikov {Vêstnik Evropy, 1899, novembre) et la 
lettre de P. Saveliev à M. Po^odine (Barsoukov, XIV, p. 20). 



i 3 4 1851-1857 

Il évoquait les yeux tristes, la tresse mollement dénouée, le sourire 
de Sophie ; l il la revoyait sous la treille, la tête penchée, cherchant 
à interpréter les dessins énigmatiques formés par l'ombre changeante 
des feuilles dentelées, 2 il se peignait lui-même avec les alternatives 
de sa nature, créée et armée pour le bon combat, mais promptement 
trahie par une faiblesse qui la livrait sans défense aux coups 
ennemis ; 3 il décrivait le tumulte de son cœur, jeté dans la vie 
" comme dans l'eau glacée un fer incandescent " mais qui jamais ne 
se changerait en " acier luisant et froid ". 4 L'indignation faisait le 
vers, le vers dissipait l'indignation ; soulagé le poète se rassérénait, il 
ouvrait son Chénier et s'essayait à transposer en vers russes cette 
poésie aux chaudes couleurs, fragrante d'odeurs subtiles, bruissante 
d'harmonies, et dont les lignes dessinent avec une égale noblesse la 
majesté de la vieillesse, les transports juvéniles ou la grâce virginale. 
A ce travail il ressentait une jouissance " matérielle plastique" °, il se 
laissait aller à la musique du vers, et s'efforçait de rendre moins 
l'exactitude des détails que la plasticité de l'ensemble et la perfection 
mélodique. C'est dans les Bucoliques qu'il trouvait ses scènes favorites 
dont il choisissait les parties les moins complexes : un tableau au 
centre pittoresque, une toile exiguë portant un groupe harmonieux, 
une belle attitude retenaient son œil plutôt qu'un tryptique ou une 
fresque aux acteurs éparpillés. Sa plume est plus volontiers encore 
tentée par les fragments ; négligeant les pièces qui comme Dryas 
enferment en elles un long drame, il s'arrête à de courtes pastorales 
vues dans le poudroiement d'or de la lumière antique : c'est la farouche 
génisse qui refuse de laisser traire sa mamelle, 6 c'est l'Amour aiguil- 
lonnant les taureaux mis au joug, ' c'est l'enfant dont l'airain sonore 
commande aux bourdonnantes abeilles, 8 c'est le combat du bouc et 
du satyre... 9 Du triomphe de Bacchus il ne retient que les quatre 

1 Le jour tombait... 

- Pourquoi penches-tu la tête... 

:! Le Seigneur en me préparant au combat... 

4 Mon cœur plus enflammé d'année en année... 

3 Cf. lettre du i tr avril 1860. 

6 Fille du -uieux pasteur... 

7 Nouveau cultivateur armé d'un aiguillon... 

8 A compter nos brebis, je remplace ma mère... 
!t L'impur et fier époux que la chèvre désire... 



L AMOUR 135 

vers qui peignent le jeune dieu; l parfois même dans son désir de 
ramasser en un seul croquis une même impression de beauté, il fond 
deux pièces en une, prêtant aux bergers admirateurs de l'amante de 
Chromis la galante adresse à Néère. 2 

Le traducteur emporté par le plaisir de sculpter le marbre a pris 
avec l'original des libertés auxquelles on ne peut souscrire ; certains 
coups du ciseau sont malheureux ; certaines lignes allongées perdent 
de leur sobre pureté, 3 des sous-entendus expliqués affaiblissent, des 
additions dénaturent l'effet ; Fet qui la même année traduisait un de 
ces morceaux en rendait plus fidèlement la simplicité grecque. 4 
Tolstoï s'approcha le plus qu'il lui fut possible de l'âme hellénique 
sans réussir à s'en assimiler l'essence. Mais ce contact lui avait com- 
muniqué une volupté esthétique égale à celle que lui donnait la vue 
des chefs-d'œuvre de la statuaire antique ; la traduction entraînait 
pour lui au même degré que la création l'enthousiasme poétique, 
bien qu'il considérât ce genre plus comme un délassement que comme 
un accroissement de son fonds. 

Le capital qu'il travaillait à grossir avec la conviction qu'en outre 
de la qualité, la quantité n'était pas indifférente, c'étaient ses poésies 
lyriques, ses pièces d'inspiration populaire ou historique, son roman 
Le prince Serebriany entrepris depuis sept ans et qui demeurait sur le 
métier, négligé, mais jamais oublié. Cet homme gâté par la fortune 
était l'esclave de ses exigences ; de moins heureux eussent estimé 
divins les loisirs dont il disposait, tandis qu'il les trouvait incertains 
et dérisoires. Il lui fallait, pour faire œuvre de longue haleine, la 
perspective d'une période prolongée de tranquillité matérielle et 
spirituelle ; la certitude d'être interrompu, les préoccupations relatives 
au service, au monde, à la famille le paralysaient. Il n'aurait pu diviser 

1 C'est le dieu de Niza, c'est le --vainqueur du Gange... 

2 Accours, jeune Chromis, je t'aime, et je suis belle, auquel se soude : Ne ère 
ne ^v a plus te confier aux jlots... 

3 Particulièrement dans : Fille du --vieux pasteur... 

4 L'impur et jier époux... Les deux derniers vers en particulier : 

Et leurs obliques fronts lancés tous deux ensemble 
Se choquent 5 l'air frémit, le bois s'agite et tremble. 

admirablement traduits par Fet (III, p. 250) sont chez Tolstoï trahis par des 
épithètes malheureuses : Leur rencontre furieuse, les zep/iirs en riant... 



i 3 6 1851-1857 

sa vie en deux parts, l'une pour le monde, l'autre pour l'art, ainsi 
que tant d'écrivains se résignent à le faire. Il n'était pas l'homme des 
partages ; aux vers inédits retrouvés dans ses brouillons en variantes 
ou compléments à Si Von aime, alors follement ! l 

Si l'on regarde, alors tout yeux ! 
Qui se souvient, jusqu'à la tombe ! 
Si l'on nage, alors comme une oie ! 
Si l'on crie, alors Dieu nous garde ! 

on est surpris qu'il n'ait pas ajouté : 

Si l'on sert l'art, lui seul soit maître ! 

A être aussi exclusif, tant que l'indépendance n'est pas con- 
quise, on se condamne à un piétinement stérile et on dessert le 
dieu qu'on voulait honorer. Avec un pareil état d'esprit la force 
créatrice ne pouvait que s'éparpiller en courtes poésies, jaillies d'im- 
pulsions momentanées, tour à tour élégiaques, révoltées, plus rare- 
ment sereines, toujours vibrantes d'expérience personnelle. Les 
conceptions plus vastes devaient attendre. Qu'un congé de plusieurs 
mois fraie soudain une avenue de quiétude ombreuse, et le poète s'y 
enfonce avec ivresse ; il prend les feuillets de son roman, supprime, 
rature, ajoute ; il relie les repères lumineux qu'en des heures 
d'inspiration il a dès longtemps allumés. Voici deux ans déjà que, 
sautant par-dessus les chapitres à faire, il a amoureusement décrit la 
mort du doux Maxime : " Il résonna l'arc tatar tendu, elle 
chanta la corde, elle siffla la flèche, elle atteignit Maxime à sa 
blanche poitrine... " 2 A la même époque il a ébauché l'épilogue : 
" Et le peuple se pressait autour des envoyés d'Ermak... " 3 Sur le 
même carnet où il inscrit les points à élucider, les personnes à inter- 
roger, les livres à consulter, il jette pêle-mêle les matériaux que lui 
fournissent ses réflexions ou ses lectures : ici ce sont des fragments de 
dialogues : " Dis-moi, je t'en prie, il y a un pope ici ? — Oui. — 
Par conséquent il y a une popadia 4 r — Bien sûr ! — Par consé- 

1 Voir page 98. 

- Brouillon, dans les papiers de madame Sophie Khitrovo. 

:î Ibid. 

4 Femme de prêtre. 



L AMOUR 137 

quent il y a un lit de plume ; demande-lui pour moi un lit de 
plume. " Voici une première esquisse de la mort de Morozov : " La 
mort de Morozov et ses paroles dans le délire : " Seigneur, pardonne- 
leur, car ils ne savent ce qu'ils font. — Sire, ta volonté... — Hélène, 
viens ici... " Voici des amorces de phrases, des formules tradition- 
nelles puisées dans les Chants du peuple russe de Sakharov : " Duel 
judiciaire : Voyons à qui et sur qui Dieu donnera le triomphe. " 
Ailleurs ce sont des paroles de caresse et des mots d'insulte, des 
notations de costume et de cérémonial, des proverbes " Si le brochet 
est dans la mer c'est pour empêcher le carassin de s'endormir. — 
Ensemble, ennui ! séparés, nausée ! " — puis c'est la série des idées 
à développer, des traits à souligner : " Pour que l'épisode de Maxime 
ne soit pas superflu, il faut attribuer la haine de Maliouta pour 
le tsarévitch exclusivement à ce fait que c'est par la grâce du 
tsarévitch que Maxime a quitté la sloboda. — Dans la confession 
d'Ivan placer l'anecdote sur les sterlets. — Lettre au monastère 
de Cyrille Bêloozerski. — Fonder le dévouement de Persten sur la 
conversation du chapitre II ; Persten pourrait voir un songe l'incitant 
à aider Serebriany, " etc. etc. 

Tous les détails de cette mise en scène intéressaient plus Tolstoï 
que l'étude psychologique de son héros ; plus de la moitié de son 
roman était achevée et il hésitait encore sur le degré d'intelligence 
à accorder au prince Nikita ; après avoir pensé en faire un homme 
sot mais brave, il inclinait à lui refuser seulement le don de voir deux 
choses à la fois ou les rapports entre deux choses. Dans son ensemble 
l'œuvre était un travail d'amour, et par elle l'écrivain espérait 
acquérir une réputation de meilleur aloi que celle de l'auteur des 
Trois mousquetaires. 

Ses relations avec les revues restaient cordiales ; seules les Otetchest- 
vennya Zapiski étaient délaissées ; les autres se partageaient la récolte. 
En tête venait le Sovremennik auquel Tolstoï demeurait fidèle, malgré 
son antipathie pour l'un des directeurs Nicolas Nekrasov ; là parurent : 
La mer ondule. .., Ne me crois pas, amie..., Le bouleau est blessé..., On essaie 
pas d'apaiser f esprit alarme..., imprimés en janvier 1857. ^ u ^ ms ^i 
Vestnik patriote et occidentaliste, lancé par Katkov sous les auspices 
d'illustres représentants des partis opposés, le poète collaborait volontiers 
et de plus en plus fréquemment. A la slavophile Rousskaïa Besêda 



138 1851-1857 

il réservait ses pièces d'esprit plus national ou de tour populaire ; 
enfin Droujinine était, malgré ses sollicitations, réduit à la portion 
congrue et n'obtenait pour sa Biblloteka dlia tchtenia qu'une austère 
poésie " didactique " sur le mécanisme de l'inspiration l et des traduc- 
tions de Chénier. 

Le Sovremenntk dans son numéro de janvier 1857 publiait à côté 
des poésies d'Alexis Konstantinovitch, la Jeunesse de son cousin 
Léon Nikolaevitch. Les rapports entre les deux parents sans être 
intimes étaient bons. En décembre 1856 Alexis après un déjeuner 
avec Léon, se félicitait des instants passés avec lui ; il anticipait dans 
Jeunesse un régal littéraire, et souhaitait que Sophie fît un jour la 
connaissance de l'auteur. 

Celle-ci, après avoir passé le commencement de l'année 1857 
à Pétersbourg avec sa famille, sentit le besoin d'aller à l'étranger se 
soigner. Elle partit au printemps avec son neveu Iouri et une tante 
et voyagea en Allemagne, en France, en Suisse et en Italie. Pendant 
son absence les Bakhmetev s'installèrent dans une villa de l'île 
Krestovski dont Tolstoï devint un assidu visiteur : les enfants André, 
Nina, Sophie lui faisaient fête et se jetaient en criant à son cou dès 
qu'il paraissait ; ils grimpaient à l'assaut de ses genoux, le tiraient 
par les bras en tous sens, l'étourdissaient de leur babil, lui contant les 
méfaits du chat ou les prodiges de leur dernier rêve. André surtout, 
le vif et éveillé " Andreïka " détaillait avec une gravité comique les 
merveilles dont son imagination faisait les frais ; les voyages lointains 
et les animaux sauvages le fascinaient, il ne se lassait pas d'interroger 
P " oncle " sur la vie des singes, et le nombre exact que la terre en 
portait : " Dix millions, au moins ? " Tolstoï s'amusait de sa naïveté 
et n'était jamais à court d'anecdotes ; d'aventure il lui promettait de 
lui faire voir en rêve deux grenouilles d'Amérique, une grise et une 
jaune. Surprise ! les deux grenouilles apparaissaient au petit dormeur, 
mais déception ! l'une était verte et l'autre blanche ! L'oncle était 
accusé d'avoir manqué à sa parole ; il protestait, affirmait que l'enfant 
avait mal regardé, mais s'engageait en compensation à le conduire en 
songe dans une forêt de palmiers où sur chaque arbre un singe 
jouerait du violon ! Andreïka attendait impatiemment la nuit en- 

1 En -vain, artiste, tu crois être le créateur de tes cewvres... 



LAMOUR 139 

chantée ! C'est donc une véritable famille aux joies simples et douces 
que Tolstoï avait conquise avec l'amour de Sophie, et il s'attachait 
de plus en plus à elle avec la vigueur d'affection dont il était capable. 

Anna Alexêevna avait dû se résigner à cette intimité qui n'était 
un secret pour personne et qu'elle continuait à condamner. Cette 
hostilité tenace envers celle qu'il aimait n'avait pu, en dépit d'orages 
intermittents, altérer l'affection du fils pour sa mère. Quand le 
premier juin 1857 Anna Alexêevna fut emportée par une mort 
presque subite, Alexis reçut une secousse terrible. Celle dont les 
consolations eussent pu amortir le choc était à Paris. L'amitié 
d'Alexis Bobrinski et des Jemtchoujnikov apporta heureusement une 
aide immédiate. L'enterrement eut lieu le 3 juin au couvent de 
S^Serge, près de S^Pétersbourg, et le soir même, Tolstoï écrivait de 
l'hôtel à Sophie : " Je ne suis pas encore tel qu'il faudrait pour te 
dire que je t'aime, mais je ne puis pas attendre pour te le dire... 
Tout est fini, ma mère est couchée dans son tombeau, tout le monde 
est parti, je reste seul avec elle ! " Le lendemain il revint à Péters- 
bourg et de suite voulut aller voir " les enfants " à Krestovski ; 
Bobrinski et Alexis Jemtchoujnikov l'accompagnèrent ; mais comme 
approchait l'heure de la visite coutumière à sa mère, Tolstoï res- 
sentit un tel déchirement qu'il dut partir sur-le-champ. 

Les jours passèrent avec leur flux et leur reflux de révolte et 
d'apaisement. Par instants il avait l'illusion que tout cela était 
un cauchemar que l'aube chasserait ; pendant le service de 
requiem à S^Serge, le neuvième jour, des pensées lui venaient qu'il 
eût voulu et qu'il croyait pouvoir encore communiquer à sa 
mère. Touché par l'accent de certaines condoléances, il songeait 
de suite à en faire le rapport à la disparue, tant il restait au delà de 
la mort, en communion avec elle. Le jour il demeurait vaillamment 
en tête-à-tête avec sa souffrance, mais le soir il ne pouvait rester 
dans la maison vide, et demandait à Bobrinski l'hospitalité pour la 
nuit. Un besoin d'appui lui faisait chercher les consolations religieuses, 
les stations en prière sous les coupoles orthodoxes, la communion : 
en ces instants il se sentait transporté dans les espaces que la morte 
habitait. 

Rendu à la terre, c'est dans sa correspondance quotidienne avec 
Sophie qu'il dégonflait son cœur. Il la suivait pas à pas dans l'itiné- 



140 1851-1057 

raire classique qui était celui de tant de voyageurs russes ; en ce 
moment Paris réunissait Ivan Aksakov, Nekrasov, Tourguenev. 
Tandis que l'auteur de Roudine s'apprêtait à visiter Londres, ses deux 
compatriotes se rendaient en Italie. Nekrasov promenait de Paris à 
Rome son âme tourmentée, demandant vainement la sérénité à la 
Méditerranée et à son ciel. l Tolstoï craignait que Sophie ne liât 
connaissance avec cet écrivain si différent de lui-même, et en qui 
cependant Aksakov avait découvert à Paris un homme timide et 
réservé à l'extrême et par là plus sympathique que le présomptueux 
Katkov. 2 Lorsqu'il la sut en Italie, il lui prodigua les avis, lui 
recommandant telle ou telle visite, attirant son attention sur des 
particularités architecturales ou archéologiques. 

Peu à peu il renaissait à l'activité ; son chagrin n'était plus qu'un 
fond mélancolique à sa vie de tous les jours. L'envoi à la Rousskaïa 
Besêda des poésies : Dès que je reste seul avec moi-même. .., Quelle triste 
habitation...^ Aux portes des bureaux. .., Point ne ni* a frappe le malheur 
comme le tonnerre de Dieu..., Oh ! sied-il au hardi gars de filer le Un..., 
toi inconnu, ignore..., 3 lui avait valu de Khomiakov une lettre 
élogieuse qui fut la première éclaircie de son ciel en deuil. Khomiakov 
parlait non seulement en son nom mais au nom d'un groupe d'admi- 
rateurs ; ce succès apportait au poète le gage des joies futures. 

Le retour de Sophie en août rétablit l'équilibre rompu : la 
voyageuse revenait fortifiée, mais la moindre fatigue, les soucis de la 
maisonnée à conduire, la crainte d'outrepasser des ressources que 
l'entretien et l'éducation des enfants mettaient parfois à dure épreuve, 
affectaient sa santé. Elle-même dépensait peu pour sa toilette, indif- 
férente à l'élégance, contente de passer la plus grande partie de la 
journée vêtue de sa robe de chambre de peluche favorite. Elle sortait 
peu, mais se plaisait aux causeries dans le cercle des amis fidèles, 
aux discussions philosophiques et sociales. L'affranchissement des 
serfs, thème favori des conversations, la passionnait ; en novembre 
1857 e ^ e écrivait à sa mère : 

" Il est toujours question de l'émancipation, c'est une question 

1 Cf. son poème Tranquillité' {Œuvres, I, 178-184, écrit en 1857). 
' Cf. lettre d'Ivan Aksakov du 24 avril/6 mai 1857 {Ivan Aksakov -u ego 
pismak/i, tome III, p. 324.) 
:{ Publiées en juillet 1857. 



L AMOUR 141 

qui remue tous les esprits et cela fait comme du bien et soulage de 
vivre dans l'espoir d'un nouvel ordre de choses qui sera bon, si Dieu 
le permet ; pour l'empereur j'ai une grande affection, que Dieu le 
bénisse et lui vienne en aide dans toutes ses nobles et bonnes inten- 
tions ! chaque jour on apprend à son sujet quelque chose de beau et 
de bon. " l 

A Tolstoï elle rendait en attachement fidèle son amour plus 
expansif ; il semble qu'une reconnaissance pour l'adoration dont elle 
était l'objet ait été le fond de son sentiment. Dans cette même lettre 
elle écrit de lui : " Il reviendra probablement pour les fêtes, il est 
parti depuis huit jours ; il est impossible, maman, de vous dire et vous 
raconter combien c'est un ami pour moi, et depuis six ans que je le 
connais, il me paraît que son affection devient toujours plus grande. " 
Tolstoï était alors sur la route de Crimée, sous la menace d'une 
nouvelle perte. Apprenant que son oncle le général comte Vasili 
Perovski, ancien gouverneur général d'Orenbourg et Samara se 
mourait à Aloupka, il avait demandé le 22 novembre un congé de 
six semaines et était parti. Par un froid glacial, il accomplissait le 
pénible voyage à la lente allure des voitures de poste, aux prises avec le 
vent, la pluie, la neige, les enlisements et les ruptures de roues. Il 
supporta deux semaines de cahotement sans merci, trompant sa soli- 
tude par l'évocation constante de celle à qui chaque jour il adressait 
des litanies d'amour. " ...Je ne vis que par toi... ", " Je suis fortement 
persuadé que je suis prédestiné à écrire quelque chose de bien ; je 
sens cela, comme une sorte de foi, de conviction ; mais si tu disparais- 
sais pour moi, le feu sacré s'éteindrait de lui-même. Je rapporte tout 
à toi, gloire, bonheur, existence ; sans toi rien ne me reste, et je 
deviens plein de dégoût pour moi-même... " 

Dans cet isolement au sein de la nature les images et les symboles 
assiégeaient son cerveau ; au trot cadencé de l'attelage il rhythmait 
des vers et martelait des rimes ; aux relais, dans le temps qu'on 
changeait les chevaux, il crayonnait à la hâte des ébauches et les 
expédiait à Sophie ; puis, enfoncé dans la troïka, il se remettait à 
imaginer et à transformer, et le lendemain partait vers le nord un 
message plein d'excuses et de variantes. Dès la région de Poltava le 

1 Lettre inédite en français (quelques expressions en russe). 



142 1851-1857 

temps devint clément. A- Nikolaev, Tolstoï reçut de meilleures 
nouvelles de la santé de son oncle, mais à Perekop et à la station 
suivante il sut que l'amélioration ne s'était pas maintenue. Il traver- 
sait alors la presqu'île enchantée où dix-huit mois auparavant il avait 
vécu avec son amante des jours inoubliables ; chaque vallon, chaque 
crête réveillaient des souvenirs; la vue du Tchatyr-Dag, but de leurs 
joyeuses ascensions, lui serra le cœur. Le 8 décembre il atteignit 
Aloupka, trop tard pour embrasser le comte Vasili vivant. Alors 
commencèrent les tristes obligations des funérailles. Perovski avait 
désigné son frère Boris et son neveu comme exécuteurs testamentaires. 
De la maison mortuaire à l'église, Alexis fut un de ceux qui portèrent 
le cercueil sur leurs épaules ; sa peine sincère ne provoqua cependant 
pas-chez lui un long abattement ; elle se fondait en une mélancolie 
qui rendait son âme et ses sens plus dociles aux impressions extérieures; 
la douceur laiteuse de l'air et de la lumière s'infiltrait en lui. En 
marchant la bière posée contre son cou, il regardait le chemin vert 
et en dénombrait les beautés : " rameaux de lauriers, rameaux de 
romarin en fleur, et d'autres encore tout à fait verts. " Quelques 
instants avant il avait visité le jardin, y admirant " les buissons cou- 
verts de fleurs jaunes, le lierre plus beau que jamais, les cyprès couverts 
de pommes — ce qui leur donne un air moins sombre que l'été " 
et les endroits où " les buissons de lauriers simples et roses étaient si 
magnifiques et épais qu'on eût pu se figurer un véritable été. " Après 
avoir informé Sophie que l'inhumation au monastère de Saint-Georges 
aurait lieu le lendemain, il ajoutait : " J'ai oublié de te dire que le 
jardin est plein d'oiseaux qui gazouillent ; il y a surtout beaucoup de 
merles. Dans les rayons de soleil dansent des myriades de mouche- 
rons... " 

Autant que ses sensations esthétiques, ses joies et ses douleurs 
devenaient des aliments de sa veine. De plus en plus l'homme 
s'effaçait derrière l'artiste qui cherchait en tout la matière plastique 
et se désintéressait de ce qui n'était pas elle. L'attente à laquelle le 
condamnait le décès de son oncle lui arrachait cette exclamation : 
" Vite, vite, jeter à bas tout cela, et commencer la vie ! " l La vie 
c'était le don exclusif à l'art. Lorsqu'après une visite à la propriété 

1 Lettre du 9 décembre 1857, à Sophie. 



L AMOUR I43 

de Mêlas 1 qui lui était léguée et dont chaque muraille et chaque 
arbre étaient des nids de souvenirs, Tolstoï reprit le chemin du nord, 
ni la bise cinglante, ni les assauts des neiges ne calmèrent sa fièvre 
créatrice ; sans trêve il écrivait, corrigeait, projetait ; il entendait en 
lui le grondement d'un " tonnerre de rhythmes " et le choc des 
" vagues poétiques demandant la liberté ". 2 II s'était juré de con- 
quérir à tout prix cette liberté. Si une demande de démission n'avait 
pas de chance d'aboutir immédiatement, les voies en seraient préparées 
par l'obtention de congés étendus, bientôt illimités. L'heure avait 
sonné d'ouvrir les écluses au flot captif, et de rétablir le niveau entre 
l'âme du poète et l'océan universel. 

1 Cf. p. 117. 

2 Lettre du 21 décembre 1857, à Sophie. 



CHAPITRE IV 

LE POÈTE LIBRE 
(1858-1861) 



Tolstoï et les slavophiles — Poésies lyriques — La pécheresse — Magie et 
spiritisme — A Pogorêltsy — Jean Damascene — Composition de Don Juan 
— Voyages à l'étranger — Amitié avec Carolina Pavlova — L'affranchisse- 
ment des serfs — Don Juan et Boleslav Markevitch — Démission des fonctions 
d'aide de camp. 

L'année 1858 s'annonçait sous d'heureux auspices: le rescrit 
impérial du 20 novembre 1857 au gouverneur Nazimov, qui énumé- 
rait les mesures à prendre pour préparer dans le pays de Vilna, 
Grodno et Kovno l'amélioration du sort des paysans serfs et leur 
affranchissement, avait été accueilli comme le signal d'une ère 
nouvelle. l La " pierre angulaire de la législation future " 2 de 
l'émancipation était posée ; comme l'écrivait alors Nikitenko dans 
son journal, l'assaut était donné, on ne pouvait plus revenir en 
arrière. " 3 Les " intellectuels " de Moscou s'étaient réunis le 
28 décembre pour fêter l'événement, en un banquet solennel dans 
les salles du Club des marchands ; les discours enflammés de Katkov, 
de Pavlov, de Pogodine et du bourgeois Kokorev, reproduits par le 
Roussài Vestnik avaient ému l'administration, et valu un blâme au 
censeur N. Krouzé, leur défenseur. Mais malgré ces répressions la 
liberté venait à grands pas ; en quelques semaines se suivaient des 
rescrits aux gouverneurs de Saint-Pétersbourg, Nijni-Novgorod, 

1 Cf. sur l'élaboration de ce rescrit et les projets de réforme les mémoires d'un 
des principaux acteurs officiels de cette période, A. I. Levchine (Rousski Ark/ii-u, 
1885, II, pp. 475 à 557). 

2 Expression de Levchine. 

3 Nikitenko. Journal, 19 décembre 1857. 



LE POETE LIBRE I45 

Moscou, qui étendaient la première expérience. Le 31 décembre 
1857, ivan Aksakov saluait l'an nouveau en des vers qui traduisaient 
l'optimisme général : 

Le jour se lève pourpre et magnifique, 

L'ombre de la longue nuit a disparu, 

On sent palpiter une vie nouvelle, 

Le jour a un air prophétique ! 

Secouant le sommeil de ses paupières endormies, 

Pleine d'une fraîcheur vaillante, 

S'en est allée au travail, 

Sous la garde de Dieu, la patrie réveillée. 

Ainsi dans sa beauté majestueuse 

Brille le matin sur la terre ; 

En l'âme il fait lumineux et clair, 

On ne se souvient plus du mal, 

De la souffrance des jours passés, 

De toutes les forces perdues 

Dans les tristes torture* de l'attente, 

Dans les tombeaux prématurés. 

Heureux tous ceux qui mènent à la lumière, 
Les frères qui ont ôté le joug de leurs frères, 
Paix aux hommes, bénédiction ! 
La trace des longues tortures disparaîtra, 

Oubli au jour d'hier, 

Salut au jour futur ! ' 

Le Comité principal pour les affaires paysannes, institué secrètement 
un an auparavant, était le 8 janvier 1858 publiquement reconnu par 
oukaze et placé sous la présidence effective de l'empereur. Vers la 
fin du mois les journaux furent autorisés à discuter la " question 
paysanne " sous certaines réserves de modération ; dès lors ce furent 
les chocs des projets, des contre-projets, des polémiques, avec des 
flambées d'audace vite étouffées par une censure vigilante, quoique 
surmenée. L'air détendu se faisait plus respirable. Le 16 janvier, au 
lendemain d'un dîner au palais, Tolstoï mandait sa satisfaction à 
Sophie : " Bien des choses, la littérature y comprise, prennent une 

1 Rousskaïa Besêda, 1858, n° 1. 



146 i 858-1 861 

bonne tournure. " Sans doute avait-il rempli avec succès la mission 
que, le 4 janvier, son ami le comte A. Ouvarov lui avait donnée de 
Moscou, en lui demandant de protéger les réformistes contre les 
attaques du parti réactionnaire et contre les excès de zèle de la 
" Troisième section " l ou du ministère de l'instruction publique ; 
on le priait en cas de besoin, de présenter à l'empereur les événe- 
ments de Moscou sous leur vrai jour, et de montrer les dangers du 
silence imposé à la presse. 

Pour lui, ennemi des secrets d'Etat et des voies souterraines, 
qu'il estimait irritants pour l'opinion et dangereux pour la sécurité 
générale, il eût voulu accentuer encore l'élan de franchise venu d'en 
haut. Il lui paraissait que l'impatience populaire pourrait se venger 
sur les propriétaires, des malentendus nés des cachotteries bureau- 
cratiques ; au lieu de tourner sans fin dans le cercle des systèmes, à 
la poursuite d'une solution parfaite, le gouvernement devrait s'attacher 
à parler net et à aboutir au plus tôt. A s'attarder aux théories, on 
donnait au peuple le temps de prendre les devants et de se construire 
une cité selon son cœur, dont il* serait ensuite impossible de le 
chasser. Tolstoï en sa qualité de grand propriétaire foncier partisan 
de la réforme, ne pouvait manquer d'avoir une méthode propre ; 
mais les espérances que les paysans concevaient d'avoir " toute la 
terre " contrariaient le succès des compromis proposés. 

Au reste, il ne se laissait pas absorber par la politique du jour, et 
si ses sentiments d'humanité et son amour de la liberté se mouvaient 
plus à l'aise dans l'atmosphère moins lourde, il savait aussi que la 
vague de tolérance qui passait sur le pays balaierait sa servitude 
personnelle ; il se sentait plus libre d'écrire, et aussi plus libre de se 
retirer. Qui donc, au milieu des préoccupations de l'époque, tenterait 
de le retenir ? Sa présence était inutile aux conseils où se débattait la 
question vitale, et où il n'eût donné que des avis d'une excessive 
simplicité ; personne ne trouverait mauvais qu'il allât dans ses terres 
approfondir le problème. Aussi en attendant le congé de onze 
mois qu'il comptait avoir au commencement du printemps, Tolstoï 
se résigna de bonne grâce à l'accomplissement de ses devoirs de 
citadin ; solidement attaché à quelques grands principes qu'il eût 

1 Section du ministère de l'intérieur spécialement affectée à la surveillance 
politique. 



LE POETE LIBRE 147 

voulu pouvoir " concentrer sur une pointe d'aiguille, " l il s'intéres- 
sait moins aux détails de l'exécution, et observait avec un détache- 
ment ironique les rivalités de personnes que les hommes greffent sur 
les idées. Il restait spectateur amusé ou dégoûté de la mêlée, et 
comme il n'est pas de partis qui ne possèdent une parcelle de vérité, 
il saluait au passage la parcelle reconnue, sans se préoccuper du 
drapeau qui l'abritait. Les groupes prenaient ce salut pour un 
hommage à leur doctrine, et s'exposaient à d'étranges déceptions. 

Les slavophiles, les premiers, avaient cru tenir en lui leur homme : 
dans sa passion pour les motifs poétiques populaires, dans son culte 
de la période kiévienne, synthèse des qualités et des aspirations de 
l'âme nationale, dans sa haine pour le fonctionnarisme, la censure et 
la violence, dans sa sympathie pour les nations slaves, ils retrouvaient 
des articles de leur profession. Les divergences fondamentales leur 
échappaient, ou leur paraissaient des malentendus dont leurs leçons 
viendraient à bout, tôt ou tard. Certes Tolstoï eût volontiers contre- 
signé l'ode de Constantin Aksakov à la parole libre : 



O parole, don sacré de Dieu ! 
Celui qui liera la parole, don divin, 
Celui-là montrera à l'homme une autre voie, 
La voie criminelle de la servitude. 
Aux embûches, aux discours nuisibles, 
Tu as en toi le remède tout prêt, 
O seul glaive de l'esprit, 
Libre parole ! 2 

Mais les slavophiles, inflexibles logiciens, tiraient de leurs principes 
des déductions extrêmes, si dangereuses, impolitiques ou chimériques 
qu'elles fussent. Ayant découvert qu'après l'Allemagne c'était au 
tour de la Russie de posséder le Weltgeist hégélien et de dire son 
message au monde, ils démontraient que, grâce à la supériorité de 
l'orthodoxie, religion puisée aux sources pures du christianisme 
byzantin, et préservée des hérésies à travers les siècles, le peuple russe 
avait gardé dans ses profondeurs les traditions et l'esprit des premiers 
chrétiens : 

1 Lettre du 1™ janvier 1855, à Sophie. 

2 Ecrit en 1853. 



i 4 8 1858-1861 

Dans ta poitrine, ma Russie, 
Il est aussi une source paisible et claire ; 
Mlle aussi répand ses eaux vives, 
Cachée, inconnue, mais puissante. ' 

C'est à cette source vierge, chantée par Khomiakov, que les slavo- 
philes adjurent leurs compatriotes de s'abreuver ; là est la miraculeuse 
eau de jouvence qui doit régénérer le pays et l'humanité. Aller au 
peuple, non pour le chapitrer et le " dresser sur ses pattes de der- 
rière ", mais pour s'instruire à son contact en 'toute humilité, voilà 
le salut. La réponse à tous les problèmes sociaux, politiques, 
scientifiques même, n'est pas dans le cabinet des philosophes 
d'Occident ou de leurs disciples russes, elle est dans la chaumière 
du moujik. Pierre le Grand a imposé par la force des méthodes 
étrangères, mais les réformes, quoique développées par ses successeurs, 
n'ont touché que l'administration et les classes privilégiées. Celles-ci 
sont pareilles au feuillage de l'arbre, dont le fabuliste Krylov rapporte 
les propos présomptueux, s'attribuant l'éclat, l'utilité, le charme, 
et rebutant insolemment la voix qui de dessous terre demande hum- 
blement à ne pas être oubliée ; les " racines " disent aux feuilles : 

— " Nous sommes celles 
Qui, fouissant ici dans l'obscurité, 
Vous nourrissons. Ne nous reconnaissez-vous pas ? 
Nous sommes les racines de l'arbre sur lequel vous fleurissez. 
Etalez vos beautés, bonne chance ! 
Mais rappelez-vous la différence qui nous sépare : 
Au nouveau printemps naîtra feuille nouvelle, 
Mais si la racine se dessèche, 
Ni l'arbre ni vous n'existerez plus. " 2 

Si Pierre avait réussi à déraciner l'arbre, celui-ci serait bientôt mort ; 
mais grâce à Dieu les racines sont restées intactes, nouées au vieux 
sol, gonflées d'une réserve de sève vivifiante. L'œuvre à laquelle les 
slavophiles convient la Russie n'est pas, comme le prétendent leurs 
ennemis, une œuvre de réaction, mais de redressement. Eclairé par 

1 Khomiakov. Œuvres, tome IV, p. 2 1 6 (écrit en 1853). 

2 Krylov (I. A.). Fables, IV, 2. Les feuilles et les racines. 



LE POETE LIBRE I49 

la foi orthodoxe, le pays, dès sa conversion au christianisme, s'était 
engagé sur le droit chemin du progrès ; le tsar révolutionnaire l'a 
brutalement jeté sur une route nouvelle d'imitation stérile et mor- 
telle : il faut revenir au vrai chemin et, l'ayant retrouvé, ne pas s'y 
asseoir dans une béate indolence, mais poursuivre par lui l'ascension 
vers le mieux. "Le savoir est lumière, l'ignorance est ténèbres. " * 
Le peuple doit amasser des connaissances, non comme une armoire 
où s'empilent des livres, mais comme un organisme capable d'assi- 
miler, de transformer et de féconder ce qu'il reçoit. Mais la lumière 
qui convient à la Russie, ce n'est pas le rouge embrasement de 
l'occident sanglant, c'est la clarté légère et pure de l'orient. Chaque 
race a sa physionomie propre et doit veiller jalousement à en conserver 
le type original, au lieu de tendre à l'uniformité incolore d'une 
humanité confondue. La physionomie propre ou narodnost 2 se tra- 
duit dans la religion, l'organisation sociale et politique, les mœurs, 
le costume, l'art et en particulier la poésie, sa suprême expression. 

Le travail est le devoir et la bénédiction de l'homme, mais seul le 
travail libre est fécond. L'esclavage est impie et funeste. Il ne suffit 
pas que les personnes soient vertueuses, il faut que la société ait sa 
morale propre et une. Il faut chérir la bonne renommée, poursuivre 
plutôt le bien que la gloire, et plutôt la gloire de son pays que la 
sienne propre. 

Le " mir ", la communauté paysanne actuelle, reflète l'idéal chré- 
tien d'égalité démocratique que la Russie ancienne se proposait ; il ne 
doit y avoir ni meneurs, ni menés, mais échange mutuel de services. 
Sous l'égide d'un gouvernement autocratique exclusivement cantonné 
dans son office de pilote, la communauté attachée à la terre, mais se 
désintéressant de la souveraineté, développe en toute indépendance 
ses principes fondamentaux. Tandis qu'en Europe, le peuple poursuit 
la conquête du gouvernement et ne rêve que l'octroi de constitutions 
de plus en plus favorables à ses droits, le peuple slave repousse toute 

1 Vieux dicton populaire. 

2 Du mot narod, peuple. La traduction en français du mot narodnost par 
nationalisme est peu satisfaisante, particulièrement parce que le mot russe 
nationa/nost, coexiste en antithèse soulignée par les slavophiles : narodnost 
mot et chose essentiellement russes, est la devise du patriotisme slavophile 5 
nationalnost, mot et concept étrangers, rallie les patriotes occidentalistes. 



150 I 858-1861 

immixtion dans les affaires de l'Etat, et recherche librement le progrès 
moral, intellectuel et matériel. Lorsque le souverain veut, à l'occasion 
d'un événement grave, s'assurer de l'état de l'opinion publique, il 
convoque une assemblée élue de députés de toutes les régions et de 
toutes les classes, mais n'est pas lié par leur consultation. 

A ces théorèmes essentiels l il faut joindre des corollaires : le culte 
de Moscou, et le sentiment profond de la consanguinité slave. 
Pétersbourg c'est le symbole vivant de l'apostasie maudite. Moscou 
c'est la première capitale, pure comme ses blanches murailles, héroïque 
martyre, cœur et cerveau de la patrie. " Moscou c'est l'antique ville 
russe, ayant en même temps toute la force et la vitalité contempo- 
raines, Moscou ! c'est un nom tel qu'il éveille un écho de toutes les 
frontières reculées de la Russie. Dieu soit loué que nous ayons une 
telle ville, que nous ayons un tel nom ! " 2 Les Slaves de l'ouest et 
du sud sont sous le joug de l'étranger ; de même que les Grecs, fils 
de la même Eglise, ils méritent l'amour et la protection des Russes, 
leurs frères par la foi et par le sang. La conscience de l'originalité de 
la race se réveille enfin en Russie et dans les pays slaves, que leurs 
forces unies conduiront à d'illustres destinées. 

Sur bien des points, abolition du servage, relèvement des humbles, 
diffusion de l'instruction, liberté de conscience, de parole et d'écrits, 
les slavophiles se rencontraient avec les occidentalistes les plus avancés. 
Ces panégyristes du communisme et des traditions égalitaires de 
l'ancienne Russie dont ils se plaisaient à retrouver la trace dans les 
bylines et les légendes, devaient, malgré leur dévouement à l'auto- 
cratie, être suspects au pouvoir. On ne s'étonne guère que les 
ministres de Nicolas aient découvert une " tendance nuisible " aux 
études de Constantin Aksakov, décrivant la familiarité qui régnait 
à la table de Vladimir Beau-soleil, où se coudoyaient sans pré- 
séances le fastueux seigneur Stavr, le fils de pope Alecha et le 

1 Voir l'exposé de la doctrine slavophile dans les articles de la Molua, 1857, 
reproduits dans le Rousski Arkhi-v, 1900, n° 11. Cf. aussi dans le Rousski Arkhi-v, 
1873, n° 12, la lettre d'Ivan Aksakov en réponse à l'article de Mamonov sur les 
slavophiles, et dans la Rous 1881, n os 26, 27, la publication de la "note sur 
l'état intérieur de la Russie ", présentée à l'empereur Alexandre II, en 1855, 
par Constantin Aksakov. 

2 Mol-ua, 31 mai 1857. 



LE POETE LIBRE I 5 I 

bon paysan Ilia de Mourom. Il paraissait scandaleux qu'un historien 
étayât sa doctrine sur les passages légendaires, où Rossignol le brigand 
traite le prince de voleur, où le bogatyr Tougarine-Zmêevitch baise 
sur ses lèvres " sucrées " la princesse qu'Alecha Popovitch n'est pas 
éloigné d'appeler " chienne ". Louer les preux d'avoir gardé, dans 
leurs relations avec le prince, leur fierté et leur farouche indépen- 
dance, c'était faire appel à l'indiscipline et presque commettre un crime 
de lèse-majesté. 

Le contrôle minutieux, les avertissements, les amendes, les sus- 
pensions, les interdictions auxquels furent soumises les publications 
slavophiles étaient impuissants à modifier la politique de leurs auteurs. 
A l'opposé de l'occidentalisme, le slavophilisme ne pouvait être 
opportuniste : il était de " droit divin ", il tenait ses principes d'une 
quasi-révélation ; il possédait la vérité absolue, une et indivisible, il la 
proclamait sans souci des conséquences ; il ne conversait pas, il 
affirmait ; sa propagande était une prédication, ses articles un dogme. 
C'est pourquoi ces apôtres de la tolérance apportaient à la défense de 
leur foi, un enthousiasme mystique proche du fanatisme. A les lire, 
on a l'impression que, s'ils réclament la liberté pour tous, c'est avec 
la conviction que son usage tournera exclusivement à leur profit : 
qu'on leur délie les mains et la moisson sera vite en grange. Mais 
dans ces cœurs qui se croient pleins d'amour, comme on sent 
palpiter des haines ! Comme ils frémissent sous les ripostes, et de 
quelles explosions ils sont parfois capables ! C'est Khomiakov fouet- 
tant d'insultes la mère patrie " pleine de toutes les souillures ", ! c'est 
Constantin Aksakov lançant ses imprécations à Pierre le Grand, 2 

1 A la Russie (Œuvres, IV, p. 255). Cp. ci-dessus, p. 96. 

2 Grand génie, homme de sang, 
Au loin, sur la frontière nationale 

Tu te dresses dans l'éclat de ton effroyable gloire, 

Avec une hache sanglante. 

Tu as surgi dans ta patrie 

Et causé de terribles tortures, 

Et suscité de terribles châtiments, 

Au nom de l'utilité et de la science 

Acquises en pays étranger. 

Plus d'une fois tes mains puissantes 

Se sont empourprées du sang des tiens, 

Tu pensais — d'un regard rapide 



152 i 858-1 86 i 

c'est Ivan Aksakov dont le vers " dur et implacable ", " sonnant 
comme un lourd glaive ", troublait le cœur de Polonski. ] Certes, 
ces ruées d'indignation sont intermittentes ; il arrive même que 
l'écrivain, revenu à une allure plus calme, laisse percer quelque con- 
fusion de son emportement ; mais au premier toucher de l'aiguillon, 
il se cabrera aussi rageusement qu'autrefois. Ivan Aksakov devint-il 
le plus doux et le plus patient des polémistes après s'être excusé 
auprès de Polonski, en 1857, ^ e ses outrances guerrières, et promis 
de faire taire " pour longtemps sa muse irritée ? " 2 Nullement ; il 
demeura fidèle à son tempérament, et, qu'il s'en rendît compte ou 
non, fidèle à sa muse qu'il croyait vainement répudier, alors qu'il la 
peignait ainsi : 

Son chant avait un son austère, 

En elle rien ne réchauffait le cœur, 

Jalousement elle gardait la flamme 

De sa poésie. 

Ce n'est ni le charme des vaines rêveries, 

Ni la tendresse des douces prières, 

Mais l'élan méchant de l'indignation, 

Les jugements cruels, les appels aux combats, 

La témérité de la jeunesse hardie, 

Qui inspiraient l'harmonie de ses chants. ? 

Pas plus que leurs rivaux, les slavophiles ne se résignaient à immobi- 
liser leurs dons poétiques sur les cimes et à répéter avec Pouchkine : 



Devançant les temps — - 

Que, de sang arrosées, rapidement 

Lèveraient les semences de la science. 



Tu méprisas 

Toute la Russie, toute sa vie passée, 

Et sur ta grande œuvre 

Gît le sceau de la malédiction. 



1 Cf. les vers de Polonski à Aksakov : Lorsque bat dam mon cœur, sonnant 
comme un lourd glaive... (cités dans les Lettres d'Ivan Aksakov, [II, page 104). 
■ Réponse {Lettres d'Ivan Aksakov, III, pp. 10+-105). 
:i Ibid. 



LE POETE LIBRE I 53 

Ce n'est ni pour les agitations du monde, 
Ni pour le gain, ni pour les combats 
Que nous sommes nés, c'est pour l'inspiration, 
La douceur des sons et les prières. l 

Pour ces prêtres de la religion nouvelle, la poésie devait éclairer 
les âmes et enflammer les cœurs ; ils estimaient l'art pour l'art une 
erreur et presque une trahison ; ils écartaient de leurs journaux les 
vers qui ne concouraient pas au but poursuivi. Le directeur de la 
Rousskaïa Besêda y différenciant son organe de ceux qui suivent le 
dicton : " Aujourd'hui à Dieu la chandelle, demain au diable la 
chandelle ! " écrivait : " Nous désirons que chaque ligne de notre 
journal frappe un certain but, chante dans un chœur général, ait une 
action bienfaisante sur le lecteur. " 2 II priait Tolstoï de se rappeler 
cette règle. Cette prière n'était pas déplacée si l'on ne songe 
qu'aux points sur lesquels s'accordaient les deux correspondants. 
Les rapports entre eux étaient amicaux : le poète avait employé 
son influence à aplanir certaines difficultés censoriales, relatives à 
des articles sur le schisme dit raskol ; ses œuvres axaient l'appro- 
bation du patriarche de la Chronique de famille; ses sympathies 
pour les frères slaves étaient sincères, il abandonnait à des œuvres 
de bienfaisance panslavistes l'argent dont la Rousskaïa Beseda rétri- 
buait ses poèmes. Mais des différences fondamentales le séparaient 
des slavophiles. Et d'abord il n'était rien moins que fanatique : 
d'esprit ouvert et mobile, en politique il cherchait la vérité sans se 
flatter de la découvrir, sachant que les hommes, comme ces sept 
frères dont il dit la chevauchée, 3 la voient de côtés divers, la racon- 
tent chacun à leur manière, et finissent par s'entretuer au nom de 
leur illusion. Il était d'ailleurs trop reconnaissant à l'Europe qui lui 
avait fait connaître ses plus pures joies esthétiques et intellectuelles, 
pour admettre la supériorité de la Russie sur elle. Religieux par 
nature, il se disait " écœuré " par l'idée que l'orthodoxie conférât 
au pays la prééminence et le monopole du progrès humain. 4 II 

1 Pouchkine. La foule. 1828. 

2 Lettre d'Ivan Aksakov du 19 mars 1858 à Alexis Tolstoï {Vêstnik Evropy, 
octobre 1905). 

:i La Vérité. 

1 Lettre du 2 janvier 1870. 



154 i 858-1861 

haïssait le communisme des slavophiles jusqu'à le traiter de maudit, 
parce qu'il y voyait non seulement la négation de l'individualisme, 
" seul principe fécond de la civilisation ", mais une forme de 1' " égali- 
tarisme, sotte invention de 93 qui n'a jamais existé, même dans 
n'importe quelle république ". l II détestait cette atmosphère démo- 
cratique dont se grisait le slavophilisme ; si dans sa charité envers ses 
paysans il faisait bon marché de ses coupes forestières, s'il aimait à 
parler familièrement aux humbles, à les encourager et à les savoir 
heureux, il avait conscience de faire alors un geste non de déférence, 
comme le voulaient les slavophiles, ni d'égalité, comme l'exigeaient 
les radicaux, mais de gracieuse bienveillance. 

Dans les autres camps, les radicaux occidentalistes, épuisant la 
méthode rationnelle, aboutissaient à l'utilitarisme et au matérialisme, 
et à un " égalitarisme " teinté de " sans-culottisme " ; les réaction- 
naires enfin restauraient le servage et l'omnipotence de la bureau- 
cratie et des gendarmes. Entre les partis qui de jour en jour accusaient 
leur intransigeance, Tolstoï pouvait donc difficilement faire un choix. 
Mais plus les hostilités se prononçaient et plus cette neutralité pro- 
longée mécontentait les combattants. L'indécision et l'irritation 
étaient à leur comble lorsque le poète, après s'être comme sous une 
irrésistible impulsion jeté aux côtés d'une armée en bataille, se retirait 
soudain pour apparaître plus tard dans les lignes ennemies et les 
quitter elles-mêmes bientôt. Comment ne pas crier à la trahison, ou 
tout au moins à l'incohérence, et avec quel concert tomberont de 
partout les reproches ! Loin d'être atteint par ces marques de froideur 
ou de haine Tolstoï, s'en prévalait. Lisant dans Macaulay les pages 
consacrées à Halifax, il découvrait dans l'illustre homme d'Etat une 
nature sœur de la sienne. Non seulement Halifax, par la faute même 
de ses qualités intellectuelles qui lui présentaient toutes les faces des 
choses dans le présent et l'avenir, avait été entravé dans sa vie poli- 
tique, mais encore il n'avait pu rester longtemps d'accord avec aucun 
parti : 

" Les préjugés et les exagérations des deux grandes fractions de 
l'opinion publique ne lui inspiraient que du dégoût. Il méprisait les vils 
artifices et les clameurs déraisonnables des démagogues; il méprisait 

1 Lettre du 28 décembre 1869. 



LE POETE LIBRE 1^5 

plus encore les doctrines tirées du droit divin et de l'obéissance passive; 
il raillait impartialement la bigoterie du puritain et la bigoterie de 
l'épiscopal ; il ne pouvait admettre ni qu'on s'opposât à l'invocation 
des saints et au surplis, ni qu'on persécutât celui qui s'y opposait. Par 
caractère, il était ce que nous appelons de nos jours un conservateur, 
mais ses théories étaient républicaines.... Halifax était le chef de ces 
hommes politiques que les deux grands partis appelaient dédaigneuse- 
ment " balanceurs ", " trimmers ". Loin de se fâcher de ce sobriquet, 
il l'acceptait comme un titre d'honneur et en discutait gaiement la 
signification. Tout ce qui est bon, disait-il, balance entre les extrêmes : 
la zone tempérée est entre le climat où les hommes sont rôtis et 

celui où ils gèlent, la constitution anglaise est tout aussi éloignée 

du despotisme turc que de l'anarchie polonaise Un homme de ce 

caractère ne pouvait être longtemps fidèle à une coterie politique. Il 
ne faudrait pas cependant le confondre avec la foule vulgaire des 
renégats ; car, s'il changea comme eux de parti, ses défections furent 
toujours en sens opposé des leurs, et il n'avait rien de commun avec 
ces hommes qui, passant d'un extrême à l'autre, regardent avec un 
sentiment plus violent encore que celui d'une inimitié conséquente, 
le parti qu'ils viennent d'abandonner. Sa place fut toujours entre les 
deux factions qui divisaient l'Etat, et jamais il ne s'écarta beaucoup 
de leur frontière commune. Le parti auquel il appartenait était, pour 
le moment, celui qu'il aimait le moins, parce qu'il le voyait de plus 
près ; aussi se montra-t-il toujours sévère envers les violences de ses 
amis, et resta-t-il constamment en bons termes avec ses adversaires 
modérés. Sa censure ne manqua jamais à une faction, du jour où son 
triomphe la rendait arrogante et vindicative ; sa protection ne se faisait 
pas attendre, du jour où elle était vaincue et persécutée. " l 

Frappé de cette analogie avec sa propre situation, le poète voulut 
la souligner et composa ces vers que, sous le titre Halifax, il adressa 
en mars à Ivan Aksakov : 

Des deux camps non soldat mais hôte passager, 
Pour le vrai je suis prêt à tirer mon bon glaive, 
Mais la lutte avec eux fut mon étrange lot 

1 Macaulay. Histoire d'Atigleterre depuis V avènement de Jacques II (trad. de 
Peyronnet, 1875. Tome I, chap. Il, pp. 217-220). 



156 1858-1861 

Toujours, et nul n'a pu m'amener au serment. 
Nous n'aurons entre nous point de pleine alliance, 
Sans me vendre à aucun, sous quel drapeau que j'aille, 
Las de la jalousie partiale des amis, 
Je défendrai l'honneur du drapeau ennemi. 

On devine la surprise et le mécontentement du bouillant slavo- 
phile qui n'était pas homme à s'embarrasser de distinctions subtiles : 
qu'avaient à faire lui et la Besêda de l'apologie d'un renégat ? La 
réponse ne se fit pas attendre. Dès le lendemain Aksakov manifestait 
son étonnement. Qu'était-ce que se ranger sous un drapeau 
pour en défendre un autre ? Evidemment le comte se plaçait au 
point de vue objectif ; mais cette transposition même pourrait tromper 
le public et " faire supposer de la sympathie pour une si étrange 
personnalité. " Croyant ou paraissant croire à l'innocence des inten- 
tions de l'auteur, il ajoutait : " J'estime simplement cette poésie 
nuisible, sous sa forme actuelle, et sans l'expression de votre propre 
opinion à ce sujet. — Votre autorité peut encourager beaucoup 
d'âmes faibles et susciter des renégats. On ne comprendra pas votre 
poésie et on en fera un mauvais usage. " T 

Il condamnait aussi une courte pièce qui était jointe à Halifax^ et 
qui recommandait au poète persécuté de ne pas livrer son verbe, 
comme une proie sans défense, aux insultes des barbares : 

Comme un villageois que menacent 
De la guerre les coups pesants, 
Porte au bois épais son trésor, 
Loin des attaques et du feu, 

Et là dans le silence obscur 
Creuse profondément la terre, 
Entaille le pin écailleux 
D'un signe, avec des mots magiques, " 

Ainsi aux jours cruels, aux jours 
Des persécutions fatales, 
Poète, sous des mots obscurs 
Cache ton verbe prophétique. 

1 Lettre d'Aksakov {Véstnik E-vropy, 1905, tome V, p. 442). 

- Conjuration destinée à protéger le trésor, selon une superstition populaire. 



LE POETE LIBRE 157 

Au poète que Pouchkine adjurait de demeurer " ferme, tranquille et 
farouche " 1 parmi les louanges et les injures, Tolstoï conseillait de 
se cuirasser de mystère. A quoi bon laisser la plèbe " cracher sur 
l'autel où brûle le feu ", et " ébranler le trépied sacré ", lorsqu'il est 
si facile de dérober le sanctuaire à son regard obtus sous le voile des 
énigmes ? Le slavophile n'apprécia pas cette réserve orgueilleuse qui, 
en poussant à l'extrême le dédain de Pouchkine pour la foule, lui 
donnait un sens équivoque ; il n'y vit qu'une profession de lâcheté et 
protesta: " Vous donnez un conseil qui n'est pas viril... Non ce 
n'est pas bien ; il ne faut pas tenir le flambeau sous la table, mais 
oser, accuser, publier, prêcher, guerroyer quand même ! " Il n'atté- 
nuait sa mercuriale qu'en feignant d'admettre une fois de plus une 
pensée d' "arrière ironie" chez l'écrivain, mais, disait-il, "cette 
ironie-là n'a rien d'excessif ! " Son ironie à lui était visible, elle 
s'exerça même lourdement sur la troisième pièce qui complétait 
l'envoi de Tolstoï et qui était réservée au Rousski Vhin'ik. 

L'occident s'éteint dans le lointain pâle et rose, 
La pureté du ciel s'ensemence d'étoiles, 
Dans le bois de bouleaux siffle le rossignol, 
L'air est plein des senteurs de l'herbe parfumée. 

Je connais ce qui s'est glissé dans tes pensées, 
Je connais de ton cœur les plaintes incessantes, 
Et je ne veux pas moi, que tu tentes de feindre 
Et te contraignes à façonner un sourire. 

Ton cœur souffre et n'a pas de consolation, 
Pas une étoile en lui ne donne sa lumière, 
Pleure librement, ô mon trésor bien-aimé, 
Tandis que retentit le chant du rossignol, 

Le chant du rossignol en sa mélancolie 
Qui se déroule ainsi qu'une plainte éplorée, 
Pleure, mon âme, pleure, ô ma douce chérie, 
Tu n'as pour t'écouter que le ciel étoile. 

A la vérité Aksakov ne fut pas insensible au charme de cet appel 

1 Pouchkine. Au poète. 1830. 



158 1858-1861 

élégiaque, qui pénètre le cœur comme une lente incantation, dans 
un décor de crépuscule que la Maison du berger elle-même n'a pas 
surpassé ; 1 il voulut bien louer la grâce du morceau et accorder 
qu'à défaut du Vestn'ik, la Bescda eût pu lui ouvrir ses colonnes ; mais 
cette politesse faite, l'irréconciliable ennemi de l'Occident concluait 
avec un gros rire : " L'occident s'éteint... s'assombrit etc.. Ce sont 
des expressions qui conviennent tout à fait à la Besêda^ vous les ren- 
contrerez chez nous, même en prose... 

Un abîme séparait donc ces deux hommes si proches l'un de 
l'autre par leur droiture ; mais Tolstoï, loin de nourrir de la rancune 
contre son censeur, ne pouvait s'empêcher d'envier son caractère 
rigide et tenace d'homme d'action, exempt du tourment des doutes 
et des analyses énervantes. Lui aussi, par un effet de son robuste 
tempérament, aimait jouer des poings : il connaissait les colères 
soudaines, l'impétueuse détente des muscles et l'emportement des 
insultes ; il chargeait l'ennemi d'autant plus vigoureusement que 
ses indignations impulsives le faisaient frémir tout entier. Mais 
c'étaient des accès qui ne persistaient pas ; l'arc débandé laissait 
mollir sa corde ; la réflexion venait avec le scrupule, le regret ou le 
découragement de coups portés en vain, et le lutteur offrait à 
l'adversaire victorieux sa poitrine désarmée. Les vers qu'il publia 
en avril 1857, dans le Rousski Fêstnik, sont le miroir de ce dualisme : 

Le Seigneur m'armant pour la lutte 
Mit en mon sein amour, colère, 
Ensuite, de sa dextre sainte, 
Il m'indiqua le vrai chemin, 
M'anima d'un verbe puissant, 
M'insuffla des forces au cœur ; 
Mais le Seigneur ne me créa 
Ni inexorable, ni rude. 
Et j'ai gaspillé ma colère, 
N'ai pas soutenu mon amour, 
Et je me lasse de parer 

1 Cf. A. de Vigny : 

L'herbe élève à tes pieds son nuage des soirs, 
Et le soupir d'adieu du soleil à la terre 
Balance les grands lys comme des encensoirs. 



LE POETE LIBRE I 59 

Inutilement coup sur coup. 
Devant la tourmente ennemie, 
Entré dans le champ sans cuirasse, 
Je péris blessé au combat. 

Plus tard, dans une pièce écrite à la manière populaire et adressée 
à la Besêda, il faisait un parallèle mélancolique entre sa nature con- 
templative, impuissante par sa richesse même, et la pensée étroite 
mais volontaire et active des meneurs d'hommes. 

Il fait bon être au monde, frères, pour celui-là 

Dont la tête contient un tantinet de bien, 

Mais d'un bien demeurant en elle seul à seul, 

En elle demeurant fiché solidement 

Comme un clou qu'enfonça une tête de hache. 

Et pour lors sur son bien il fixe son regard, 

Il fixe son regard sans détourner les yeux, 

Il ne regarde pas les côtés alentour, 

Mais s'en va de l'avant, sans arrêt, droit au but, 

En écrasant tous les allants et les venants. 

Mais, frères, quel malheur d'être au monde, pour l'homme 

A qui Dieu a donné des prunelles perçantes, 

A qui II a donné de voir de tous côtés, 

Et ces prunelles-là vont et viennent chez lui : 

Et voici qui semble bien, mais il y a mieux ! 

Voilà qui semble mal, mais cela a du bon ! 

Et s'il arrive jusqu'au carrefour 

Il aperçoit au champ plus d'un chemin ; 

Et le voici qui s'arrête et qui songe, 

Qui marche en avant et puis qui revient, 

Faut-il prendre à droite, ou bien est-ce à gauche ? 

De nouveau il commence d'avancer, 

Mais en route il s'oublie à regarder 

Et les prairies et les vertes forêts, 

A contempler les fleurettes de Dieu, 

A écouter les libres oiselets. 

Et partout les gens le blâment, l'insultent : 

" Vois, dit-on, il va, regarde alentour, 

" Vois, dit-on, il s'est arrêté, il songe, 

" Il devrait mesurer et peser tout 



i6o 1 858-1861 

" Et retourner tout sur toutes les faces. 
" Ce n'est pas lui qui sera voïévode, 
" Ce n'est pas lui qui sera posadnik ; 
" Il ne sera pas secrétaire de douma, 
" Ni ne pourra diriger un négoce ! " 

Tolstoï n'avait rien d'un sectaire, mais quoique indépendant, n'était 
pas indifférent. Lorsque, faisant l'inventaire des réserves de son porte- 
feuille, il constatait que telle poésie pouvait par certain côté convenir 
à tel ou tel journal, il procédait à une équitable répartition. Aussi, 
sans se fâcher de la rude franchise d'Aksakov, il ne renonça pas 
à donner à la Besêda une contribution moins hérétique. 

Déjà cette revue avait publié en janvier un poème évangélique, où 
il montrait une impudique pécheresse d'Israël bravant, au cours d'une 
orgie, la majesté de Jean de Galilée, puis, convertie soudain par un 
regard du Christ, tombant en sanglotant aux pieds du Maître. 1 La 
pièce était du goût de la maison : elle était un pendant fait à souhait 
de la poésie de Khomiakov, parue dans le même numéro et décrivant, 
parmi les ovations populaires au fils de David entrant à Jérusalem, 
l'attitude sarcastique d'un vieillard "élève des écoles, orgueilleux de 
sa sagesse livresque " et impuissant à comprendre la force cachée 
sous l'humilité et la douceur de celui qui " vivifie le monde, comme 
le souffle du printemps qui arrive ". 2 En concevant ce miracle du 
regard, Tolstoï était, volontairement ou non, en profond accord 
avec la doctrine religieuse des slavophiles, qui repousse la foi expliquée 
et démontrée à la manière du rationalisme protestant, pour con- 
fesser celle qui se donne et se reçoit, comme une flamme d'amour. 
C'est ce triomphe de la synthèse sur l'analyse que le poète exprimait 
par le symbole des yeux doux et tristes, arrêtés sur la pécheresse : 

Et ce regard était comme un rayon d'aurore, 

Et tout s'ouvrait à lui, 

Et du cœur obscur de la pécheresse 

Il chassa les ténèbres de la nuit. 

Tout ce qui là se tenait recelé, 

Ce que le péché avait accompli, 

1 La pécheresse. 

2 Vaste et innombrable... (Rousska'ia Besêda, 1858, I.) 



LE POÈTE LIBRE l6 

Fut devant ses yeux implacablement 
Illuminé jusques aux profondeurs. 
Subitement lui furent révélés 
L'iniquité de sa vie sacrilège, 
Le mensonge de ses œuvres coupables — 
Elle se sentit pénétrée d'horreur... 



L'énumération de toutes les erreurs, dont la femme a la brusque 
révélation en même temps que le repentir, devait, en rendant plus 
miraculeuse sa conversion, irriter les rationalistes, pour qui une telle 
métamorphose nullement motivée était par trop " extérieure ", et 
qui lui eussent préféré une controverse philosophique entre Jésus 
et sa catéchumène. 1 Les slavophiles n'étaient pas entièrement satis- 
faits ; ils trouvaient encore cette poésie trop sereine, trop étrangère 
aux intérêts vitaux dont ils étaient les champions. Tolstoï pouvait 
bien, de temps à autre, tirer de sa lyre des accords qui ne fussent 
pas une dissonance parmi leur concert, mais jamais il ne composerait 
une cantate sur commande. Aksakov revenait à la charge, le gour- 
mandait, essayait de le piquer au jeu en lui reprochant d'affecter 
le style pompeux et de méconnaître les beautés de la vie quoti- 
dienne ; l'accusé opposait un plaidoyer rimé, qui est une véritable 
profession de foi poétique. 2 II protestait de son amour pour le charme 
âpre et puissant de la terre natale, les traditions et les aspirations de ses 
fils, mais il déclarait ce sentiment insuffisant à remplir tout son cœur 
avide d'infini ; la terre restait pour lui la petite patrie noyée dans 
l'irradiation de la grande. 

Sa pensée habitait constamment le monde suprasensible dont la 
réalité lui était une certitude, mais l'essence un mystère ; comparés à 
l'énigme de l'au-delà, les problèmes sociaux lui paraissaient secon- 
daires et mesquins ; tous les livres qui de près ou de loin touchaient à 
la grande question, s'entassaient sur les rayons de sa bibliothèque : 
écrits mystiques d'Emmanuel Swedenborg, dans une vieille traduction 
française, théories magnétiques de J. B.Van Helmont avec ses extases, 
son " archée " unissant l'esprit et les humeurs, hypothèses d'Henri 

1 C'est le point de vue de N. Sokolov à qui le sens profond du passage a 
complètement échappé. (Illiouzii, p. 99.) 

2 A I.S. Aksakov. 



162 1858-1861 

Delage, sur la vie des esprits après la mort, Pneumatologie de J. Eudes 
de Mirville avec ses théories sur les fluides magnétiques, les obsessions, 
les voix surnaturelles, les exorcismes, les névropathies et monomanies 
mystérieuses, les lieux fatidiques, les tables volantes, les flammes jaillis- 
santes etc., Magie magnétique de Cahagnet avec ses histoires de fasci- 
nation, miroirs magiques, apports et suspensions, pactes, talismans, 
possessions, sortilèges, envoûtements, philtres, correspondance sympa- 
thique et nécromancie, Magie dévoilée de Du Potet avec ses attrac- 
tions, ses lignes, cercles et flèches, sa palingénésie et sa langue des 
esprits, Magie naturelle du même auteur avec ses récits de somnam- 
bulisme, magnétisme, clairvoyance, hallucinations, apparitions, soulè- 
vement et transport de corps solides par les forces occultes, Levons du 
D 1 Alphonse Teste sur le magnétisme animal, son histoire, ses effets, 
ses applications, son intervention dans les phénomènes instinctifs de 
répulsion, sympathie et amour, œuvres auxquelles s'ajoutèrent bientôt 
Y Histoire de la Magie et le Dogme et Rituel de la Haute Magie 
d'Eliphas Lévi (abbé Louis Alphonse Constant) avec ses principes 
cabalistiques, sa thaumaturgie, ses conjurations, triangles, tétragram- 
mes et pentagrammes abondamment décrits et illustrés. 

Tolstoï leur donnait une attention concentrée et leur ouvrait un 
large crédit de confiance et de foi. Tout à la joie de voir fustiger 
le matérialisme odieux, il ne songeait pas à suspecter les exécuteurs. 
Non seulement il ne trouvait pas déplaisante l'emphase verbale dont 
la plupart d'entre eux accompagnaient leurs axiomes^ et îqui rappelait 
parfois fâcheusement la faconde des vendeurs d'élixir, mais il louait 
leur style " précis ", " catégorique ", et leur " froide logique ". ] 

1 Cf. lettre du 24 octobre à Sophie. Voici d'autre part des échantillons de 
cette " froide logique ". Dans sa conclusion Mirville écrit : " Encore une fois, 
si vous croyez aux esprits, et vous allez y croire, vous pourrez dire avec le poète : 
omnia jam fiunt, jieri quœ fosse negaba?n. Mais si nous voyons là toute une 
révolution, révolution véritable, absolue, radicale, pleine de lumière pour les 
chrétiens, nous y voyons aussi pour ceux qui ne le sont pas des dangers non 
moins grands et des erreurs plus périlleuses encore. 

Le matérialisme est vaincu, mais à quel prix peut-être ? Et voilà précisément 
ce qui nous oblige à tant d'efforts pour bien établir la vérité. Ne confondons pas 
les diverses missions... Que fait-on, au contraire, depuis un siècle ? Confondant 
tous les ordres de vérités, on porte aux mathématiciens " des problèmes méta- 
physiques ", on interroge avec des " causes " les hommes qui ne reconnaissent 



LE POÈTE LIBRE I 63 

Comment eût-il été choqué lui qui, dans son épître à Aksakov, 
reconnaissait avoir souvent " accordé son psaltérion à la voix du 
tonnerre " et se disait incapable de chanter ses aspirations les plus 
hautes " dans la langue de tous les jours " ? Ces favoris de l'invisible 
étaient à leur manière des poètes et des prophètes et avaient le droit 
de tonner contre les incrédules et d'annoncer en accents inspirés la 
venue des temps nouveaux. Au reste, Tolstoï cherchait en eux moins 
des révélations surprenantes que la confirmation de ses propres idées. 
Celles-ci, édifiées d'abord sur les données de son intuition, étaient 
consolidées et enrichies par les relations de faits certifiés authentiques, 
dont ces pages étaient pleines. Les expériences de spiritisme par le 
moyen des tables tournantes et des médiums devaient donc fasciner 
le poète, qui considérait leurs manifestations comme des preuves 
incontestables de ce qui lui était une certitude. 

En ce temps-là le médium écossais Daniel Dunglas Home \ après 
avoir rempli l'Amérique du bruit de ses précoces exploits, parcourait 
l'Angleterre et le continent en traînant après lui les cœurs des 
fervents des sciences psychiques. On trouvait bien des réfractaires qui, 
comme Robert Browning tournaient en ridicule un "Sludge" 2 qualifié, 
d'imposteur, mais les triomphes du lendemain étaient une ample com- 
pensation. En 1856, Home s'était converti au catholicisme, et le pape 
lui avait accordé une audience ; l'année suivante l'empereur le recevait 
aux Tuileries ; en 1858 la reine de Hollande avait tenu à le connaître. 
Présenté au mois de mars, à Rome, à la comtesse Koucheleva-Bezbo- 
rodko née Kroll, il fut bientôt fiancé à sa sœur Alexandrine, et l'on 

que des " effets ", et sur cette grande question des esprits, on va croire sur parole 
des gens, qui ne se sont jamais occupés que de phénomènes matériels. 

Cf. aussi le début de la préface de Du Potet (Magie dévoilée) : "J'ai vu les 
édifices religieux et quelquefois les ministres du culte frappés par le feu du ciel, 
j'ai vu... etc." et un passage de la Magie animale (p. 336) : "Comme ces 
animaux immondes qui vivent dans la matière, les maîtres de la science officielle 
n'ont pas besoin de lumière pure, souvent un égout leur suffit. Voilà pourquoi 
leur science est morte, voilà pourquoi l'empire est à deux doigts de sa perte, 
voilà pourquoi les choses sacrées sont devenues méprisables et qu'on ne sait plus 
même s'il existe un Dieu !... " 

1 Appelé aussi Hume, par suite d'une erreur de clerc de la paroisse, sur l'acte 
d'état civil. Il était né près d'Edimbourg en 1833. 

2 Cf. son poème : Mr. Sludge, the médium. 



i6 4 1858-1861 

décida que le mariage serait célébré l'été à Saint-Pétersbourg. En 
juin, à Paris, Alexandre Dumas, engagé à l'improviste par la comtesse 
à servir de témoin à la mariée, s'était vu proposer cet ultimatum : 
" Je vous donne trois minutes : ou nous refusons notre sœur à 
M. Home, ou vous serez son garçon de noce. " Très amusé il accepta 
de se joindre à la caravane et laissa dans son livre De Paris à Astrakhan 
une relation humoristique du voyage. Du médium il esquisse ce 
portrait : " Home est un jeune homme ou plutôt un enfant de 
vingt-trois à vingt-quatre ans, de taille moyenne, mince de corps, 
faible et nerveux comme une femme. Il m'est arrivé de le voir se 
trouver mal deux fois dans la même soirée parce que je magnétisais 
devant lui. Si j'avais voulu le magnétiser, je l'eusse endormi d'un 
regard. Son teint est blanc, légèrement nuancé de rose, avec quelques 
taches de rousseur. Il a les cheveux de cette belle teinte chaude qui 
n'est déjà plus le blond et n'est pas encore le roux, les yeux bleu 
clair, les sourcils peu accusés, le nez petit et retroussé ; sa moustache 
de la même teinte que ses cheveux, cache une bouche sympathique, 
dont les lèvres un peu pâles et un peu minces couvrent de belles 
dents. Ses mains blanches, féminines, très soignées, sont chargées de 
bagues. " l 

Dès son arrivée à Saint-Pétersbourg, Home fut invité à donner au 
palais une séance, mais n'étant pas en ce moment doué de son 
" pouvoir " 2 , il dut décliner l'honneur. L'empereur consentit à 
attendre les circonstances favorables. Un mois plus tard, alors que 
le fiancé était aux prises avec des difficultés relatives aux formalités 
matrimoniales, il fut soudain prévenu par " l'esprit de sa mère 
du retour de son pouvoir ; il s'empressa d'en informer l'empereur. 
Prié de venir à Peterhof, il résida une semaine entière au palais, 
répétant ses expériences et convainquant la cour. 

L'impression fut singulière. Tioutchev la définit ainsi : "A Peterhof 
on était si parfaitement sous le coup des choses prodigieuses et ren- 
versantes dont on avait été témoin, que personne ne songeait à 
révoquer en doute leur réalité, mais aussi personne ne demandait à 

1 De Paris à Astrakhan (I, p. 59). 

2 Home prétendait n'avoir aucun contrôle sur son propre " pouvoir ", qui lui 
échappait des mois entiers et des années. Il était averti de sa disparition et de 
son retour par des esprits familiers. 



LE POETE LIBRE 1 65 

en voir la répétition. L'impression qui en est restée est celle d'une 
accablante tristesse. " x Alexandre II désireux d'être agréable à 
M lle Kroll, filleule de Nicolas I, leva les derniers obstacles à l'union 
des jeunes gens. Il ajouta le présent d'une bague ornée de diamants, 
et désigna comme témoins de Home deux de ses aides de camp, le 
comte A. Bobrinski et le comte Alexis Tolstoï. Le poète, enthou- 
siasmé par les phénomènes merveilleux auxquels il avait par quatre 
fois assisté, en propageait avec feu la relation, il racontait " les mains 
visibles, les tables suspendues en l'air et faisant à volonté le mouve- 
ment d'un bateau en mer..., en un mot la certitude matérielle et 
palpable d'un monde surnaturel. " 2 II avait été séduit par le caractère 
enjoué du médium, dont un observateur disait : " Certes, il n'y a pas 
un brin de jonglerie dans cette figure-là. " 3 C'était déjà autant au 
nom de l'amitié que de la délégation impériale que, le 20 juillet, il 
prit part aux justes noces, consacrées selon le rite orthodoxe dans la 
chapelle privée du comte Kouchelev, puis, selon le rite romain dans 
l'église Sainte-Catherine. Il lui était ainsi réservé de devenir le com- 
père de cet Alexandre Dumas, dont jadis il jugeait sévèrement le 
talent ; 4 le prince Serebriany choqua son verre contre celui de 
d'Artagnan. Que se dirent-ils ? Les confidences manquent sur ce 
point. Il est à présumer que la conversation fut plus anecdotique que 
littéraire. La verve de Dumas n'était jamais à court, et la réplique ne 
devait pas se faire attendre. Tolstoï était homme à s'égayer des 
étonnements d'un voyageur, et à les provoquer par des récits sensa- 
tionnels. Il pouvait aussi puiser dans sa riche provision d'aventures de 
chasse et lui conter entre autres la courageuse conduite du comte 
Melchior de Vogue, invité récemment par lui à courir l'ours dans le 
gouvernement de Novgorod, et que Dumas rapporte dans son livre. 5 

1 Rousski Arkhi-u, mai 1899, p. 97. Et aussi : " ... L'impératrice mère éprouvait 
la sensation peu habituelle d'une main qui se promenait sur elle. Mais Anna 
vous racontera cela mieux que moi, à moins qu'elle ne garde rancune à la table 
ou plutôt aux esprits, qui ont exigé son renvoi de la chambre aussi bien que 
celui d'Alexis Tolstoy et du comte Bobrinski, comme trois êtres antipathiques à 
leur nature. {Ibid., en français.) 

2 Ibid. 

3 Ibid. 

4 Voir p. 137. 

5 De Paris à Astrakhan (II, p. 24) : "... C'est ce qui arriva au comte de Vogue 



[66 i 858-1 861 

Témoin et marié se quittèrent amis, se promettant de se revoir 
bientôt à l'étranger. Le congé de onze mois, obtenu le 19 avril et 
qu'avait précédé l'octroi de l'ordre de Saint-Stanislas de 2 n,e classe, 
donnait au comte les loisirs espérés. La fin de l'été fut passée en 
Crimée parmi les sites familiers, Mêlas, Tchoufout-Kalé où Tolstoï, 
de tout temps intéressé par les Karaïmes, renouvela connaissance avec 
leur plus récent historien Beïm et l'assura, pour l'édition de son 
travail, d'une avance pécuniaire et de sa recommandation auprès de 
la typographie universitaire de Saint-Pétersbourg gérée par Nicolas 
Jemtchoujnikov. Ce dernier partageait avec ses frères le commerce 
d'affection et de belle humeur qui liait à leur cousin les joyeux par- 
rains de Kozma Proutkov. Il était ouvert aux nouvelles idées, et 
anglomane convaincu. Présentement, il demandait l'affranchissement 
des typographes serfs et leur passage au système de la redevance. Le 
succès de son projet lui valut la gratitude de ces pauvres gens, qui 
imaginèrent de la lui manifester sous les espèces d'un pâté viennois 
acheté par cotisation. Tolstoï félicita son cousin de son libéralisme ; 
lui-même était acquis entièrement à la grande réforme, et ne cachait 
pas son mépris pour les partisans du servage. Quand, après un séjour 
à Odessa, il se fut installé pour l'hiver à Pogorêltsy et que le hasard 
du voisinage le mit en contact avec une propriétaire, qui regrettait 
en pleurnichant l'ancien état de choses, il éprouva un comique 
dégoût, et fît à cette " répugnante " 1 voisine un accueil propre à lui 
ôter tout désir de revenir. Par contre le fils qui, au grand scandale de 
sa mère, soutenait la politique d'émancipation, fut invité à visiter ses 
hôtes aussi souvent qu'il le voudrait ; mais il ne reparut pas, empêché 
sans doute par la rancunière bonne dame. 

N'étaient de rares déceptions de cette sorte, Tolstoï jouissait déli- 
cieusement de sa vie indépendante, dans un pays qui lui rappelait les 
meilleurs souvenirs de son enfance. Il goûtait enfin une paix sans 
menaces ; les déchirements du passé qui avaient été si longtemps le 

qui, il y a deux ans, soutint honorablement l'honneur du pays, et laissa en 
Russie un souvenir de courage qui se perpétuera pendant plus d'une génération 
de chasseurs. La chasse avait lieu chez le comte Alexis Tolstoï dans le gouverne- 
ment de Novgorod... On avait connaissance d'une mère ayant des petits ; c'était 
une grande bête de la plus haute taille... etc. " 

1 Lettre à Nicolas Jemtchoujnikov, 28 novembre 1858. 



LE POÈTE LIBRE 1 67 

leit-motiv de son lyrisme, s'effaçaient de son souvenir ; son amour 
pour Sophie, sans perdre de sa profondeur, avait changé de caractère : 
ce n'était plus la passion inquiète, prompte à la jalousie, aux élans 
impatients, coupés de doutes et de vagues angoisses, mais un senti- 
ment calme et sûr, que peignent ces vers parus en juin dans le 
Rousski Vêstnik : 

La passion n'est plus et sa flamme inquiète, 
Déjà ne donne plus la torture à mon cœur : 
Mais cesser de t'aimer me serait impossible, 
Tout ce qui n'est pas toi est si vain et menteur, 
Tout ce qui n'est pas toi est incolore et mort. 

Des indignations injustes et sans cause 

Ne font plus bouillonner en moi un sang rebelle. — 

Mais je ne puis me fondre avec l'ignoble vie, 

Mon amour, ô amie, en n'étant plus jaloux 

Est cependant resté le même ancien amour. 

Ainsi des hauteurs d'une sévère nature, 
De rochers suspendus un torrent s' arrachant 
Du royaume où sont tempête, orage et nuées, 
Dans la steppe immense emporte ses mêmes eaux 
Et vers le lointain coule et paisible et profond. 

La famille de Sophie, les enfants avec leurs gouvernantes et leurs 
maîtres, formaient le foyer animé de la maison qui était devenue 
définitivement la leur. Père adoptif de cette jeunesse, dont sa bonté 
encourageait l'appétit de vivre, Tolstoï se laissait insensiblement 
envelopper par leur aimable tyrannie. Il organisait leurs jeux et leurs 
parties de campagne, se dépensait en inventions, travestissements, 
charades et surprises pour les amuser, leur rimait des impromptus 
drolatiques, et tirait de son fertile génie mille histoires merveilleuses. 
Andreïka était toujours le favori ; son insatiable curiosité et sa 
crédulité lui valaient d'incessantes mystifications ; mais déjà sa cervelle 
s'exerçait à composer des contes burlesques, qui faisaient la joie de 
l'oncle, et qu'il eût été possible de glisser parmi les coq-à-1'âne de 
Kozma Proutkov. La bonne humeur et l'entrain avaient élu domicile 
à Pogorêltsy, dans l'antique manoir aux solives fatiguées, aux plan- 



i68 1858-1861 

chers branlants, mais qui, en serviteur de race, défendait fidèlement 
ses maîtres des intempéries ; chaque jour on lisait Homère dans la 
traduction de Gnéditch. La bibliothèque de six mille volumes, naguère 
dans un pavillon, couvrait maintenant les murs de la chambre à 
coucher de Sophie dont les heures de lecture commençaient à la nuit 
pour s'achever parfois au premier chant du coq. Tolstoï affectionnait 
les vieux manuscrits, les éditions anciennes aux curieuses illustrations, 
les ouvrages relatifs à l'archéologie et à l'ethnographie, comme la 
grande description de l'Egypte rédigée par ordre de Napoléon, et les 
vieux livres de magie dont il y avait une abondante collection. 

Qui n'a visité un de ces " nids de noblesse " peut difficilement 
se figurer le pêle-mêle du mobilier, l'incohérence de la décoration, 
les rencontres déconcertantes, l'abandon de certaines parties voisinant 
avec le coquet modernisme de coins privilégiés, le charme mélan- 
colique et poignant qui plane sur les nobles débris du passé. Mais 
dans l'encadrement de son parc, de sa forêt, de sa cour où s'inter- 
pellent moujiks et " baby ", 1 tandis que les chevaux hennissent, les 
chiens aboient et les dindons gloussent, toute impression de tristesse 
s'évanouit, et l'on sent que la vie bat toujours au cœur de la 
centenaire. Ecrivant à son cousin pour le presser de venir, Tolstoï 
a croqué d'un crayon alerte sa résidence : 

" Il y a ici des meubles de bouleau de Carélie, sept enfants tous 
plus petits les uns que les autres, une jolie gouvernante, un gouver- 
neur de petites dimensions, un insouciant père de famille grondant 
tout le monde comme toi, son frère et son cuisinier qui préparent 
chaque jour quelque nouveau plat, un diacre bon vivant, un pope 
rougissant, des employés aux moustaches bigarrées, un bon intendant 
et une méchante intendante qui se cache constamment dans son 
terem, 2 des bouvreuils, des bruants, des pics, des loups ravissant des 
porcs en plein jour dans le village même, de très jolies paysannes, des 
commis plus ou moins fripons, les uns grêlés, les autres au visage lisse, 
une cloche de deux pouds, du papier de tapisserie représentant Vénus 
sur un fond bleu étoile, une chambre de bains, des paons, des dindes, 
des sorciers, des vieilles qui passent pour sorcières, un cimetière dans 
un bois de pins avec des glaçons, au matin le soleil, des poêles qui 

1 Femmes. 

2 Appartement élevé des femmes dans l'ancienne Russie. 



LE POÈTE LIBRE I 69 

éclairent la chambre en crépitant, le vieux chauffeur Paul, qui jadis 
fut jeune, des kobzars, 1 des aveugles, un vieil accordeur de pianos 
chantant : " Gloire, gloire à toi, héros ! " et " Glorifie-toi de ceci, 
Catherine ! " et " Mon cœur n'est pas pour vous, car il est pour un 
autre ", un équipage appelé le malheur sur roues, un autre appelé, 
paraît-il, ferzik, une antique voiture d'Elisabeth Petrovna, des rats, des 
hermines, des belettes, des fosses à loups, du jambon, des mouchettes, 
une veilleuse, des vareniki, 2 de la liqueur,... des petits paravents, des 
balcons, cinq cents oignons de fleurs, de vieux cahiers, Andreïka et des 
pruneaux, des ours danseurs au nombre de quatre, une très vieille 
vachère, un plancher de planches de pin sans peinture,... des menui- 
siers ivres, des cordonniers comme eux, des ruches d'abeilles, des 

perles de verroterie,... des écrans, des harnais de cuivre, des chevaux 
gris, du miel en cuveaux, des arpenteurs, des traces de lièvres, deux 
assez larges, mais deux plus petites,... des porcs dans les rues, un 
potager avec des petites perches, qui indiquent les quatre côtés du 
monde, une lanterne magique, des poules, des pommes trempées, 
le crépuscule avec les bruits du village qui meurent par degrés, des 
coups de fusil au loin, des aboiements de chiens, la nuit des coqs qui 
à brûle-pourpoint crient à toute gorge, des jours sombres, la gelée 
blanche, le givre sur les arbres, le soleil qui se montre brusquement, 
deux vieux pistolets turcs, de petites tables de travail, le thé sur une 
longue table, un jeu d'anneau suspendu à une baguette et qu'il faut 
accrocher à un crochet enfoncé au mur, des carassins séchés, de la 
canneberge, des enfants nés avant terme à l'incroyable étonnement de 
leurs pères, le prince Golitsyne, frère de Paul, qui vit à trente verstes; 
la fête prochaine de Noël, une machine lithographique, un orgue 
complètement détérioré, un mécanicien également détérioré et fou, 
une masse de mouches que la chaleur ranime, une masse de vieux 
calendriers, commençant à l'année 1824, un billard placé dans une 
décharge et tout à fait inutilisable, des pains d'hostie secs, des collines 
pittoresques, sablonneuses, couvertes de pins, des voituriers avec des 



1 Joueurs de kobza, instrument petit-russien à huit cordes sur lequel ils 
s'accompagnent en chantant ; les joueurs sont généralement des mendiants 
aveugles, possédant un vaste répertoire de légendes, de bylines d'Ukraine. 

2 Petits pâtés de caillebotte. 



iyo i 858-1861 

chariots, des veillées, 1 des moulins, des fouleries, une vieille lanterne, 
de vieilles cartouches, des modèles de machines à battre le grain, le 
portrait du prince Kotchoubey, le portrait de la comtesse Kankrine, 
des rapières, des cannes de bambou, une cassolette en forme de vase 
antique, une lampe d'albâtre, de la vieille grenaille, un immense 
divan avec deux petites armoires, deux jeunes chiens velus, des lièvres 
sèches, une cage sans oiseaux et un miroir rond cassé. Viens, Niko- 
laïouchka, et tu verras tout de tes propres yeux. " 2 

Pris par cette vie " tranquille et utile ", il n'avait pas réalisé son projet 
de réunir en volume ses poésies, se disant incapable de surmonter " la 
répugnance à les copier et même à en revoir les copies estropiées ". 3 

La beauté sauvage du pays lui était une source intarissable de 
volupté. A ses amis et parents dont son toit hospitalier abritait les 
fréquents séjours, il aimait faire les honneurs de ses chasses à l'ours, 
au sanglier, au loup, ou plus modestement aux perdrix, coqs de 
bruyère et gelinottes. Quotidiennement, soit à cheval avec Sophie, 
soit à pied avec ses compagnons, botté de cuir ou de feutre, le bonnet 
enfoncé de coin sur l'oreille, le fusil en bandoulière ou croisé sur la 
poitrine, il battait les futaies et les étangs. Parfois il allait seul, respi- 
rant l'odeur des pins, écoutant les chants et les rumeurs. Il atten- 
dait le printemps avec une " impatience d'enfant ". 4 II lui semblait 
sortir d'une longue et ténébreuse captivité, tel Richard Cœur de Lion, 
dont il redit d'après Heine le retour d'Autriche : 

Il chante, rit et sonne de la trompe, 
La joie est dans son âme et son regard. 



Salut, notre roi ! murmurent les feuilles 
Et les murs verts du lierre. 

Respirer librement le remplit de bien-être, 
Il se sent tout entier renaître, 
Il se rappelle alors la prison étouffante 
Et dans l'ivresse il éperonne son cheval. 

1 En russe " vetchernitsy " ; les filles se réunissent le soir sous le prétexte de 
filer le lin 5 les garçons arrivent et passent la nuit en leur compagnie. 
8 Lettre à Nicolas Jemtchoujnikov, novembre 1858. 
3 Lettre du 9 janvier 1859, à Markevitch (en français ; inédite). 
1 Ibid. 



LE POETE LIBRE I 7 I 

Son cœur était léger, comme celui de ce Jean Damascène délivré 
dont il venait de mettre en vers la légende en se conformant à la 
Vie des saints. Les Tcheti-Mineï du métropolite Makari relataient, à 
la date du 4 décembre, les gestes mémorables de " notre saint père 
Jean Damascène ". Né de parents nobles et croyants, Jean élevé à la 
mode sarrazine, bon cavalier et intrépide chasseur, a cependant l'âme 
douce, la crainte de Dieu et l'amour des écrits divins. Appelé par le 
prince sarrazin à devenir son premier conseiller, Jean décline d'abord 
l'honneur qu'une insistance réitérée le force plus tard d'accepter. Il 
devient ministre puissant, triomphe des calomnies qui l'assaillent, 
mais bientôt, pris d'une angoisse spirituelle, demande au prince son 
congé. Il refuse l'accroissement de faveurs et de pouvoir qui lui est 
offert s'il reste, et après de nouvelles prières obtient enfin sa liberté. 
Il distribue alors aux pauvres ses biens innombrables, libère ses esclaves, 
s'achemine vers Jérusalem et, parvenu à la laure de Saint-Sabas, 
prie Phégoumène de recevoir la brebis égarée. On invite le plus 
savant moine à initier l'illustre novice ; le vieillard se récuse par 
modestie ; après lui un second, un troisième, un quatrième suivent 
son exemple ; tous se dérobent à l'honneur sauf un seul, " de carac- 
tère simple, mais de grande raison ", qui consent à devenir son 
instructeur, lui donne pour règles principales de ne rien faire de 
sa propre volonté, de n'entretenir aucune rêverie séculière, de se 
garder l'esprit pur, d'éviter l'orgueilleuse ambition d'atteindre l'infini 
du bien et la révélation des mystères, et lui prescrit d'observer le 
silence. Le novice obéit, supporte victorieusement les épreuves, mais 
un jour, un moine meurt ; son frère " selon la chair ", désespéré et 
inconsolable, implore Jean de composer un chant funèbre : il se heurte 
à un refus, mais redouble ses supplications auprès de celui qu'il nomme 
" son seul médecin ". Jean apitoyé cède et compose un tropaire sur 
la fragilité et la vanité des choses humaines. Il chante dans sa cellule 
lorsque l'instructeur, qui a surpris sa voix, entre courroucé, lui reproche 
de se réjouir au lieu de pleurer, et insensible à ses larmes le chasse. 
La communauté entière intercède auprès de l'implacable moine ; 
celui-ci ordonne au coupable d'aller, en pénitence, nettoyer de ses 
mains les immondices de la laure ; Jean se soumet et son humilité 
attendrit enfin l'inflexible religieux qui lui embrasse la tête, les 
épaules et les mains en s'écriant : " Tu es un vrai martyr ! " Le 



172 1858-1861 

pénitent tombe à genoux en demandant pardon, et l'ancien accord 
renaît entre les deux hommes. La sainte Vierge apparaît à l'instruc- 
teur et lui commande de laisser son disciple être un nouvel " Orphée ", 
chanter le Seigneur et la résurrection, écrire les dogmes de la foi 
et confondre les hérétiques. Jean se met à composer de pieux 
ouvrages et à célébrer les louanges du Dieu victorieux, qui réjouit 
toutes les créatures. 

Telle est cette légende dans laquelle Tolstoï trouvait plus d'une 
analogie avec sa propre situation ; lui aussi avait un prince qui 
voulait le retenir à son service, lui aussi considérait comme un 
supplice d'avoir à refouler une inspiration débordante, lui aussi mettait 
son glaive poétique au service de l'art contre les iconoclastes. L'histoire 
de Damascène lui offrait une succession de thèmes pour exprimer la 
tristesse de la contrainte, l'effusion de l'espoir, l'élan vers le monde 
inconnu dont les choses d'ici-bas ne sont que le pâle reflet, l'héroïsme 
du sacrifice, la fidélité à l'art pur, l'enthousiasme de la délivrance. 
Il la suivit fidèlement, çà et là seulement prenant un chemin de 
traverse ou poussant plus avant une reconnaissance. Des développe- 
ments descriptifs ou lyriques furent ajoutés, d'autres furent omis, - le 
tropaire, consistant en quelques lignes dans la version de Makari, 
s'enfla de cinq strophes, la vision qui le suivait et complétait le 
pardon devint chez Tolstoï l'argument décisif, le deus ex machina 
amenant à la clémence le sévère vieillard. En revanche, des phrases 
entières et d'innombrables expressions passèrent dans le texte poétique, 
et la personnalité du héros, bien qu'enrichie de traits nouveaux, ne 
fut pas dénaturée. 

Cependant à la lecture du poème dans le manuscrit circulant 
parmi les amis, beaucoup se refusèrent à reconnaître le saint. 
Evidemment la portée nouvelle que le poète donnait à la légende 
semblait à première vue en fausser l'orthodoxie ; il en usait avec 
elle comme un prédicateur avec un texte dont il tire des déve- 
loppements originaux et multiples ; l'auditoire a peine à concevoir 

1 Les détails sur la jeunesse du héros et sur sa famille n'ont pas été utilisés par 
Tolstoï, qui a aussi négligé de faire figurer l'épreuve, par laquelle l'instructeur 
envoie le novice vendre des corbeilles à Damas, avec mission de ne revenir que 
muni d'une somme fixée : un ancien serviteur de Jean le reconnaît sous ses habits 
de mendiant et lui achète charitablement sa marchandise au prix indiqué. 



LE POETE LIBRE I 73 

que quelques mots puissent enfermer tant de sens ; pour un peu il 
crierait à l'abus et à la contrefaçon. Tolstoï, sûr de ses positions, 
proposait simplement à ses adversaires de lire les Tcheti-M'ineY : 
conseil qui n'était pas superflu, les plus affirmatifs de ses censeurs 
étant généralement ceux qui n'avaient jamais ouvert le livre. 
Comment, s'ils l'avaient lu, auraient-ils été fondés à condamner le 
motif du tropaire, pris à la source même, ou la longueur du discours 
de la Vierge, plus considérable encore dans l'original ? Il en était 
aussi qui, sans entrer dans ces discussions, se voilaient la face dévote- 
ment, scandalisés qu'un si grand saint fût choisi comme protagoniste 
d'une fable poétique. Certains, comme Pletnev, admettaient que le 
poème eût pu être "meilleur, plus fort, plus concis", mais que, 
"jugé d'après les idées actuelles, il n'était pas mauvais ". 1 D'autres 
parmi lesquels Ivan Tourguenev, s'attaquaient à la versification et 
dénonçaient la pauvreté des rimes ; l'auteur répliquait par un inven- 
taire exact de ses fautes apparentes et un exposé de son système de 
consonances. 2 Nicolas Jemtchoujnikov s'en prenait à la dédicace où 
l'on voyait l'impératrice, de son " élévation suprême ", abaisser " un 
regard vivifiant " sur son sujet. De pareilles expressions, selon lui, 
sentaient le courtisan. Tolstoï les avaient employées naïvement dans 
son fervent amour pour sa souveraine. Il ne tint pas à lui que la 
dédicace ne fût maintenue, et il envoyait à son cousin ces vers en 
réponse à ses détracteurs : 

Que celui dont l'honneur n'est pas pur de reproche 

Craigne l'opinion du monde, 

Qu'il cherche un chancelant appui 

Dans les bravos de ses amis ! 

Mais celui qui est sûr de soi 

N'est pas ébranlé par les blâmes ; 

Son verbe n'est pas hypocrite, 

Il ne prend pas autrui pour juge. 

Devant aucun pouvoir terrestre 

Il ne dérobe sa pensée, 

Il ne flatte point l'injuste partialité, 

1 Lettre au prince Viazemski, 11/23 avril 1859. 

2 Lettre du 4 février 1859. 



174 1858-1861 

N'encense pas la haine injuste. 

Ni devant les tsars couronnés, 

Ni devant le tribunal de la renommée, 

Il ne trafique de paroles, 

Et n'incline servilement la tête. 

A personne il n'adresse un blâme 
Pour plaire à des amis, par crainte, 
Mais quand la foule iniquement 

Edicté son arrêt, 
Lui seul, sans la suivre, 
Devant ce qui est pur et clair 
Ose avec vénération 

Incliner son front libre. 

Boleslav Markevitch qui s'était fait l'écho de certaines critiques, avait 
en revanche, après avoir lu à haute voix Jean Damascène à la cour, 
transmis les félicitations de Marie Alexandrovna à Tolstoï qui trouvait 
là sa meilleure récompense. 

Le poème parut en février dans le tome I de la Rousskaïa Besêda, 
en même temps que des vers de Khomiakov et de Tioutchev. Cette 
fois Ivan Aksakov ne pouvait que faire un accueil empressé à une 
pièce inspirée de cette Vie des saints, qu'il proclamait le fondement 
nécessaire de l'éducation nationale. Il se délectait au souffle ardent et 
belliqueux qui se dégageait des dernières strophes : 

Heureux qui maintenant, Seigneur, peut devant toi 

Et penser et parler, 

Intrépide de cœur, ardent en sa prière, 

En ton nom il part en bataille 

Contre tout ce qui est inique et mensonger. 



Ce n'est pas un torrent des montagnes qui tombe 
Des sauvages hauteurs, entre les sombres rocs, 
Ce n'est pas une tempête qui vient terrible, 
Ni le vent qui soulève une noire poussière, 
Ni des chênes qui par centaines s'inclinant 
Font entendre le bruit de têtes centenaires, 
Ni des vagues de mer qui sur un rang accourent 
En balançant leurs crêtes blanches — 



LE POETE LIBRE IJÇ 

C'est le verbe de Jean qui coule 
Et, rempli de forces nouvelles, 
Tel le glaive de Dieu, il réduit en poussière 
Les ennemis du Christ. 



Au cœur même du poème il rencontrait des vers qu'il eût volon- 
tiers signés : 

Il déplaît à Dieu que la pensée libre 
Soit violée et opprimée ; 
Elle qui dans l'âme est née librement 
Dans les fers ne périra pas. 

Pensais-tu vraiment, homme au court regard, 
Forger une chaîne à tes rêves, 
Et d'écraser en toi les sons vivants par force 
Avais-tu vraiment la pensée ? 

Des monts du Liban où, dans les hauteurs d'azur, 
Blanchit une neige lointaine, 
Le vent impétueux qui dans les vastes steppes 
Se rue, retiendra-t-il sa course ? 

Remonteront-ils leur cours, les flots du torrent 
Grondant entre les rocs, 
Et le soleil qui là se lève à l'orient 
Retournera-t-il en arrière ? 

Le morceau tout entier était un magnifique plaidoyer en faveur 
de cette liberté de la parole pour laquelle bataillaient les slavo- 
philes et qui leur valait tant de déboires. Il avait d'ailleurs suscité 
à la censure des objections, écartées seulement par une volonté éclairée 
s'exprimant ainsi : " Je ne vois pas pourquoi il faudrait interdire cette 
belle poésie. Quelques strophes peut-être ambiguës se perdent dans 
l'ensemble. " 1 

Au moment même où l'on achevait d'imprimer Jean Damascène 
et par une coïncidence singulière, le gouvernement fermait la 

1 Note au crayon sur le rapport du comité de censure de Moscou, le 29 janvier 
1859, au ministère de l'instruction publique. L'autorisation est signée de 
Kovalevski. 



176 1858-1861 

bouche à Ivan Aksakov qui, par son nouveau clairon, le Parous 1 , 
sonnait le rappel de ses troupes. Le Parous devait plus étroitement 
que la Beseda devenir l'organe slavophile et panslaviste. Depuis plus 
de six mois, son fondateur avait établi son programme et luttait 
opiniâtrement pour renverser les obstacles que l'administration 
accumulait sur sa route, et pour obtenir des autorisations successives. 
Ballotté entre les comités et les ministères, de l'Intérieur à l'Instruc- 
tion publique, de l'Instruction publique aux Affaires étrangères, des 
Affaires étrangères à l'empereur, il avait le 3 janvier, après force 
promesses et décisions contradictoires, et en tournant l'interdiction 
d'ouvrir une rubrique " slave ", lancé hardiment sa barque, aux 
applaudissements de Khomiakov : 

La voile est debout ! Pleine de vent 
Elle a tendu les câbles, 
Et sur les vagues qui murmurent 
Elle a penché son long mât. 



Debout est le drapeau ; sur le drapeau, on voit 
Le jugement du vrai et la paix de l'amour. 
Cours, navire ! Ton voyage est enviable... 
Seigneur ! Donne ta bénédiction ! 2 

Le " voyage enviable " ne fut pas long. L'article de tête, consacré 
à l'influence de la censure sur la littérature, était d'une périlleuse 
audace : 

" Ne sommes-nous donc pas délivrés de la triste nécessité de mentir 
ou de nous taire ?... N'avons-nous pas menti assez r II fut un temps 
où les gens n'avaient ni air ni lumière, où la vie se cachait et se 
taisait, et où dans les ténèbres désertes festinait, couronné, le men- 
songe officiel, seul souverain de l'espace muet ; mais ce temps est 
passé, n'est-ce pas ? N'est-il pas plus avantageux pour le gouverne- 
ment de connaître l'opinion de chacun et ses relations avec lui ?... " 

La réponse ne se fit pas attendre. Dès le second numéro 3 la revue 
fut interdite. 

1 La <voi/e. 

2 Imprimé en tête du numéro 1 du Parous, le 3 janvier 1859. 

3 Paru le 10 janvier. 



LE POETE LIBRE 1 77 

Cette catastrophe, qui parut à Aksakov causée par la haine de 
la Russie administrative germano-pétersbourgeoise pour la Russie 
moscovite indépendante, nationale et provinciale \ ne surprit pas 
Tolstoï qui après avoir lu le premier fascicule avait crié casse-cou 
à l'éditeur. Cependant il demeurait fidèle à ses sympathies pour 
l'œuvre de rapprochement entre le peuple russe et ses parents loin- 
tains et pauvres ; le montant de ses droits d'auteur sur Jean Damascene 
et d'autres poésies, contribuait à entretenir dans un gymnase de 
Moscou des boursiers serbes, sur lesquels veillaient paternellement les 
slavophiles. Il avait avec Aksakov un commerce d'amitié de plus en 
plus intime, et c'est sur la proposition de ce dernier qu'il fut le 
4 mars 1859, élu membre de la Société des amis des lettres russes 
qui venait de se reconstituer à Moscou sous la présidence de Kho- 
miakov, et à laquelle il envoya le 26 avril deux poésies des Esquisses 
de Crimée. 

L'amour de Tolstoï pour la parole libre, se manifesta encore dans 
la part qu'il prit à la souscription en faveur de N. F. Von Krouzé. 
Ce censeur déjà suspect par son libéralisme 2 avait été, à la suite 
d'articles parus avec son visa dans le Rousski Vêstnik^ mis d'office à la 
retraite. Un comité d'hommes de lettres se forma aussitôt pour réunir 
une somme qu'on lui offrirait avec une adresse. L'université de 
Saint-Pétersbourg reçut l'ordre supérieur et secret de s'abstenir d'y 
participer. Tolstoï informé des entraves mises par la Troisième 
section 3 à ce mouvement charitable se hâta d'envoyer, par l'inter- 
médiaire de Nicolas Jemtchoujnikov, une cotisation de cent roubles, 
avec l'autorisation de publier son nom, mais en défendant de faire figurer 
sa signature au bas d'une adresse qu'il n'aurait pas lue et qu'il jugeait 
une provocation superflue. 

Ses multiples amitiés lui créaient une vaste correspondance pour 
laquelle il ne plaignait pas son temps. Par elle et par les revues et les 
journaux il restait en contact permanent avec les hommes et les 
choses, sur lesquels il se plaisait à donner une franche opinion. La 
sévérité de certains de ses jugements s'explique par les conditions 
mêmes dans lesquelles ils étaient portés. Lisant dans le Sovremennik 

1 Lettre d'Ivan Aksakov à M. F. Raevski, 13 avril 1859. 

2 Voir plus haut p. 144. 

3 Cf. p. 146, n. 1. 



178 1 858-1 86 1 

la première partie de Un nid de noblesse, il écrivait : "Il y aura quelque 
chose plus loin, mais en attendant c'est un peu ennuyeux. " 1 Sans 
doute il trouvait trop longues les présentations des différents per- 
sonnages qui se succèdent au commencement du roman ; peut-être 
aussi voyait-il avec mécontentement le talent de Tourguenev s'atta- 
cher obstinément aux questions du jour, au lieu de s'élever vers des 
régions plus hautes ; mais s'il avait eu sous les yeux l'ensemble de 
l'œuvre, il eût adouci son arrêt, réprouvé avec l'auteur le pseudo- 
occidentalisme servile et pervers, et exalté les qualités de droiture, de 
résignation, de charité, de piété et d'héroïsme que peuvent contenir 
des cœurs vraiment russes. 

De son côté, il poursuivait son activité littéraire avec un persévé- 
rant mépris des contingences. En dehors de petites pièces de tour 
souvent humoristique, écrites en manière de délassement et qu'il 
intercalait dans ses lettres, il achevait la dernière partie du Prince 
Serebriany et parallèlement composait un drame en vers, projeté 
depuis plus d'un an, et dont le héros, peu à la mode, était Don 
Juan. Aussi lorsque en août Aksakov lui demanda d'une manière 
pressante des vers pour la Besêda, il ne répondit que par l'envoi 
de courts morceaux, pour la plupart depuis longtemps en porte- 
feuille : vers élégiaques, traduction de Byron, Esquisses de Crimée. 
Le bogatyr, qui dénonçait les ravages de la vodka patentée et que la 
question de la ferme de l'alcool 2 rendait d'une actualité brûlante, 
lui fut retourné, interdit par la censure. 

Cependant il ne bornait pas son cercle d'intérêt aux jouissances 
artistiques ou familiales. Vivant à la campagne, au milieu de paysans 
dont il comprenait les besoins et les misères, il s'efforçait, non seule- 
ment de les aider matériellement, mais de les acheminer vers, le 
progrés moral et intellectuel. A Pogorêltsy il s'occupait à " remettre à 
flot les paysans en grande partie ruinés. " 3 A Krasny Rog, il avait, 
avec l'aide de Sophie, aménagé un hôpital, où des médecins et leurs 
aides donnaient des soins, des remèdes et des conseils. En 1859 ^ Y 
adjoignit une école, que fréquenteraient les enfants non seulement de 
la localité, mais de tous les villages voisins, sans aucune distinction 

1 Lettre du 24 février 1859. 

2 Cf. les articles et les caricatures de Ylskra en 1859. 

3 Lettre du 9 janvier 1859. 



LE POETE LIBRE 1 79 

de classe. Cette école, dès son inauguration le 15 novembre, comptait 
plus de cinquante élèves. l 

Les anecdotes abondent sur la bonté de Tolstoï envers les paysans : 
il repoussait rarement leurs requêtes, presque toujours relatives à des 
demandes de bois ; il fermait les yeux sur les libertés qu'ils prenaient 
avec ses arbres et son gibier ; il aimait à leur parler, leur faisait 
raconter leurs histoires, s'amusait de leurs réponses, les encourageait 
dans leurs réjouissances traditionnelles, distribuant aux filles des châles, 
des colliers, des parures ; il écoutait la mélopée des khorovods sou- 
tenue par la grêle musique de l'accordéon, et si quelques kobzars 
passaient, il les faisait conduire à la maison, laver, habiller et nourrir, 
puis longuement les faisait chanter au bourdonnement nasillard de 
leur instrument. 

Depuis le 1 1 mars il jouissait d'un congé sans limite de temps, ce 
qui n'équivalait pas encore à une retraite absolue, l'oukaze impérial 
stipulant qu'il était " autorisé à séjourner à Saint-Pétersbourg et, dans 
ce cas, à accomplir les obligations de service inhérentes à sa fonction 
d'aide de camp ". Quelque ténu que fût ce fi], c'en était encore trop 
pour Tolstoï, car son maintien signifiait qu'on n'avait pas perdu tout 
espoir au palais de ramener le prodigue à son premier milieu. 
Ses amis avaient désapprouvé son éloignement. L'impératrice lui 
faisait dire ses regrets qu'il quittât l'empereur M au moment 
où celui-ci avait tant besoin d'hommes d'honneur ". 2 Alexis 
Bobrinski, son bon compagnon, l'avait d'abord accablé de reproches, 
l'accusant de désertion. A la réflexion, il finit par le comprendre, 3 
et lui-même, demeuré à la cour dans l'espoir de faire œuvre utile, ne 
tardait pas à s'apercevoir de l'inanité de ses illusions. Là où il croyait 
rencontrer la confiance et la sincérité, il trouvait le soupçon et la 
feinte. On ne le chargeait que d'affaires insignifiantes ; l'empereur 
évitait de lui parler de questions sérieuses ; les coteries et les hauts 
fonctionnaires tenaient tout en main. L'atmosphère lui parut un jour 
si " étouffante et mortelle ", 4 qu'il résolut de la fuir lui aussi, et 

1 Voir un compte rendu de l'inauguration dans le Journal Ministerst'va narod- 
nago prosvêc/itcfienia, 1859, tome i c>5> section 7, pp. 117 et suiv. 

2 Lettre du comte Bobrinski à Tolstoï, 19 mars 1859. 

3 Ibid. 

4 Lettre de A. P. Bobrinski à Sophie Andreevna. 8 mars 1860. 



i8o 1858-1861 

dans une lettre adressée aux Tolstoï, en 1860, il disait ses angoisses, 
son dégoût, et demandait pardon à son ami des blâmes d'antan. 
Sur un point toutefois il s'écartait de lui : il n'irait pas s'enfermer 
dans une tour d'ivoire, il rentrerait dans le rang et reprendrait avec 
plus d'efficacité la lutte pour la bonne cause. Sans bruit, se cachant 
comme une taupe dans son travail souterrain, il préparerait le sol pour 
la moisson future ; par là il servirait encore son pays au lieu que 
Tolstoï, u indifférent à tout ce qui se passe en Russie ", avait 
tort, après avoir quitté la cour, de ne pas entreprendre quelque œuvre 
utile à la patrie. x 

Tolstoï était-il vraiment, comme le prétendait Bobrinski, indifférent 
à tout ce qui se passait en Russie ? Sa correspondance et quelques 
pièces de polémique démentent cette assertion. Il était toujours prêt 
à intervenir pour sauver et aider, et c'est à lui qu'Aksakov confiait 
ses déboires et ses intentions. 2 Le 8 novembre 1859 il était l'un des 
" trente-cinq" qui fondèrent le Literatourny Fond, cette œuvre philan- 
thropique, destinée à secourir la grande famille littéraire, et si floris- 
sante aujourd'hui. Mais plaçant la question sociale au second rang de 
ses préoccupations, il en parlait avec un détachement plus voulu que 
sincère, soit pour éviter les discussions prolongées et stériles avec les 
fâcheux ou les sectaires, soit pour qu'il fût bien entendu qu'il était 
avant tout un artiste, et qu'on n'eût à attendre de lui aucune colla- 
boration directe ou indirecte au travail de la politique. C'est là 
l'origine de boutades qui pouvaient donner le change sur son patrio- 
tisme ; mais si Bobrinski avait été sérieusement convaincu de 
1' " indifférence " de son ami, aurait-il perdu son temps à noircir 
plusieurs pages pour l'entretenir de l'émancipation, des élections 
de Pétersbourg, des propositions libérales de la noblesse concernant 
le problème agraire et de l'émoi de la gent bureaucratique ? 

La missive de Bobrinski écrite en mars 1860 trouva Tolstoï et 
Sophie à Paris, où ils faisaient un long séjour au cours d'un voyage 
à l'étranger. Le poète prenait largement sa part des plus beaux 
spectacles de la ville ; ses plaisirs favoris étaient les visites au Louvre, 
avec des stations répétées devant la Vénus de Milo, et des auditions 

1 Lettre de Bobrinski, 8 mars 1860. 

- Lettre du 7 décembre 1859, d'I. S. Aksakov. 



LE POETE LIBRE 181 

musicales comme celle de Y Orphée de Gluck. Il s'était abonné à la 
Revue spirite et se proposait de suivre les séances de la Société d'Allan 
Kardec. Quoique persuadé de la bonne foi des kardécistes, il trouvait 
dans leurs convictions des points qui contredisaient trop ses idées 
sur le monde immatériel, par exemple la communication d'un dessin 
de la maison que Mozart habite dans Saturne. x 

C'est à ce moment que lui arrivaient coup sur coup, et le rappel à 
l'ordre de Bobrinski, et une lettre de Markevitch transmettant une 
commission de mademoiselle Tioutcheva. Celle-ci, au nom de ses 
amis de la cour, faisait une nouvelle tentative de persuasion ; elle 
lui représentait l'estime en laquelle, en haut lieu, on tenait sa 
sincérité, les services qu'il pourrait rendre par son retour, en contre- 
carrant les empiétements de la camarilla ; s'il ne voulait pas accepter 
de fonctions actives, on pourrait trouver un compromis ; il suffisait 
d'adresse et de souplesse... A cette évocation des voies obliques, 
Tolstoï fut pris d'impatience et fît par l'intermédiaire de Markevitch 
une réponse, dont le ton catégorique montre à quel point la propo- 
sition l'avait piqué. Que lui parlait-on d'appréciation d'une franchise 
qu'on avait parfois supportée mais jamais écoutée ? Deux lignes 
dont l'une va à l'est et l'autre à l'ouest peuvent-elles jamais se joindre ? 
Deux hommes parlant deux langues différentes peuvent-ils se com- 
prendre ? et le peuvent-ils par signes sans bonne volonté mutuelle ? 
Son " interlocuteur " à lui n'avait même jamais " discuté sur la 
valeur des idées", il avait de la noblesse mais un système faux. Tolstoï 
ajoutait : " Il serait beau de me voir endosser l'uniforme de la Troi- 
sième section, par exemple pour en prouver l'absurdité. Ai-je 
l'adresse nécessaire à cela ? Je me salirais sans aucun profit pour per- 
sonne. Ceci n'est qu'un exemple. Il y a des positions qui sans être 
sales n'en sont pas plus possibles pour moi, car il me faudrait toujours 
mentir plus ou moins dans ces positions. Je vous dis que je suffoque 

1 Lettre du i er avril n. s. 1860, à Markevitch (en français, inédite). Voici la 
suite : " A part un fatras assez puéril, il y a là des choses fort intéressantes et 
fort plausibles. Ce qui est remarquable, c'est que les esprits qui fréquentent la 
société sont extrêmement moraux et religieux ; on renvoie aussitôt ceux d'une 
espèce moins recommandable... Voltaire se repent de toutes ses légèretés d'autre- 
fois et confesse hautement Jésus-Christ en chair. Diogène a avoué qu'il avait été 
fort vain et il le regrette sincèrement. " 



i82 1858-1861 

dans ce milieu, à la lettre j'y suffoque... Si j'ai commis une faute, c'est 
de ne m'être pas expliqué assez catégoriquement, et croyez-moi, que 
si je disais mon credo d'un bout à l'autre, non seulement on ne 
voudrait pas me retenir, mais on hausserait les épaules de pitié... Si 
un compromis est possible c'est de rester comme, je suis. Ce compromis 
je l'ai accepté par égard, par respect et par affection si vous voulez. Si 
le compromis me réussit j'y reste, sinon je ferai autrement, mais non 
plus comme l'entend mademoiselle Tioutcheva... " x Cette dernière 
phrase était une claire allusion au projet de démission pure et simple, 
que le poète n'avait cessé de caresser. 

Il venait de terminer ses deux ouvrages en chantier, Le prince 
Serebriany et Don yuan. Le premier par suite des longues années 
écoulées depuis son entreprise, et bien que le plan immuable eût été 
rédigé dans son détail depuis le commencement, avait exigé des 
retouches minutieuses, un travail de mise au point pour assurer l'égalité 
et l'unité de la forme dans les parties anciennes et nouvelles. Tolstoï en 
était satisfait mais il attendait avec curiosité le verdict de la censure, 
ayant écrit en toute indépendance, avec la volonté d'oublier qu'il 
existât un contrôle de la pensée : "...Je me suis appliqué la maxime: 
fais ce que dois, advienne que pourra... Il serait drôle que la censure 
vienne me chicaner et prendre fait et cause pour Ivan Vasilievitch, 
mais enfin rien n'est impossible en dehors des mathématiques pures, 
c'est Arago qui l'a dit, et puis souvent censure varie, bien fol est qui 
s'y fie !... " 2 

Don yuan, qui contenait quelques hardis passages à propos de la 
liberté de conscience, risquait aussi d'être mutilé. Le manuscrit, dont 
l'auteur avait donné la primeur à V. P. Botkine et à Krouzé, devait 
être bientôt remis à un scribe, qui en ferait une copie destinée à 
l'impératrice. 

En juin Tolstoï partait seul pour Londres, afin de rejoindre Home 
qui continuait ses expériences soit à son " Athenaeum ", soit dans la 
maison du ministre du commerce Thomas Milner Gibson. 
Mrs Gibson réunissait dans son salon de Wilton Crescent une 
société nombreuse et mêlée d'hommes politiques, de littérateurs et 



1 Lettre du i er avril (n. s.) 1860 (en français) 

2 Ibid. 



LE POÈTE LIBRE I 83 

d'artistes appartenant aux nationalités les plus diverses. On aurait pu 
voir chez elle Louis Blanc, Kossuth, Victor Hugo, Mazzini, Herzen, 
Cockburn, Thackeray, Landseer, Leighton etc.. Lorsque Home 
avait paru, elle s'était passionnée pour le spiritisme, et sa demeure 
était devenue le rendez-vous des adeptes. Tolstoï la rencontra chez 
le médium lors d'une soirée intime. Cette séance impressionna vive- 
ment le poète qui en fît à Sophie une relation vibrante : dans une 
obscurité d'abord partielle, puis complète, les meubles se déplaçaient 
d'eux-mêmes, une sonnette se promenait en tintant dans l'air, un 
piano jouait seul, un bracelet arraché à la main de madame Gibson 
tombait sur la table en émettant des rayons lumineux, des coups de 
marteau résonnaient dans la table sous les doigts de Botkine. Il arrivait 
des souffles de vent froid et des bouffées de parfums, Home fut 
soulevé vers le plafond et Tolstoï tâta ses pieds tandis qu'il volait 
au-dessus des têtes, puis sentant l'étreinte d'une main il la saisit et 
voulut la retenir, mais elle fondit sous sa pression. Une feuille de 
papier qui s'était glissée d'elle-même dans ses paumes fut, sur l'ordre 
de la table, passée au médium. Sur elle apparurent ces mots 
" Aimez-la toujours ! N. Kroll ". L'écriture était celle de la mère 
défunte de madame Home, ainsi qu'une vérification immédiate le 
prouva, tandis que le sensible gendre " pleurait amèrement sur sa 
belle-mère ", l et embrassait Tolstoï en lui prenant la tête entre les 
mains. Dans ses Incidents in my life 2 Home a raconté cette même 
scène et la manière dont il avait été télépathiquement averti du 
décès de madame Kroll. Parlant de l'ami " athée " qui avait accom- 
pagné " le comte T — " il dit : " Celui qui était venu athée ne 
le fut plus. " Une autre séance, à laquelle Tolstoï fut convié, eut 
lieu le surlendemain chez Mrs Gibson, devant un grand nombre 
d'invités. Tous n'étaient pas également crédules. A côté d'admira- 
teurs qui comme Robert Bell dans le Cornhill magazine 3 détaillaient 
avec émerveillement l'enlèvement de Home, l'apparition et l'évanouis- 
sement de mains surnaturelles, la divine musique de l'accordéon sur 
le sol, il était des témoins qui tournèrent la scène en ridicule et n'y 

1 Lettre du 13 juin 1860, à Sophie. 

2 Tome 1, chap. 8. 

3 1860, août, article intitulé : étranger th an fiction. 



184 i 858-1 861 

virent que prestidigitation et ventriloquie. l Pour le poète, le doute 
était impossible et impie, il était disciple et ami de Home pour la vie. 

Au mois d'août, Tolstoï se rencontra à l'île de Wight, à Ventnor, 
avec quelques compatriotes que réunissait la commune espérance 
d'une prochaine régénération de la Russie. Ivan Tourguenev, P. V. 
Annenkov, A. I. Herzen, N. P. Ogarev, V. P. Botkine, les deux 
frères comtes Rostovtsev, échangeaient leurs opinions et s'accordaient 
à déplorer l'état d'infériorité des masses rurales en matière d'instruc- 
tion ; là était le véritable obstacle aux réformes. L'idée vint au groupe 
de fonder une société pour l'extension de l'instruction primaire ; 
Tourguenev se chargea d'élaborer les statuts qui furent discutés en 
réunion et adoptés après le départ de Herzen, à qui Tourguenev 
reprochait, dit-on, 2 des tendances slavophiles trop accentuées. 

La fortune du projet, 3 qui devait être communiqué aux prin- 
cipaux représentants de 1' " intelligence " russe, fut bientôt com- 
promise par l'hostilité du gouvernement, qui ferma les écoles du 
dimanche. 

En novembre Tolstoï, revenu à Paris, continua son assiduité aux 
expériences de magnétisme et de magie. A son insatiable appétit de 
merveilleux il joignait un zèle infatigable de propagande, mettant 
tout en œuvre pour convertir les sceptiques. Il organisait dans des 
salons amis des démonstrations données par le fameux Du Potet : 
sommeil magnétique produit sans contact corporel et sans avertisse- 
ment préalable, phénomènes de catalepsie, asservissement de la volonté, 
miroir magique, rien ne manquait. Plus ces manifestations se multi- 
pliaient, plus sa passion s'avivait. Il lui suffisait d'être invité à une 
nouvelle séance de Squire pour qu'il rompît un projet de voyage en 
Hollande : "Tu comprends", écrivait-il à Sophie, "de pareilles occa- 
sions se rencontrent rarement, mais la Hollande reste toujours à la 
même place. " Au seuil des enfers, que pesait l'humanité de Franz 
Hais et de Rembrandt ? 

1 Cf. Mrs. Lynn Linton : The Autobïographx of Christop/ier Kïrkland, II, ch. 16. 

- Vêstnik vsemirnoï istorii, 1901, n" 3, p. 131. 

3 Ce projet fut envoyé de Paris à Kraevski et Galakhov, accompagné d'une 
ettre " circulaire " de Tourguenev, le 15 septembre 1S60. (Il a été imprimé dans 
le Vêstnik E<vropy en mai 1884. Voir aussi Œuvres de Tourguenev, tome XII, 
PP- 354-359» édit. Marx). 



LE POETE LIBRE I 8 5 

De retour en Allemagne, Tolstoï se lia d'amitié à Dresde avec la 
poétesse Carolina Pavlova, dont les talents linguistiques furent le 
point de départ d'une longue collaboration. Née à Iaroslavl de parents 
allemands, Carolina Janish, dotée, à défaut de beauté, d'une mémoire 
extraordinaire, était rapidement parvenue à lire et écrire en trois ou 
quatre langues : elle avait été remarquée de Mickiewicz, qui faillit 
l'épouser, et de Humboldt ; ses traductions allemandes des poètes 
russes avaient attiré l'attention de Gœthe sur la littérature russe. 
A Moscou, dans les années quarante, elle recevait les Aksakov, 
les Kirêevski, Khomiakov, Samarine, Herzen, Iazykov qui lui dédia 
plusieurs épîtres en vers, dont l'une disait : 

Je vous loue parce que vous 

Ne chantez pas comme d'autres, 

Que la Russie pour vous est la patrie, 

Pour vous, illustre fille de Moscou ! 

Que vous avez conquis notre langue merveilleuse, 

Métallique, sonore, à l'harmonie infuse, 

Notre large et juste langue. 



Parce qu'au pays natal 

Vous appartenez de toute l'âme, 

Qu'à notre façon vous chantez, 

Bien que les langues de Chénier et de Gœthe 

Vous obéissent comme la vôtre. l 

Elle avait épousé dans les années trente l'écrivain Nicolas F. Pavlov, 
polémiste spirituel, dont un article sur la Correspondance de Gogol 
enchanta Bêlinski, mais qui par sa passion du jeu dissipa les ressources 
du ménage. Dans les années cinquante les époux se séparèrent défini- 
tivement, Pavlov ayant été emprisonné pour dettes, puis déporté 
temporairement à Perm pour motifs politiques. Carolina, avec l'aide 
pécuniaire de la grande-duchesse Hélène Pavlovna, vécut à Péters- 
bourg, puis à Dorpat, à Constantinople, en Italie et enfin à Dresde 
où elle se fixa. Un roman en prose et en vers, La vie double^ 
publié en 1848 à Moscou, et une poésie patriotique composée en 
1854 à S^Pétersbourg, Une conversation au Kremlin^ lui avaient donné 

1 A K. K. Pa-vloua, 1844. (Œuvres de Iazykov, I, p. 319.) 



i86 1858-1861 

un certain renom. De temps à autre elle envoyait à différents pério- 
diques des articles ou des vers; en 1855 une de ses poésies, médita- 
tion sur sa vie passée et ses désenchantements, paraissait dans les 
Otetchestvennya Zapiski^ y voisinant avec le Chant des tirailleurs 
d'Alexis Tolstoï ; dans les années suivantes, les noms des futurs amis 
se succédèrent par intervalles dans les pages du Rousski Vêstnik. Le 
charme de madame Pavlova n'était pas irrésistible. Nikitenko la 
trouvait présomptueuse, bavarde et importune, la bouche constam- 
ment pleine de ses propres vers ou de ceux des autres ; étant un été 
en villégiature dans ses parages, il était sans cesse arrêté par elle et la 
" fuyait littéralement ". * Pletnev suivait son exemple. Le bon Tolstoï, 
plus patient, ou bénéficiant peut-être d'une amélioration apportée par 
l'âge au caractère de la poétesse, non seulement la supporta, mais 
prit plaisir à sa société. Il est vrai que la loquacité de Carolina s'exerça 
surtout sur Don "Juan et Le prince Serebriany dont le poète lui fit la 
lecture, et qu'elle se manifesta par un débordement de louanges, 
musique bien douce à l'oreille d'un auteur. Celui-ci, dans une lettre 
où il fait le modeste et prétend que " sa langue ne pourrait tourner 
pour redire" ces éloges hyperboliques, ajoute en plaisantant : "Puisque 
vous la connaissez, jugez de son opinion par son affirmation souvent 
répétée qu'elle me met bien au-dessus d'elle. " 2 Dans son zèle, la 
poétesse voulut traduire en allemand Don Juan, et Tolstoï, encouragé 
par les félicitations de quelques écrivains allemands, y consentit avec 
joie. Ce succès le consolait de l'accueil glacial fait à Don Juan chez 
la grande-duchesse Marie Nikolaevna. Pavlova se mit à l'œuvre et 
eut bientôt traduit le prologue et une partie du drame. Tolstoï, ravi, 
affirmait n'avoir jamais vu traduction aussi belle en aucune langue ; 
selon lui certaines parties du chœur funèbre des moines surpas- 
saient même l'original. Il était reconnaissant à cette alliée des argu- 
ments qu'elle lui fournissait pour répondre à certaines critiques : 
blâmait-on le choix d'un sujet aussi rebattu que celui de Don Juan y 
elle répliquait qu'en prenant une histoire connue de tous, l'auteur 
ressemblait à un joueur d'échecs qui montre d'avance la place où il 
fera mat, et tient strictement parole. Il se divertissait aussi de certaines 
de ses boutades : remarquant la fréquence du nom de Jean dans ses 

1 Journal, 29 octobre 1854. 

2 Lettre du 21 mars 1861, à Markevitch. 



LE POETE LIBRE I 87 

œuvres (saint Jean, l Jean Damascène, Jean le Terrible, Don Juan), 
elle disait qu'il " sortait en vankas ". 2 

Revenu en Russie, Tolstoï trouva le pays dans l'attente de la 
déclaration imminente d'affranchissement des serfs ; il se hâta, raconte 
sa nièce, 3 de gagner le gouvernement de Tchernigov, tenant à être 
le premier à lire à ses moujiks l'acte mémorable auquel il repro- 
chait toutefois d'être trop long et peu clair dans la partie qui s'adresse 
aux paysans. " 4 II arriva juste à temps, et du haut du perron de 
Krasny Rog, entouré de Sophie et des siens, il lut d'une voix chaude 
le manifeste du 19 février, et il répéta cette cérémonie dans deux 
autres villages ; les paysans ne témoignèrent aucune satisfaction. " Ils 
n'y ont comme de raison rien compris, écrit Tolstoï, mais ils ont 
eu l'air de croire à mes explications, et en général ils se sont fort bien 
comportés ; pas d'ivrognerie, pas de refus de travail, et quel a été mon 
étonneraient, quand j'ai appris que, dans un de ces trois villages, ils ont 
destitué leur starosta et leurs desiatn'tki et qu'ils étaient en train de 
destituer mes gardes forestiers, le tout en prétendant (entre eux) que 
leur prêtre et moi nous leur avions lu un faux manifeste ! Heureuse- 
ment de nouvelles explications, papier en mains, et des exhortations 
les ont fait rentrer dans l'ordre. C'est un petit échantillon de ce qui 
peut arriver si le propriétaire ne garde pas sa présence d'esprit ; les 
polojénïa qui servent, pour ainsi dire, d'annexé au manifeste, sont si 
volumineux et si compliqués, tchto tchort nogou s/omit 6 , et je ne doute 
pas que dans bien des localités les paysans les accusent d'être 
apocryphes. " 

En effet la vraie liberté était comprise par les serfs, comme l'affran- 
chissement avec le don de la terre qu'ils cultivaient. 

Sans s'attarder aux questions épineuses que l'application de l'oukaze 
du 19 février suscitait dans la plupart des domaines de noblesse, le 
maître de Krasny Rog reprit dans sa retraite rurale, sa vie de liberté 
et de rêveries. Sa grande préoccupation était maintenant de connaître 

1 Dans la Pe'cheresse. 

- " Vanka", diminutif de Jean ; surnom péjoratif des cochers de fiacre ; sortir 
" en vanka ", sortir en mauvais fiacre. 

3 Récit de madame Sophie Khitrovo fait à nous-même. 

4 Lettre du 21 mars 1861 à Markevitch. 

5 Que le diable y perdrait son latin. 



i 88 1858-1861 

le sort réservé à son Don "Juan, qui, recopié et relié par les soins d'un 
juif de Potchep, avait été envoyé à l'impératrice, avec la requête qu'il 
fût lu, non par fragments, mais en une fois. Markevitch fut chargé de 
la lecture. Après une " répétition générale " chez le prince Viazemski, 
en présence de Tioutchev, Pletnev et Grot, il officia à la cour dans 
la première quinzaine de mai. Afin de pouvoir lire tout d'une 
haleine, on commença dès neuf heures du soir, et l'on acheva à 
une heure du matin. L'empereur était venu couper la lecture, à 
l'heure habituelle du thé, puis s'était éloigné pour faire sa partie 
de whist ; celle-ci finie, il voulut bien, au mépris des usages établis, 
en recommencer une autre pour laisser se terminer le dernier acte. 
Une lettre de Markevitch à Tolstoï donne une esquisse pittoresque de 
l'auditoire : 

" Ce qu'il y a de positif c'est la sympathie réelle, chakureuse, 
dirai-je, de l'Impératrice pour Aliocha, comme Elle vous appelle, 
c'est le plaisir sincère, impatient qu'elle éprouvait à la lecture, et le 
tact littéraire de cette femme, qui décidément a fait ma pleine et 
entière conquête ce soir-là. Je vous donnerai comme derniers détails 
l'énumération des personnes qui se trouvaient là comme auditeurs : 
Viazemski, qui de temps à autre faisait ses hm-hm laudatifs, la prin- 
cesse Gagarine, dont j'aurais comparé il y a encore quelques années 
d'ici les scintillants et éloquents yeux noirs à ces étoiles du midi qui 
éclairent les expéditions nocturnes de Don Juan ; les deux demoiselles 
Fridriechs, qui se récréaient de cette lecture comme elles l'auraient 
fait pour un orgue de Barbarie, la princesse M. Dolgorouki, muette 
et rêveuse, Dio sa a quel idea dhperata, les deux demoiselles TutchefF, 
très attentives, et enfin la grosse ***, se pâmant d'admiration chaque 
fois qu'une fin de scène ou de monologue lui fournissait l'occasion de 
l'expectorer à l'aide de cette bouche énorme que je n'ai jamais pu 
voir sans me souvenir du Cyclope, qui soupait chaque soir d'un des 
infortunés compagnons d'Ulysse..." 1 

En dépit de ces marques d'attention et de sympathie, la pièce eut 
un succès plutôt d'estime que d'enthousiasme. Si certaines scènes 
furent unanimement louées au passage, d'autres furent sévèrement 
jugées, après la lecture entière du poème ; l'impératrice émit quelques 

1 Lettre du 15 mai 1861 (en français). 



LE POETE LIBRE I09 

critiques, Tioutchev, Viazemski, Markevitch discutèrent le plan, 
l'agencement des scènes, les idées, les caractères. On se retira plus 
frappé de la beauté de certains détails et d'épisodes isolés que de la 
grandeur de l'ensemble, mais on avait goûté le plaisir, de plus en plu 
rare à cette époque, d'entendre une œuvre littéraire sans tendance 
politique ni portée sociale. 

Non content de se faire le fidèle chroniqueur de cette soirée, 
Markevitch adressa à Tolstoï un long mémoire où il relevait sans 
ménagement ce qui lui avait paru défectueux : "Je suis très étonné, 
disait-il, que M lle Pavloff 1 ne vous ait pas fait de critiques, qui sont 
beaucoup plus salutaires dans un moment où l'œuvre est encore 
im werden que lorsqu'elle est achevée et que l'auteur, fatigué de son 
travail, se dit naturellement : Sit ut est^ aut non sit ! comme le général 
des jésuites. " 2 Après avoir rudement taillé, il voulut coudre : 
n'avait-il pas pensé " tous les soirs " à ce Don Juan et découvert et 
" combiné le plan qui devrait arriver à le faire réussir complètement " ? 
Et le voilà prenant scène après scène, qu'il raccourcit, allonge ou 
supprime, en imaginant d'autres, bouleversant caractères et effets, 
inventant un dénouement et un épilogue nouveaux, si bien qu'entre 
le thème et son corrigé, il n'y avait plus guère de commun que 
le titre. Il omettait " mille détails qui se présentaient en foule à son 
imagination " ! Le pauvre Tolstoï avait passé à côté de la pièce à 
faire... mais il ne devait ni " se décourager ni se rebuter ". Rien 
n'était perdu : le " remède " était de suivre les indications données, 
en " y appliquant de la réflexion et en tâchant de se pénétrer tout 
entier de ce caractère dont chacun vient parler et que nul ne 
comprend... " — nul, sauf notre mentor, cela s'entend. Surtout, que 
l'auteur ne publie pas le poème dans ce " négligé " ; qu'il le garde 
au moins un an en portefeuille aux fins de révision. Qu'il donne 
seulement l'autorisation de faire copier quatre ou cinq scènes, au 
choix de son conseiller, pour les envoyer au Rousski Vêstnik... Il eût 
fallu être bien ingrat pour ne pas marquer de la gratitude à un homme 
qui vous mâchait ainsi la besogne et prenait une peine dont il ne 
cachait pas le mérite : " Je vous prie de croire, écrivait-il, que c'est 
d'autant plus méritoire à moi que j'ai un tas de préoccupations 

1 Carolina Pavlova. 

2 Lettre du 15 mai 1861. 



190 I 858-1861 

personnelles, qui en somme auraient dû m'éloigner de ce genre de 
réflexions... " l 

Tolstoï dut éprouver de la tristesse en lisant ce message ; il était 
habitué aux critiques parfois très vives de confrères ou d'amis ; mais 
ces critiques, comme celles de Tourguenev, visaient généralement 
des points de détail ; cette fois c'était l'œuvre entière qu'on lui 
demandait de refondre, ou plutôt, comme il le dit dans sa réplique, 
c'était un autre drame qu'on lui demandait d'écrire, et cela il ne 
le pouvait ni ne le voulait. Sa réponse à Markevitch ne trahit ni 
révolte, ni ressentiment d'amour-propre blessé. Elle est d'un homme 
qui a fait ce qu'il a cru devoir faire, qui se rend compte que tout 
n'est pas parfait dans son travail, que certaines critiques sont justes, 
mais qui croit l'ouvrage assez original pour plaire. Un ami dont 
l'affection ne lui est pas suspecte le détrompe et, avec un zèle un 
peu exagéré, lui propose un remède. Il n'a ni à se fâcher, ni à 
se désespérer ; il reprend sa plume, remercie de l'intérêt qu'on lui 
porte, admet ou conteste les objections de- détail, relève certaines 
erreurs, consent à souligner et à accentuer des intentions qui ont 
échappé au lecteur, décline l'offre de morceaux à choisir et à publier, 
et s'avouant impuissant à modifier l'économie entière du drame, il 
adopte la formule qu'on lui opposait : Sit ut est, aut non sit ! Par 
un scrupule d'homme du monde à qui les Trissotins sont odieux, il 
s'excuse de " s'entêter " ainsi, et ce souci semble exagéré après la 
franchise de Markevitch. 

Celui-ci, connaissant la facilité avec laquelle son ami se laissait 
chapitrer, ne se gênait pas pour lui dire son fait et se croyait autorisé à 
s'ériger en juge. Son talent de lecteur et de déclamateur, sa conversa- 
tion brillante, enjouée, semée de traits et de citations, son usage de la 
langue française, non moins que la noblesse affable d'un visage au 
front haut, au nez droit, au regard clair, assuré sans dureté, aux larges 
favoris encadrant les abords impeccablement rasés d'une bouche 
presque rectiligne, formaient un ensemble d'élégance et de distinction 
diplomatiques, qui lui conciliait la faveur des salons. Maniant facile- 
ment la plume, il brochait des comédies adaptées du français et 
préparait des romans. L'intimité qui l'unissait à l'auteur de Don Juan 

1 Allusion à son prochain mariage. 



LE POÈTE LIBRE 1 9 I 

lui valait de fréquents séjours à Poustynka et maintes confidences 
épistolaires. Il était l'agréable interlocuteur, prompt à donner la 
réplique ou à alimenter d'arguments les interminables discussions sur 
les questions artistiques, littéraires et philosophiques dont tous deux 
étaient friands. Il était aussi l'auditeur sympathique, toujours disposé 
à écouter une œuvre nouvelle ou remaniée, et à donner ensuite 
abondamment l'opinion sollicitée de lui. Nettement conservateur en 
politique, il haïssait le courant libéral que la débâcle de Sébastopol 
avait déchaîné, et il couvrait de fleurs les partisans de l'art pour l'art 
dont la neutralité était appréciable, en ces jours où la majorité des 
écrivains de talent réclamait l'élargissement des libertés civiques. 
Son exaltation de l'art pur n'était pas un sentiment désintéressé 
et absolu comme celui de son ami ; il s'y mêlait du calcul. 
Lorsque, après avoir passé le temps des bluettes littéraires, il s'engage 
à fond dans la carrière, c'est avec l'intention de faire de ses romans 
un instrument, et selon l'expression d'un de ses critiques, un 
" outil de régression ". l Tolstoï ne se dissimulait ni l'étroitesse 
des doctrines politiques de Markevitch, ni ce que son esprit d'homme 
de salon avait de superficiel. Celui-ci s'aveuglait sur la communion 
d'idées qu'il supposait entre son ami et lui. Il lui écrivait : " Vous 
ne savez pas combien vous me manquez, mon cher Tolstoï ! avec 
TourguénefF, vous êtes les seuls hommes que je puisse aimer et 
estimer, en même temps que sympathiser avec vos goûts et être con- 
vaincu que vous comprenez et appréciez les miens... " 2 Jusqu'au 
jour où les événements politiques vinrent lui dessiller les yeux, il se 
considéra comme son véritable frère d'armes. 

Ainsi tout concourait à confirmer Tolstoï dans son détachement 
de la cour et dans son attachement à la vie nouvelle, dont ses derniers 
congés lui avaient donné l'expérience. Il s'offusquait même de l'in- 
sistance avec laquelle on lui rappelait la sympathie qu'on lui portait 
"en haut lieu", et il y répondait par ces mots : " La bonté et le 
souvenir de l'impératrice me touchent, pourvu seulement que cette 
bonté ne soit pas pour moi une cause d'esclavage. Les chaînes sont 
toujours des chaînes, même quand elles sont de fleurs. " 3 C'est pour 

1 K. K. Arseniev {Vêstnik Evropy, 1886, n° 2.) 

2 Lettre en français, 15 mai 1861. 

5 Lettre du 10 juin 1861 à Markevitch (en français). 



192 I 858-1861 

briser ces chaînes sans retour qu'il partit en juillet pour le nord. A 
Peterhof, l'impératrice, apprenant son arrivée, le fît immédiatement 
inviter à une soirée, sans attendre qu'il se présentât d'abord à elle. 
Tolstoï, touché de son accueil, se sentit mal à l'aise pour parler. 
D'autre part la froideur avec laquelle l'empereur l'avait reçu l'inquié- 
tait, autant que les assurances d'amis lui prédisant l'échec de sa 
requête. Alexandre II, assiégé par les préoccupations que lui donnaient 
les soulèvements de paysans et la fermentation sociale, n'avait guère 
le loisir d'écouter un poète. Alors que le trône avait un besoin 
urgent de grouper les énergies autour de lui, convenait-il de parler 
de haine du service et de culte du beau ? L'heure était singulièrement 
inopportune et Tolstoï, le comprenant, temporisa. Il attendit le 
départ de l'empereur pour la Crimée, et de Poustynka il lui envoya 
cet exposé détaillé des motifs de sa démission : 

" Longtemps j'ai pensé à la manière dont je devrais parler à Votre 
Majesté d'un sujet qui me tient à cœur, et je suis arrivé à la convic- 
tion que le chemin droit en ceci est le meilleur, comme en toute 
chose. Sire, le service, quel qu'il soit, est profondément contraire à ma 
nature ; je sais que chacun doit, selon le degré de ses forces, être 
utile à son pays, mais il y a différentes manières d'être utile. Celle 
qui m'a été désignée par la Providence, c est mon talent littéraire, et 
toute autre voie m'est impossible. Je serai toujours un mauvais officier 
et un mauvais employé, mais je crois pouvoir dire sans présomption, 
Sire, que je suis un bon écrivain. Cette vocation n'est pas nouvelle 
en moi ; je l'aurais suivie depuis longtemps si je n'avais pas cru 
devoir, pendant un certain temps, me faire violence (jusqu'à l'âge de 
quarante ans), par égard pour mes parents qui avaient une manière 
de voir contraire à la mienne. J'ai donc servi d'abord dans la carrière 
civile, puis, quand la guerre nationale a éclaté, je me suis fait 
militaire comme tout le monde. Mais après la guerre, j'étais sur le 
point de quitter le service pour m'adonner entièrement à la littérature, 
lorsque Votre Majesté m'a fait connaître par mon oncle Peroffski, 
son intention de m'attacher officiellement à Sa personne. J'ai 
exposé à mon oncle mes scrupules et mon hésitation dans une lettre 
qu'il vous a montrée, Sire, mais comme il m'a répété Votre volonté 
expresse, j'ai fait acte de soumission et je suis devenu l'aide de camp 
de Votre Majesté. Je croyais alors pouvoir vaincre ma nature qui est 



LE POETE LIBRE I 93 

toute artistique, mais l'expérience m'a prouvé que je lutterais en vain 
contre elle. Le service et Fart sont incompatibles, l'un nuit à l'autre, et 
il faut choisir entre les deux. Il serait certainement plus méritoire 
d'être directement actif dans les rouages de l'Etat, mais cette voca- 
tion m'est refusée, tandis qu'une autre m'est donnée. Ma position, 
Sire, me remplit de malaise, car je porte un uniforme dont je ne puis 
dignement porter les charges. 

Votre noble cœur, Sire, m'absoudra, si je vous supplie de m'accorder 
mon congé définitif, non pour m'éloigner de vous, mais pour entrer 
dans une voie nettement dessinée et pour cesser d'être un oiseau 
paré de plumes étrangères. Quant à vous, Sire, que je ne cesserai 
jamais d'aimer et d'estimer, j'ai un moyen de servir Votre personne 
et je vous l'offre avec bonheur : c est d'être Votre diseur de vérité quand 
même, seule charge qui me convienne et qui heureusement n'a pas 
besoin d'uniforme. ' Je ne serais pas digne de cette charge, Sire, si 
dans ma pétition actuelle, j'avais usé de subterfuges ou cherché des 
prétextes. 

Je vous ai ouvert mon cœur tout entier, comme je suis prêt à 
vous l'ouvrir toujours, car j'aime mieux vous déplaire que de perdre 
Votre estime. Si pourtant Votre Majesté avait décidé de n'accorder le 
droit de l'approcher qu'à ceux qui ont une position officielle, permet- 
tez-moi donc, Sire, de redevenir modestement Votre gentilhomme 
de la chambre, comme je l'étais avant la guerre, car ma seule ambition, 
Sire, est d'être de Votre Majesté le plus fidèle et le plus dévoué sujet." 2 

1 Cp. cette autre lettre à Alexandre II (inédite) : " Sire, il y a deux espèces de 
dévouement au Souverain: l'un qui consiste à abonder toujours dans son sens et à 
éloigner de sa connaissance ce qui peut lui déplaire, et à diminuer dans son 
opinion la force et l'importance des idées et des faits qui sont en opposition avec 
son système de gouvernement ; ce dévouement-là, quand il n'est pas de la trahison, 
pourrait s'appeler dévouement de laquais ou de myope ; l'autre, qui est le vrai, 
consiste à montrer au Souverain les choses comme elles sont, à lui signaler, s'il y 
a lieu, le danger tel qu'il est, et à lui soumettre, chacun selon sa conscience et le 
degré de son entendement, la meilleure voie à suivre dans des circonstances 
données. C'est de cette manière-là que je vous suis dévoué, Sire. Me trouvant en 
dehors du cercle officiel, n'appartenant à aucun parti, je suis à même d'entendre 
toutes les opinions, d'en résumer le sens collectif, et d'en tirer les conclusions qu'il 
importe à Votre Majesté de connaître. 

2 Une traduction russe de cette lettre a été publiée. Le texte que nous donnons 
est celui de l'original français inédit que nous a communiqué madame S. Khitrovo. 

13* 



194 i 858-1 86 i 

Devant cette expression catégorique d'une volonté inébranlable, 
Alexandre II s'inclina. Le 28 septembre 1861 un "ordre suprême" 
accorda au comte Alexis Konstantinovitch Tolstoï une retraite 
définitive " pour circonstances domestiques ", 1 en lui laissant le titre 
purement honorifique de veneur impérial. 

Le 15 octobre il était rayé des cadres du bataillon des tirailleurs. 
Le tsar-libérateur affranchissait son ami. 

1 Formule équivalant à notre " pour convenances personnelles. 



CHAPITRE V 

LES ANNÉES FÉCONDES 
(1862-1869) 



Tolstoï et les slavophiles — Protestation contre l'utilitarisme et le nihilisme — 
Don Juan, Le prince Serebriany et la critique — Voyages et cures à l'étranger — 
Le mariage — Achèvement de La mort d'Ivan le Terrible — Composition du 
Tsar Fedor — En Italie: relations avec la princesse de Sayn-Wittgenstein et Liszt 
— L'échec pour le prix Ouvarov — La mort d'Ivan et la critique — Le recueil 
des poésies — La mort d'Ivan à la scène — Le tsar Fedor, la critique et la 
censure dramatique — Composition du Tsar Boris et de ballades historiques et 
légendaires — Projet d'un nouveau drame. 

A l'automne de 186 1, la préoccupation dominante de Tolstoï 
était de répandre parmi ses amis les manuscrits de Don Juan et du 
Prince Serebriany, afin de recueillir des impressions et des pronostics. 
En octobre, à Moscou, il lut Don Juan à Ivan Aksakov, et à Katkov 
qui devait le publier dans son Rousski Vêstnik. Katkov remarqua que 
l'action languissait dans certaines scènes, il critiqua l'insuffisance des 
traits caractéristiques du héros et la soudaineté inexpliquée de sa 
conversion. A ces reproches Aksakov en ajouta d'autres, estimant 
par exemple que le rossignol, choisi pour chanter l'amour mystique 
dans le prologue, était un trop petit oiseau pour remplir une pareille 
mission ; mais bientôt, s'arrachant à la minutie des gloses, il éclata en 
imprécations contre le séducteur de Dona Anna, et tout rouge de 
colère, il s'écria que c'était là " un sacré gueux et une triple essence 
de gredin, après son attentat sur Dona Anna, un gredin auquel il ne 
reste plus rien pour faire éclore sa conversion, laquelle devient une 
affaire de grâce nullement méritée. C'était, " comme chercheur 
d'idéal, un type faux, parce qu'un homme qui met le but de sa vie 
dans la possession d'une femme n'est qu'un sacré cochon... Don César 



196 i 862-1 869 

et Don Juan sont deux infâmes de la même force, et sans la moindre 
différence entre eux... " 1 Tolstoï emporta son manuscrit, agité de 
sombres pressentiments, et croyant " l'effet complètement manqué " 2 , 
mais revoyant le lendemain son bourru, il eut la surprise de s'entendre 
dire que, malgré ses défauts, le poème était une production " hors 
ligne, " et qu'il ne fallait pas accepter de Katkov moins de cinq cents 
roubles. De son côté Aksakov lui demanda des vers pour son nouvel 
organe le Den, qu'il avait été autorisé à éditer, sous la réserve qu'il 
s'abstiendrait d'y donner une chronique politique. Le premier numéro, 
daté du 1 5 octobre, paraissait justement pendant le séjour à Moscou 
de Tolstoï. Par amitié, le poète lui adressa une courte pièce qui, en 
parodiant un vieux motif de dialogue populaire, s'en prenait gaillar- 
dement à la " manière forte " de Pierre le Grand. Il n'avait jamais 
songé à nier le génie de Pierre, ou l'utilité des exemples de l'Occident, 
et il était loin de partager à son endroit l'exécration professée naguère 
par Constantin Aksakov. Mais en analysant la révolution opérée par 
le grand tsar, il était frappé de son caractère violent et arbitraire. 
Pierre avait réformé parce que tel était son bon plaisir, et imposé sa 
volonté par la force en brisant implacablement ce qui lui résistait. 
C'est contre cette méthode despotique, analogue à celle d'Ivan le 
Terrible et en opposition avec l'idéal kiévien d'entente réciproque 
entre le peuple et le prince, que Tolstoï protestait. Au reste il le 
faisait sans âcreté, le morceau avait été troussé avec bonne humeur, 
dans un jet de verve : 



Hé ! notre souverain, notre petit père, 
Notre souverain Pierre Alexêevitch, 
Que daignes-tu cuire dans ta marmite ? 
— La bouillie, petite mère, la bouillie ! 
La bouillie, madame, la bouillie ! 

2 

Hé ! notre souverain, notre petit père, 
Notre souverain Pierre Alexêevitch, 

1 Ces remarques, notées en français par Alexis Tolstoï après l'entrevue, nous 
ont été communiquées en copie par madame Sophie Khitrovo. 



Lettre du 18 octobre 1861, en français. 



LES ANNEES FECONDES I97 

Et où daignas-tu prendre le gruau ? 

— Outre-mer, petite mère, outre-mer ! 
Outre-mer, madame, outre-mer ! 

3 
Hé ! notre souverain, notre petit père, 
Notre souverain Pierre Alexêevitch, 
N'avais-tu donc pas du gruau à toi ? 

— Du mauvais, petite mère, du mauvais ! 
Du mauvais, madame, du mauvais ! 



Hé ! notre souverain, notre petit père, 
Notre souverain Pierre Alexêevitch, 
Et avec quoi daignes-tu le tourner ? 

— Avec un bâton, petite mère, avec un bâton ! 
Avec un bâton, madame, avec un bâton ! 

5 
Hé ! notre souverain, notre petit père, 
Notre souverain Pierre Alexêevitch, 
La bouillie alors sera fort épaisse ? 

— Fort épaisse, petite mère, fort épaisse ! 
Fort épaisse, madame, fort épaisse ! 

6 

Hé ! notre souverain, notre petit père, 
Notre souverain Pierre Alexêevitch, 
La bouillie alors sera fort salée ? 

— Fort salée, petite mère, fort salée ! 
Fort salée, madame, fort salée ! 

7 
Hé ! notre souverain, notre petit père, 
Notre souverain Pierre Alexêevitch, 
Et qui est-ce donc qui l'avalera ? 

— Les enfants, petite mère, les enfants ! 
Les enfants, madame, les enfants ! 

Les slavophiles se délectèrent à cette lecture : le gourdin de Pierre 
apparaissait toujours dans leurs cauchemars. Les vers furent rapide- 
ment dans toutes les bouches, et comme il était facile de le prévoir, 



198 1862-1869 

leur succès fut d'autant plus vif qu'on leur attribua une signification 
plus profonde. Cet impromptu frondeur, dirigé plus contre un prin- 
cipe que contre les réformes elles-mêmes, fut traité en satire politique, 
grosse d'allusions contemporaines, on entendit " là-dessous un million 
de mots": situation gouvernementale, solution de la question agraire, 
tout y était touché. Le bruit fut tel que les censeurs moscovites, qui 
n'avaient soulevé aucune difficulté avant l'impression, commencèrent 
à s'effrayer et à redouter une disgrâce. Aksakov les rassura en leur 
disant que la signature du comte " en toutes lettres " sous les couplets, 
leur était une garantie contre les persécutions administratives. Lui- 
même humait avec délice cette odeur de poudre et écrivait à Tolstoï 
sa joie de la sensation produite : "... On dit qu'avant-hier, au club de 
la noblesse, les nobles ne faisaient que répéter :" Avec un bâton, petite 
mère, avec un bâton ! " ou " Les enfants, petite mère, les enfants!.." etc. 
Va-t-on au conseil de tutelle, c'est la même histoire : les fonction- 
naires en rendant l'argent, en signant les billets, répètent à part soi : 
" La bouillie, petite mère, la bouillie !..." " Du mauvais, petite mère, 
du mauvais ! " etc. Je ne sais encore rien de Pétersbourg. " 1 

Pétersbourg s'offensa de " l'insulte " faite à son fondateur : la 
comtesse Bloudova qualifia le morceau de "farce de tréteaux" et 
exprima son mécontentement à Aksakov, qui riposta en raillant les 
appréciations des graves généraux pétersbourgeois, et en affirmant la 
beauté artistique d'une pièce coulée dans le moule d'une " ancienne 
chanson populaire ". L'historien Pogodine, qui publiait alors son Juge- 
ment du tsarévitch Alexis Petrovitch, crut nécessaire de venger l'honneur 
de Pierre, et le 12 novembre il donnait une digne réplique commen- 
çant ainsi : " Vous avez dit avec vérité que la bouillie cuite et tournée 
par le tsar Pierre Alexêevitch était épaisse et salée, mais au moins, il 
y a de quoi manger, il y a de quoi se rassasier ; que Charles XII fût 
tombé sur quelque Fedor Alexêevitch ou Ivan Alexêevitch, et les 
enfants n'auraient peut-être eu pendant longtemps rien à se mettre sous 
la dent. Le tsar Pierre Alexêevitch a dit avec vérité que le gruau 
de chez lui non seulement était mauvais, mais sentait le renfermé 
et le rance..." 2 Dans les cercles avancés on ne prit pas la peine 

1 Lettre du 15 novembre 1861. 

2 Deux mots au comte Alexis Tolsto'i en réponse à son chant sur le tsar Pierre 
Alexêevitch." (Dans Barsoukov. Ji»n i troudy Togodina, XVIII, pp. 543-544.) 



LES ANNEES FECONDES 1 99 

d'approfondir ou de réfuter la chanson : elle était l'œuvre d'un 
aristocrate et d'un rétrograde. 

Tolstoï ne put que hausser les épaules devant ces interprétations. 
Il n'attachait aucune importance à sa chanson x et s'inquiétait bien 
davantage du sort qui attendait son roman. L'historien N. Kostomarov 2 
lui avait offert de s'entremettre, pour la publication, auprès de Kraevski, 
et lui conseillait de demander deux cents roubles la feuille, mais c'est 
encore avec Katkov que Tolstoï s'arrangea. Toutefois, avant de sou- 
mettre le Prince Serebriany au jugement public, il désirait en donner 
la primeur à l'impératrice, à qui il comptait le dédier. Ce n'était pas 
sans quelques doutes qu'il conjecturait l'accueil réservé par les succes- 
seurs des Ivans à un roman qui, en peignant la période la plus sangui- 
naire du règne du Terrible, prétendait non seulement ressusciter 
objectivement une époque, mais flétrir les crimes et le despotisme 
d'un tyran. En empruntant son épigraphe au chapitre des Annales où 
Tacite s'élève contre les ignominies de Néron, le romancier dévoilait 
le parallèle qui était dans son esprit : At nunc patientia servilis tantum- 
que sanguinis domi perditum fatigant animum et mœstitla restringunt... 3 
Quel écho cette protestation de la conscience trouverait-elle au palais ? 

1 Le 12 novembre 1869, Tolstoï écrivait à Stasioulevitch : "Mon bon ami 
Aksakov ne soupçonne pas que la Russie qu'il voudrait ressusciter n'a rien de 
commun avec la vraie Russie... Pierre I, malgré son bâton, était plus russe qu'eux 
(K. Aksakov et Khomiakov), parce qu'il était plus proche de la période anté- 
tatare. Je renie solennellement ma chanson "Hé ! notre souverain..." L'odieux 
bâton de Pierre n'a pas été inventé par lui. Il l'a reçu en héritage, mais s'en est servi 
pour faire rentrer la Russie dans sa voie ancienne et naturelle. Paix à son âme ! " 

2 Une passion commune pour les antiquités nationales unissait Tolstoï à Kosto- 
marov. Celui-ci avait, au retour d'un voyage à Novgorod, signalé à son ami les 
actes d'incurie ou de vandalisme constatés. Le poète écrivit alors à l'empereur 
une lettre où on lit les phrases suivantes : "... Et toutes ces barbaries gratuites 
se font tous les jours, dans toute la Russie, sous les yeux et avec la sanction des 
gouverneurs et du haut clergé ! C'est surtout le clergé qui en est l'ennemi le plus 
déclaré et qui s'est arrogé le droit de détruire ce qu'il est tenu de garder, et 
autant il est conservateur tenace de la routine en matière d'idées, autant il 
est zélé abolitionniste en matière de monuments. Ce que les Tatars et les 
incendies ont épargné, c'est lui qui se charge de l'abattre. Les raskolniks 
seraient-ils plus éclairés que le métropolitain Philarète ?... " (en français). 
(Nous donnons cette lettre inédite in extenso à l'appendice.) 

3 Tacite, Annales, Livre XVI, 16. " Combien donc cette résignation stupide et 



200 I 862-1 869 

Ce fut devant huit à neuf personnes que l'audition eut lieu, dès 
les premiers jours de janvier 1862. L'impératrice, la grande-duchesse 
Marie Nikolaevna, la princesse Viazemskaïa, M lle Tioutcheva, 
madame Maltseva, madame Venevitinova, le comte B. Perovski et la 
comtesse A. A. Tolstaïa formaient le cercle permanent, tantôt au palais 
même, tantôt chez la grande-duchesse. Le succès, qui s'affirma dans 
la première soirée, se prolongea dans celles qui suivirent. On riait 
franchement aux endroits humoristiques dont le vieil écuyer 
Mikheïtch était le protagoniste ; toutefois le tableau de l'exécution 
de Morozov, Viazemski et Basmanov provoqua les murmures de 
l'impératrice, de Marie Nikolaevna et de madame Venevitinova, 
qui demandaient que l'horreur en fût atténuée, tandis que les autres 
assistants conjuraient l'auteur de ny rien changer. L'ensemble de 
l'œuvre produisit une impression si forte que l'impératrice, afin de 
perpétuer le souvenir de ces soirées, fît remettre au romancier un 
petit livret en or dont chacun des feuillets encadrait le portrait d'une 
des personnes du cercle privilégié. Cette inscription y était gravée : 
u En souvenir du Prince Serebriany, les Muses reconnaissantes. " * 
La souveraine ne marchandait pas son patronage, et l'auteur pou- 
vait, sans crainte de déplaire, faire de la brève dédicace qu'il lui 
consacrait non un compliment banal de courtisan, mais un hommage 
significatif. " Le nom de Votre Majesté que vous m'avez permis 
de mettre en tête de ce roman des temps d'Ivan le Terrible, est la 
meilleure garantie qu'un abîme infranchissable sépare les sombres 
phénomènes de notre passé de l'esprit lumineux du temps présent. 
C'est dans cette conviction consolante, et avec un sentiment de pro- 
fonde reconnaissance et de confiance, que j'offre mon travail à Votre 
Majesté. " 2 

Tolstoï passa le printemps à Poustynka avec Sophie et les Bakh- 

cette suite de massacres, au milieu de la paix, doivent fatiguer l'âme et l'oppresser 
de douleur ! " (Trad. Nisard.) 

1 Nous avons vu ce livret chez madame Khitrovo. 

2 Cette dédicace fut imprimée dans le numéro d'août 1862 du Rousski Pêsinik. 
Une variante inédite, conservée dans les papiers de Tolstoï, en donne une rédaction 
encore plus énergique : " La possibilité de vous dédier ce livre est un nouveau 
gage que, ni dans le présent règne, ni dans l'avenir, il ne peut y avoir une ombre 
de solidarité avec le règne décrit par moi... " 



LES ANNEES FECONDES 201 

metev. Outre la présence des maîtres attachés aux enfants et d'une 
gouvernante anglaise, Miss Agnes Fraser, qui sut rapidement prendre 
une grande place dans les cœurs, tant par son intelligence que par sa 
grâce élancée de jolie brune aux yeux bleus, la maison était cons- 
tamment pleine d'amis qui venaient goûter la paix des grands bois 
de pins et le charme d'une hospitalité légendaire. Comment résister 
à l'insistance d'invitations semblables à celle que, le 30 mai, le 
poète adressait à Ivan Tourguenev ? " Ivan Serguêevitch ! Il serait 
honteux que vous ne veniez pas à Poustynka... Il y a ici beaucoup 
de belles choses, à savoir : des fossés, des torrents, de la verdure, des 
chambres avec des apparitions, des chroniques, de vieux meubles, un 
jardinier à la voix extraordinairement criarde, de vieilles armes, du 
lait caillé, des échecs, de l'épilobe, Miss Fraser, une salle de bains, 
du muguet, de vieilles routes très usées, moi, Vladimir Jemtchoujnikov, 
des tables à forts esprits frappeurs, un endroit tranquille, Sophie 
Andreevna, Mozart, Gluck, Spinoza, deux coqs et trois poules, du 
roast-beef, Polonski, l le lilas en fleur, un pont dangereux, un pont 
solide, un gué, du bouillon, trois encriers, de bons cigares.... un 
service de faïence, Louise, l'économe, qui désire se marier, des œufs 
frais, l'édition des antiquités de Solntsev, Andreïka, des moustiques, 
de la mousseline, du café, des pilules laxatives, la nature, etc.... Et 
ainsi nous vous attendons... Demain un " bon voyage " 2 vous attendra 
à la station de Sablino, et à partir de demain, ce " bon voyage " ira tous 
les jours à la station de Sablino pour vous y attendre. Est-ce que 
vous pourriez exposer à cette torture le cocher Cyrille, depuis long- 
temps affranchi ? " 

On devine les sujets qui alimentaient les conversations : le Prince 
Serebriany et Don yuan y étaient au premier rang ; puis venaient 
les discussions sur la situation sociale de plus en plus troublée et 
menaçante, les échanges d'idées sur les derniers événements littéraires 
et sur les nouvelles théories philosophiques. Celles-ci activement vul- 
garisées par des voix jeunes et hardies, convertissaient la société au 
culte de l'humanité. Au premier plan étaient les disciples de Dobro- 
lioubov qui exigeaient que la littérature fût l'interprète du mouve- 
ment social, et qui prêchaient l'action, non à la manière du bour- 

1 Le poète Iakov Petrovitch. 

2 Voiture. 



202 1862-1869 

geois égoïste Stolz l , mais dans un esprit de véritable altruisme. Ils 
écrasaient de leur dédain les poètes dont le rêve déforme ou embellit 
la réalité, sots petits enfants gonflant des bulles de savon ; 2 ils excu- 
saient les apparences d'immoralité ou de frivolité de Béranger, 
champion du droit de la femme au libre amour et serviteur " de 
l'utilité populaire... " A l'art pour l'art ils ne daignaient faire l'hon- 
neur d'une controverse : la question était " perdue en fait, il ne 
valait pas la peine de s'en soucier. " 3 

Parallèlement et antérieurement à Dobrolioubov, Tchernychevski 
avait mené l'assaut contre l'ancien idéal. Dans sa thèse magistrale 
sur les Rapports esthétiques de V art et de la réalité* il avait pris 
nettement position contre les doctrines de Hegel et de son disciple 
Fischer, et développé les conclusions positives de Feuerbach. 
A l'axiome : le beau c'est l'absolu, il substitue celui-ci : le beau 
c'est la vie. L'art, dans ses multiples expressions, a pour fin la 
reproduction et l'explication de la réalité, et pour domaine tous les 
phénomènes dans lesquels s'incarne l'intérêt de la vie. Une statue, un 
tableau, un poème, une symphonie seront toujours, quelle que soit 
leur perfection, à mille pieds au-dessous de l'objet ou du sentiment 
naturel qu'ils interprètent ; mais en l'absence de cet objet ou de ce 
sentiment, ils rendent le service de les rappeler ou de les suppléer, 
dans la limite de leurs moyens. L'art est encore utile par la faculté 
qu'il a de s'essayer à contenter nos penchants, dans les cas où ceux-ci 
ne peuvent être satisfaits par la nature, qui ne se laisse pas plier aux 
fantaisies des individus. Une fois engagé dans cette voie, Tcherny- 
chevski précipite sa marche en avant. Dans son Principe anthro- 
pologique en philosophie 5 , après avoir déclaré Proudhon et Stuart Mill, 
malgré leurs grands mérites, pourvus d'un bagage scientifique insuffi- 
sant, et incompétents pour traiter les questions des rapports de l'esprit 
et de la matière, du libre arbitre et de l'immortalité de l'âme, il 
s'attache à l'enseignement de l'école allemande contemporaine. Il 

1 Personnage du roman Oblomov de Gontcharov. 

2 Dobrolioubov. Article sur Plechtcheev, 1859. 

3 Dobrolioubov. Œuvres, III, p. 337. 

4 Soutenue en 1855. 

5 Publié dans le So-vremennik, 1860, n os 4 et 5 (Œuvres de Tchernychevski, 
VI, pp. i79- 2 39-) 



LES ANNEES FECONDES 203 

expose ce système fondé sur les découvertes des sciences naturelles : 
la nature humaine n'est pas double, mais une ; les données de l'ana- 
tomie et de la physiologie permettent cette affirmation, aussi certaine- 
ment que le simple raisonnement conduit ceux que n'aveugle pas la 
crédulité, à considérer le médium Home et ses confrères comme des 
prestidigitateurs. Le mobile de nos actions est le plaisir ou l'intérêt. 
La notion du bien est relative et variable suivant les individus. Le 
bien c'est l'utilité. Il faut renoncer en philosophie à la méthode 
" fantastique " pour adopter les procédés de la chimie, de la géologie 
et de la biologie. 

Avec une fougue juvénile, Dimitri Pisarev se jetait à son tour 
dans la mêlée. Disciple de Feuerbach, Bùchner, Moleschott et Vogt, 
il s'était fait leur zélé champion dans les colonnes du Rousskoe Slovo. 1 
Son article sur les Esquisses physiologiques de Moleschott commençait 
par cette citation : " En notre temps, il serait étrange de penser que 
l'esprit ne dépend pas de la matière. " Après avoir entassé les preuves 
qui sont les " fondements inébranlables " de l'édifice matérialiste, il 
lançait un appel à " la pensée jeune et en formation, qui rejette les 
fers de la phraséologie routinière et du mysticisme écrasant ", et 
s'écriait : " On vit plus joyeusement, on respire plus facilement, 
quand, au lieu de fantômes et d'abstractions, on voit des phénomènes 
tangibles et l'on prend conscience, tant de sa dépendance envers eux, 
que de sa souveraineté sur eux. " A propos des Lettres physiologiques 
de Cari Vogt, il revenait à la charge, exposait le mécanisme de la 
circulation, de la respiration et de la digestion et concluait à la 
nécessité de travailler sans relâche à mieux connaître cette nature, 
sourde et insensible aux vains appels des poètes, afin d'en réduire de 
plus en plus la puissance. Sous la rubrique Scholastique du XIX e siècle 2 , 
il combattait les partisans attardés des systèmes et des théorèmes, les 
" sybarites planant dans les sphères irisées de l'imagination ", et il 
démontrait la nécessité de l'expérimentation et du contact immédiat 
avec la réalité vivante et l'humanité qui peine et qui souffre. Il 
attaque et le formalisme des rédacteurs du Rousski Vêstnik, et le 
libéralisme routinier et mesquin de Doudychkine dans les Otetchest- 
vennya Zapiski^ et le didactisme entaché d'idéalisme de Lavrov, dans 

1 En juillet 1860. (Œuvres, I, pp. 281-308.) 

2 Mai et septembre 1861. 



204 1 862-1 869 

le Sovremennik. Sans nier encore le charme de Fet ou de Polonski, il 
appelle l'art pur le refuge de la médiocrité dorée. Bientôt, accentuant 
son évolution, il n'excepte de sa condamnation du lyrisme contem- 
porain, que Maïkov et Nekrasov. l Dans celui-ci il se plaît à trouver 
des passages, dont il fait le commentaire poétique des Tableaux 
physiologiques de Bïichner. " 2 

Ainsi toutes les formes de l'art devaient passer à la toise commune ; 
les lois des sciences naturelles régentaient les beiles-lettres, aux 
applaudissements d'une jeunesse qui reniait les anciennes métaphy- 
siques, pour embrasser d'enthousiasme le positivisme nouveau. 

Ivan Tourguenev, frappé de cette transformation intellectuelle 
dont il avait observé les effets chez un jeune médecin de province, 3 
en donnait dans son roman Pères et Enfants^ conçu à Ventnor en 
1860 et publié en mars 1862 dans le Rousski Vêstnik, une image qu'il 
voulait " objective ". 4 Le sujet était trop brûlant pour qu'on pût géné- 
ralement supposer et admettre l'impartialité de l'auteur. Peu de 
lecteurs furent pleinement satisfaits. Presque partout on ne jugea le 
roman que de parti pris. Les " pères " y virent une satire de leurs 
travers, les " enfants " un pamphlet contre leur idéal. Ceux-ci se 
croyaient d'autant plus visés que le roman avait paru dans une revue 
qui, malgré ses prétentions au libéralisme, demeurait la gardienne 
de l'esprit académique des " gentlemen Karamzine et Joukovski ", 5 
et se montrait l'adversaire implacable des matérialistes. Ils ignoraient 
les scrupules qui avaient hanté Katkov, à la lecture d'un manuscrit 
qui lui paraissait presque une " apothéose " du nihilisme, et auquel 
il eût voulu que l'auteur apportât des corrections et des restrictions. 
Tourguenev, rejeté par les uns et les autres, expiait le crime d'avoir 
été " objectif" et sincère. On a vu, par la lettre du 30 mai G , que son 

1 Fin de l'article : Pisemski, Tourguenev et Gontcharov. (Œuvres, I, 478.) 

2 Œuvres de Pisarev, II, pp. 337 et 364. 

3 Cf. Tourguenev. Souvenirs de littérature et de ma vie. A propos de Pères et 
Enfants. (Œuvres, XII, pp. 91-103.) 

4 Cependant Tourguenev confessait l'attrait qu'il éprouvait pour son héros. Il 
dit dans ses Souvenirs .• " A l'exception de ses vues sur l'art, je partage presque 
toutes ses convictions. " 

5 Expression de Pisarev dans son article : Penseurs moscovites, dans lequel il 
déclare sa volonté de rompre toute conversation avec le Rousski Vêstnik. 

6 Voir page 201. 



LES ANNEES FECONDES 205 

amitié avec Alexis Tolstoï n'avait pas souffert. Cependant le poète, 
trop clairvoyant pour accuser le romancier de bafouer le nihilisme, 
eût eu le droit de se sentir atteint dans sa foi spiritualiste, lorsqu'un 
tel artiste hissait sur " un haut piédestal " ] une doctrine haïe. Or 
il aima Pères et Enfants et pensa, comme il l'écrivit plus tard 2 , que les 
nihilistes étaient des " bêtes " de s'être fâchés contre l'auteur, à 
qui ils devaient au contraire " une chandelle ", pour les avoir 
présentés sous un aussi beau jour. Il lui semblait même qu'il se 
fût fort bien entendu avec Bazarov, et que tous deux eussent 
pu être amis sans cesser de discuter. Il comprenait combien ce 
modèle différait de la masse des hommes " avancés " et des femmes 
" émancipées ", qui avaient adopté comme une mode la formule 
matérialiste. Le contraste était nettement marqué dans le chapitre 
où 1' " élève de Bazarov ", Sitnikov, présente à son maître et à 
Arkadi Eudoxie Koukchina. On trouve odieux ce pantin qui par 
ses gestes saccadés de " négateur des autorités " et ses protestations 
criardes, s'imagine égaler celui à qui il prétend devoir sa a renais- 
sance ". On rit de la prétentieuse lectrice de Liebig, Bunsen, 
Emerson et Proudhon, dont la vanité s'attribue des " idées " sur 
" la physiologie, l'embryologie, l'éducation et le féminisme, et dont 
la " largeur de vues " se borne à dédaigner George Sand et les 
femmes insuffisamment '■ développées ", à s'excuser d'avoir employé 
par mégarde l'expression usuelle' " Grâce à Dieu !" et à chanter 
demi-ivre des romances tsiganes et des sérénades. En face de ces fan- 
toches, Bazarov dresse sa haute silhouette de penseur taciturne et 
altier. Sincère et passionné, il n'est pas pétri du limon commun. Il 
méprise ses copistes ou ses pauvres contradicteurs. Il ne " partage " 
les opinions de personne, il a les siennes. Son amour pour Odintsova 
a ce même caractère de concentration farouche. La passion bat en 
lui " forte et lourde, une passion pareille à de la haine, et peut- 
être sa parente..." 3 En matière d'honneur, il est aussi chatouilleux 
que les " gentlemen " tant raillés et pâlit de révolte à la pensée 
d'un soufflet. Enfin sa mort héroïque nimbe son front de l'auréole 

1 Expression de Katkov dans sa lettre à Tourguenev. Souvenirs... de Tour- 
guenev. (XII, p. 98. Note.) 

2 Cf. lettre du 23 décembre 1871, à Sophie. 

3 Tères ei Enfants. Chapitre XVIII. 



2o6 1862-1869 

du martyre. Ces traits expliquent la sympathie — d'abord inattendue 
— qu'Alexis Tolstoï ressentit pour un personnage qui était, à sa 
manière, un idéaliste, un chevalier sans peur et sans reproche, et 
comme le Don Quichotte du matérialisme. 

Avec les Sitnikov et les Koukchina au contraire, l'entente était 
impossible, les discussions se traînaient dans les clichés, les phrases 
ronflantes, la mesquinerie sectaire et les injures, quand manquaient 
les arguments. Tolstoï constatait avec peine le succès d'une école 
dont les disciples ne se comptaient plus, sans qu'on pût distinguer 
les nobles consciences des faux semblants. Contre les bataillons 
serrés des utilitaires, commandés par des chefs entreprenants, la petite 
troupe des idéalistes et des servants de l'art pur présentait ses rangs 
clairsemés et flottants. Par un besoin de classification élémentaire, 
l'opinion dénommait les premiers : " avancés ", les seconds : 
" rétrogrades ". Cette division était apparemment justifiée par les 
représailles du gouvernement qui, inquiet de troubles et d'incendies 
attribués aux effets de la propagande des " feuerbachistes ", empri- 
sonnait les journalistes suspects et suspendait leurs organes. Cette 
fois encore Ivan Aksakov fut saisi dans le coup de filet, son indépen- 
dance n'étant pas de saison. Mis en demeure de quitter la direction 
de son journal, il transmit ses fonctions à Samarine, mais ne réussit 
qu'à prolonger de quelques semaines l'existence du Den qu'un geste 
du chef des gendarmes éteignit bientôt. Vainement Alexis Tolstoï 
était intervenu auprès de l'empereur pour sauver son ami. 

C'est sur ce champ de bataille que le poète, avec son Don Juan, 
agrémenté d'un Prologue dans le ciel, lâchait un vol d'anges chargés de 
glorifier le Créateur, de raisonner avec Satan de subtilités métaphysi- 
ques, et de sauver malgré lui le plus gâté des enfants terribles. Ce 
geste inopportun n'était un acte ni d'inconscience, ni de provocation, 
mais une protestation involontaire et comme " organique ", contre 
une tendance réprouvée. Il était assuré d'être accueilli par quelques 
injures, beaucoup de sourires et plus encore d'indifférence. Tolstoï 
ne se leurrait pas d'illusions. Lorsque, sous l'influence des remarques 
étrangères et de ses propres doutes, il eut, après la publication de Don 
Juan, remanié et complété la scène dite " du cimetière ", pour la 
rendre plus claire et en souligner la portée, il adressa cette variante au 
Rousski Vestnik en l'accompagnant d'une lettre, qui est un commen- 



LES ANNEES FECONDES 207 

taire et un manifeste. Il y reconnaissait la froideur du public pour 
l'art pur, en ces temps où sont en jeu les brûlants " intérêts vitaux 
et tant de questions sociales ; .il montrait que l'artiste, soucieux 
d'éviter les attaques, était réduit à se transformer en polémiste, de 
même que, pendant les révolutions, les bourgeois mettent les cocardes 
du parti vainqueur à leur chapeau, pour se promener en sécurité. 
Malgré cette allusion à la lâcheté des âmes moutonnières, il affirmait 
tenir en " très haute estime " l'action civique, à laquelle il reprochait 
seulement l'étroitesse de ses vues : " Ils l paraissent avoir oublié que 
la fermentation des questions et des intérêts, qui les occupent si 
fortement et si justement, n'est que l'application à la vie des vérités 
théoriques générales, qui n'appartiennent pas exclusivement à tel ou 
tel pays, à tel ou tel siècle, mais qui composent l'héritage de toute 
l'humanité, en quels temps que cela soit. Eclaircir ces vérités, les 
réduire en lois générales, tel est le problème de la philosophie, les 
revêtir d'une forme artistique, tel est le problème de l'art. Repousser 
l'art ou la philosophie au nom de l'utilité civique immédiate, c'est la 
même chose que de ne pas vouloir s'occuper de mécanique, afin 
d'avoir plus de temps pour construire des moulins. Dièse Herren 
comme disent les Allemands, sehen vor lauter Bâumen den Wald 
nicht. 2 

Approuvant l'effort contemporain vers plus de légalité et de 
liberté, il disait que les réformes, pour être durables, devaient 
reposer non sur les mesures administratives, mais sur la conscience 
intime du peuple, et sur des aspirations spirituelles désintéressées. 
Ces aspirations doivent procéder du sentiment du beau et de l'amour 
de l'art pour l'art. Le mérite civique peut exister sans le senti- 
ment du beau, mais le sentiment du beau ne peut exister sans le 
besoin de liberté et de légalité. A tout abaissement du niveau esthé- 
tique correspondra un fléchissement de la moralité. Renier le senti- 
ment du beau comme une superfluité luxueuse, pour ne travailler 
qu'à l'accroissement du bien-être matériel, c'est traiter l'homme en 
bête que satisfont les caresses et l'engrais. Pour le peuple, l'art doit 
marcher de pair avec le civisme ; ce sont les deux colonnes d'un 
même temple, les deux roues d'un même char. Or les théories 

1 Les ennemis de l'art. 

2 Nous disons aussi en français : " L'arbre empêche de voir la forêt. " 



2o8 1862-1869 

en cours attisent et propagent l'hostilité contre l'art pur. Le poète 
avait recueilli l'écho de cette réflexion : " Eh quoi ! lorsqu'il s'agit 
de la question des juges de paix, le voilà qui YJ ent nous entretenir 
de je ne sais quel Espagnol, qui peut-être n'a jamais existé ! " 1 II ne 
pouvait que se tourner vers les rares amateurs de beauté qui surna- 
geaient dans le vaste gouffre utilitaire, et leur faire l'offrande de son 
œuvre. C'est de ces derniers fidèles qu'il attendait sa seule consolation: 
" Je ne peux pas dire comme Gœthe : 

Dûs Lied, das au s der Kehle dringt, 
ht Lohn der reichlich lohnet. 2 

Je doute même de l'entière sincérité de Gœthe quand il a dit 
cela. Selon moi, ni Gœthe, ni Dante, ni Byron n'auraient continué à 
chanter, s'ils avaient été atteints par le sort de Robinson, et s'ils 
avaient dû vivre sur une île inhabitée. Pour l'artiste, il faut un milieu 
dans lequel se reflète sa pensée ; autrement il sera comme une 
bougie brûlant dans l'espace et dont les rayons ne s'appuient contre 
rien. Mais si des hommes, ne fût-ce que quelques-uns, prêtent 
l'oreille au chant du chanteur, alors il ne chante pas en vain et 
reçoit de ses auditeurs de nouvelles forces... " 

Dans cette longue lettre, dont le didactisme cache mal un certain 
embarras et la pointe d'un découragement, il est facile de relever 
quelques contradictions. Etait-ce défendre strictement la formule de 
l'art pour l'art, que d'assigner pour but à l'art, l'ornementation 
esthétique des principes supérieurs et éternels qui président à l'amélio- 
ration morale et matérielle de l'homme ? Pourquoi concéder d'abord 
que le civisme est possible sans la conscience du beau, et soutenir 
ensuite que l'alliance de ces deux sentiments est aussi indispensable à 
la vitalité de l'Etat, que le concours de deux roues à un char ? Pourquoi 
enfin poser comme condition inéluctable de l'inspiration artistique, 
l'existence d'un auditoire sympathique? C'était invoquer, pour première 
raison d'être de l'art, cette même utilité dont il refusait le bénéfice à 
ses adversaires, et pour seconde raison une égoïste et naïve satisfaction 
d'amour-propre. C'était se détourner du commandement fondamental 

1 Lettre au directeur du Rousski Vêstnik. 

- Le chant qui jaillit de la gorge est une récompense qui paie richement. Vers 
de Der Sânger de Goethe. 



LES ANNEES FECONDES 209 

observé par le Bêlinski des années trente, lorsqu'il écrivait que " la 
poésie n'a pas de but en dehors d'elle-même, son propre but. " 1 Que 
nous voilà loin des fiers sommets de Schelling, pour qui la poésie, 
miraculeuse révélation, plane dans une liberté absolue, bien au-dessus 
de toute préoccupation de service, de science ou de moralité ! Com- 
ment Tolstoï, qui naguère encore dans Jean Damascène, revendiquait 
pour le poète, selon la pure tradition schellingienne, le privilège de 
pénétrer dans le "saint des saints" de la vie et d'embrasser l'absolu, 
avait-il, sans s'en rendre compte, glissé des divines hauteurs à l'argu- 
mentation d'un avocat qui plaide, un peu las, les circonstances 
atténuantes ? 

A ce problème, il n'est d'autre explication que la sincérité de sa 
nature. Avec la philosophie ardemment adoptée au printemps 
de sa vie par son tempérament idéaliste, il avait traversé, inattentif 
aux signes précurseurs, les années silencieuses et lourdes du gouver- 
nement de Nicolas. Mais depuis que, sous le nouveau règne, la 
coalition des événements lui avait fait toucher du doigt l'étendue et 
la profondeur du mal social, il n'avait pu se défendre d'être de 
cœur avec les artisans volontaires des réformes. Devant la fièvre 
de régénération qui saisissait le pays, il sentait que l'artiste ne pouvait 
se retirer à l'écart avec ses jouissances de dilettante, comme un 
rossignol qui se grise de ses trilles dans un rayon de lune. Mais 
répugnant invinciblement à mêler la Muse, fille du ciel, aux 
querelles terrestres, il ne lui restait, pour être en paix avec sa propre 
conscience, qu'à démontrer à lui-même et aux autres que l'art, dans 
ses manifestations les plus désintéressées, servait infailliblement les 
vérités immuables qui tracent la route aux tâcherons du progrès. 

Ce faisant, il accomplissait inconsciemment l'évolution commune 
aux esprits honnêtes, qui ne voulaient ni désavouer leur premier idéal ni 
trahir la solidarité humaine. Ainsi P. V. Annenkov avait, six ans aupa- 
ravant, 2 en réplique à Tchernychevski, exposé d'une plume laborieuse 
et terne les avantages pratiques du culte de l'art. Déniant même à 
l'artiste le don infus de percer tous les mystères de la vie, il lui inter- 
disait, sous peine de perdre " son rôle le meilleur et le plus impor- 
tant, " de négliger les "sentiments appartenant à son époque, ou 

1 Bêlinski. Œuvres, III, 341. 

- L'ancienne et la nouvelle critique. (Rousski Féstnik, février 1856.) 



2IO 1862-1869 

engendrés par elle, les agitations des pensées cordiales, connues seule- 
ment de l'homme fortement cultivé. " Il avait énoncé le corollaire 
repris par Tolstoï : " La vérité de la nature, ainsi que la vérité vitale, 
s'expriment, en science, par la loi et la pensée ; ces mêmes vérités, en 
art, apparaissent sous forme d'images et de sensations. " L'art ne doit 
pas être subordonné au thème, il doit au contraire le dominer, 
l'absorber, le transfigurer. Il enlève aux objets leur caractère d'étroi- 
tesse exclusive, et place la vérité dans cette situation supérieure, où 
les intérêts et les vues des particuliers ne peuvent plus ni l'obscurcir, 
ni la discuter. " La pure éducation artistique, indispensable à tous 
les peuples et dans tous les temps, élève et perfectionne la moralité 
des individus. Ses effets, moins immédiatement visibles que ceux 
d'une littérature tendancieuse, sont plus féconds et plus durables. 

Tolstoï reproduisait le raisonnement d'Annenkov en lui donnant 
plus de couleur et de chaleur, mais il s'en écartait par un retour 
personnel, qui en diminuait la portée. Par cet appel à un public 
indispensable, il avouait que la poursuite du beau ne suffisait pas 
à remplir un cœur, et à soutenir une énergie. Voulant exalter 
l'idole, il la découronnait, victime de l'imprudente franchise 
qui le poussait à confesser les défaillances de sa volonté, et la 
faiblesse d'une âme à qui les encouragements extérieurs étaient aussi 
nécessaires, qu'autrefois les lisières maternelles à son enfance câline. 

L'opinion n'était pas disposée à se laisser attendrir par ces raisons 
sentimentales. Elle devait aussi voir avec défaveur les commentaires 
relatifs à la scène du cimetière, et les remaniements proposés. Ceux-ci, 
destinés à développer l'idée philosophique du prologue, accentuaient 
encore le caractère ésotérique du poème, dont la fin avérée était 
d'être une démonstration métaphysique. 

Ce ne fut qu'un jeu pour la critique, de traiter le poète 
d'abstracteur de quintessence, son héros de pitoyable phraseur, et 
l'ouvrage de complet insuccès. Dans les Otetchestvennya Zapiski, en 
août et en octobre, Porêtchnikov s'en donnait à cœur joie. Selon lui, 
Tolstoï n'avait pas seulement fait une pièce sans vérité et sans vie, 
mais en reprenant un sujet vieilli, traité par d'innombrables écrivains, 
il avait marqué son tour non par un progrès mais par un recul : dans 
un thème où s'entrelacent les forces humaines et célestes, ses prédé- 
cesseurs avaient mis l'homme au premier plan ; lui, au contraire, 



LES ANNEES FECONDES 211 

donnait au surnaturel une place prépondérante ; pour prouver la 
nécessité organique du mal, il ressuscitait les procédés des anciens 
mystères, oubliant que le temps des spéculations embrouillées et des 
allégories était passé sans retour. 

En regard de ces griefs dictés par l'implacable esprit du temps, 
de quel poids pouvaient être le lyrisme de certains passages, la 
grâce d'une sérénade qui fut promptement populaire, quelques 
allusions piquantes, et même cette boutade significative de Leporello 
exposant aux inquisiteurs les opinions religieuses de son maître : 

... Don Juan plus d'une fois répétait : 
" Les saints frères sont des sots. L'homme 
Est libre de prier comme il veut. Par la force 
Dans nulle conscience on ne peut s'introduire, 
Ni du bâton pousser quelqu'un au paradis. " 
Il disait... 

" Que le franc musulman ou même l'hérétique 
N'est pas si dangereux qu'un ennemi caché, 
Et que si l'on donnait à tous des droits égaux 
On ne connaîtrait plus la haine de personne... " l 

Ces phrases écrites avec conviction semblaient aux sceptiques une de 
ces parades de libéralisme que se permettaient certains aristocrates. 

En ce mois d'octobre s'achevait, dans le Rousski Vêslnik, la publica- 
tion du Prince Serebriany, commencée en août. On a vu dans quel 
esprit Tolstoï avait composé ce roman, et avec quelle sincérité il le 
considérait comme une protestation contre le favoritisme et la 
tyrannie. Dans une préface parue postérieurement, insistant sur sa 
répulsion pour des horreurs dont il avait atténué le réalisme, il 
déclarait qu'à la lecture des sources historiques, " le livre lui était 
plus d'une fois tombé des mains ; il avait jeté la plume avec 
indignation, non pas tant à la pensée qu'il avait pu exister un 
Ivan IV, qu'à celle qu'il avait pu exister une société qui le regardât 
sans indignation. Ce pénible sentiment avait nui à " l'objectivité 
indispensable à l'œuvre épique, et était en partie la cause que le 
roman, commencé plus de dix ans auparavant, avait été seulement 
terminé cette année. " Ici encore le partisan de l'art pour l'art était 

1 Don Juan, i re partie. Le sacré tribunal à Se'<ville. 



212 1862-1869 

trahi par sa nature impressionnable et combative. Se présenter sous 
les auspices de pareils sentiments, c'était faire publiquement acte de 
" tendance ", c'était inviter les lecteurs à partager son indignation, 
c'était les provoquer à la révolte, si un cas semblable se retrouvait un 
jour ; c'était quitter la sereine adoration du beau pour faire un geste 
" utile " et prendre en main le " balai. " x II ne soupçonnait pas son 
inconséquence, et peut-être, en croyant apporter une irréfutable 
preuve du mérite transcendantal de l'art pour l'art, se flattait-il, sinon 
de rallier à sa thèse les " avancés ", du moins de conquérir, par son 
esprit libéral, leur estime et leur neutralité. 

Il n'en fut rien. Cette mise en accusation du Terrible paraissait 
démodée et puérile. On ne considérait plus comme une caractéristique 
suffisante du despote les pages vengeresses de Karamzine. On 
oubliait les moyens de gouvernement pour n'envisager que les 
résultats atteints. On pardonnait les défaillances morales en faveur du 
profond esprit politique. Les historiens et les critiques, regardant 
Ivan à travers leur propre tempérament ou leur intérêt de parti, en 
multipliaient des portraits aussi variés que déconcertants. 

Dès 1836 Bêlinski, 2 emporté par son imagination romantique, 
s'élevait contre la tradition qui faisait du Terrible un tyran de tragédie 
classique ou d'empire romain, et lui décernant l'apothéose, il le procla- 
mait un ange tombé qui, dans sa chute, manifestait encore la force de sa 
volonté de fer et de son puissant esprit. Selon Samarine, 3 le tsar, avec 
un génie prophétique, avait seul décelé les indices de décomposition 
nationale, alors que le pays se complaisait dans une torpeur satisfaite: 
ses efforts tendaient à assurer la suprématie du pouvoir civil sur le 
pouvoir religieux, à relever la morale monastique, et à combattre les 
dangers de la mainmorte ; ses vices personnels étaient sa portion dans 
l'héritage du siècle ; il en comprenait la laideur et se méprisait sans 
pouvoir se vaincre. En 1846, Kaveline 4 alla plus loin. Affirmant 

1 Cf. Pouchkine. La foule. 

Oublieux de leur service, de l'autel et des offrandes 
Les prêtres chez vous prennent-ils le balai ? 

(Voir aussi plus haut, pp. 152-153.) 

2 A propos de l'Histoire russe... de Polevoï. 

3 Dans sa thèse: Stefane Iavorski et Feofane Trokoponji te//, soutenue en 1844 
mais publiée intégralement seulement en 1880.) (Œuvres de Samarine, V, p. 201.) 

4 Coup d' œil sur l'état juridique de l'ancienne Russie. (Voir Œuvres, tome I.) 



LES ANNEES FECONDES 2 13 

l'admiration de Pierre le Grand pour Ivan, il se plut à tracer un 
parallèle entre les deux souverains et à prouver que l'un était le con- 
tinuateur direct de l'autre, celui-là plus "poète", celui-ci plus pratique. 
Le " poète " avait conçu ces grandes pensées qui, contrariées par 
l'inertie, l'indifférence et l'incompréhension de son entourage ne 
furent réalisées qu'un siècle et demi plus tard par son successeur. 
L'essence de sa politique fut la lutte contre l'esprit féodal de ses 
boïars; l'institution de V opritchnlna 1 n'était qu'une tentative, destinée 
à substituer à une noblesse de naissance, une noblesse de mérite. C'est 
aussi à cette défense opiniâtre des droits de l'Etat contre les préten- 
tions des princes apanages et des boïars, que S. Soloviev 2 reconnaît 
en Ivan le fidèle dépositaire de la politique moscovite : mais il ne 
cache ni des fautes, ni des vices qu'il explique par l'hérédité et les 
conditions de l'époque. Répondant à Soloviev, Constantin Aksakov 3 
niait l'opposition effective des boïars, mais louait le Terrible de 
s'être pénétré de la distinction fondamentale entre Y Etat et la Terre, 
d'avoir cru à la possibilité de leur alliance, en convoquant la première 
Assemblée nationale, et d'avoir compris que la " droujina " 4 était un 
mur entre la couronne et le peuple. A cause de cela le pur slavophile 
parlait sans violente haine de l'immoralité d'un tyran, dont " l'âme 
d'artiste " goûtait les apparences et " le parfum " du bien, sans avoir 
l'énergie d'en vouloir atteindre l'essence. 

Si l'on excepte Nicolas Kostomarov 5 qui, irrité des idéalisations 
insupportables, refusa à Ivan le génie politique et le rabaissa au niveau 
d'un Néron fantasque et barbare, les Œdipes qui avaient essayé de 
déchiffrer l'énigme posée par Karamzine apportaient dans leurs 
enquêtes, plus de sang-froid que l'auteur du Prince Serebriany. La 
plupart, au lieu de maudire le bourreau et de plaindre ses nobles 
victimes, déclaraient que " c'était justice " : les persécutions et les 

1 Partie de la Russie, sous Ivan IV, administrée par le Palais et ayant ses 
droits et prérogatives. Elle s'opposait à la zemc/itc/iina. 

2 Histoire de Russie, tome VI. 

3 Rousska'ia Besêda, 1856, IV. 

4 Guerriers, auxiliaires constants du prince, à partir du XI e siècle. 

5 Sur l'importance des travaux critiques de Constantin Aksakov en histoire russe, 
1861. (Cf. son étude postérieure : La personnalité du tsar Ivan Vasilievitch le 
Terrible, 1871. Monographies historiques, tome 13. 



214 i 862-1 869 

supplices infligés aux boïars leur paraissaient de légitimes représailles. 
Rien ne pouvait être plus contraire à ces conclusions que la thèse 
soutenue par le romancier, et qui était celle qu'Alfred de Vigny avait 
développée dans Cinq-Mars, en faisant ressortir l'importance sociale 
de la noblesse et le coup funeste que l'abaissement systématique de 
l'aristocratie naturelle avait porté à la royauté. Lorsque Tolstoï, 
élaborant son œuvre, écrivait sur son carnet pour mémoire : " Pensée 
fondamentale du roman : la force du peuple vient de l'amour pour le 
tsar ; tous ont de l'animosité l'un contre l'autre, mais ils s'unissent 
pour défendre le tsar ; il est la pierre angulaire de l'édifice. Mettre 
cette pensée dans la bouche de l'ermite ", l il visait moins la plèbe que 
la noblesse, il entendait qu'en humiliant et en décimant ses boïars, 
Ivan se privait du plus solide appui du trône. Après avoir peint le 
tsar, agenouillé la nuit auprès de sa couche et priant Dieu de l'aider 
à déraciner la trahison, " à niveler les forts et les faibles afin que 
tous fussent égaux, et que lui seul se dressât au-dessus de tous comme 
un chêne en rase campagne, " il imaginait que, par la fenêtre, les 
étoiles contemplaient cette scène en songeant : " O toi, tsar Ivan 
Vasilievitch ! tu as entrepris ton œuvre à la maie heure, tu l'as entre- 
prise sans nous consulter : deux épis ne peuvent croître de niveau, on 
n'égale point les monts escarpés aux collines, sur la terre ne peut être 
manquement de boïars ! " 2 

Cette phrase fut sévèrement relevée par la critique, qui couvrit 
" l'aristocrate " de ses imprécations. Le Vremia, édité par M. Dostoevski, 
constatait ironiquement que, pour Tolstoï, la société russe se compo- 
sait d'Ivan, des opritchniks, des boïars et des brigands ; il traitait de 
sottise la comparaison avec Néron, se gaussait de conceptions vieillies 
et " officielles ", et expliquait que, si le peuple assistait en silence aux 
exécutions de boïars, c'est qu'il trouvait lui-même " trop salés " ces 
maîtres qu'on veut faire passer pour ses protecteurs. Il opposait à ces 
erreurs la Chanson.... 3 dans laquelle Lermontov montrait que le 
peuple savait bien se défendre lui-même, dans les rares cas où 
l'opritchnina l'attaquait; il terminait en vantant la supériorité relative 

1 Carnet inédit — communiqué par Madame Khitrovo. 

2 Prince Serebrianj; chapitre IX. 

3 Chanson du tsar Ivan Vasilie-uitch, du jeune opritchnik et du hardi marchand 
Kalachnikov, 1837. 



LES ANNEES FECONDES 21 5 

des anciens romans de Lajetchnikov, et en prédisant au Prince 
Serebriany un très rapide oubli. l La Biblioteka dlla tchtenia plaçait le 
livre bien au-dessous de ceux de Féval ou Xavier de Montépin. Le 
Golos s'élevait contre le préjugé " de classe ", qui empêchait Tolstoï 
de voir le despotisme des boïars, auquel le peuple préférait l'épieu 
d'un tsar redouté, mais estimé pour ses tendances " démocratiques ". 2 
Le Rousski Listok prenait aussi la défense d'un souverain " démo- 
crate et audacieux révolutionnaire. " 3 Le Sovremennik, par la plume 
de Chtchedrine, se livrait à un implacable persiflage de l'œuvre et de 
son idée directrice. 4 Dans les Otetchestvennya Zapiski, Porêtchnikov 
exerçait sa dialectique contre ce " feuilleton " à la française, rempli 
d'inexactitudes et de taches. 5 En termes plus mesurés, et après avoir 
protesté de son estime pour le talent d'un écrivain qui avait une 
a parenté de sympathie " avec sa génération, le Rousskoe Slovo 
s'étonnait que Tolstoï eût choisi, comme motif d'inspiration, non 
" le monde réel sentant et pensant comme lui, " mais les feuilles 
poussiéreuses et les débris muets d'une vie depuis longtemps éteinte. 
Il le blâmait d'avoir, dans sa reconstitution du passé, négligé la Russie 
des villes et des villages, la Russie commerçante, souffrante, " man- 
geant son pain à la sueur de son front, " mais il concédait que le 
peintre d'Ivan ne s'était pas écarté très loin de la vérité historique. 6 
Un fait exaspérait la mauvaise humeur générale de la critique ; 
c'était la faveur que le public marquait au roman. Contester ce succès 
était impossible ; on ne pouvait qu'en témoigner du dépit, et s'achar- 
ner à en démontrer le mauvais aloi. Les uns, comme Porêtchnikov, 
le firent avec une certaine prudence : craignant de blesser des suscep- 
tibilités, ils prétendirent parler, non pas au nom de la "masse satisfaite 
d'avoir trouvé un repos après les anecdotes contemporaines, une histoire 
oubliée ou nouvelle, des effets qu'elle aime" mais au nom de ceux qui, 
"ayant beaucoup lu, ont par conséquent le goût difficile " ; les autres 
foncèrent lourdement sur le public. Selon le Vremia le livre était lu 

1 1862, n° 14. 
' 1863, n° 48. 

3 n° du 14 avril 1863. 

4 1863, n° 4. 

5 1863, février. 

6 1863, février. 



2i6 1862-1869 

surtout par " les dames ". Le rédacteur de la Biblioteka dlla tchtenia, 
trouvant trop indulgent l'article de son collaborateur, le complétait 
par cette note fielleuse : " Quand le poisson manque, l'écrevisse est 
poisson ; x il ne faut pas s'émouvoir de ce qu'un travail de filigrane, 
où tout est artificiel et rien n'est créé, absorbe l'attention des dames 
citadines et villageoises, et des enfants des deux sexes.... Mais même 
pour des enfants il faudrait une lecture plus solide, plus simple, et plus 
artistique... Langue et manière, tout y est contrefaçon... et séduire 
des enfants par de la contrefaçon, ce n'est pas très beau... " Puis 
après avoir flétri les tendances et le " seigneuriage " des idées, il laissait 
éclater sa rancune : " C'est le châtiment de notre génération mal 
douée et prosaïque, que quelque Prince Serebriany, parent par ses 
mérites de Iouri Miloslavski et de Mazeppa, fasse oublier à la masse 
qui lit les questions vitales, les juges de paix qui pouvaient encore 
tant bien que mal l'emporter sur la première production artistique du 
comte Tolstoï, mais qui n'ont pas résisté à la deuxième. " 

Voilà ce qui était impardonnable : le succès, obtenu par une œuvre 
qui ne servait pas la propagande positiviste. Le public, sans s'em- 
barrasser de théories ni de spéculations, n'avait écouté que ses 
sensations, il avait lu tout d'une haleine et connu les éternelles 
émotions de la crainte et de la pitié, et l'innocente récréation des 
scènes éclairées d'humour. Et vive le roman où Marousia pleura ! 
Par l'attitude de la " masse ", Tolstoï était vengé des invectives 
de la presse. Il était aussi soutenu par les suffrages d'amis qui, 
comme Sollohoub ou Gontcharov, lui disaient, avec quelques restric- 
tions de détail, leur plaisir et leur admiration. La longueur même 
des articles que les revues lui consacraient, témoignait de l'impor- 
tance de son œuvre, et certaines phrases échappées aux plus âpres 
censeurs, accordaient encore çà et là quelques traces de talent. 

C'est sans découragement qu'en Allemagne, où l'avaient appelé 
l'exécution d'un cher projet et les soins de sa santé, il connut 
l'impression produite, après avoir ainsi pressé Polonski de lui en faire 
un fidèle rapport : " Que dit-on pour ou contre ?... Pour mon cœur 
de père cela est très intéressant. Il me serait particulièrement utile, et 
je serais curieux de connaître les reproches et même les invectives, 

1 Proverbe équivalant à notre " Dans le royaume des aveugles... " 



LES ANNEES FECONDES 2 17 

quelque cruelles ou injustes qu'elles soient. " Moralement il était 
plein de vaillance et capable de recevoir des coups sans en souffrir. 
Après douze années d'attente, son rêve sentimental se réalisait. Les 
longues formalités relatives au divorce de Sophie Andreevna Miller 
étaient terminées ; le comte Tolstoï pouvait désormais donner son 
nom à la compagne de sa vie. Le mariage fut consacré à l'-église 
grecque de Leipzig le 3/15 avril 1863, par l'archimandrite Androni- 
kos Demetrakopoulos ; Nicolas Jemtchoujnikov et Alexis Bobrinski 
en furent les témoins. L'amour et l'amitié entouraient le poète d'un 
cercle de bonheur. 

A Dresde il avait reçu une lettre d'Ivan Tourguenev qui, menacé 
d'être traduit devant le Sénat russe pour ses rapports avec Herzen, se 
rappelait au souvenir de son influent protecteur. * II avait revu son 
expansive amie Madame Pavlova, occupée à faire imprimer sa 
traduction de Don Juan, estimée des lettrés allemands. Il avait 
conclu de différents entretiens avec Jacques Schleiden, 2 Max 
Duncker, 3 Berthold Auerbach, 4 que le matérialisme était beaucoup 
moins populaire en Allemagne qu'en Russie. Il se réjouissait que 
le meilleur élève d'une école réale ignorât jusqu'aux noms de 
Buchner et de Moleschott ! Auerbach affirmait que les éditions de 
Bûchner étaient toutes destinées aux pays " demi-civilisés comme la 
Hongrie et la Russie ", et que les Allemands étaient trop "sérieux " 
et trop respectueux de la science pour tomber dans de pareilles 
exagérations. Le cœur réchauffé par ces assertions consolantes 
d'hommes appartenant " au parti le plus libéral ", Tolstoï regrettait 
la méfiance du gouvernement russe à l'égard des universités germa- 
niques, et appelait de ses vœux le jour où de " vrais libéraux " et de 
" vrais savants ", détrôneraient en son pays les " parvenus de la 
science et du libéralisme ". Dans ce milieu si plein de considération 
pour la science et l'art, encouragé par la présence de sa femme, il 
s'était activement mis à composer le drame historique conçu depuis 
longtemps. Dans sa lettre à Polonski il annonçait que de cette 

1 Lettre de Tourguenev à son frère Nicolas (Paris, 21 février 1863). 

2 Botaniste et philosophe allemand, auteur d'une étude Sur le matérialisme de 
la science nouvelle en Allemagne, 1863. 

3 Historien, auteur d'une Histoire de V Antiquité (18 59-8 5). 

4 Littérateur et philosophe. 



2i 8 1862-1869 

"grande tragédie en vers: La ?nort d'Ivan le Terrible, deux actes 
étaient déjà écrits, et à ce qu'on disait, réussis. " 

Cependant sa robuste constitution était attaquée par les retours de 
plus en plus rapprochés de troubles respiratoires, qui lui rendaient alors 
très pénible la marche et provoquaient des crises d'étouffement. Les 
médecins recommandaient un fréquent changement de climat, et des 
" saisons " en des stations thermales variées. Selon les avis, selon les 
effets, il allait d'une ville à l'autre, essayant, tâtonnant, espérant. 
L'obligation croissante de traitements suivis et le besoin d'un ciel 
clément, allait toujours davantage multiplier et prolonger ses séjours 
en Allemagne, en Bohême, en France, en Italie, et le priver trop sou- 
vent de la sérénité de ses retraites rustiques et de la présence 
de Sophie, que ses devoirs de tante rappelaient et retenaient en Russie. 
De la savoyarde Divonne, il passait à la prussienne Schlangenbad, 
montagneuse, boisée et bruissante de fontaines. Dans l'intervalle de 
deux bains, il parcourait les plus jolis sentiers du Taunus en quête 
de sites pittoresques, s'attardant aux plus futiles rencontres : un 
chien vagabond, un lézard vert, trois limaçons roux... Hélas ! les 
limaçons avaient au flanc droit un trou pour respirer, tandis que " le 
fils de l'homme " devait se contenter de la bouche ! l De Schlangen- 
bad, il remontait à Wolfenbùttel et Harzburg, pour gravir à dos de 
mule le légendaire Brocken et contempler de son sommet l'admirable 
panorama, en évoquant le souvenir de Faust et de la nuit de Wal- 
purgis. Il redescendait par le "sale et maudit" 2 Kassel pour gagner 
Eisenach, visiter l'historique Wartburg qu'illustre la tache d'encre de 
Luther, et rentrer dans son " quartier général " de Dresde, où Sophie 
le rejoignait et où il terminait le troisième acte de sa pièce. 

Avant un mois, il repartait avec son ami le prince Gagarine, 
passait par Prague, et arrivait le 1 5 juin à Carlsbad, pour entreprendre 
une cure sous la direction du docteur Seegen. A l'oppression dont il 
souffrait, s'ajoutaient des douleurs aiguës dans la tête et le dos, avec 
des engourdissements subits de certains membres. Les eaux et les 
soins de Seegen le soulagèrent. C'était un malade docile et qui ne 
perdait jamais sa bonne humeur. Il ne parlait de ses progrès et de ses 
rechutes que sur un ton enjoué, en se plaisantant lui-même. La 

1 Lettres des 9 et 1 1 mai 1863, à Sophie. 

2 Lettre du 13 mai 1863, à Sophie. 



LES ANNÉES FECONDES 2 I 9 

Schlossbrunn ou la Mùhlbrunn avalées, il jouissait d'un déjeuner 
sur la terrasse, savourant le café et le pain doré et croustillant, 
dont il jetait les miettes aux bandes d'oiseaux francs, qui les pico- 
raient sous son regard rieur, avec des mouvements comiquement 
gloutons. Il aimait à se mêler au petit peuple si vivant et aimable, 
à causer avec les boutiquiers, à se faire expliquer les secrets de 
leur métier, à répondre du tac au tac à leurs calembours. Parmi 
les baigneurs étrangers il retrouvait des amis russes. Dans les 
concerts il appréciait surtout les symphonies de Beethoven, et ne 
prêtait qu'une oreille distraite aux morceaux secondaires. Etait-il assis 
derrière le roi de Prusse, il s'amusait irrévérencieusement du spec- 
tacle de sa grosse nuque polie, et de celle du chambellan assis, par 
respect pour son auguste maître, entre les deux chaises voisines. 
Avec Gagarine, dont le bavardage et le caractère d'enfant gâté 
étaient la cible constante de ses traits malicieux, il faisait d'aven- 
tureuses promenades sur les hauteurs couronnées de forêts, revenant 
au crépuscule par des lieux si beaux, que tous deux poussaient 
d'involontaires exclamations. Ils avaient ainsi " crié de plaisir 
en découvrant, sur la rive du Tepl, un endroit pareil à la prairie 
de Poustynka, émaillé des mêmes fleurs, couvert aussi d'ormeaux et 
d'épilobe, avec " un bois de pins tout noir qui se découpait sur le 
fond transparent de la nuit " ] , et plusieurs fois ils étaient retournés 
vers ce coin de Russie. 

Les nouvelles de l'aggravation de l'insurrection polonaise parve- 
naient à Tolstoï par les journaux étrangers et russes. Il les lisait 
avidement, mais sans partialité. S'il approuvait la déclaration patrioti- 
que des étudiants de Moscou, imprimée dans le Den, et la formation 
à Pétersbourg et à Moscou de gardes nationales, il gardait l'esprit 
assez libre pour railler les exagérations du danger polonais, et estimer 
odieux qu'on songeât à régler la question par une répression féroce 
et la russification à outrance du petit peuple. A l'affût des livres 
nouveaux, il s'empressa de lire la Vie de "Jésus dès son apparition en 
librairie. On constate sans surprise le dépit et la méchante humeur dans 
lesquels le livre de Renan plongea notre ardent spiritualiste. Tout ce 
qui, pour celui-ci, constituait la séduction de l'Evangile, la poésie du 

1 Lettre du 30 juin 1863, à Sophie. 



220 1862-1869 

miracle, les nues s'écàrtant pour laisser passer le Fils de Dieu, le 
mystère du Verbe, tout cela était écarté avec un ton de dédaigneuse 
certitude. Outragé dans sa foi, Tolstoï perdait tout sang-froid. Après 
avoir reproché à Renan son " étroitesse " et l'offensante condescen- 
dance avec laquelle il expose les mérites de Jésus, il disait : " Je lis 
Renan et je le méprise fort. C'est un vilain prêtre catholique qui a 
jeté la chasuble, mais qui a transporté, dans ses nouvelles convictions, 
tous les procédés et toute la mauvaise foi d'un mauvais prêtre ; même 
sa langue est vilaine. " x Cette dernière phrase fait sourire. 

Entre temps Tolstoï recopiait le troisième acte de La mort d'Ivan 
et l'envoyait à Pavlova qui commençait à le traduire. Malgré ses 
distractions, il attendait impatiemment la fin de sa cure. Son appa- 
rente gaieté recouvrait une lassitude morale et une nostalgie pro- 
fonde. Le 26 juillet, quelques jours avant son retour à Dresde, il 
écrivait à Sophie sa joie de la revoir, le bonheur qu'il aurait à être de 
nouveau dans " sa chambre " et à " beaucoup travailler. " Ainsi fut 
fait. Mais cinq semaines s'étaient à peine écoulées qu'il revenait à 
Carlsbad, afin de présenter à la grande-duchesse Hélène Pavlovna, 
qui s'y trouvait, une requête dont l'objet était d'obtenir, pour 
madame Pavlova, une pension qui la délivrât de ses embarras 
pécuniaires. Justement la poétesse venait d'éditer à Moscou un 
volume de vers que la critique avait peu ménagé. La Biblioteka dlia 
tchtenia appelait cette publication une " idée infortunée ", relevait le 
vide du fond, la puérilité, le maniérisme et les négligences de la 
forme. Pour deux ou trois poésies seulement, " la vérité obligeait à dire 
qu'elles étaient d'un sentiment sincère et d'une expression heureuse, 
comme par exemple l'épître LXXIX au comte A. K. T., bien que 
même celle-ci ne fût pas irréprochable. " 2 La dernière partie de ce 
jugement suffit à témoigner de l'attachement réel de Carolina Pavlova 
pour Tolstoï, si l'on admet que seul un sentiment sincère est capable 
de donner des ailes à la poésie. La grande-duchesse reçut immé- 
diatement et sans cérémonie le solliciteur, et promit de réfléchir. 
Puis on parla de La mort d'Ivan : le poète redoutait que la représen- 
tation n'en fût interdite par la censure ; la grande-duchesse ne le 

1 Lettre du 23 juillet, à Sophie. 

2 Biblioteka dlia tchtenia, août 1863, pp. 80-86. 



LES ANNEES FECONDES 221 

croyait pas ; elle l'invita à revenir familièrement, et un jour le 
pria de lui lire un acte de sa pièce. 

Après un hivernage en Italie avec sa femme, et un séjour à Rome, 
le poète se retrouva l'été 1864 à Dresde, aux côtés de la fidèle Pavlova. 
Celle-ci, qui venait d'achever la traduction en russe du premier acte 
de La mort de Wallenstein, lui en fit un matin la lecture. Tolstoï 
suivait sur le texte original de Schiller, comparait, faisait des 
remarques, proposait ou " exigeait " l des corrections accueillies 
volontiers et docilement exécutées, et concluait que cette traduction 
était " le comble de la perfection ". A Carlsbad, où il se rendit du 
13 juin au 19 juillet 1864, il se rencontra avec Gontcharov à qui il 
soumit sa tragédie et qui, en sa double qualité d'écrivain et de 
censeur professionnel, ne pouvait que lui donner de précieux avis. 
L'auteur ÏÏOblomov se répandit en éloges, ne trouvant rien de com- 
parable à elle dans toute la littérature russe, hors le Boris Godounov 
de Pouchkine. Il appelait aussi Le prince Serebriany un chef-d'œuvre, 
et déclarait qu'on n'apprécierait Tolstoï qu'après sa mort ; il savait 
que les journaux attendaient l'apparition de la tragédie avec mal- 
veillance, et se préparaient à la mettre en pièces. Tolstoï, peu 
habitué à de pareilles louanges de la part des gens de métier, res- 
sentit une fierté d'enfant récompensé et écrivit à sa femme, moins 
prodigue de fleurs : " Tu ne me crois jamais ; mais Gontcharov dit 
que je suis tout à fait à part dans la littérature russe, que j'y ai 
apporté un nouvel élément, que je ne suis en rien semblable aux 
autres, et que, dit-il, tous les autres y compris lui-même, se sont 
groupés, dit-il, en un tas, et cela, dit-il, n'est pas bien. " 2 A sa vie 
de " baigneur " rien n'était changé. Mêlé à l'aristocratie russe et 
allemande, dont le roi de Prusse et la grande-duchesse Hélène étaient 
le centre, il était de plus en plus recherché pour sa verve, ses 
anecdotes, son incorrigible " gaminerie ". Il gardait dans ses rapports 
avec les " têtes couronnées ", 3 la familiarité joviale qui faisait le 
fond de son humeur. Il ne restait intraitable que dans les questions 
qui touchaient à ses idées philosophiques. Quittant alors le badinage, 
il livrait un assaut méthodique à son interlocuteur, avec une chaleur 

1 Lettre du 7 juin 1864, à Sophie. 

2 Lettre du 6 juillet, à Sophie. 

3 Lettre du 8 juillet, à Sophie. 



222 I 862-1 869 

d'accent qui lui conquérait les sympathies des neutres. Ayant ainsi 
poursuivi pendant une heure, chez la grande-duchesse, une discussion 
en allemand, avec le docteur Seegen, qui soutenait la possibilité 
d'expliquer tous les phénomènes par des lois connues, il se flattait 
d'avoir gagné à son bord les assistants, et démasqué la " mauvaise 
foi " d'un adversaire " pâle de rage ". 1 

Vers la fin de juillet il partit pour Schwalbach, où l'impératrice 
Marie prenait les eaux. Lorsque sa voiture s'arrêta devant l'hôtel, la 
souveraine dînait dans le petit jardin, entourée de ses plus jeunes 
enfants. Ceux-ci, en apercevant le voyageur qui descendait poudreux 
et la sacoche en bandoulière, bondirent de leur place et coururent à 
lui en poussant des cris de plaisir ; l'impératrice elle-même, sans 
souci de l'étiquette, se leva, alla à sa rencontre et le força à s'asseoir 
immédiatement auprès d'elle. 2 Elle l'interrogea sur la santé de sa 
femme, sur leur vie à Rome, lui demanda s'il était heureux, et Ton 
convint que dès le lendemain commencerait l'audition de La mort 
cTIvan. La pièce, lue en deux séances, dans le petit cercle habituel, 
eut un " merveilleux " succès. L'impératrice " à la lettre rougissait 
et pâlissait en écoutant ", 3 et ne tarissait pas de louanges. Tolstoï 
crut comprendre qu'elle désirait que la tragédie fût jouée en Russie ; 
dans sa joie il vit s'ouvrir une éblouissante perspective de gloire et 
pensa : " Si cela arrive, ma renommée est faite, en dépit de 
n'importe quels journaux. " 4 

Il rentra en Russie plein d'espérance et d'ardeur, et jeta les 
premières touches de la seconde tragédie projetée, Le tsar Fedor 
Ivanovitch. Avant d'arrêter définitivement les contours du dessin, il 
tirait de sa palette une série d'études du personnage central, afin de 
se pénétrer plus pleinement de ses caractéristiques. C'est dans sa jolie 
terre de Poustynka qu'il s'exerçait à ces ébauches préliminaires, tout 
en y menant, comme par le passé, son existence favorite : courses à 
pied et à cheval, chasse, plaisirs de l'hospitalité. C'est là qu'il conviait 
Gontcharov à des tête-à-tête avec les comtesses Alexandrine Tolstaïa 

1 Lettre du 13 juillet, à Sophie. 

- Cf. les souvenirs de I. I. Bazarov {Rousskaïa Starina, 1901, septembre) et la 
lettre de Tolstoï à Sophie, du 24 juillet 1864. 
:{ Lettre du 24 juillet 1864. 
4 Ibid. 



LES ANNÉES FECONDES 223 

et Sophie Andreevna, et le brave " Oblomov " méditait d'échapper 
aux dangereuses sirènes, en s'endormant profondément. 1 Tolstoï 
avait désiré connaître Fet, dont le plus récent volume de vers, paru 
en 1863, avait une fois de plus mis en relief les qualités de peintre 
subtil de la nature, et de dévot de l'art pour l'art. Il chargea son vieil 
ami Vasili Botkine, beau-frère de Fet, de lui faire parvenir une 
pressante invitation, qui fut volontiers acceptée. 

Fet a laissé dans ses mémoires une relation de sa visite. 2 Après une 
description de son arrivée et de la maison, il dit : " ... Le comte et la 
comtesse, par leur indicible affabilité et leur simplicité véritablement 
élevée, surent dès la première entrevue me mettre dans les rapports les 
plus amicaux avec eux... Il faut dire que nous trouvâmes justement, 
comme seul invité à Poustynka, Alexis Mikhaïlovitch Jemtchoujnikov, 
le principal inspirateur de l'incomparable poète Proutkov. Les plaisan- 
teries parfois ne se manifestaient pas seulement en paroles, mais 
prenaient une forme plus tangible et cérémonielle. Ainsi, me prome- 
nant avec la comtesse dans le jardin, je vis dans une niche de pierre 
une énorme grenouille, de la grandeur d'un petit chien, modelée de 
main de maître, en argile verte. A ma question : " Qu'est ceci ? " la 
comtesse répondit en riant que c'est tout un mystère, créé par 
Alexis Mikhaïlovitch, qui exige que les autres apportent, comme 
lui, des fleurs en offrande à sa grenouille. Et ainsi jusqu'à ce jour, je 
n'ai jamais percé le sens profond du haut mystère. Il n'est pas 
étonnant que dans une maison fréquentée par des artistes non 
professionnels mais entièrement libres, le mur de stuc, le Ions; de 
l'escalier conduisant au deuxième étage, ait été couvert de grands 
dessins mythologiques au crayon noir... Au cours de mon récit, je 
parlerai encore du comte Alexis Konstantinovitch, mais je ne puis 
m'empêcher de dire que, dès le premier jour où je le connus, je fus 
rempli d'une profonde estime pour cet homme irréprochable. Si le 
poète, dont Pouchkine a dit que 

... parmi les vains enfants du monde 
C'est lui peut-être le plus vain, s 

1 Lettre de Gontcharov à la comtesse Alexandrine Tolstaïa, 27 février 1865. 
- Cf. aussi sa poésie, Au comte A. K. Tolstoï .• " Dans ton Poustynka... " 
(Poésies, I, p. 54.) 
3 Voir page 53. 



224 I 862-1 869 

est capable, à la minute de son éveil poétique, de nous attirer et 
de nous emporter avec lui, nous ne pouvons considérer sans émotion 
un poète qui, comme Alexis Konstantinovitch, n'a jamais, de par sa 
nature élevée, pu être vain... " 

Fet raconte ensuite une séance de spiritisme dans le boudoir de la 
comtesse. On s'assit en cercle autour d'une table à jeu ; Fet, d'abord 
incrédule, sentit une brise souffler de dessous la table... Tout le 
monde était grave ; le comte pria sa femme d'interroger les esprits, 
toujours " bien disposés envers elle ". Ceux-ci, poliment sollicités en 
français (leur langue favorite, selon Tolstoï) et dans un rhythme 
successivement iambique, dactylique, anapestique, répondirent par des 
coups dans la même mesure ; puis les intervalles s'espacèrent graduel- 
lement jusqu'à entière cessation, et Fet conclut : " Je n'ai rien 
compris de ce qui se produisait sous mes mains, et vraisemblablement 
je mourrai sans avoir rien compris. 

En ce temps-là le prince V. P. Mechtcherski fît la connaissance 
de Tolstoï, et fut, lui aussi, séduit par son caractère, bien que les 
opinions politiques des deux hommes fussent incompatibles. Il le 
nomme " un type intéressant et charmant, l'idéal de la noblesse, de 
la droiture et de la sincérité ", et en faveur de ces qualités, il lui 
pardonne " son catéchisme " politique original qui, tout imprégné de 
sa passion pour l'idéal, lui fait juger mesquins "les problèmes de 
nationalité, d'orthodoxie etc.. " l Indifférent aux enseignements 
des faits et aux nécessités pratiques qui s'imposent aux gouverne- 
ments, Tolstoï restait fidèle à sa religion de l'absolu. Son " principal 
élément spirituel " 2 demeurait la liberté, qu'il admirait l'Europe 
d'avoir su, mieux que la Russie, honorer. Pour ces raisons de 
principe, il réprouvait le système polonais de M. N. Mouraviev " le 
Pendeur ", et souhaitait sa chute. Mechtcherski, qui reproche aux 
autres adversaires du rude pacificateur " leurs calculs mesquins et vils, 
pour briser l'énorme force d'un homme d'Etat indépendant ", absout 
Tolstoï de tout blâme : " Ici c'était la conviction passionnée, mais 
honorable, d'un homme aux principes et aux aspirations humaine- 
ment cosmopolites les plus sincères, même les plus fanatiques... Ses 



1 Souvenirs du prince V. P. Mechtcherski. 

2 Ib'td. 



LES ANNEES FECONDES 225 

rêves exigeaient de la Russie, non l'énergie d'un Mouraviev après 
l'insurrection, mais la reconnaissance, chez les Polonais, d'éléments 
de culture et de civilisation européenne supérieurs aux nôtres ; de là 
découlait naturellement chez lui le désir que l'humanité fût substituée 
a la sevente. 

C'est encore guidé par ces motifs supérieurs, que le poète profita 
de son intimité avec Alexandre II pour plaider la cause d'un 
écrivain dont les doctrines étaient à l'antipode des siennes propres. 
L'apôtre de l'utilitarisme et du matérialisme, Nicolas Tchernychevski, 
arrêté le j juillet 1862 et enfermé à la forteresse Petropavlovskaïa, 
avait été, en 1864, condamné à quatorze ans d'exil et de travaux 
forcés. Tolstoï, voyant dans cet arrêt une atteinte à la liberté de la 
pensée, profita de l'occasion d'une chasse impériale, à laquelle il était 
convié dans le gouvernement de Novgorod, pour exécuter sa mission 
volontaire de " diseur de vérité ". A la question d'Alexandre II : 
" Que devient la littérature ? " il répondit hardiment : " La littéra- 
ture russe a pris le deuil à l'occasion de l'injuste condamnation de 
Tchernychevski. " La comtesse A. A. Tolstaïa, qui recueillit cette 
scène rapporte que l'empereur, sans laisser le temps à son ami 
d'achever sa phrase, l'interrompit d'un ton mécontent et sévère : "Je 
te prie, Tolstoï, de ne jamais me faire souvenir de Tchernychevski ! " 
puis st détournant, il lui fît comprendre que l'entretien était terminé. 2 

Installé l'hiver à Krasny Rog, où par un billet humoristique il 
invitait Kostomarov à venir passer les fêtes de Noël, le poète poussa 
allègrement la composition de son Tsar Fedor. Avant la fin de l'année, 
il avait achevé le premier acte. En communiquant, le 5 janvier 1865, 
cette nouvelle à sa vieille amie Alexandra Osipovna Smirnova, il 
ajoutait : " Elle (la tragédie) m'occupe extrêmement, je me suis 
absorbé tout entier en elle. C'est un caractère très intéressant par sa 
naïveté ou sa faiblesse qui justement engendre la catastrophe... " 3 
A ce portrait d'un personnage dénué de volonté et de sens 
pratique, mais riche en qualités de cœur, il pouvait plus particulière- 
ment travailler " avec amour ". Quant à La mort d'Ivan, il annonçait 

1 Souvenirs du prince V. P. Mechtcherski. 

2 Grajinia A. A. Tolstaïa, par Iv. Zakharine. [Vêitnik Evropy, 1905, avril.) 

3 Lettre du 5 janvier 1865. (Collection de manuscrits du musée Roumiantsevski 
à Moscou.) 

15 



226 1862-1869 

à A. O. Smirnova, que u vraisemblablement elle paraîtrait bientôt 
imprimée ". 

Il se trompait ; les autorisations nécessaires n'étaient pas près 
d'être accordées. Par Gontcharov, qui s'était chargé des démarches à 
Pétersbourg, et qui entretenait avec lui une amicale correspondance, 
il apprit, au commencement de mars, l'impossibilité d'une solution 
immédiate et dut s'armer de patience. Il attendit d'autant plus 
patiemment que Le tsar Fedor absorbait son activité, mais au prin- 
temps il s'établit à Poustynka, d'où il pouvait plus commodément 
venir à Pétersbourg poursuivre les négociations, et rencontrer des 
amis capables de le conseiller. * Avec une unanimité de bon augure, 
ceux-ci étaient conquis par le tragique de La mort d'Ivan, qui impres- 
sionnait profondément, non seulement les invités mondains de 
Poustynka, gens de cour au jugement insignifiant, ou Boleslav Mar- 
kevitch à qui l'œuvre fournissait de nombreux effets de diction, mais 
des juges plus sévères, comme Nicolas Kostomarov qui, couvrant les 
anachronismes de son absolution d'historien, affirmait ne connaître 
rien de pareil dans la littérature russe, et avoir lu dix fois la pièce 
avec un ravissement nouveau. 

Même à Carlsbad, où la cure le rappela du 31 juillet au 27 août, 
Tolstoï, dont le Primé Serebriany avait étendu la renommée, eut 
encore plusieurs occasions de sonder l'opinion. Il avait pour auditeurs, 
soit le professeur Blagovêchtchenski, avec qui des relations ébauchées 
par politesse se transformèrent en amitié, soit Vielgorski et le prince 
Bariatinski, admirateur enthousiaste 2 de Don Juan et du Tsar Fedor, 

1 C'est à ce moment, en juin, que se place la nouvelle visite de Home en 
Russie, et le phénomène de double vue qui aurait révélé son arrivée à Péters- 
bourg au comte Alexis Tolstoï. (Home. Incidents, II, p. 115.) Le 2 juin Tolstoï 
invitait Kostomarov à venir à Poustynka suivre les séances du médium. 

- Lettre du n août 1865, à Sophie. Il est curieux de comparer cette attitude 
du maréchal prince Alexandre Ivanovitch Bariatinski à celle que Insarski lui 
prête dans ses mémoires pour l'année 1862. " Dans les voyages du prince à Saint- 
Pétersbourg, il visitait Tolstoï, mais il était évident que leur ancienne amitié était 
bien loin. Je me rappelle fort bien que pendant le dernier séjour du prince à 
Tsarskoe Selo en 1862, lorsqu'il allait quotidiennement aux réunions du soir de 
l'impératrice, le prince me parlait sans bienveillance de l'attention dont jouissait, 
d'une manière imméritée à son avis, le comte Tolstoï à la cour et particulière- 
ment auprès de l'impératrice. A cette époque le comte Tolstoï publia son Prince 



LES ANNÉES FECONDES 227 

et qui " fît quelques remarques très fines pour un feld-maréchal " *, 
soit un trio composé de deux prêtres orthodoxes petit-russiens et 
d'une " popadia " qui montraient naïvement leurs sentiments : lors- 
qu'on en fut arrivé à la scène entre Ivan et Haraburda, où le tsar, 
au paroxysme de la rage, saisit une lourde hache et la lance à 
l'ambassadeur qui lui avait jeté en défi un gant de fer, un des popes 
"dansa sur sa chaise et battit des mains... l'autre dansa aussi, mais 
un peu moins " ; en partant, le premier, après avoir loué " la con- 
cision et la vérité pittoresque " ajouta : " Vous m'avez fait du plaisir 
pour toute une vie ! " 2 

Toutefois Tolstoï ne croyait pas aveuglément ses panégyristes. 
Il savait, par exemple, que son Tsar Fedor, dans sa rédaction provisoire, 
était loin d'être au point, et que maintes parties, développées abon- 
damment dans le premier jet, devraient être refondues et concentrées, 
d'autres même supprimées. Un passage d'une lettre prouve sa per- 
spicacité : " Bariatinski ne cesse de parler de Fedor et surtout d'Irène, 
et il discute avec moi et assure que, dans tout ce que je lui ai lu, 
il n'y a pas une longueur et qu'il ne faut rien abréger — ce n est pas 
vrai. Il dit que j'ai montré dans ce drame une grande connaissance 
du cœur humain — cela est vrai. " 3 

Le traitement thermal n'engourdissait pas sa pensée. Tantôt il 
s'entretenait de comparaisons entre les poésies celtique, Scandinave et 
slave avec François Sabatier, qui lui lisait aussi sa traduction en ïambes 
français du Guillaume Tell de Schiller, tantôt il s'enfonçait dans les 
études de Rotscher sur l'art dramatique et sur les caractères de 
Shakespeare. Mais plus fréquents et plus aigus lui revenaient les accès 
de nostalgie. Dans l'isolement et l'éloignement, plus difficilement 
supportés au fur et à mesure que croissait le poids des années, les 
appels du pays russe redoublaient d'intensité. A Sophie souffrante il 
écrivait : " Je pense fréquemment à Krasny Rog avec heimweh, et 
je nous vois tous à cheval dans la forêt. Guéris-toi absolument, afin 
que toi et moi nous puissions souvent nous promener à cheval et à 

Serebriany, et le prince Alexandre Ivanovitch disait que ce roman futile avait 
extraordinairement haussé les fonds de Tolstoï à la cour. " 

1 Ibid. 

2 Lettre du 22 août 1865, à Sophie. 

3 Lettre du 1 1 août. 



228 1862-1869 

pied, à Poustynka et à Krasny Rog, et afin que ton petit cheval roux 
" Joujou " se réjouisse de te voir.... " Mais dans le perpétuel devenir 
de sa vie nomade, les retours ne devaient plus être que des haltes. 
Il passa l'automne 1865 et une partie de l'hiver 1865-66 en Angle- 
terre, d'abord à Ventnor, puis à Londres avec sa femme, Iouri et 
Sophie Bakhmetev, Nicolas Jemtchoujnikov et Miss Fraser. Il fré- 
quentait non seulement la société russe, qui se réunissait chez 
l'ambassadeur Broun nov, mais les romanciers Dickens et Wilkie 
Collins. l 

En quête d'un climat plus chaud, les Tolstoï partirent, vers la 
fin de décembre, pour l'Italie. Pour tous deux, Rome était la rési- 
dence préférée, dont la séduction et les trésors consolaient de l'exil. 
Rappelant ce séjour de 1866, le poète écrit: "Nous retournerons 
par la route d'Ostie et nous verrons au loin les montagnes, qui ne 
sont pas exactement montagnes, nuages, musique, parfum de fleurs. 
Et nous entendrons chanter les alouettes et braire les ânes. Et nous 
irons par les rues, et il y sentira mauvais, puis nous arriverons à 
quelque église, et serons introduits par un moine pittoresque.... Et au 
Colisée nous irons à pied, parce que tu seras calme et bien portante, 
et nous nous y assiérons et nous regarderons les ouvertures des 
murs, et verrons au travers les cyprès et les pins... Ensuite viendront 
des frères de charité qui prieront... Et nous irons dans les galeries... 
Et Sonia copiera des tableaux.... Et nous irons encore la nuit courir 
à la Piazza del popolo... et les lions de marbre feront entendre le 
bruit de leurs fontaines, et la lune sortira de derrière le mont Pincio... 
Et il fera si chaud, et cela sentira l'oranger, et sur le Corso les 
aquajoli et les magasins de tableaux seront éclairés, et nous nous 
achèterons un transparent de l'église S l -Pierre... Et j'aurai le cœur 
si léger quand je te verrai calme ! Et alors j'en aimerai tout le monde 
davantage... " 2 

Mais quelle que fût son admiration pour Rome et l'Italie, quelle 
que fût sa joie à contempler les prairies couvertes, dès avril, d'une 
riche floraison de narcisses sauvages, c'était toujours avec un atten- 
drissement de cœur qu'il évoquait Krasny Rog et Poustynka. Dans 

1 Témoignage de madame S. P. Khitrovo. 

2 Lettre du 3 septembre 1866, k Sophie. 



LES ANNEES FECONDES 229 

les lettres qu'il adresse à. son neveu, le petit Andreïka resté là-bas, 
il se plaît à lui faire entrevoir les prochaines promenades en barque, la 
nuit, au fanal, la pèche au harpon, la chasse au coq de bruyère. 
" N'est-il pas vrai, Andreïka, qu'il n'y a rien de meilleur au monde 
que de vivre à la campagne et dans la foret surtout ? " On passera 
deux ou trois jours en pleine forêt, on construira une cabane solide, 
où on " recevra " de temps à autre " Sophie " et les autres, et où on 
boira le thé et on jouera aux échecs, en attendant les loups. Le seul 
dénombrement des fleurs de Krasny Rog, fait par Andreïka, a pour 
lui un charme pénétrant : " Andreïka, comme il m'a été agréable de 
lire dans ta lettre les noms des différentes fleurs de Krasny Rog : 
pulmonaires, anémones bleues, primevères ! Quant aux fleurs jaunes 
de marais, ce sont ou des nénuphars ou des iris... " l 

A Rome, les Tolstoï fréquentaient le salon de la princesse de 
Sayn-Wittgenstein, moins pour y rencontrer les artistes, les philosophes 
et les écrivains de tous pays qui s'y donnaient rendez-vous, que pour 
jouir du commerce personnel de cette femme remarquable. Polonaise 
d'origine, Caroline Ivanovska, née en 1819 et mariée à dix-sept ans 
au prince Nicolas de Sayn-Wittgenstein, avait, après de longues années 
d'isolement moral suivies d'une rupture conjugale, trouvé dans les 
hautes spéculations de son esprit et dans son amour pour Franz Liszt, 2 

1 Lettre envoyée de Rome (printemps 1866). 

2 Une lettre de la princesse à Liszt donne la mesure de cet amour : 

Cher Bon, 

Ce n'est pas sans une profonde émotion que je vous adresse ces lignes à Weymar, 
où vous saluerez en notre nom à tous deux, tant de lieux dont l'image est liée aux 
plus chers souvenirs de notre vie, qui ont servi de cadre à de si beaux moments 
de votre gloire et de notre amour ! Saluez-les, saluez-les ces lieux chéris — éternelle 
mémoire de notre éternel attachement ! Ces lieux n'ont sans doute pas changé de 
forme, en tant qu'ils tiennent de la nature. Le bois de sapins, Film qui coule, le 
parc, les horizons idylliques, tout cela est encore comme cela était alors. L'Alten- 
burg au dehors sera encore la même, mais au dedans elle n'existe plus ! 

Cela prouve que le cœur humain, moins immobile que la nature, est plus 
durable que les choses. Notre amour a changé de forme avec les années, mais il 
continue d'exister ! La Providence d'une part, les hommes de l'autre, n'ont pas 
laissé se réaliser la forme extérieure de notre sentiment — mais la Providence a 
béni sa durée, et les hommes n'ont pu l'empêcher... 

Bénis soient tous ceux dont les souffrances d'ici-bas expient les moindres fautes ! 



230 i 862-1 869 

la colonne lumineuse de sa vie. Ses grands yeux, dont la flamme 
sombre luisait sous le front olivâtre encadré de bandeaux noirs, 
disaient sa nature ardente, éprise d'idéal, soulevée d'élans mystiques. 
Ses idées esthétiques étaient le fruit naturel de son tempérament tout 
ensemble idéaliste et pratique : elles peuvent se résumer dans ces 
lignes adressées par elle à Gottfried en 1857 : " Si l'on peut dire que 
le beau réveille en nous des impressions qui nous font sentir ce que 
nous ne pouvons comprendre, l'Eternité et l'Infini, l'Immatériel et 
l'Incorporel, s'il nous arrache en quelque sorte à toutes les bornes, 
à toutes les limites de notre nature et nous fait participants, pour une 
minute, de cette félicité transmondaine rêvée par tous les poètes et 
promise par toutes les religions, ne pourrait-on pas définir le goût 
comme étant l'ordonnance, la convenance, la proportion, la mesure 
et la grâce de tout ce qui se rapporte à cette vie, à cette terre, de 
tout ce qui embellit cette destinée mortelle ? La vue et l'usage de 
choses de goût, n'élèvent pas l'âme jusqu'à vouloir lui faire briser la 
prison de nos poitrines, selon l'expression de Jean-Paul, mais ils lui 
font aimer cette prison en ornant et décorant, en prêtant un charme 
et un délice à cette existence terrestre. " 1 

On conçoit l'attrait qui poussa Tolstoï vers cette femme, dont 
le mysticisme était sans obscurité, le savoir sans affectation, l'esprit 
sans vanité ni malice. Il pouvait lui soumettre ses œuvres avec 

Dieu nous a pardonné l'irrégularité de notre position tant qu'elle était rachetée par 
des luttes maternelles ! Puis II nous a assez aimés pour ne point vouloir que nous 
soyons un sujet de scandale, fût-ce pour le plus petit ! Il nous a éprouvés comme 
on éprouve l'or dans le feu — et quand nos âmes auront reconquis tout leur 
resplendissement primitif, Dieu nous donnera toutes choses voulues pour notre 
bien ! 

Vous avez été vaillant et admirable, fidèle et doux durant l'épreuve de ce 
brûlant creuset — et je vous admire infiniment plus, et je vous aime infiniment 
mieux qu'avant !... J'ai sacrifié Woronince à Weymar et Weymar à Rome — car 
vous êtes et vous serez plus grand à Rome que vous ne pourriez l'être à 
Weymar. Quelle différence d'horizon et de piédestal ! Et puis — le jour viendra 
où tout cela se formulera en faits et en événements palpables. En attendant, 
saluez, saluez notre cher passé — chaque sapin du petit bois, chaque flot de 
l'Ilm, chaque caillou des allées du parc. A vous in sœcula sœculorum ! 

1 Lettre du 17 janvier 1857. (La Mara. Ans der Glanzzeit der Weimarer Alten- 
burg... p. 237.) 



LES ANNÉES FECONDES 23 I 

la certitude d'être compris et l'espoir de recueillir des réflexions 
originales, des aperçus profonds, des suggestions précieuses. Pour elle, 
qui avait sondé les profondeurs les plus troublantes de la vie intérieure, 
elle retrouvait dans maints chants du poète les sentiments vécus par 
elle et les aspirations qui étaient les siennes. L'amour spiritualisé des 
pièces lyriques, le pur souffle chrétien de La pécheresse, la poésie de la 
solitude et de la vie contemplative dans Jean Damascene, l'indomp- 
table idéalisme d'un Don Juan mystique, tout cela l'enchantait, mais 
elle discernait les faiblesses. Son enthousiasme pour l'élévation spiri- 
tuelle de Don Juan ne l'empêchait pas de remarquer combien ces 
sentiments, "propres au Tannhasuser allemand, " s'adaptaient difficile- 
ment à l'âme du Don Juan espagnol. Elle pardonnait cette erreur 
" objective " en faveur du plaisir "subjectif" causé par la noblesse 
des idées et la beauté des vers. Avec une franchise qui sentait " son 
Ukraine " ! , elle'mettait Tolstoï en garde contre les défauts de sa nature 
et les dangers de sa situation. Ayant foi dans le génie de son ami, elle 
voulait contribuer à le dégager des obstacles qui menaçaient son libre 
essor. Elle avait deviné le péril que faisaient courir à " sa muse " ses 
attaches mondaines, sa fortune, et jusqu'à son bonheur personnel. La 
correspondance qui s'établit entre eux montre avec quelle anxieuse 
ténacité elle poursuivit auprès de lui sa prédication austère. Elle le 
suppliait de ne pas se contenter d'un succès de dilettante, de ne pas 
laisser " le grand monde manger son temps ", et en lui rappelant 
l'utilité de la souffrance qui renouvelle, élève et féconde l'âme, elle 
l'adjurait de combattre l'indolence et le découragement, de s'habituer 
à un travail régulier et opiniâtre, et de prouver par là que les plus 
nobles besoins de l'âme, amour du beau, honneur de la patrie et 
sauvegarde de sa gloire, sont d'aussi puissants incitateurs que les 
besoins matériels de la nature, la faim et le froid. " Ne donnez pas 
à la postérité le droit de regretter que vous avez été riche et heu- 
reux. " 2 Si haute était son estime pour les forces latentes du 
poète, que La mort cflvan et Le tsar Fedor, malgré leur perfection, 
n'étaient à ses yeux qu'un " prologue " du grand œuvre ; elle pressait 
l'artiste d'achever ce " portique " et de bâtir, après un court repos, 

1 Expression d'elle dans une lettre du 3/15 mars 1867, à Tolstoï. 

2 Lettre du 3/15 mars 1867. 



232 1862-1869 

l'impérissable monument qui ferait de lui le Shakespeare de son pays. 
Malgré son plaisir à l'avoir auprès d'elle, elle lui recommandait de 
rester en Russie le plus longtemps possible pour y respirer " l'atmos- 
phère de la patrie, indispensable à l'inspiration. " Elle lui répétait 
que le plus misérable village de Russie lui était plus utile que Paris, 
Londres ou Rome, parce qu'il y trouverait le caractère national gardé 
intact à travers les siècles, et dont il devait acquérir la parfaite con- 
naissance. Elle préférait l'envoi d'un nouveau livre au plaisir de 
posséder l'auteur six mois auprès d'elle : " Le plaisir passe, le livre 
reste. " * Elle était l'amie la plus désintéressée, la plus perspicace, la 
plus enthousiaste et la mieux capable, non seulement de ranimer sa 
confiance en lui, mais de lui préciser le but à atteindre, en le détour- 
nant de la pente glissante du cosmopolitisme, pour lui montrer 
obstinément les hautes futaies de la forêt russe. 

A ces raisons d'aimer la princesse de Sayn-Wittgenstein s'ajoutait, 
pour les Tolstoï, le privilège de rencontrer dans son salon Franz 
Liszt, dont Sophie, musicienne émérite, goûtait particulièrement la 
société. Entre les quatre amis un courant de sympathie mutuelle se 
déclara, avec une spontanéité qui était un gage de durée. Poète et 
compositeur se communiquèrent leurs pensées, leurs projets. Un 
même tour d'imagination les portait vers les mêmes régions du rêve. Si 
Liszt avait, au cours de ses tournées triomphales en Russie, eu de ce 
pays une vue assez nette pour suivre son interlocuteur dans les 
entretiens touchant sa patrie, Tolstoï, de son côté, avait depuis long- 
temps témoigné de son intérêt pour cette race tsigane, dont Liszt était 
l'héritier affiné et génial. Bien avant que celui-ci, dans son livre Des 
Bohémiens et de leur musique en Hongrie 2 , eût étudié 1' " épopée" de ce 
peuple aux origines mystérieuses, épris de liberté sauvage, tourmenté 
de désirs vagues toujours inassouvis, ardent, lascif, passant sans 
transition d'une fougueuse gaieté à une morne tristesse, Tolstoï 
avait condensé en quelques courtes strophes ces aspects complexes : 

De l'Inde lointaine 

Accourus en Russie, 

A la steppe triste 

S'habitua leur chant. 

1 Lettre du 3/15 mars 1867. 
a Paris, 1859. 



LES ANNÉES FECONDES 233 

Les libres accents 
Coulent murmurant, 
On y sent le regret 
D'une terre meilleure ; 

Je ne sais si de là vient 
La volupté qui y résonne, 
Mais la hardiesse russe 
Y jaillit et bouillonne ; 

En eux est la voix de la nature, 
En eux la langue du courroux, 
En eux sont les années d'enfance, 
En eux est le cri de la joie. 

Je reconnais en eux 
L'ouragan brûlant des désirs, 
Et le repos paisible 
Au pays heureux, 

Les roses du Bengale, 
La clarté des rayons du sud, 
Les convois dans les steppes, 
Les vols des grues, 

Le bruit terrible du combat, 
Le chuchotement des flots, 
Et la douceur 
De tes propos, Marousia ! l 

1 Paru dans le Rousski Vêstnik en avril 1856. Il est curieux de rapprocher 
de cette pièce quelques passages du livre de Liszt : " Il (ce peuple) s'abattit sur 
notre continent sans témoigner d'un désir de conquête, mais aussi sans demander 
l'autorisation d'un domicile.... 

Leurs poèmes et leurs chants ne renferment aucun récit, ils ne se rattachent à 
aucun événement, ils ne rappellent aucun souvenir. Mais ils répètent des senti- 
ments qui sont propres à tous les individus de cette race, qui forment leur type 
intérieur, la physionomie de leur âme, l'expression de tout leur être sentant. 

La musique des Bohémiens ne respire que passion et sentiments spontanés, 
absolus et impérieux.... Elle (cette race) ne maintient son individualité que par 
sa constante collaboration avec la nature... Il ne lui importe que de garder sa 
liberté de cheval sauvage... L'homme devient alors farouche avec la bête fauve 



234 i 862-1 869 

Un jour viendra même où les deux inspirations se toucheront pour 
se compléter, lorsque le compositeur mettra en musique des vers du 
poète ; et pendant les dix années de leurs relations, le premier sera 
toujours pour l'autre le " cher et bon Liszt ", qu'il voit souvent en 
rêve, qu'il admire jusqu'au culte, le second sera pour son ami 
" l'homme magnanime " à " l'esprit élevé ", dont " le souvenir est 
marqué du sceau de l'immortalité. " l 

Un hôte du salon de la princesse, l'Allemand Ferdinand Gregorovius, 
occupé à écrire son Histoire de la Rome du moyen âge y noua aussi 
avec les Tolstoï des rapports familiers. Il les tenait en une estime 
d'autant plus rare, qu'il considérait le peuple russe comme une masse 
inculte et barbare, que le récent affranchissement des serfs venait 
seulement de faire entrer dans la civilisation. Se promenant un jour 
avec Miss Fraser, qui lui vantait les agréments de la vie russe, il 
s'était, sous l'impression des nouvelles de Pologne, emporté à des 
réflexions désobligeantes ; bientôt il se repentit de sa vivacité, et 
tourmenté de remords et d'insomnie, il adressa aux Tolstoï une lettre 
de regrets, où il protestait de sa foi dans les destinées de leur nation, 
et de son admiration pour eux-mêmes, " modèles de pure humanité 
et de rare culture " 2 opposés à la brutale russification de la Pologne, 
et qu'il honorerait toute sa vie d'une vénération reconnaissante. 

Ainsi entouré, Tolstoï s'attachait de plus en plus à Rome, qu'il 
adoptait comme une seconde patrie ; si nulle splendeur ne parvenait 

amoureux avec la colombe, il s'assoupit entre les fleurs et les baumes odorants, il 
bondit, ardent et lascif comme la panthère. Ce que nous nommons le " sentiment 
bohémien " a échappé aux modulations heurtées et métalliques de l'animosité 
pour garder son caractère d'aspiration vague, indéfinie, impréméditée, irraisonnée, 
son amour pour la liberté, insouciante et insoucieuse, sans but ni propos déter- 
miné, sans levain de vengeance ni recherche de sympathie. Enfance de l'âme qui 
ne conçoit rien de durable, rien de coordonné... Enfance dont ces êtres ne sortent 
jamais... Comme toutes les enfances, celle des Bohémiens est oisive, se refusant 
au travail et sans souci de mérite.... Dépourvu de religion, il (ce peuple) semble 
avoir instinctivement deviné le Dieu Scandinave.... le Dieu du Souhait, pour lui 
vouer un culte inné et unique en son empire absolu. Or, ne le méconnaissons pas, 
le Souhait inassouvissable est un des plus précieux trésors du cœur humain... " 

1 Cf. lettre de Liszt à la comtesse Tolstaïa, du 25 octobre 1875. (Vêstnik E-uropy. 
février 1908.) 

2 Lettre publiée dans le Vêstnik E-uropy, février 1908. 



LES ANNEES FECONDES 235 

à vaincre l'émotion qui le saisissait à l'évocation des forêts et des 
steppes natales, il se sentait toutefois plus citoyen de Rome que du 
Pétersbourg officiel dont l'image n'éveillait en lui que des sensations 
déplaisantes. 

C'est cependant à Pétersbourg que se jouait la nouvelle partie 
engagée avec l'opinion et la critique. Gontcharov avait pris à cœur 
de préparer et d'assurer le succès de La mort d'Ivan ; il en colportait 
le manuscrit dans son entourage, provoquant des lectures et des 
discussions. Il la lut, le 3 décembre, chez Nikitenko qui avait 
réuni pour l'entendre une société d'amis, de collègues, d'acadé- 
miciens et de dames, et qui jugea la pièce " vraiment remarquable 
par la vérité des caractères du Terrible et de Boris Godounov^ 
et en général par l'habileté de l'exécution. " l II avait traité, pour la 
publication, avec les Otetchestvennya Zapiski^ ayant connu trop tard les 
offres plus avantageuses que le nouveau Vèstnik Evropy faisait à 
l'auteur par l'entremise de Kostomarov. 

En janvier 1866, La mort d'Ivan sortit victorieuse des griffes de 
la censure, et parut 2 en même temps que le roman sensationnel de 
V. Krestovski, Les antres pètersbourgeois y et une riposte de N. Strakhov 
aux attaques du Rousskoe SIovo contre la poésie. Les revues ne 
tardèrent pas à rendre leurs arrêts ; la plupart avaient leur siège fait ; 
mais leurs attaques furent moins violentes que par le passé ; à travers 
leur mauvaise humeur perçait une involontaire considération pour le 
talent du dramaturge. Le Sovremenni^ posant en principe que tout 
héros de tragédie doit inspirer la sympathie, condamnait le choix 
d'Ivan, puis s'en prenant au manque d'action et aux invraisemblances, 
il refusait de ranger la pièce au nombre des œuvres " artistiques " ; 
toutefois il voulait bien admettre que " le comte Tolstoï n'était pas 
un apprenti, qu'en poésie il ne s'était pas improvisé maître comme 
Tchaev, qu'il pouvait écrire une scène point mauvaise, saisir justement 
et exprimer heureusement quelques traits de tel ou tel caractère"; 
mais qu'étaient ces qualités " partielles " au prix de 1' "inconsistance" 
de l'ensemble ? Quant " au fond " de la tragédie, il se réservait dans 
un second article d'examiner jusqu'à quel point il satisfaisait " les 

1 Journal de Nikitenko. 
Avec ce sous-titre : " tragédie en cinq actes et en vers du comte A. K. Tolstoï, 
auteur du Prince Serebriany. 



236 i 862-1 869 

exigences de l'art véritable l — on sait assez ce que ces mots 
signifiaient. Le Knijny Vestnik tirait de la réalisation des prédictions 
astrologiques relatives à la mort d'Ivan, la déduction que la pièce 
était " fondée sur la superstition ", il faisait ressortir l'incomparable 
supériorité des drames de Meï, en concédant toutefois que les vers 
de Tolstoï étaient u assez convenables, bien qu'un peu mous, " et que 
"par endroits il y en avait de très beaux. " 2 En revanche d'autres 
organes ne marchandaient pas les éloges. La Vêst dont, malheureu- 
sement, l'esprit étroitement réactionnaire rendait compromettante 
l'approbation, saluait une œuvre " étrangère au pitoyable culte du 
réalisme effréné ", 3 en énumérait complaisamment les brillantes 
qualités, et souhaitait sa prochaine mise à la scène. Les Otetchestvennya 
Zapiski louaient la puissance dramatique, l'art, la langue expressive, et 
mettaient la pièce au même rang que le Boris Godounov de Pouchkine. 4 
La Nedêlia y écartant le Boris Godounov de Pouchkine comme étant 
moins une tragédie qu'un poème lyrique, appelait La mort d'Ivan 
u la première et unique tragédie russe digne de ce nom ", félicitant 
l'auteur d'avoir rendu le caractère de l'époque, et d'avoir écrit 
nombre de scènes " absolument belles ". 5 Le Vestnik Evropy, par la 
plume d'Annenkov, esquissait un parallèle entre Tchaev et Tolstoï, 
et décernait à celui-ci une part égale de louanges et de blâme, 
opposant à sa virtuosité et à la richesse de son invention scénique 
et poétique, les infidélités à l'histoire, la préoccupation exagérée de 
la leçon morale, l'assimilation des procédés de la dramaturgie 
occidentale. Plus tard, le S l -Petersburg Wochenschrift donna, en une 
ample étude d'un tour philosophique, tous les motifs qu'il avait 
d'admirer un drame digne du beau roman Le prince Serebriany. 6 

Le Narodny Go/os, 7 déclarant que l'histoire " doit être la vie, et la 
poésie la vérité de la vie ", était satisfait de l'ensemble de cette 
entreprise shakespearienne et s'en prenait seulement aux détails : 

1 Sovremennik, tome 112, février 1866. 

2 1866, n° 3. 

3 1866, n° 15 (24. février). 

4 1866, n os 15, 16, 17. 

5 1866, n° 1. 

6 1866, n os 33 et 34. 

7 1867, n° 2. 



LES ANNEES FECONDES 237 

insuffisance de l'explication du caractère d'Ivan, mollesse de la 
tsarine, etc. Le Nevski sbornik \ regrettant que le choix d'un sujet 
aussi " archéologique " fût de peu d'intérêt pour l'époque contempo- 
raine, concédait que la pièce était " poétiquement traitée " et 
contenait même un certain enseignement. 

Quant au grand public, son attitude n'eut rien d'équivoque ; il 
avait été profondément remué par tout ce que la pièce contenait de 
grandeur et de beauté, et il ne dissimulait pas son enthousiasme. 

Encouragés par ce succès, les admirateurs de Tolstoï conçurent 
l'idée de lui faire attribuer par l'Académie le grand prix Ouvarov, 2 
qui avait précédemment consacré V Orage, Qui na faute ni malheur 
d'Ostrovski, et Y Anùre destinée de Pisemski. Nikitenko, qui le 8 février 
chez le prince P. A. Viazemski avait, en noble compagnie, entendu 
de nouveau La mort cVIvan, lue cette fois par Markevitch avec "son 
talent particulier ", 3 se chargea de présenter la candidature de Tolstoï. 
Au nom du dramaturge alors à Londres, il en informa par une lettre 
du 30 décembre 1865 le secrétaire perpétuel K. S. Veselovski. 4 De 
suite il se heurta à l'indifférence ou à l'hostilité de la majorité des 
membres de la commission. Commentant ironiquement dans son 
journal du 12 février les mobiles de cette " coalition " contre le poète, 
il dit : " C'est bien fait ! Pourquoi n'appartient-il pas à quelque 
cercle littéraire ? et par-dessus le marché c'est un aristocrate, du 
moins de nom et de situation à la cour. Mais que ce soit un homme 
de grand talent et qu'il ait écrit une très belle chose, qu'est-ce que 
cela fait aux fossoyeurs ou aux imposteurs qui guident la jeune géné- 
ration ? " L'examen fut confié au professeur de Moscou N. S. Tikho- 

1 1 867, signé Gritsko. 

2 Ce prix, qui peut être annuel, a été institué en 1857 par le comte Serge 
Semenovitch Ouvarov, pour récompenser ou encourager des œuvres historiques et 
dramatiques. Il comprend deux séries : les grands prix : 1500 roubles, et les 
petits : 500. Les œuvres dramatiques ne peuvent obtenir que le grand prix, " car 
on ne reconnaît comme dignes d'être distinguées que les œuvres pleinement 
artistiques, correspondant aux exigences principales de l'art dramatique " [Otchet 
perv. prisoujd.). De 1858 à 1867, trois pièces seulement furent couronnées. 

Une commission compétente de sept membres s'adjoint, pour l'examen de la 
pièce, un critique, écrivain connu, qui peut être étranger à l'Académie. 
8 Journal de Nikitenko. 
4 Archives de l'Académie des sciences, Papiers, n° 383 (1865). 



238 1862-1869 

nravov qui accepta cette " invitation flatteuse " avec " un plaisir 
particulier ". x 

Tolstoï, dans son éloigneraient, avait appris par ses amis le succès 
de sa pièce auprès du public, il savait que les acteurs se la lisaient 
entre eux et en attendaient impatiemment la mise à la scène. Mais 
c'est seulement en juillet, à Paris, que se rencontrant avec V. Botkine 
et Gontcharov, il eut par eux des détails précis. Réjoui par leur 
confiance et par la perspective de plus en plus rapprochée de 
voir jouer sa tragédie, il se promit de rentrer à Pétersbourg, après 
l'achèvement de sa cure de Carlsbad, afin de présider aux arrange- 
ments préparatoires et d'aider ses interprètes de ses conseils. A 
Carlsbad, où il resta du premier août au 18 septembre, il se lia avec 
le publiciste A. Kochelev, l'apôtre des réformes agraires, et retrouva 
la société des familiers de la grande-duchesse Hélène Pavlovna. Il 
employait ses loisirs à jeter sur le papier une suite de remarques et 
d'explications destinées à éclairer le sujet, le milieu, les caractères, le 
décor de la Mort d'Ivan, et à guider les acteurs dans leur jeu. Com- 
mencée sans plan défini, l'instruction s'allongea peu à peu en un 
important article qui dépassait le cas particulier pour lequel il avait été 
entrepris. Les conseils spéciaux étaient encadrés d'idées générales sur 
la vérité historique, le " dessin " et le " coloris " dans le drame. 
Tolstoï avait profondément réfléchi sur son art, et contrôlé ses 
opinions par des discussions avec Sophie, et la lecture de nombreux 
livres de critique. De l'étude des procédés de Shakespeare il avait 
tiré les raisons d'une admiration tempérée de restrictions. Loin 
d'admettre l'infaillibilité de l'auteur de Richard III, il était, en 
certaines scènes, choqué de son mauvais goût ; il taxait Gervinus de 
parti pris ; par contre il découvrait triomphalement dans G. Rûmelin 2 
des jugements répétant " mot pour mot " les siens, et distinguant 
les véritables beautés des fautes ou négligences promues au rang de 
beautés : c'est ainsi qu'il partageait l'éloignement de l'érudit allemand 
pour la scène entre Richard et Anne, pardonnable seulement comme 
appartenant à une œuvre de jeunesse. Plus tard il apprendra avec 
plaisir l'apparition d'un article de H. Ulrici sur les " faiblesses de 

1 Voir la note précédente. 

2 Auteur des Shakespeare Studien (Stuttgart, 1866). Cf. Tolstoï, lettre du 
14 septembre 1866, à Sophie. 



LES ANNEES FECONDES 239 

Shakespeare, ' et il résumera en une comparaison pittoresque ses 
griefs : admirer en bloc Shakespeare, "c'est manger une soupe avec 
des mouches et des poils de barbe du cuisinier et penser que ce sont 
justement les poils et les mouches qui font les mérites du produit 2 ". 

Persuadé qu'il avait approfondi les lois de son art, il fut piqué du 
ton protecteur avec lequel Annenkov, dans sa critique de La mort 
cflvan, lui rappelait, après de fades compliments, certaines règles du 
théâtre, lui reprochait ses procédés " européens " et lui donnait des 
conseils pour l'avenir. C'est à Carlsbad, en septembre, qu'il lut ce 
compte rendu ; et aussitôt, dans une lettre à sa femme, il exhala son 
mécontentement. Il s'y moquait d'Annenkov, de son style "finnois" 
plein de fautes contre la syntaxe et la grammaire, de son ignorance 
de l'esthétique, et de ses passages inintelligibles. Il raillait ses précau- 
tions oratoires, sa timidité dans le blâme aussi bien que dans la 
louange. Il préférait même les attaques du Sovremennik : " Là, au 
moins, on insulte simplement, et on voit tout de suite à qui on a 
affaire. " 3 

Le lendemain du jour où il écrivait ces lignes, un autre assaut 
était donné à sa renommée. Le 9 septembre, à S l -Pétersbourg, la 
commission spéciale de l'Académie des sciences s'assemblait pour se 
prononcer définitivement sur les candidatures au prix Ouvarov. Elle 
était composée de sept membres : l'économiste K. S. Veselovski 
président, les historiens N. G. Oustrialov et P. P. Pekarski, le philo- 
logue Grot, l'archéologue 1. 1. Sreznevski, l'ethnographe A. A. Kounik, 
'et le critique Nikitenko. Celui-ci, comme rapporteur, avait conclu 
à l'attribution intégrale du prix à Tolstoï. N. Tikhonravov n'avait 
pas fait connaître son avis. Trois académiciens, prenant prétexte de 
ce mutisme, prétendaient faire ajourner le vote. Leur manœuvre 
échoua. Mais lorsque fut posée la question : " La tragédie de Tolstoï 
mérite-t-elle la récompense ? " les voix hostiles de Sreznevski, 
Pekarski et Kounik suffirent à faire tomber la proposition, la majorité 
réglementaire devant réunir les deux tiers des suffrages. 4 Nikitenko, 

Cf. lettre du 30 juin 1866. 

2 Lettre du 7 novembre 1869, à Markevitch. 

3 Lettre du 8 septembre 1866, à Sophie. 

4 Le compte rendu lu dans la séance plénière annuelle le 25 septembre 1866, 
porte que, malgré les " hauts mérites" de certaines pièces présentées au concours 



240 i 862-1 869 

déplorant cette victoire " honteuse " des " plus grands ignorants en 
matière de belles-lettres ", en donna cette raison personnelle : " Ce 
qu'il y a de plus ridicule, c'est qu'ils ne niaient pas les mérites de la 
pièce, dont ils avaient entendu parler par d'autres, mais ils étaient 
irrités que la récompense fût attribuée sur mon rapport. " 1 Pour 
dégager sa responsabilité envers le public il livra son rapport aux 
Sankt-Peterbourgskia Vêdomostl, qui le publièrent en deux fois les 
13 et 15 octobre. Dans cette étude approfondie qui occupait plus 
de dix colonnes, le critique après avoir développé des considérations 
sur le caractère historique d'Ivan et sur l'art dramatique, examinait 
le plan et la psychologie des personnages, félicitait l'auteur d'avoir 
mêlé habilement la poésie à l'histoire en restant strictement objectif, 
et de posséder une langue qui, malgré quelques défaillances, avait 
une " délicatesse véritablement artistique " digne des Karamzine, des 
Joukovski, des Pouchkine et des Tourguenev. Il se disait convaincu 
que " la partie pensante et cultivée " du public s'associerait à ces 
éloges. 

Il n'était pas le seul à avoir cette opinion. Déjà les Birjevya 
Vedomostï 2 avaient attaqué la décision de la commission, bientôt le 
Golos 3 suivit cet exemple ; à Moscou même, la Sovremennaïa Lêtopis 4 
manifesta son mécontentement. Nikitenko constatait avec fierté le 
succès de sa campagne. Le 3 novembre un nouvel orage s'éleva dans 
la section littéraire de l'Académie. L'article agressif de la Lêtopis^ 
apporté par Bytchkov et lu en séance par Sreznevski, provoqua des 
explications tumultueuses. Les partisans de Tolstoï répétaient qu'on 
avait commis une lourde faute, et annonçaient l'intention de publier 
leur vote, les adversaires se retranchaient derrière la procédure : parmi 
ceux-ci figurait au premier rang Pekarski lequel, selon Nikitenko, 

aucune ne réunissait " les qualités indispensables " pour obtenir le prix. Ces 
pièces étaient, outre La mort d'Ivan, Les aigles de Catherine (Pisemski), Artemi 
Petrovitch Volynski, La jeune fille émancipée (A. Timofeev), Le Voié-vode (Ostrovski), 
La chanson de la chemise (anonyme, avec devise), La Sloboda ne-uolia (Averkiev), 
La tranche coupée (Potêkhine). 

1 Journal, 9 septembre 1866. 

2 N° 250 (octobre 1866). 
s N° 286 (octobre 1866). 
4 N° 36. 



LES ANNEES FECONDES 24I 

" ne reconnaissait pas la poésie, la trouvant trop insignifiante pour son 
esprit académique, " l et niait que Karamzine eût rendu des " services 
particuliers " à la langue russe. Grot envoyait à la Lêtopis une lettre 
dans laquelle, tout en se défendant de violer le secret professionnel, 
il estimait " de son devoir envers lui-même et envers les dramaturges 
d'exprimer son entière sympathie pour les œuvres remarquables du 
comte A. K. Tolstoï. " 2 

Quant à Tolstoï, cause de tout ce bruit, il était arrivé depuis un 
mois à Saint-Pétersbourg pour étudier la mise à la scène de sa pièce. 
Le 8 octobre, dans une réunion chez Gontcharov où, devant 
Iourkevitch, président du comité théâtral, il lut son commentaire 
élaboré à Carlsbad, il fit la connaissance de Nikitenko qu'il remercia 
de son suffrage, et qu'il charma par son esprit et ses manières 
" douces et aristocratiques ". Six jours plus tard, à l'apparition de 
l'article des S t -Peterbourgskia Vêdomosti, il fit à son défenseur une 
visite de gratitude ; il l'entretint de son Tsar Fedor et de ses 
démarches présentes et lui dit que l'impératrice, bien que très 
désireuse de voir monter La mort d'Ivan^ doutait qu'on pût trouver 
des acteurs capables de la jouer dignement. 

Le choix des interprètes devenait la question prépondérante. Les 
difficultés matérielles étaient écartées ; la volonté impériale, qui avait 
donne les autorisations nécessaires, fournissait les ressources avec une 
munificence sans précédent. Trente et un mille roubles furent assignés 
pour les frais généraux. Pour le costume et le décor, Tolstoï s'était 
inspiré des travaux de Kostomarov 3 et de Zabèline 4 et du magnifique 
recueil des Antiquités russes de Solntsev. Pour la réalisation de 
ses conceptions, il obtint le concours d'artistes et d'archéologues 
illustres. Non seulement le prince Grégoire Gagarine, vice-président 
de l'Académie des beaux-arts, et l'historien Kostomarov l'aidèrent 
de tout leur pouvoir et de leur science, mais il eut la bonne fortune 
d'avoir la collaboration des décorateurs Chichkov et Botcharov et 
celle du grand artiste Viatcheslav Schwartz. Ce peintre, spécialisé 

1 Journal, 3 décembre 1865. 

2 1866, n° 37 (6 nov.). 

3 Esquisse de la 'vie domestique et des mœurs du peuple grand-russe. (Ouvrage cité 
par Tolstoï dans son Projet.) 

4 La vie domestique des tsars russes. (Ouvrage cité par Tolstoï dans son Projet.) 



242 i 862-1 869 

dans le genre historique, multipliait les études à l'aquarelle des 
différents personnages, s'essayant à créer l'harmonie du costume, de 
la tête et de l'attitude. Enfin Sérov composa la musique qui 
accompagne l'entrée des baladins au cinquième acte. Le cadre de la 
tragédie était donc assuré d'un éclat exceptionnel. 

A qui incomberait la charge des premiers rôles? Dès ses premières 
négociations, Tolstoï se heurta aux rivalités et aux ambitions des 
comédiens. Connaissant personnellement l'acteur Paul Vasiliev qu'il 
avait, chez des amis, entendu dans le monologue de Hamlet, il lui 
réservait le rôle de Godounov. De son côté, Nilski avait, à la lecture 
de la tragédie, conçu un vif désir d'y figurer, et d'en avoir la repré- 
sentation pour son " bénéfice ". Ayant obtenu, par l'entremise de 
Gontcharov, un rendez-vous avec Tolstoï à l'hôtel de France, 
il attendit, raconte-t-il \ dans une chambre modeste, que le poète, 
revenu de la cour, eût dépouillé son brillant uniforme de veneur ; 
puis il lui soumit sa requête, encouragé par les manières simples 
d'un homme qui lui parut " la vertu incarnée, et sous tous rapports 
une personnalité exemplaire et lumineuse. " Le poète lui proposa le 
rôle court mais brillant du boïar Sitski et consentit à le recommander 
auprès de la direction des théâtres. Il destinait le rôle d'Ivan au 
protagoniste applaudi des pièces de Gogol et d'Ostrovski, Vasili 
Samoïlov. Déjà, celui-ci représentait Ivan dans un drame médiocre 
qu'un certain S. Dobrov avait tiré du Prince Serebriany. Tolstoï, 
après s'être alarmé de cette coïncidence qui pouvait provoquer une 
fâcheuse confusion, conseilla à l'acteur d'accentuer le caractère de 
jeunesse du tsar dans le Prince Serebriany, afin de tracer une démar- 
cation bien nette entre les deux époques, et d'épargner ainsi au public 
le sentiment d'une répétition. 2 Puis il fit savoir, par une lettre aux 
journaux, que La mort (Vlvan n'avait rien de commun avec l'adap- 
tation de son roman. 3 

Ayant assisté le 1 1 novembre, au théâtre Alexandra, à la première 
représentation de la pièce de Dobrov, il écrivait le lendemain à 
Samoïlov : " Pour la représentation d'hier, je vous dirai que votre 

1 Dans ses mémoires, Istoritcheski Fêstnik, 1894, n° 6. 

8 Lettre inédite à Samoïlov, de Poustynka, datée " Lundi soir ". (Collection 
A. A. Bakhrouchine.) 

3 S l -Peterbourgskia Vèdomosh, 19 nov. 1866. 



LES ANNÉES FECONDES 243 

extérieur était irréprochable, mais pour votre jeu, je ne puis en juger, 
parce que hier, vous n'avez aucunement joue ; d'ailleurs la pièce n'en 
valait pas la peine. " l Le vaniteux Samoïlov fut sans doute piqué de 
cette franchise. Il manifesta bientôt l'intention de renoncer à paraître 
dans La mort d'Ivan, ne voulant pas, raconte Nilski, jouer avec 
Vasiliev, qui ne tenait généralement que les emplois comiques et 
dont le concours " pitoyable et ridicule " donnerait à la tragédie 
l'apparence d'une " farce ". 

Tolstoï lui demanda, le 16 novembre 2 , une réponse positive, en lui 
proposant au besoin de jouer Godounov et de céder Ivan à Vasiliev. 
Sur un refus " péremptoire ", 3 Tolstoï se retourna vers Vasiliev, qui 
prit le rôle d'Ivan " à la condition expresse qu'il ne lui serait pas 
retiré, si Samoïlov changeait d'avis. " 4 Nilski fut promu au rang de 
Godounov. Cette décision fit scandale dans le monde des comédiens. 
L'acteur Leonidov, désigné pour Zakharine, protesta auprès de l'auteur, 
qui opposa son inflexible volonté. Les répétitions commencèrent sous 
de fâcheux auspices. Leonidov, dont la mauvaise grâce était évidente, 
les qualifie de " comiques " dans ses mémoires. 5 Boleslav Markevitch 
s'était chargé de " diriger" Nilski, et Tolstoï envoyait à son ami, le 
25 novembre, " dans l'idiome barbare de Pouchkine ", des instruc- 
tions détaillées sur la manière dont il fallait concevoir le rôle. Il 
défendait aussi Vasiliev contre le jugement défavorable qu'en avait 
eu Markevitch : " Ce que vous avez entendu ne peut être qu'un 
premier essai, un premier jet, un tâtonnement et une tentative d'in- 
dications, soumise à une élaboration plus mûre... Je sais aussi que 
Théophile Tolstoï a essayé de vous travailler contre Vasiliev. " 6 

Celui-ci avait fort à faire pour mener à bien la tâche écrasante 

1 Samedi 12 nov. 1866, inédit. (Collection A. A. Bakhrouchine.) 
8 Lettre inédite, (collection Bakhrouchine). Le ton de la lettre est d'une froide 
correction.... "Je vous prie de me donner une réponse positive demain avant cinq 
heures, afin que, en cas de refus, ou d'un silence que je considérerai comme un refus, 
je puisse communiquer avec le comte Borkh, pour vous remplacer dans le rôle 
d'Ivan par un autre acteur d'ici ou de Moscou. Sentiments de parfaite estime et 
de dévouement. C te A. Tolstoï, hôtel de France, près du pont de Police, N° 33. 

3 Lettre de Tolstoï à Markevitch. 25 novembre 1866 (inédite). 

4 Ibid. 

Cf. Rousskaïa S farina. L. pp. 661-663. 

6 Lettre inédite (cette partie est en français). 



244 i 862-1 869 

qu'il avait assumée. Lui-même, bien que flatté, était inquiet. Il se 
défiait de ses facultés ; dans cette atmosphère de malveillance il n'osait 
se livrer et il chuchotait son rôle. Tolstoï l'invitait à Poustynka 1 
pour lui expliquer à loisir les nuances et les jeux de scène, et lui 
jouer lui-même sa partie, tandis que Markevitch donnait la réplique. 
Il insistait pour que l'acteur sût impeccablement le texte et accélérât 
le rhythme de sa diction. Certains froissements avaient failli amener 
une rupture. Vasiliev, à qui Vladimir Jemtchoujnikov avait rapporté 
en l'aggravant une impression défavorable du poète, voulut se retirer. 
Jemtchoujnikov, après l'en avoir dissuadé, annonça néanmoins' à son 
cousin que l'artiste, subitement malade et aphone, renonçait à son 
rôle. Mais Vasiliev regretta son geste d'impatience, l'intermédiaire 
s'excusa de sa précipitation, et Tolstoï dissipa les derniers malenten- 
dus. 2 Aux répétitions, celui-ci encourageait de toutes ses forces 
l'artiste, et l'applaudissait ostensiblement. 

La pièce qui avait provoqué tant de commentaires fut enfin 
représentée, le 12 janvier 1867, au théâtre Marie, en présence de 
l'empereur et devant une chambrée débordante où se pressaient la 
haute aristocratie, le corps diplomatique, les ministres, et l'élite 
intellectuelle de S l -Pétersbourg. Les applaudissements fréquents et 
nourris allèrent moins aux interprètes qu'à l'auteur. 3 Celui-ci acclamé, 
et désireux de se joindre aux acteurs pour remercier le public dut, 
sur l'observation du directeur qui lui rappela que sa charge de* cour 
lui interdisait de paraître sur les planches, se contenter de saluer de 
la loge directoriale. 

Dans leurs comptes rendus, les journaux gardèrent leurs positions 
respectives. La presse hostile élargissait cependant la part des conces- 

1 Cf. ce premier billet inédit, du 10 décembre 1866. " Dans six jours, si je ne 
me trompe, est fixée la première représentation d'Ivan. Comme je voudrais vous 
voir et parler avec vous de votre rôle ! L'endroit le plus commode pour cela est 
notre maison de campagne si retirée. Ne pouvez-vous venir demain dimanche pour 
un jour ou deux ? Le train-poste part à deux heures et demie, et vous devez 
prendre un billet jusqu'à la gare de Sablino, en tout une «heure de train. En tout 
cas, un traîneau vous attendra et le thé sera sur la table. Venez je vous en prie. 
Sincèrement à vous, Alex. Tolstoï. " (Collection Bakhrouchine.) 

2 Lettre inédite de Vlad. Jemtchoujnikov à Vasiliev. (Collection Bakhrouchine.) 

3 C'est ce que remarquent entre autres les Birje-vya Vêdomosti dans un article 
chaleureux, le 22 janvier 1867. 



LES ANNÉES FECONDES 245 

sions, et concentrait son ironie sur l'enthousiasme des " gentlemen et 
des hauts dignitaires " 1 dont le théâtre était rempli. Le Courrier 
russe 2 , journal rédigé en français, considérait la pièce " au triple point 
de vue du théâtre, de l'histoire et de la littérature, " et disait qu'elle 
et le Voïêvode d'Ostrovski étaient les seuls chefs-d'œuvre dramatiques 
parus depuis le Boris Godounov de Pouchkine. L'hommage unanime 
rendu à la somptuosité des décors ne s'étendait pas à la valeur des 
artistes. Si quelques feuilles reconnaissaient au protagoniste un talent 
sincère, préférable aux grands effets et aux " trucs " sur lesquels Samoïlov 
fondait ses triomphes, la plupart critiquaient la faiblesse de ses moyens 
physiques, son défaut de majesté et son inexpérience de la diction 
des vers. 3 Vasiliev eut rapidement conscience de son insuccès, et fut 
en février remplacé par Samoïlov. 4 Celui-ci, plein de l'importance de 
sa mission, exigea de ses camarades de nombreux changements dans 
leur jeu, et prétendit même en certains endroits modifier les indica- 
tions formelles de l'auteur, refusant par exemple de demeurer assis 
au second tableau, sous le prétexte que l'agitation de la marche con- 
venait mieux aux affres du remords. L'auditoire accueillit son favori 
par des ovations frénétiques et une pluie de fleurs, et fut comme 
d'habitude conquis par son romantisme théâtral. Mais des juges plus 
rassis percèrent les roueries de l'acteur et lui reprochèrent d'avoir 
dépouillé le Terrible de sa personnalité russe. 5 De plus, le nouvel 

1 Cf. par exemple le Glasny soud, N° 102. 

2 N os 6, 9, 11. 

3 Le Golos disait que Vasiliev avait fait du rôle "Dieu sait quoi! " (n os 15 et 18); 
la Vêst ripostait qu'il avait donné plus qu'on n'en pouvait attendre de son extérieur 
(n° 11). Parmi les défenseurs de Vasiliev il faut citer A. Stakhovitch qui, 
dans ses Klotchki Vospomïnanii (Rousskaïa Mj'sl, juillet 1900) rend hommage à sa 
conscience et à sa ferveur. D. A. Korsakov {Istoritcheski Vêstnïk 1885, tome 21) 
admet certains mérites de Vasiliev, mais critique sa médiocrité dans tous les passa- 
ges où Ivan doit se montrer cruel et orgueilleux. Wolf écrit que l'acteur ressem- 
blait plus à un marchand de la 3 e guilde qu'à un tsar. {Chronique III, 34-^35.) 

4 Tolstoï écrit le 14 février à Vasiliev. " Le jour de mon départ, Iourgens m'a 
dit avoir entendu dire au comte Borkh que vous et Samoïlov joueriez chacun à 
votre tour le rôle d'Ivan. Si cela est vrai, je m'en réjouis sincèrement : l'exécution 
par nos deux meilleurs artistes montrera le rôle de différents côtés, et le travaillera 
avec une utilité indubitable... " (Lettre inédite, Coll. Bakhrouchine.) 

Cf. Sankt-Peterbourgskia Vêdomosti 1867 n° 40. — Nikitenko, qui entendit la 
pièce le 14 février, écrit que Samoïlov était " assez bon " dans la colère, mais man- 



246 1862-1869 

Ivan prenait d'étranges libertés avec le texte, qu'il avait négligé d'ap- 
prendre soigneusement ; il omettait des passages entiers, remplaçait 
par un adjectif collectif des énumérations de villes, tronquait et 
transformait des vers. Tolstoï, souffrant de ces mutilations, était au 
désespoir, malgré le succès persistant de la tragédie donnée deux fois 
par semaine, devant une salle comble dont les loges devaient être 
retenues dix ou quinze jours à l'avance, et que les souverains avaient 
deux fois honorée de leur présence. De son côté, Samoïlov, sans doute 
sourdement mécontent de lui-même, annonça un jour que le rôle 
usait ses forces et il manifesta l'intention de l'abandonner. Le poète 
fit alors une démarche auprès de Leonidov, le complimentant, dit ce 
dernier, sur sa tenue dans te personnage de Zakharine, et lui repré- 
sentant qu'il était le seul homme de la troupe " capable de dire 
correctement les vers". Leonidov assure avoir refusé catégoriquement, 
en expliquant que le choix initial de Vasiliev avait tout compromis 
et que, pour lui, la pièce était vouée à rester un magnifique panorama 
décoratif de l'ancienne Russie, mais non une tragédie. Il voulait bien 
créer le rôle à Moscou mais non point succéder directement à 
Samoïlov. Force fut donc de se rabattre sur Nilski, lequel, par une 
fortune digne du personnage qu'il avait précédemment incarné 

Assis plus bas que tous finit par être au haut. l 

Nilski débuta le 23 avril 1868, jour de la vingt-neuvième représen- 
tation de Lu mort d'Ivan à S^Pétersbourg. Il possédait une qualité 

quait de majesté impériale ; il trouve l'exécution générale mauvaise, avec un 
Godounov-Nilski " en bois " et une collection ridicule de boïars de la plus servile 
vulgarité. (Journal.) 

M. V. Chevliakov rapporte que Minaev, après une représentation, composa, 
au buffet, l'impromptu suivant, inspiré par les prénoms et noms patronymiques 
de Vasiliev, Samoïlov, et Ivan le Terrible : 

Je m'adresse à toi en te priant en larmes : 
Dis-moi franchement à quoi cela ressemble-t-il ? 
Je vois Paul Vasilitch, et aussi Vasili Vasilitch, 
Mais où est donc Ivan Vasilievitch le Terrible ? 

(Les diseurs de bons mots russes et leurs 
bons mots, 1899, pp. 103-104.) 
1 La mort d'Ivan. I, 1 (paroles par lesquelles Golitsyne caractérise Boris 
Godounov.) 



LES ANNEES FECONDES 247 

appréciée de l'auteur : c'était le soin scrupuleux avec lequel il 
apprenait son rôle. S'il ne parvenait pas à le savoir impeccablement, 
parce que " les traditions de la sévère école dramatique étaient perdues 
sur la scène russe " l , du moins respectait-il la mesure des vers et ne 
choquait-il pas l'oreille. Tolstoï, satisfait aussi de la manière dont il 
avait pénétré et rendu le caractère du Terrible, le trouva " magni- 
fique ". 2 

Malgré les conseils de la princesse de Sayn-Wittgenstein qui 
l'exhortait à aller souvent incognito au parterre écouter son œuvre, 
" la regarder et l'étudier ", et sous l'impression directe de la leçon 
recueillie, continuer la trilogie qui, achevée en trois ans, pourrait 
fournir des séries " tolstoïennes ", de même qu'il y a des séries 
wa^nériennes ou des semaines shakespeariennes, 3 Tolstoï allait rare- 
ment au théâtre. Il n'était à Pétersbourg que par intervalles, et résidait 
presque constamment à Poustynka, où, aux côtés de sa femme, il 
travaillait à son Fedor et préparait la réunion en un volume de ses 
poésies. Les visites des invités et des familiers se succédaient sans 
relâche ; c'étaient Sollohoub, Markevitch, Blagovêchtchenski, Chtcher- 
bina, Kostomarov.... Nikitenko revu au "dîner slave" du 11 mai à 
Pétersbourg et pressé de venir passer les fêtes de l'Ascension à Poustynka, 
retrouva dans la comtesse une de ses anciennes élèves, et conserva de la 
réception qui lui fut faite dans cette maison " où tout était exquis, 
commode et simple ", un souvenir enchanté. 4 Carolina Pavlova vint 
auSsi lire sa version allemande de La mort d'Ivan et y écrire 
la préface qu'elle y joignait. L'importance de cette traduction était 
d'autant plus grande que les rumeurs concernant la représentation 
prochaine de la tragédie au théâtre de Weimar prenaient plus de 
consistance. Le grand-duc de Saxe-Weimar, à qui Liszt l'avait 
recommandée, avait vu jouer l'original à Saint-Pétersbourg, et 
l'intérêt personnel qu'il portait à son auteur était un inappréciable 

1 Cf. lettre de Tolstoï à Rostislav. (Journal l'Entracte, 19 mai 1868, n° 19.) 

2 Billet inédit à Sophie. Le Rousski Invalide jugea au contraire Nilski incolore 
et sec. (1868, n° 114.) 

3 Lettre du 3/15 mars 1867 [Véstnik Evropy, janvier 1906, sous la date erronée 
de 1868.) 

4 Cf. Journal, 24 mai 1867. Cf. aussi lettre de Tolstoï à Nikitenko (Rousskaïa 
Starina, 1894, p. 341.) 



248 1862-1869 

concours, dont l'occasion d'une nouvelle cure à l'étranger permettrait 
à Tolstoï de profiter. 

L'été 1867 en effet, le poète, après un court séjour à Dresde, 
poursuivit son traitement, du 17 août au 18 septembre, à Carlsbad, 
où durant ses promenades en montagne, un carnet à la main, et en 
manière de diversion à Fedor, il polissait et repolissait sa traduction 
de ha fiancée de Corinthe et du Dieu et la Bayadere^ s'efforçant d'en 
rendre moins le mot à mot que 1' " impression " et " l'atmosphère ". 
Avec l'acteur V. D. Davydov, son vieil ami et son admirateur, il 
discutait le moyen de faire jouer à Moscou La mort d'Ivan. La 
dépense considérable était un obstacle. Le chef du répertoire mosco- 
vite, V. Bêguitchev, venu aussi à Carlsbad, réussit à dresser un 
devis modéré de cinq à six mille roubles, qui permit d'escompter une 
prompte réalisation du projet. 

Entre temps Tolstoï faisait une excursion à Eger pour y contem- 
pler la demeure où fut tué Wallenstein, les ruines du château roman 
où périrent Illo et Tersky et la maison où Schiller travaillait à sa 
trilogie. En septembre il fut appelé à Eisenach par le grand-duc 
pour conférer sur la mise en scène de la pièce qui venait d'être 
définitivement acceptée à Weimar. 11 partit et fut reçu au château 
de Wilhelmsthal avec une aimable bonhomie par son hôte qui, non 
content de régler avec lui et Pavlova les détails de l'affaire qu'il 
avait " prise en main ", lui prodigua les attentions : c'étaient des 
chasses, au cours desquelles le grand-duc lui montrait les ruines 
historiques dont le pays est semé, et lui en contait les légendes ; 
c'étaient des visites à la Wartburg, dans l'antique château où Tolstoï, 
transporté de bonheur, dîna dans la chambre où vécut sainte 
Elisabeth, rêva devant les petites fenêtres aux vitraux " pareils à des 
rayons de miel ", pénétra, par un dédale de corridors et d'escaliers 
dans une chambre " hantée " pour voir au clair de lune un portrait 
de landgrâfin à l'inquiétante légende. Le poète jetait des regards 
d'envie sur les galeries d'ancêtres et la lourde vaisselle de famille, 
et sentait sa poitrine " respirer plus librement " et son cœur battre 
plus fort dans ce milieu médiéval d'Occident, auquel il était sûr 
" d'avoir jadis appartenu ". : 

1 Lettre du 27 septembre 1867 à Sophie. 



LES ANNÉES FECONDES 249 

A Weimar il fut en relations constantes avec ses futurs interprètes 
et collaborateurs qui comptaient être prêts pour décembre ou janvier. 
Le rôle du Terrible fut dévolu à Lefeld, qui l'accepta avec gratitude 
et répétait sans cesse à l'auteur son admiration pour la beauté d'une 
œuvre " comme on n'en avait depuis longtemps joué sur une scène 
allemande ". Au contact de ces sympathies, qui allaient jusqu'à le 
comparer à Shakespeare, Tolstoï oubliait l'accès de mélancolie que 
l'esseulement de son cinquantième anniversaire lui avait apporté 
quelques semaines auparavant ; plein d'espoir dans l'avenir, il était 
gai avec exubérance, donnait libre cours à sa verve d'anecdotier, 
semait les calembours au point de faire crier grâce à ses interlocuteurs. 

Revenu en Russie, en octobre, il s'établit pour l'hiver à Saint- 
Pétersbourg, au quai Gagarine, moins pour sa commodité propre 
que pour rapprocher du monde sa nièce Sonia Bakhmetev et préparer 
l'installation d'Andreïka au corps des cadets de la marine. La maison 
des Tolstoï s'ouvrait à tous ceux que les choses de l'esprit intéres- 
saient autrement que par mode ou affectation. Les bals qui s'y 
donnaient n'avaient pas la banalité traditionnelle. On respirait là un 
air subtil qui vivifiait l'âme, et laissait chez les invités un souvenir 
lumineux dont beaucoup ont fait la confidence. M. M. Stasioulevitch, 
le jeune fondateur de la revue libérale le Vestnik Evropy, fréquente 
assidûment ce salon, qu'il dit " avoir une influence immense sur la 
destinée de la revue." 1 II appelle le comte un "homme magnifique", 
et la comtesse " une exquise et charmante femme qui protège de 
toutes ses forces le Vêstnik Evropy. " 2 II écrit : " Je me sens toujours 
bien chez les Tolstoï ; la société, bien que nombreuse, est agréable et 
m'est utile. " 3 V. Botkine dans une lettre à Fet s'exprime ainsi : 
" Le plus souvent je vais chez les Tolstoï où l'agrément est le plus 
grand, et je suis indiciblement heureux qu'ils passent le présent 
hiver à Pétersbourg : souvent nous parlons de toi, parce qu'il aime 
beaucoup le courant poétique qui bat dans tes vers. Il faut dire que 
la maison des Tolstoï est la seule maison de Pétersbourg où la poésie 
ne soit pas un mot barbare et dénué de sens, où l'on puisse en 
parler ; chose étonnante, ici a trouvé asile aussi la bonne musique. 

1 Lettre du 5 janvier 1868. (M. M. Stasioulevitch i ego savrem. II, p. 305.) 

2 20 décembre 1867, {ib.) 

3 5 février 1868, (ib.) 



250 1 862,-i 869 

Il est vrai qu'on s'occupe beaucoup de musique ici, l mais assez 
bizarrement, à la manière pétersbourgeoise ; sur ce terrain tout prend 
un caractère abstrait, cérébral, étroit, tendancieux... " 2 

Ces entretiens sur la poésie, dont Botkine se félicitait, ne se dérou- 
laient pas dans une sérénité olympienne, et Tolstoï avait de bonnes 
raisons pour mettre de la vigueur dans ses propos. Depuis qu'au 
printemps 1867 ses vers avaient paru en un volume dédié à l'impé- 
ratrice Marie, la critique s'en était emparée pour appuyer ses systèmes 
ou assouvir ses haines. De parti pris on applaudissait à droite quand 
on sifflait à gauche. A côté de juges bienveillants qui, comme Strakhov 
dans les Otetchestvennya Zapiski, 3 et par réaction contre Nekrasov, 
louaient, après des réserves sur certaines faiblesses de technique, le 
naturel, la vérité, l'ampleur, la chaleur d'âme et la tendresse amou- 
reuse mais chaste de cette poésie, il en était d'autres, comme le 
Nicolas Arov du "Jenski Vêstnik 4 , qui appelaient le livre " une 
passionnette de jeunesse oisive ", " une monstruosité ", u une contre- 
façon poétique " froide et vide, et qui, après avoir dansé la danse du 
scalpe autour de citations tronquées, se réjouissaient que la race de ces 
poètes décrût à vue d'œil et que leur principal représentant, Fet, se 
fût caché dans un obscur village "pour élever tranquillement ses oies 
et son bétail à cornes. " Ces attaques dont s'indignait la Literatournaïa 
Biblioteka 5 avaient un double caractère. D'une part elles étaient le 
prolongement de la campagne de " destruction de l'esthétique " à 
laquelle D. Pisarev et V. I. Zaïtsev s'étaient donnés avec une joie 
sauvage, piétinant le faux dieu Pouchkine et son " crétin " de poète, G 
traitant Lermontov d'écrivain pour jeunes filles de province et Pet- 
chorine d'idiot désenchanté " 7 , ravalant le principe esthétique au 
niveau d'une manifestation tfirritatio spinalis 8 et de "lubricité sénile" ; 

1 Dans les autres salons pétersbourgeois. 

2 Lettre du 27 novembre 1867. (Souvenirs de Fet, II, 169.) 
:< Juin 1867. 

4 1867, n° 7 (pp. 50-53). 

5 1867, XI. L'article se terminait par cette phrase : "Je laisse les amateurs du 
beau trouver le beau, et les zoïles s'en prendre aux bagatelles. " 

6 Pisarev. Pouchkine et Bélinski, 1865. (Œuvres, V, 1-121.) 

7 Rousskoe S/trvo, 1863, VI. 

8 Rousskoe S/o-z'o, 1864, n° 3. 



LES ANNÉES FECONDES 25 1 

d'autre part elles étaient le fruit d'une rancune contre Tolstoï qui, 
à ses crimes d'être " comte ", favori de cour, et adepte de l'art pour 
l'art, avait ajouté ceux d'avoir insulté Pierre le Grand et malmené 
les matérialistes. A la vérité Tolstoï avait proscrit du recueil de 1867 
la pièce fameuse : Hé ! notre souverain, notre petit père ! l non par 
pusillanimité, mais pour ne pas donner une valeur de profession de 
foi à ce qui n'était qu'une boutade de circonstance. Par contre, il avait 
laissé et placé en fin de série, comme un cul-de-lampe symbolique, la 
ballade satirique Panteleï le guérisseur, parue en juin 1866 dans le 
Rousski Vêstnik. Les " réalistes pensants " avaient médiocrement goûté 
l'appropriation à leur cas de la légende du bon Panteleï qui va par les 
champs, cueille en souriant les fleurs et les simples dont il connaît 
les vertus, et menace de son bâton les herbes mauvaises. La fin 
même de la prière dans laquelle le guérisseur était supplié de verser 
son huile miraculeuse dans les plaies des estropiés de l'âme " et des 
" malades de la raison ", déchirait tous les voiles : 

... Et encore, seigneur, 

Ce qui n'advenait point jadis, 

Il en est même parmi nous d'aucuns 

Qui abhorrent tout traitement, 

Ils ne souffrent point le son des gousli, 

Il leur faut des denrées de marché ! 

Tout ce qu'ils ne peuvent peser ni mesurer, 

Tout cela, crient-ils, il le faut supprimer ! 

Cela seul, disent-ils, est la réalité 

Qui pour notre corps est sensible, 

Et leurs manières sont grossières, 

Et leur enseignement fangeux, 

Et à ces gens-là, 

Seigneur Panteleï, 

Ne plains pas le bâton 
Noueux ! 

Aux défis agressifs de ces " hommes nouveaux ", que les défenseurs 
de l'art, N. Soloviev ou Antonovitch, relevaient dans de longues 
polémiques avec plus de conscience que d'éclat, Tolstoï ne pouvait 

1 Voir pp. 196-199. 



252 i 862-1 869 

s'empêcher de répondre. A peine avait-il jeté son livre en pâture 
aux iconoclastes, qu'il publiait dans le Rousski Vêstnik l cet appel : 

Amis, entendez-vous ce cri assourdissant : 
" Rendez-vous, chanteurs et artistes ! vos chimères 
" Sont-elles de saison au siècle positif ? 
"En reste-t-il beaucoup de vous, ô les rêveurs ? 
" Rendez-vous devant la poussée du temps nouveau. 
" Le monde est assagi, ses écarts sont passés, 
" Comment vous maintenir, race à la vie finie, 
Contre le courant ? " 

Amis, n'en croyez rien ! La même force unique 
Nous attire toujours vers elle, l'inconnue, 
La même chanson du rossignol nous captive, 
Les mêmes étoiles du ciel font notre joie ! 
Le vrai reste le même ! En la nuit orageuse, 
Croyez à la divine étoile qui inspire, 
Ramez avec un plein ensemble au nom du beau, 
Contre le courant ! 

Souvenez-vous : aux jours de Byzance affaiblie, 
Aux furieux assauts des demeures de Dieu, 
Effrontés insulteurs des saints trésors pillés, 
C'est ainsi que criaient les destructeurs d'icônes : 
" A notre nombre qui s'opposera ? La force 
De notre pensée a renouvelé le monde, 
Comment donc l'art vaincu pourrait-il disputer 
Contre le courant ? " 

Aux jours qui du Sauveur suivirent le supplice, 
Aux jours où, inspirés, s'en allaient les apôtres, 
S'en allaient pour prêcher la parole du Maître, 
C'est ainsi que parlaient les docteurs arrogants : 
" On a crucifié le rebelle ! A quoi bon 
" Sa doctrine risible, odieuse à tous, folle ? 
" Est-ce à eux, indigents Galiléens, d'aller 
Contre le courant ? " 

1 Juin 1867. 



LES ANNEES FECONDES 253 

Amis, ramer, c'est en vain que les censeurs pensent 
Nous outrager de leur présomption. Bientôt 
Vainqueurs des flots, avec notre trésor sacré, 
Solennellement nous descendrons au rivage ! 
L'infini prendra le dessus sur le fini, 
Et nous, par la foi en notre mission sainte, 
Nous saurons susciter un inverse courant, 
Contre le courant ! 

Cette riposte avait le danger de provoquer les hâtives interprétations 
des malveillants. Ceux-ci avaient beau jeu de saisir le refrain et, en 
lui donnant une signification moins artistique que politique, de 
l'accoler à l'auteur qui devenait, au regard superficiel du public, un 
rétrograde impénitent ramant "contre le courant". Au reste ce cri 
de protestation se perdait dans l'indifférence universelle. Même des 
esprits délicats faisaient ouvertement profession de dédaigner la 
poésie pure. Ivan Tourguenev, recevant au printemps de 1867 la 
visite de Pisarev, lui reprochait son injuste exécution de Pouchkine 
comme un excès inutile à une cause gagnée d'avance et sur laquelle 
il donnait ainsi son sentiment : " Si nos jeunes gens ne faisaient 
maintenant qu'écrire des vers comme au bienheureux temps des 
almanachs, je comprendrais, je justifierais peut-être même l'animosité 
de vos reproches et votre moquerie ; je penserais : c'est injuste, mais 
cela est utile ! Mais ici, voyons, contre qui tirez-vous ? En vérité 
contre des moineaux à coups de canon ! 1 En tout il nous est resté 
trois ou quatre hommes, vieillards de cinquante ans et plus, qui 
s'exercent encore à composer des vers ; cela vaut-il la peine de 
s'emporter contre eux ?... Une campagne contre les poètes en l'an 
1866 ! Mais c'est une sortie d'antiquaire, un archaïsme !... " 2 En 
1868, il écrivait à Polonski : "En toi seul à notre époque brûle la 
petite flamme de la poésie sacrée ; je ne compte ni le comte A. 
Tolstoï, ni Maïkov, et Fet s'est éventé au dernier point..." 3 
A défaut de compliments, Tolstoï se fut contenté de jugements 

1 Expression russe équivalant à notre phrase : " Les aigles ne s'amusent pas à 

prendre des mouches. " 

' Tourguenev. Souvenirs sur Bêlinski. (Œuvres, XII, p. 32.) 

3 Premier recueil des lettres d'I. S. Tourguenev, p. 131 (cité dans le Rousski 

Arkhiv, 1909, n° 4, p. 611). 



254 i 86^-1 869 

impartiaux, que lui refusait une majorité de sectaires, de timides ou 
d'indifférents. Il avait envoyé avec confiance son livre à Nekrasov, 
qui lui promit de le lire à la campagne et de lui dire " toute la 
vérité ", et lui demanda des vers pour un recueil auquel devaient 
collaborer Ostrovski, Saltykov, Levitov, Ouspenski, etc. l Parmi les 
rares exemples de modération critique, le libéral Dêlo publiait, sous la 
signature de N. Kourotchkine, un important article qui, tout en 
condamnant Pantekï et les poésies d'inspiration mystique, reconnais- 
sait le sentiment véritablement " russe " de l'auteur, son humour 
profondément national, son talent original, et l'exhortait à déve- 
lopper ces dons encore in spe, à en finir avec ses doutes, et à se 
mettre à l'œuvre hardiment, pour conquérir " la place enviable qui 
l'attend dans la poésie russe ". 2 

Au moment où paraissaient ces lignes qui le traitaient en débutant 
d'avenir, Tolstoï avait les yeux fixés sur Moscou où se préparait la 
représentation de La mort d'Ivan. Il s'en était remis à Bêguitchev 
pour la répartition des rôles, et malgré une préférence personnelle 
pour Samarine, avait ratifié l'attribution à Choumski du personnage 
du tsar. Puis il avait, par l'entremise de V. Davydov, fait tenir à 
l'acteur une lettre pleine de recommandations et de conseils person- 
nels. Mais Choumski, excellent Khlestakov, 3 manquait de force 
tragique et de confiance en lui-même. Malgré la magnificence 
des décors et des costumes, et bien que soutenue par les meilleurs 
artistes du Petit-théâtre 4 , la pièce, jouée le 22 janvier, n'eut qu'un 
demi succès. \J Entr acte h lui reprochait d'avoir peu d'action, beaucoup 
de récits, des répétitions, et de ne pas produire l'effet qu'elle méritait 
par ses qualités artistiques et littéraires. Les Sovremennya Izvêstia 6 en 
appréciaient la vérité historique. Choumski, loué par le Rousski 7 et 

1 Lettre de Nekrasov, 28 juin 1867. 

2 Dêlo 1868, janvier, pp. 18-38. 

3 Personnage de la comédie Le réviseur, de Gogol. 

4 Les rôles principaux étaient ainsi répartis : Godounov - Wilde, Chouïski - 
Vladykine, Zakharine - Petrov, Sitski - Samarine, Haraburda - Sadovski, la 
tsarine Maria - Medvêdeva, la nourrice - Akimova, Irina - Moukhina. 

5 1868, n" 17. 

6 1868, n° 24. 

7 5 février, list. II. C'est aussi l'opinion de D. Koroptchevski {Ejegodnik 
imper at. teatr. z,a 1895-96). 



LES ANNÉES FECONDES 255 

par d'autres l pour son jeu simple et réfléchi, était, ailleurs, attaqué 
pour son jeu négligé et artificiel, 2 sa prononciation saccadée, la 
faiblesse de ses moyens physiques, là où il eût fallu la poitrine et 
la voix de Motchalov. 3 L'ensemble de l'interprétation " laissait fort 
à désirer ". 4 

Cependant on acclama le nom de l'auteur. Tolstoï n'avait pU 
assister à cette " première ", ayant dû partir pour l'Allemagne. Après 
avoir employé les loisirs du voyage à lire les Parerga et Paraïipomena 
de Schopenhauer et à écrire le beau discours de Godounov au 
cinquième acte de Fedor, il arriva le 13/25 janvier à Weimar. Reçu 
avec la même bonté familière par le grand-duc et par la famille du 
ministre russe Meyendorf, il se donna aussitôt tout entier aux répéti- 
tions. Il examina avec le directeur les passages pouvant supporter des 
coupures, mais les interprètes, qui tenaient à leurs " effets ", suppliaient 
souvent qu'on \\y touchât pas. En comparaison de la somptuosité 
russe, les costumes lui parurent " affreux ", les décors " impossibles ". 
La plupart des petits " emplois " masculins étaient remplis par des 
femmes. Mais le zèle et la bonne volonté de tous rachetaient 
ces défauts, et des acteurs jugés médiocres à une première répétition, 
semblaient ensuite bons, tant ils savaient imperturbablement leur 
partie. Dans les coulisses, où il prodiguait les avis et les encourage- 
ments, il était entouré d'artistes qui le complimentaient, le remer- 
ciaient, l'égalaient à Gœthe et Shakespeare. Le protagoniste Lefeld 
qui connaissait de point en point 1' "instruction " traduite en allemand, 
était parvenu, en la suivant minutieusement, à réaliser des jeux de 
scène que ni Vasiliev ni Samoïlov n'avaient trouvés, et à faire oublier 
le ridicule des figurants, "gros et honnêtes pères de famille ", qui lui 
donnaient la réplique. Doué d'une voix de tonnerre et d'une mimique 
puissante, il se laissait emporter par l'ardeur de son rôle au point de 
maîtriser à grand'peine sa feinte colère, qui était d'autant plus furieuse 

1 Sovremennya Iz,<vêstia, 1868, n° 27. B. Markevitch estimait Choumski "le 
meilleur Ivan" qu'il eût vu {So'vremennaia Lêtopis, 1868, 18 fév.). Pogodine 
reprochait seulement à Choumski de manquer de brusquerie et d'emportement. 
(Entracte, 1868, n° 17.) 

2 Ibid. } n° 24. 

3 Entracte, 1868, n° 4. 

4 lbid., n° 17 (Pogodine). 



256 1862-1869 

que l'influence de la boisson la stimulait. Enfin le 18/30 janvier eut 
lieu la " première " tant attendue ! Seul dans sa loge grillée, l'auteur 
vit le rideau s'abaisser sur chaque acte dans un tumulte d'acclama- 
tions. Cependant, malgré les ovations, il était déçu. Lefeld, mal remis 
d'un de ses excès coutumiers, avait été très inférieur à lui-même, et 
subitement le poète avait eu cette amère révélation que le farouche 
" Hun " 1 n'était pas un acteur intelligent. 

Tel était à ce jour le bilan des représentations de La mort d'Ivan ; 
on pourrait le grossir de tentatives provinciales que l'indigence des 
moyens rendait tragi-comiques : 2 celles de Nijni-Novgorod, de Riazan 
où la tragédie ressembla à une scène de friperie, de Voronège où 
dans un décor ridicule et devant une cour de "mendiants", Kazantsev- 
Ivan hurlait férocement en marchant à grandes enjambées. 3 Plus 
tard, Kazan, avec l'acteur Dreer, offrit un spectacle plus décent 4 , et 
Odessa, avec Miloslavski et Novikov, donna plusieurs soirs l'œuvre 
devant un nombreux auditoire. 5 Mais le gouvernement prit ombrage 
du succès d'une pièce qui, bien que pauvrement présentée, portait 
dans les provinces une parole indépendante, capable de fournir des 
arguments aux ennemis de l'autocratie, contre lesquels, depuis l'attentat 
de Karakozov, on redoublait de sévérité. La mort d'Ivan, arrêtée à 
Odessa, fut avant la fin de 1868 interdite pour toute la province. En 
apprenant cette mesure, issue de l'institution des catégories : pièces 
autorisées pour les capitales seulement, pièces autorisées pour les 
capitales et la province, pièces autorisées pour la province avec 
attestation préalable du gouverneur, Tolstoï, à qui ce régime rappelait 
le règlement relatif au port de l'uniforme, écrivait plaisamment : 
" Présentons un projet de subdivision de notre répertoire en : pièces 
qu'on pourra jouer dans les villes de gouvernement, mais non de 
district ; d'autres qu'on ne jouera que dans les villes zachtatnye y G 

1 Appellation donnée à Lefeld par un ami de Tolstoï. (Cf. lettre du 
30 janvier 1868, à Sophie.) 

2 On est fondé à croire que ces représentations ressemblaient à celle dont 
Kouprine donne la pittoresque image dans son récit Quand j'étais acteur. 

:i Voronejski Listok, n os 5 et 6 (14 janvier 1868). 

4 Kazanskia goubernskia Fêdomosti, 9 octobre 1868. 

5 Cf. Odesski Fêstnik, 1868, n° 225 et Nikolaevski Vêstnik, 1868, n° 82. 

6 Hors district. 



LES ANNÉES FECONDES 257 

puis des pièces bonnes à être données dans les gouvernements 
khWborodnya et tchernozemnya *, et d'autres qu'on ne donnera que 
dans les contrées sablonneuses comme Smolensk. Le charbon de terre 
devra être aussi pris en considération. Quant au pays où N. exploite 
le pétroléum, comme il est unique en son genre, je propose une seule 
pièce qu'on donnera tous les jours et c'est M... qui l'écrira. " 2 Or le 
bruit courait avec persistance que l'auteur lui-même avait demandé 
qu'on suspendît les représentations en province, et Tolstoï dut 
démentir formellement cette légende. Il écrivit à VOdesski Vêstnik : 
" ...J'estime de mon devoir, pour rétablir la vérité, de déclarer que 
non seulement je n'ai demandé l'interdiction de ma pièce dans 
aucune ville, mais au contraire, sur la requête de quelques théâtres de 
province, j'ai sollicité au ministère de l'intérieur l'autorisation de 
donner cette pièce dans différentes villes... " 3 Cette lettre n'ayant 
pas été insérée dans VOdesski Vêstnîk, Tolstoï en adressa la copie 
aux Moskovskia Vcdomosti, qui la publièrent le 9 janvier 1869. 

L'aristocrate était jugé plus dangereux que le populaire Ostrovski, 
dont le scabreux tableau des amours d'Ivan et de Vasilisa Melentieva 
continuait à jouir de la tolérance des autorités. La censure se fût 
peut-être montrée plus patiente si la tragédie incriminée n'avait été 
qu'une boutade d'enfant terrible. Mais Le tsar Fedor n'avait fait 
qu'accentuer la tendance "nuisible". En limitant la notoriété de la 
première pièce on pouvait plus aisément prévenir la diffusion de la 
seconde. D'ailleurs Tolstoï était mal vu de la Troisième section : en 
une époque de répression et de îéaction officielles, il affectait un libé- 
ralisme, qui pour n'avoir rien de commun avec le radicalisme des 
avancés, n'en paraissait pas moins déplacé et frondeur. Plus le minis- 
tère tirait à droite et plus lui semblait pencher à gauche. Cette année 
même, il s'était éloigné du nationaliste Rousski Vèstnïk pour se rap- 
procher du Vêstnik Evropy qui, dans la réserve d'un prudent éclectisme, 
attendait des temps meilleurs. Ici, d'ailleurs, on le recevait à bras 

1 A blé et à terre noire. 

2 Lettre du 16 décembre 1868, à Markevitch (en français). Cette lettre 
suffirait à réfuter l'assertion de Bourakovski, d'après laquelle l'interdiction de 
La mort d'Ivan aurait été provoquée par Tolstoï lui-même, épouvanté d'avoir 
entendu " massacrer " sa pièce par les acteurs d'Ekaterinoslav. 

8 Datée : Krasny Rog, 25 novembre 1868. 

17 



258 1862-1869 

ouverts. M. M. Stasioulevitch, aidé de la comtesse Tolstaïa, " prenait 
d'assaut " Le tsar Fedor, pour lequel l'auteur avait entamé des pour- 
parlers avec Katkov. Il se réjouissait aussi d'imprimer la Fiancée de 
Corinthe, " un délice ", et la Byl'ine, qui avait enthousiasmé unani- 
mement le comité du Literatourny Fond l . 

Cette byline était une ballade qui en appelait des sombres jours aux 
lumineuses traditions d'honneur et de libertés publics. Il imaginait 
que, devant le légendaire prince Vladimir Beau-soleil festinant auprès 
de Kiev, entouré de ses bogatyrs, le monstre " Zmêï Tougarine " 
était venu, sous un déguisement, chanter prophétiquement les 
épreuves futures du peuple russe, la domination tatare, le " knout 
remplaçant l'honneur ", la " honte amère " du despotisme tsarien, le 
reniement de l'Occident... Reconnu, le monstre échappait à l'ex- 
plosion de colère des bogatyrs indignés, et s'enfuyait sous forme de 
serpent, en nageant dans le Dniepr, tandis que le bon Vladimir, 
calmé et incrédule à l'horrible vision de cet avenir, s'écriait en riant : 

Non, c'est railler ! Vive notre russe Russie ! 
Il ne nous faut point de Russie tatare ! 
Il a menti, menti, cet oison de passage, 
Pour l'honneur de notre patrie je ne crains rien — 
Oï, lado, oï, ladouchko-lado ! 2 

Mais si quelque malheur sur elle s'abattait, 
Nos neveux vaincraient ce malheur ! 
Quelquefois — ajouta le prince Beau-soleil — 
La nécessité force à traverser la boue, 
S'y baigner, seuls les porcs le peuvent. 

Allons ! apportez-moi ici ma grande coupe, 
Cette coupe au combat gagnée, 
Gagnée quand je luttais avec le khan khazar — 
Jusqu'au fond je la vide à nos coutumes russes, 
A notre antique vêtché 3 russe ! 

1 Lettres des 8 janvier et 5 février 1868. (MM. Stasioule-vitch i ego sourem. 

pp. 305-307-) 

2 Vieux refrain russe de chants populaires. 

3 Anciennement, dans les grandes villes de Russie, assemblée du peuple réuni au 
son de la cloche pour être consulté directement sur les affaires publiques. 



LES ANNEES FECONDES 259 

Au libre, à l'honnête peuple slave je bois, 
A la cloche de Novgorod, 

Et si même il advient qu'elle tombe en poussière, 
Puisse le son en vivre au cœur de nos neveux ! 
Oï, lado, oï, ladouchko-lado ! 

Aux Varègues je bois, à nos aïeux hardis, 
Par qui grandit la force russe, 
Par qui notre Kiev fut glorieux, et qui 
Firent taire le Grec ; à la mer bleue qui du couchant 
En bruissant les amena ! 



En mars et avril le poète, corrigeant les épreuves du Tsar Fedor, se 
lia de plus en plus intimement avec M. M. Stasioulevitch. C'est chez 
lui que Gontcharov vint lire son roman inédit, Obryv, et se trouva si 
encouragé par les compliments reçus qu'il résolut d'en poursuivre 
plus activement l'achèvement. C'est pour ce roman que Tolstoï 
traduisit " sur commande " 1 les vers de Heine : Nun ist es Zeit ! 

En mai parut Le tsar Fedor. Cette tragédie, achevée au commen- 
cement de 1868, avait été lue le I er mars chez V. Botkine en présence 
de Gontcharov, Kostomarov, Maïkov, Stasioulevitch, Tioutchev et 
Nikitenko. L'audition rapide d'une œuvre moins colorée et moins 
" théâtrale " que la précédente n'enleva pas d'assaut les suffrages. 
Si Nikitenko l'estima " habilement travaillée " et trouva la figure 
centrale " d'une psychologie remarquable ", 2 Botkine, malgré la 
conception " très réussie " du caractère de Fedor, jugea que la pièce 
ne provoquait aucune " émotion poétique " chez les lecteurs, mais 
serait u au niveau de la majorité ". 3 Le 4 mars eut lieu chez Tolstoï 
une seconde lecture, à laquelle assistait, raconte Stasioulevitch, " toute 
l'aristocratie de la capitale ". 4 L'acteur Leonidov, à qui, deux semaines 
plus tard, l'auteur, déjà préoccupé de l'attribution des rôles, proposa le 
personnage d'Ivan Chouïski, pressentit avec son instinct professionnel 

1 Lettre à Markevitch, 9 décembre 1868 (en français). 

2 Journal du i er mars 1868. 

3 Lettre à Fet, 26 mars 1868. {Souvenirs de Fet, II, 175.) 

4 Stasioulevitch ajoute : " ce qui est très utile pour le Vêstnik Evropy. 
(M. M. Stasioule-vitc/i i ego so<vrem., p. 307.) 



260 i 862-1 869 

le succès dont d'autres doutaient. Mais il devina aussi les difficultés 
auxquelles Tolstoï, malgré son intimité avec " les puissants de ce 
monde ", se heurterait pour obtenir l'autorisation de faire jouer son 
drame. Il était improbable qu'on laisserait étaler sur les planches 
l'impuissance intellectuelle et politique d'un tsar, auquel certains de 
ses sujets ne redoutaient pas de faire la leçon. C'était une atteinte au 
prestige du trône et presque un délit de lèse-majesté. Aussi, quelle 
que fût la sympathie avec laquelle l'impératrice Marie, à la fin d'avril, 
écouta son poète lui lire la pièce à Tsarskoié Selo, les obstacles ne 
furent pas écartés ; la raison d'Etat s'opposait aux raisons personnelles. 
Mais Tolstoï conservait un secret espoir. Rencontrant en juin, à 
Berlin, l'acteur Zoubov, et s'entretenant avec lui de Fedor, il avait 
été heureux de l'entendre lui dire : " Lorsque je le lisais seul, les 
larmes me jaillissaient des yeux. Cela réussira-t-il sur la scène, je ne 
sais. L'acteur qui saura le jouer sera un grand acteur... Vous devriez 
faire lire ce rôle à quelques-uns, y compris moi-même. " 

Les journaux donnaient la gamme des opinions. Le Syn Otetchestva 1 
assignait à Tolstoï la première place parmi les dramaturges russes, 
sans excepter Pouchkine, et citant de nombreux passages, s'étendait 
sur les beautés " si typiques " de la pièce, et sur la conception pro- 
fonde et humaine du caractère de Fedor. 

Selon le Rousski Invalide 2 , le drame marquait non un pas en 
arrière, mais un piétinement : ce n'était pas une tragédie, mais 
en certains endroits une opérette à la Offenbach, pleine d'effets 
vulgaires ; Tolstoï " gaspillait son or " à traiter des sujets épuisés, 
lorsqu'il avait devant lui " le vaste champ de la vie contemporaine ", 
la période du XVIII e siècle, ou même celle de Sophie Paléologue. 

Annenkov, dans le Rousski Vêstnik 3 , prétendait que Tolstoï, malgré 
un certain sentiment de l'histoire, avait introduit la " civilisation 
étrangère " dans la vie russe, et emprunté ses "effets" à Shakespeare, 
Schiller et Vigny. 

Le Golos 4 soutenait que Fedor, inférieur à l'Henry VI de Shake- 
speare, n'était qu'un pitoyable idiot, et comme tel, ne pouvait être le 

1 1868, n os 100, 101 et 102. 

2 1868, n n 127. 

3 Juillet. 

4 1868, n° 150. 



LES ANNÉES FECONDES 2Ôl 

centre d'une tragédie. Néanmoins le talent de l'auteur permettait 
d'attendre beaucoup de lui à l'avenir. 

Les Sankt-Peterbourgskia Vêdomosti \ nettement malveillantes envers 
celui qu'elles appelaient l'auteur de Panteleï le guérisseur, se moquaient 
du choix d'un héros dont les actions passent de la bonhomie à l'idiotie 
et de l'idiotie à la bonhomie ; elles parodiaient des vers, critiquaient la 
banalité des caractères, relevaient les anachronismes et concluaient 
que cette pièce, " ni tragédie, ni chronique ", était une simple " polis- 
sonnerie artistique ". 

Le voyage annuel en Allemagne et en Bohême pansa les blessures 
que ces attaques avaient faites au poète. La déférence et l'admiration 
des étrangers était une compensation à l'injustice des compatriotes. A 
Carlsbad, où Tolstoï fit sa cure du 6 juin au 26 juillet, les directeurs 
des théâtres de Leipzig, Vienne, Wurtzbourg, venaient lui demander 
la permission de monter Ivan. En août, une certaine Miss Lucy 
Bâtes lui demanda l'autorisation de publier une traduction anglaise 
du Prince Serebriany et une adaptation dramatique tirée du roman. 
A Dresde Carolina Pavlova travaillait à la traduction de Fedor dont, 
à la fin de septembre, trois actes étaient terminés. Ainsi que deux ans 
auparavant, Tolstoï employait ses loisirs à écrire une instruction 
détaillée destinée aux futurs interprètes. Il en profitait pour y 
réfuter indirectement, " par respect pour l'art ", les " nigauderies " 
d'Annenkov. 2 Hélas ! pour le poète la mise à la scène ne devait 
jamais être qu'un " projet ". 

Le comité chargé d'examiner la question de l'autorisation se 
prononça, en octobre, pour la négative, estimant que la pièce pouvait 
présenter l'apparence d'un pamphlet contre la monarchie. Le président 
temporaire du comité, ami et homonyme du dramaturge, Théophile 

1 1868, n" 133. 

2 Lettre à Markevitch, 27 décembre 1868 (en français). Parlant de l'article 
d'Annenkov, Tolstoï dit encore : " ... C'est un fatras d'où il n'y a pas moyen de 
tirer une seule idée claire. La première condition de toute critique comme de 
tout écrit, est de savoir soi-même ce qu'on veut dire. Or je défie Annenkov de 
pouvoir se rendre compte à lui-même de ses exigences. Dès qu'il avance une 
proposition favorable ou hostile, il la rétracte aussitôt par deux autres d'un sens 
contraire. C'est un homme qui a des nuages dans la tête, qui n'est jamais sûr de 
ce qu'il dit, qui ciaint de s'avancer pour ne pas se compromettre, et qui de la 
critique ne connaît pas l'a, b, c. " 



262 1862-1869 

Matvêevitch Tolstoï, compositeur musical et romancier, le même qui, 
sous le pseudonyme de Rostislav, avait écrit dans le Golos une flatteuse 
critique de La mort d'Ivan, donna ses deux voix contre Fedor, ajoutant 
que, comme littérateur, il était favorable à l'acceptation. Informé par 
Gontcharov de cette double attitude, le poète décocha à son censeur 
une épître rimée, à laquelle celui-ci répondit le 5 décembre 1 , par une 
lettre justificative qui, à son tour, amena cette riposte : 

Ayant goûté le chrême de tes pages, 

M'étant convaincu de leur force, 

Je me prosterne devant toi, 

O Théophile, o Théophile ! 

Tu as pris un double chemin, 

Mais de Janus tu te distingues. 

Ainsi que l'aigle souverain, 

Tu fus à double tête et non double visage, 

De tes couleurs irisées 

Le prisme me trompait ; 

Mais tu répliques — et je suis prêt 

A admettre la tyrannie du dualisme. 



De nouveau Théophile s'expliqua, s'étendit sur la sincérité de ses 
sentiments personnels, qui plaçaient l'auteur de Fedor entre Lessing 
et Shakespeare, et rejeta la responsabilité sur les nécessités administra- 
tives. Une troisième fois Tolstoï aiguisa sa plume, persifla l'élogieux 
parallèle et feignit un comique effroi des audacieuses déclarations de 
Rostislav : 



Puis, l'effrayante pensée, ah ! 
Dis, a-t-on vu pareille chose ? 
Tu discours des autorités, 
A vous donner la chair de poule ! 



1 II écrivait notamment : " Mon opinion est fondée sur la crainte que la 
partie non cultivée du public ne comprenne pas la bonté angélique, si géné- 
reusement répandue dans le rôle de Fedor, et ne ressente pour la personnalité du 
tsar un sentiment de mépris. C'est un fait connu que les Russes estiment la force 
et méprisent la faiblesse. " 



LES ANNÉES FECONDES 263 

Pense donc, ta lettre pouvait 
(Tout est possible sur la terre) 
Arriver à monsieur Veillot l 
Qui lit énormément de choses. 



Non, non, tout cela est sottises, 
Je surveille de près ma langue 
Et je répète chaque jour : 
Point d'autorité que de Dieu ! 



Le poète accueillait son échec sans amertume. Il avait cependant 
protesté contre la signification "jacobine" qu'en certains lieux on 
prêtait à son œuvre. Répondant à Markevitch qui lui avait transmis 
les impressions des " conservateurs de salon ", il répétait son mépris 
pour toute tendance en art et disait : " Ce n'est pas ma faute s'il 
ressort de ce que j'ai écrit par amour de l'art, que le despotisme ne 
vaut rien. Tant pis pour le despotisme ! Cela ressortira toujours de 
toute œuvre artistique, cela ressortira même d'une symphonie de 
Beethoven. " 2 L'accuser lui, monarchiste, d'attaquer la monarchie, 
c'était confondre l'institution avec l'homme, l'Eglise avec Tartufe. 
Shakespeare était-il républicain pour avoir écrit Macbeth^ Richard III 
et Henry VIII ? Les fautes d'Ivan et de Fedor concernaient-elles 
Alexandre II ? Mais Tolstoï ne s'attardait pas à une longue réfutation 
ou à des récriminations stériles. Le Projet pour la mise à la scène du 
Tsar Fedor, publié en décembre dans le Vèstnik Evropy y lui avait attiré 
une pluie de railleries des journaux. On le représentait comme un 
être gonflé de vanité, cherchant à démontrer à l'univers que sa pièce 
est le chef-d'œuvre de tous les siècles et de tous les peuples. 3 

Du fond de sa retraite de Krasny Rog, où il s'était installé en 
août, il opposait à ces mesquineries un front serein. Dans l'agitation 
causée autour de lui par les apprêts du mariage de sa nièce Sonia 
avec M. Khitrovo, il n'oubliait ni ses projets, ni les absents. Il 
attendait impatiemment les revues de Pétersbourg et de Moscou, 

1 Ministre des postes, fréquemment chansonné par Tolstoï. 

2 Lettre du 13 décembre 1868, à Markevitch. 

3 Go/os, 1868, n° 360. Cf. aussi Rousski Invalide, 1868, n" 346, et Sankt-Peter- 
bourgskia Vêdomosti, 1868, n° 334. 



264 i 862-1 869 

et ne manquait pas d'écrire nettement son sentiment aux auteurs et 
aux rédacteurs, s'acharnant par exemple, sur un roman " verbeux " 
d'Auerbach publié dans le Vêstnik Evropy. Il s'intéressait particulière- 
ment à ce que devenait son bon ami "la chère vieille fille enceinte " 
Gontcharov. l II s'affligeait de la maladie du poète N. Chtcherbina, 
pour lequel il avait jadis intercédé auprès d'un ministre ; il se proposait 
de l'installer auprès de lui, lorsque la mort prévint la réalisation de 
son projet. Informé par une phrase laconique de Gontcharov, il 
demanda aussitôt à Markevitch des détails, dans une forme qui montre 
la délicatesse de son attachement. " Dites-moi comment il est mort. 
A-t-il eu quelques amis auprès de lui ? Ne l'a-t-on pas laissé manquer 
des soins nécessaires ? Enfin dites-moi tous les détails que vous pouvez 
savoir. Je ne puis vous dire combien je suis triste, et moi, et nous 
tous, de ce qu'il n'est pas venu mourir chez nous... C'était un homme 
si bon, si aimant, si reconnaissant de l'amitié qu'on avait pour lui... " 2 
Ces lignes ne donnent-elles pas le secret de l'unanime sympathie que 
ceux qui approchèrent Tolstoï éprouvèrent pour lui ? On l'aima 
parce qu'il savait aimer. 

Parallèlement aux émotions du cœur, pénibles ou douces, il avait, 
pour remplir son âme, l'entourage des vastes forêts, l'or et la pourpre 
de l'automne dont l'émouvante majesté lui arrachait des larmes, 3 la 
molle courbe des vallonnements verts, le tonnerre des cataractes de 
pluie, puis le gel avec l'aveuglante splendeur des arbres blancs de 
neige, et l'accompagnement sourd du hurlement des loups. 4 Quelle 
poésie profonde recelait pour lui cette chasse au coq de bruyère dont 
il se plaisait à régaler Andreïka aux vacances ! " Figurez-vous une 
nuit de printemps, chaude et noire, étoilée, au milieu d'une forêt ; 
vous assis près d'un bûcher de bois mort flamboyant, des cris de grues 
dans un marais voisin — et puis le trajet, par bonds et par sauts, vers 
le coq de bruyère qui commence à chanter ses airs mvstérieux et 
provocants ! Quoi au monde de plus poétique, de plus beau, de plus 
mystérieux ? Et s'il y a clair de lune et que vous voyez ce coq faire 
la roue sur une branche de sapin, et s'il tombe à votre coup de fusil 

1 Cf. lettre du 11 octobre 1868, à Stasioulevitch. Gontcharov achevait Obryv. 

2 Lettre du 18 avril 1869 (en français). 

3 Lettre du 20 décembre 1868, à Polonski. 

4 Cf. lettre du 23 décembre 1868, à Markevitch. 



LES ANNÉES FECONDES 265 

en cassant les branches, je consens à ne pas revoir Rome, pourvu 
qu'en revenant je trouve ma pauvre Sophie bien portante... " l Com- 
ment, parmi cette beauté, s'abandonner au découragement ? Jamais 
il n'avait plus pleinement savouré la joie de vivre. Sa verve se répan- 
dait en impromptus plaisants à son cuisinier, à son médecin, à ses 
hôtes, à ses correspondants. Aux lamentations de Polonski sur la 
désertion des autels poétiques il répondait par un sursum corda : "Nous 
ne sommes pas les derniers mohicans de l'art, il ne mourra pas et ne 
peut mourir, malgré les efforts directs ou indirects des divers 
Tchernychevski, Pisarev, Stasov, Korf. . . Tuer l'art est aussi facile 
que d'enlever la respiration à l'homme, sous le prétexte qu'elle est un 
luxe, fait perdre en vain du temps, ne meut pas des roues de moulin 
et ne gonfle pas des soufflets de forges... " Il prêchait d'exemple et 
travaillait avec ardeur au dernier volet du triptyque, Le tsar Boris, 
qui, par la peinture de l'impérial parvenu glissant du faîte de la gloire 
au précipice qu'il s'est creusé par son crime, devait être la conclusion 
et exprimer la morale de la trilogie. Il s'adressait à Kostomarov 
pour lui demander des renseignements complémentaires ou le charger 
de recherches dans les bibliothèques. 2 Avant la fin de janvier 1869, il 
avait brossé le premier acte et ébauché le second. 

Pour se reposer entre les actes, il arrangeait en ballades quelques 
thèmes glanés en parcourant l'histoire de la période varègue russe. 
C'était d'abord le récit, rapporté par Karamzine 3 , des circonstances 
dans lesquelles l'héroïque Norvégien Harald courtisa et conquit la 
belle Elisabeth, fille de Iaroslav. Cette légende, qui avait dès 1816 
tenté le poète Batiouchkov 4 , enchanta tellement Tolstoï que, non 
content d'en faire le Chant sur Harald et laroslavna, il la mit encore 
sur les lèvres du prince Christian au second acte du Tsar Boris. 5 
Puis, dans les Trois carnages, envoyés le 10 mars à Stasioulevitch, il 
déroulait les scènes de désolation et de sang, auxquelles conduisirent, 
au XI e siècle, les alliances de races et les luttes fratricides entre les 
hommes du nord, de York à Hastings et de Hastings au Dniepr. 

1 Lettre à Markevitch, décembre 1868 (en français). 

2 Cf. par exemple lettre du 11 nov. 1868. (M. Stasioulevitch, II, p. 380.) 

3 Histoire de l'empire russe, II, ch. 1. 

4 Chant de Harald le Hardi. 
Scène 1. 



266 1862-1869 

L'étude de Y Histoire du Danemark de Dahlmann l confirmait les 
hypothèses de son intuition et lui suggérait des traits ou des sujets 
nouveaux. Il avait la tête bourdonnante d'idées et de plans. Il 
voulait, dans un cycle de ballades, ressusciter cette époque kiévienne 
que son optimisme lui représentait comme un âge d'or. Comparant 
ce temps dont les hommes lui apparaissaient d'une éclatante bravoure, 
d'une indomptable indépendance et d'un esprit tout imprégné du 
christianisme primitif, avec l'abject servage moscovite, il avait envie 
de " se rouler par terre de désespoir ". 2 II maudissait les odieux 
Tatars dont le noir " nuage mongol " avait caché pendant des siècles 
le pur ciel de Kiev, et plus encore Moscou qui avait, sous le 
prétexte du salut public, confisqué la liberté nationale. Il reprochait 
à Dahlmann d'avoir attribué aux Varègues l'établissement de la 
vêtché, dont il revendiquait l'institution antérieure pour les Slaves 
eux-mêmes. Ce regret de l'éden perdu le poursuivait. Déjà dans 
son Projet pour la mise à la scène du Tsar Fedor, il en avait fait 
la profession explicite 3 , et jusque dans Le tsar Boris, il l'introduisait 
en dehors de toute considération dramatique, en même temps qu'il 
prêtait au Tatar Boris et à son fils Fedor le reniement et la 
haine de leur propre race. 4 La tatarchtchina n'avait pas seulement 

1 F. E. Dahlmann. Geschichte njon Danemark. Hamburg, 1840.) 

2 Lettre du 20 avril 1869, à Markevitch. 

3 A propos du personnage d'Ivan Chouïski. 

4 Cf. acte II, 1. Fedor vantant à Christian la supériorité du temps passé : 

Il y avait alors plus de liberté chez nous, Christian, 
Et il faisait meilleur. En ce temps chez les Allemands 
C'étaient encore les ténèbres, mais à Kiev on comptait 
Déjà quarante écoles. Les Tatars ont tout ruiné. 



Et plus loin 



Feuor 
... C'est des Tatars 
Que nous tenons notre origine. 

Christian 
Mais depuis deux cents ans 
Vous êtes Russes. Peu de sang tatar 
Est resté en vous. 

Fedor 
Pas une goutte n'en est restée ! 
Et il n'est pas probable qu'on trouverait en Russie 
Quelqu'un haïssant les Tatars 
Plus que mon père et moi... 



LES ANNÉES FECONDES 267 

amené le despotisme ; en tournant violemment vers l'Orient le pays 
qui regardait jadis à l'Occident, elle était parvenue à obscurcir le sens 
de ses origines, à lui donner la fausse conception d'un nationalisme 
d'essence orientale, à lui représenter l'Europe, dont elle est une partie, 
comme une étrangère et une ennemie. Il rêvait d'une ballade qui 
montrât une ambassade d'Henri IV et de Grégoire VII se prome- 
nant dans les rues de Kiev. Pour lui, la Russie kiévienne c'est la 
Russie grecque, c'est-à-dire l'Europe ; il ne se lasse pas de crier : 
" Les Russes sont des Européens et non des Mongols ! " 1 

Un incident vint lui donner l'occasion de démontrer plus solen- 
nellement ce théorème fondamental, auquel était joint un corollaire 
qui fît quelque éclat. Le 19 février Tolstoï écrivait à Fet : "Quel 
malheur que vous vous prépariez à venir nous voir, quand nous 
devons aller à Odessa !... Je conduis ma femme à Odessa pour ses 
insomnies." 2 II était loin de s'attendre à la réception flatteuse dont 
il allait être l'objet dans cette ville. Dès que son arrivée fut connue, 
l'élite intellectuelle organisa en son honneur, au club anglais, un 
dîner auquel, le 14 mars, plus de quatre-vingts personnes assis- 
tèrent. 

Au dessert, une série de toasts furent portés. L'un des orateurs, 
K. M. Bazili, se souvenait d'avoir vu jadis Tolstoï enfant, puis volon- 
taire criméen, et le saluait, non comme un hôte, mais comme un 
" parent, cher au cœur de toute la famille russe." Il louait son talent 
si national, La mort d'Ivan, dont il rappelait le succès parmi eux, 
Le tsar Fedor, œuvre "magnifique ", et il annonçait le " don " tout 
proche du Tsar Boris. D'autres, comme Nicolas Boukharine, beau- 
frère de Markevitch, burent à 1' " homme de vérité," d'autres à celui 
qui était "l'orgueil de la terre natale"; l'acteur Miloslavski, qui 
avait joué au théâtre local le personnage d'Ivan, dit à son tour son 
admiration et lut, après le repas, un fragment de la tragédie. WOdesski 
Vêstnik, relatant cette cérémonie, félicitait Odessa, " ville commerciale 
qui avait négligé d'honorer Pouchkine lorsqu'il était chez elle ", de 
s'être régénérée, et d'avoir prouvé qu'elle était " la même Russie 

1 Lettre du 7 février 1869. De là son indignation lorsque au théâtre de 
Weimar, les acteurs de La mort d'Ivan croyaient devoir se costumer ou 
gesticuler à la manière orientale. (Lettre à Markevitch.) 

2 Sou-venirs de Fet (II, pp. 1 81-182). 



268 1862-1869 

que toute la vraie Russie. " ' Au discours de Bazili, Tolstoï avait 
répondu en remerciant de l'hommage rendu non seulement à ses 
productions littéraires, mais aux " convictions intimes que, par elles, 
il s'était plus d'une fois efforcé d'exprimer," et qu'il résumait ainsi : 

a ... Nous ne pouvons mieux coopérer aux réformes commencées 
par notre souverain, qu'en essayant, chacun dans la mesure de nos 
forces, de déraciner les restes de l'esprit mongol qui nous a jadis 
frappé, sous quelque masque qu'ils se cachent encore chez nous. 
Nous avons tous l'obligation, dans la mesure de nos forces, d'effacer 
les traces de cet élément étranger greffé sur nous par la force, et 
d'aider notre patrie à rentrer dans son lit européen primitif, dans le 
lit du droit et de la légalité, dont les événements malheureux de 
l'histoire l'ont temporairement fait sortir. Dans la vie des peuples, 
messieurs, les siècles équivalent aux jours ou aux heures de la vie 
humaine personnelle. La période de notre décadence temporaire, avec 
toutes ses conséquences, ne forme qu'un bref instant de notre histoire, 
si ce n'est pas en elle que nous cherchons notre caractère national, 
mais dans l'époque qui l'a précédée et dans les lumineux commence- 
ments du temps présent. Au nom de notre glorieux passé et de notre 
lumineux avenir, permettez-moi, messieurs, de boire à la prospérité 
de toute la terre russe, à tout l'empire russe, dans toute son étendue, 
de frontière à frontière, et à tous les sujets de Sa Majesté l'empereur, 
à quelque nationalité qu'ils appartiennent ! " 

Ces dernières paroles n'étaient pas l'effusion banale d'un patriotisme 
expansif. Mûrement pesées, elles avaient été dites avec une intention 
que les circonstances politiques expliquaient. En ce moment en effet, 
le gouvernement, poursuivant opiniâtrement son plan de russification 
des " ukraines ", multipliait dans les provinces baltiques les mesures 
d'intolérance et de vexations. Dans son enquête sur les "ukraines" 
de Russie, publiée à Berlin en 1868, Iouri Samarine, se plaçant au- 
dessus de toute question de parti, adjurait le pouvoir de substituer au 
système de la terreur celui de la confiance. Il critiquait cette alter- 
nance des extrêmes, allant de la plus lâche indulgence à la plus 
rigoureuse répression. Certes, ces peuples ne se vengeraient jamais par 
la franche rébellion, mais ils se détacheraient insensiblement ; souffrant 

1 Odesski Vêstniky 18 mars 1869. 



LES ANNÉES FECONDES 269 

de la tyrannie allemande, ils s'étaient tournés à plusieurs reprises vers 
la Russie, qui les a rebutés maladroitement. Etait-ce le moment de les 
rejeter vers l'Allemagne, qui mettait tout en oeuvre pour reconquérir 
leurs sympathies ? " Maintenant, disait Samarine, peu à peu dans le 
monde civilisé, on en arrive à reconnaître pour chaque nationalité 
qui s'est formée par un processus historique en une personnalité 
collective vivante, une voix décisive dans l'édification de sa destinée 
politique. " 1 II préconisait une pénétration douce et continue dont 
il attendait merveilles. 

Sans prendre ces ménagements, Katkov, dans les Moskovskia 
Vêdomosti, menait campagne pour l'absorption pure et simple des 
ukraines dans l'unité nationale. Or Tolstoï ne souscrivait pas plus à 
la propagande veloutée de Samarine qu'à la russification autoritaire 
de Katkov. Sa tolérance instinctive était blessée de ces atteintes à la 
dignité et à la fierté de races que les hasards de l'histoire avaient 
rangées sous le sceptre russe, et il avait saisi avec empressement le 
prétexte du dîner d'Odessa pour exprimer son sentiment et libérer 
sa conscience. A peine rentré à Krasny Rog, il écrivait à Markevitch : 
" Je m'attends à une réplique des Moskovskia Vêdomosti et je me 
réjouis d'avance de ma réponse. " 2 

La réplique vint de Markevitch lui-même, qui déjà en février avait, 
auprès de son ami, pris la défense de Katkov et de la " période 
moscovite ", en faisant ainsi ressortir le sens politique de l'un et les 
services de l'autre : " ... Vous reprochez à un représentant de 
l'idée nationale, léguée à la Russie par tout son passé, de prêcher 
les mêmes lois, la même administration, la même langue, sur toute 
l'étendue de l'empire, de demander que tout habitant de cet 
empire, quelle que soit son origine, se reconnaisse avant tout citoyen 
de cet empire, et non d'une Pologne ou d'une terra baltica quel- 
conque qu'il rêve dans sa tête, c'est-à-dire de prêcher et d'exiger la 
même chose (pas un iota ni en plus, ni en moins) que le veulent et 
l'exigent la France, la Prusse, l'Angleterre, c'est-à-dire tout gouver- 
nement européen, né et se sentant viable vis-à-vis de leurs sujets. 
Vous aimeriez donc mieux qu'il conseille à la Russie de se fendre 

1 IV, p. 283. 

3 Lettre du 26 mars 1869. 



270 i 862-1 869 

en deux, en trois, en mille morceaux, comme a commencé à 
le faire l'Autriche, pays artificiel, dont les créateurs n'ont été que 
d'heureux trouveurs de riches promises, dont les successions tendent 
à s'en retourner aujourd'hui dans leurs familles respectives, malgré 
toute l'habileté de mon honorable ami le comte de Beust ? Et si un 
avenir semblable n'a pas le don de vous sourire, veuillez me dire s'il 
y a une autre politique à suivre que celle que ce même hideux 
moskovski period a légué à la Russie du présent et de l'avenir, et dont 
Katkof (puisque. Katkof il y a) est le continuateur nécessaire et 
inévitable, en dépit de ce fatum historique qui gère les destinées du 
monde ?. . . " l 

Cette fois, à la lecture du discours d'Odessa, Markevitch avait 
couru chez Chtcherbina malade, et tous deux avaient déploré qu'une 
" individualité si honorable, si noble et si respectée " risquât ainsi de 
" se compromettre et d'être une cause de scandale pour les autres. " 2 
Bientôt le premier avait repris sa bonne plume pour envoyer à 
Tolstoï une remontrance en règle, agrémentée d'une leçon d'histoire. 
D'ailleurs, il ne faisait guère que reproduire avec plus de vivacité ses 
arguments précédents. Après avoir montré, par des exemples, la 
duperie d'une " générosité chevaleresque " à l'égard des nationalités, 
il disait : u ... Reconnaître au sein de l'empire russe des nationalités 
polonaise et allemande, c'est reconnaître en fait le droit de ces 
nationalités à aspirer à une autonomie d'abord, (qui logiquement 
serait toujours hostile au centre de l'empire), à une complète indé- 
pendance politique plus tard et à la bonne première occasion venue... 
En portant des toasts aux nationalités en Russie, il faut en accepter 
toutes les conséquences... Avez-vous dit nationalité pour race, et nos 
Polonais et nos Allemands y sont-ils compris dans le même sens que 
les Tartares, Tchéremisses et autres races étrangères inféodées et 
absorbées complètement par l'élément national russe ? Votre toast, en 
ce cas est, comme le disait feu Chtcherbina, un lapsus linguœ fâcheux... 
Ou bien reconnaissez-vous réellement le droit à nos Polonais et à 
nos Allemands de se constituer en nationalités^ c'est-à-dire en nations 
qui, au nom de leur (soi-disant) civilisation, ne sauraient supporter 

1 Lettre du 15 février 1869, en français. (Dans ce passage l'expression période 
moscovite est laissée en russe par Markevitch). 

2 Lettre de Markevitch, 17 avril 1869. 






LES ANNEES FECONDES 27 1 

notre barbarie, et ne peuvent par conséquent se soumettre à la 
langue et aux lois générales de l'empire ?... " Enfin, en invoquant les 
noms de Richelieu, Cromwell, Pierre le Grand, " guère sympa- 
thiques" mais glorieux créateurs de l'unité nationale, il ajoutait : " Je 
suis heureux de ne pas vous voir au pouvoir, mon cher Tolstoï, car 
— vous savez si je vous aime pourtant — j'aurais vu en vous là-haut 
le plus grand ennemi de la chose publique, tout en reconnaissant 
l'exquise noblesse de votre âme, et précisément à cause de cela 
même... Ne devez-vous pas consentir aussi que, pour que la Russie 
ne se fasse pas engloutir par l'élément étranger, comme ses sœurs 
slaves, il faut qu'elle engloutisse elle-même et sache digérer surtout 
cet élément étranger. Et vous faites comme ces jeunes filles qui, pour 
avoir vu égorger, ne veulent plus manger de viande durant toute leur 
vie... " Il ne se flattait pas de convertir son ami, et concluait en lui 
proposant de ne jamais plus parler de politique. " Vous voyez les 
choses de ce monde à travers les magnifiques monologues du marquis 
de Posa, et de dessous ce prisme, je vous semble un Aléoute pour le 
moins... " 

Le marquis de Posa répliqua poste pour poste : " ...Quel Russe ne 
souhaiterait la fusion de l'élément polonais avec le russe ? Mais ce 
n'est pas par l'interdiction de parler polonais dans les rues, dans les 
cafés et dans les pharmacies qu'on y arrive... Vous avez le triste 
courage de blâmer mon toast à tous les sujets de l'empereur, quelle 
que soit leur nationalité. — Ne savez-vous pas que c'est vous et les 
vôtres... qui par cela même affirmez la nationalité polonaise, beaucoup 
plus que moi, en la mettant hors la loi... " En vérité, continuait-il, 
on lui cherchait une " querelle d'Allemand ". Quant au mot 
nationalité, il suffisait d'ouvrir un dictionnaire pour voir qu'il n'avait 
pas le sens du mot Etat. Il ne dépend pas de nous d'admettre ou de 
ne pas admettre des nationalités, qui existent et subsistent sous 
n'importe quelle domination. En s'excusant de se citer lui-même, il 
rappelait les paroles de Leporello sur les Maures et les Mauresques : 

Que s'ils font de l'impôt le paiement ponctuel, 
Cela suffit au roi. l 

1 Don Juan i re partie. Le sacré tribunal à Séville, Cp. p. 211. 



272 i 862-1 869 

A son tour il donnait en modèle l'Angleterre, où un important 
parti, assuré de prendre le dessus, reconnaissait la nécessité de 
laisser à l'Irlande son autonomie. Sans s'opposer absolument à des 
tentatives habiles, exemptes de grossièreté, pour rapprocher de la 
Russie ces pays, il était sceptique sur le résultat : les nationalités 
étaient " un fait " qu'on ne pouvait nier. " Les chiffres n'y font 
rien. Au contraire, moindre est le chiffre et moins il est excusable 
d'employer des mesures de violence et de fouler au pied les lois 
sociales." En buvant aux Lettons et aux Esthes, il faisait un acte 
anti-allemand, au lieu qu'en " niant " les Esthes et les Lettons, on 
fortifiait l'Allemagne. Il terminait sur le mode goguenard : " Votre 
indio-nation contre mon toast, si humain et si raisonnable, est vrai- 
semblablement inspirée par un état maladif, qui, je l'espère, n'est que 
passager... Je garde vos lettres comme modèle de style, non de 
logique. Et voulez-vous parier que ni vous ni moi ne mourrons sans 
que vous me les ayez redemandées ? 1 " C'était ouvrir un trop large 
crédit à Markevitch ; les deux adversaires campèrent sur leurs 
positions, l'un restant fidèle à son cher Katkov, " au cœur tendre et 
aimant comme celui d'une femme, " 2 l'autre, comme par le passé, 
piquant les partisans de " l'unité " des traits de sa satire. 

Amis, hourrah ! dans l'unité 
Cimentons la sainte Russie ! 
Je crains autant que le désordre 
Diversités nationales. 

Katkov a dit que, selon lui, 
Les tolérer est un péché ; 
Toutes il faut presser, presser 
En la figure moscovite. 

Notre noyau ce sont les Slaves, 
Mais il est aussi des Votiaks, 
Des Bachkirs, des Arméniens, 
Et même des Kalmouks. 

1 Lettre du 20 avril 1869. 

2 Lettre du 15 février 1869. 



LES ANNEES FECONDES 273 

Et il est des Géorgiens 
(La fleur et l'honneur de l'escorte) 
Il est des Lettons, des Finnois, 
Il est aussi des Suédois. 

Depuis peu les Tachkentiens 

Sont nos prisonniers ; 

Faut-il l'avouer ? il est même 

Des Allemands ; mais " entre nous ! " 

De peur de rixe avec Katkov, 
Je chuchoterai à l'oreille 
Que nous avons des Polonais, 
Mais cela aussi, entre nous. 

Et en beaucoup d'autres encore 
Notre réserve surabonde. 
Quel dommage que parmi eux 
Nous n'ayons point de nègres ! 

Alors le prince Tcherkasskoï, 
Que son zèle fait grand, 
Enduirait de blanche couleur 
Leur face contraire aux oukazes ; 

Avec un zèle aussi hardi, 
Et en s'aidant avec de l'eau, 
Samarine pourrait frotter 
De craie leurs noirs postérieurs. 

Katkov, notre duc d'Albe, 
Allongerait leur nez, 
Et Markevitch s'exclamerait : 
" Hosannah ! Axios ! " 

On voit que, malgré sa sincérité, l'indignation de Tolstoï, lorsqu'elle 

s'exerçait sur les événements politiques, n'était jamais pénétrée d'une 

durable amertume. Dans sa mobilité d'esprit, il se détournait vite du 

côté sombre des choses pour en voir les aspects moins sévères. Le 

plus souvent tout finissait par des chansons. Pour lui, les questions 

18 



274 i 862-1 869 

sociales n'étaient que des phénomènes passagers, sur lesquels il ne 
convenait pas d'appesantir une attention que réclamait tout entière 
l'art, reflet de l'absolu, Ding an und fur sich. l 

Or l'inspiration ne cessait de le visiter. Jamais le printemps ne 
lui avait offert fête plus splendide, délices goûtées plus pleinement. 
Heureux de sentir Sophie partager sa joie, il était irrésistiblement 
poussé à crier son plaisir à ses amis, à imprégner de toutes les 
senteurs d'avril les poésies écloses sous sa plume. Envoyant à Mar- 
kevitch la ballade " normando-russo-byzantine " où étaient chantées 
la campagne du prince Vladimir à Korsoun et la conversion au 
christianisme du rude guerrier, il expliquait ainsi le lyrisme de cer- 
taines strophes : " Si vous trouvez dans ces vers quelque chose de 
printanier, si vous sentez en eux le parfum des anémones et l'odeur 
des jeunes bouleaux que j'y sens, c'est qu'ils ont été écrits sous l'im- 
pression de la jeune nature, pendant, avant ou après mes promenades 
dans le bois plein du chant des merles, des hérons, des coucous et 
d'autres oiseaux de marais ". 2 Une exclamation traduit sa félicité : 
" Seigneur, quelle beauté que le printemps ! Se peut-il que dans l'autre 
monde nous soyons encore plus heureux qu'ici au printemps ! " 
Chaque nuit, vers une heure, il montait à cheval pour aller à l'affût 
des coqs de bruyère : " Avant-hier j'ai pris avec moi ma femme, et 
elle était si ravie de tout ce qu'elle voyait et entendait qu'elle avait 
du regret de partir. La lune était pleine, et avant que parût l'aurore, 
le bois se mit à chanter ! Les hérons, les canards sauvages et une 
espèce spéciale de petites bécasses se réveillèrent, et commencèrent 
tout leur bruit et leur tumulte harmonieux..." 4 

On voudrait citer toutes ces lettres débordantes de poésie, où 
passent en cascatelles chantantes et colorées les visions de la saison 
enchantée. Le charme est d'autant plus grand que le poète, captivé 
par ce spectacle, ne prend pas pour le décrire un ton d'enthousiasme 
delphique ; son émotion est intime et familière ; il regarde ce 
trémoussement d'oiseaux, dont il sait tous les noms, avec la tendresse 
d'un saint François d'Assise. Par une tiède nuit de mai parfumée 

1 Cf. lettre du 13 décembre 1868, à Markevitch. 

2 Lettre du 15 avril 1869. 
:i Lettre du zo avril 1869. 
4 îbïd. 



LES ANNEES FECONDES 275 

de narcisses, de lilas et de bouleaux, il lui semble que " les rossignols 
chantent à s'égosiller, comme s'ils voulaient prouver quelque chose 
aux grenouilles, qui ne veulent pas les comprendre ". l II jouissait 
trop de ces nuits " bénies " pour pouvoir se coucher, et tandis que 
le vieux garde Mamon toussait avec une obstination rusée, il 
demeurait sur la terrasse à veiller, prêtant l'oreille aux rumeurs du 
village, cocoricos et aboiements, se demandant quand dorment 
" ces messieurs " les rossignols, puisqu'au jour ils chantent encore, 
renforcés du chœur des alouettes et des merles qui " font des com- 
mérages sans fin sur tous les sujets possibles ". Si les grenouilles se 
taisent un jour, c'est qu'elles " se recueillent à la veille de s'épouser 
devant M. le maire ". L'enchaînement des sons réveille en lui mille 
souvenirs. Les trilles du rossignol, mariées aux notes de l'alouette, lui 
rappellent la scène fameuse de Romeo et Juliette. Au fracas d'un orage 
" suffisant à déraciner même les convictions de Katkov", succède un 
calme soudain où se détache un chant d'oiseau, et c'est l'ouverture de 
Guillaume Tell qui passe en sa mémoire. Par les belles nuits de velours, 
" sillonnées d'éclairs, et dont le souffle chaud invite aux déshabillés 
les plus légers", il était transporté dans le monde antique. Il évoquait 
le nom " ineffable " d'Adonaï qu'il préférait à " Jehovah ", il com- 
prenait toutes les fêtes ' païennes, les saturnales, les bacchanales, il 
excusait les satyres, entonnait un Evoé, et soupçonnait que Pan, 
dieu de la nature, maître du monde, était Petit-russien d'origine. Et 
n'étaient-ce pas des " nymphes " que les " demoiselles du village " 
qui, entre midi et une heure, se promènent toutes nues dans les 
roseaux qui bordent la rivière pour cueillir des iris et s'en faire des 
couronnes ? Que Markevitch vienne les voir, sans le dire à personne ! 
O Syrinx, o Daphné ! 2 La mythologie de Tolstoï manquait de 
gravité, mais ce n'était pas à lui qu'il fallait demander un sérieux 
d'école. 

Dans ce " Paradou " il se désintéressait des événements d'Occident 
et des gestes de " tous les Napoléons du monde " qui, si nombreux 
qu'ils fussent, ne vaudraient jamais Krasny Rog " avec ses forêts 
et ses ours " et la magique floraison étoilée de ses fougères dans la 

1 Lettre du 9 mai 1869, à Markevitch (en français). 

2 Lettres des 9 et 1 2 mai 1869. 



276 i 862-1 869 

nuit de la Saint-Jean. * Lorsqu'il pouvait faire les honneurs de ses 
bois à un vrai poète, son bonheur était à son comble. Aussi comme 
il insiste auprès de Fet pour le décider au voyage ! Il lui dépêche 
billets sur billets, l'allèche par des promesses de chasses abondantes, 
de sites pittoresques, lui prodigue les démonstrations les plus affec- 
tueuses : " Nous vous attendons pour le 8 juillet, bon et cher 
Afanasi Afanasievitch, nous vous attendons unguibus et rostre ! 
unguibus — pour vous étreindre, rostro — pour vous bien baiser. 
Quand vous viendrez, erlt bibendum et pede libero pulsanda te/lus /..." 2 
Il se réjouit aussi de lui lire, a si cela ne le dégoûte pas ", ses trois 
nouvelles ballades et ce qu'il a écrit du Tsar Boris. 11 espère que, de 
son côté, Fet aura aussi " quelque chose", et il l'assure de toute son 
estime : " ... Je dois vous dire que nous sommes tous vos plus sincères 
admirateurs. Je ne pense pas que, dans toute la Russie, on trouve 
quelqu'un qui vous apprécie davantage que ma femme et moi. L'autre 
jour nous comptions qui des écrivains contemporains étrangers et 
russes resterait, et qui serait oublié. Il y en avait peu des premiers, 
mais quand votre nom fut prononcé, tous nous criâmes d'une seule 
voix : "Il restera, il restera toujours! " Et vous, on dirait que vous 
ne connaissez pas votre propre prix..." 3 

Fet, escorté de son ami Borisov, arriva par une journée torride de 
juillet. S'il fut déçu par la cynégétique de son hôte, et si son expé- 
rience de vieux campagnard lui fit juger désastreuse la méthode 
d'économie rurale employée par l'intendant, il éprouva, comme 
naguère à Poustynka, l'incomparable douceur de l'accueil des 
Tolstoï. Tantôt une grande " lineïka ", attelée de quatre magnifiques 
chevaux, emportait tout le monde par les percées des hautes sapi- 
nières; le comte entonnait un chant tyrolien, que sa femme reprenait, 
suivie bientôt du chœur chanté par tout l'équipage, et repercuté 
par l'écho de la forêt ; tantôt Fet, surmontant son aversion pour la 
marche, et afin de ne pas renoncer à " l'entretien inspiré " de 
Tolstoï, accompagnait celui-ci dans le jardin où il faisait quoti- 
diennement, après les repas, sa promenade. Comme il l'écrit dans 
ses mémoires, " il était difficile de choisir entre la conversation du 

1 Lettre du 23 juin 1869. 

2 Lettre du 12 mai 1869. (Souvenirs de Fet II, p. 182.) 

3 Ibid. 



LES ANNEES FECONDES 277 

comte dans son cabinet où, parlant des sujets les plus sérieux, il savait 
tout à coup illuminer la conversation d'une saillie inattendue à la 
Proutkov — et le salon où la comtesse animait la table de thé 
de quelque fine remarque sur la peinture ou quelque personnage 
historique, ou allant au piano, par la maîtrise de son jeu et de son 
chant, faisait vivre son auditeur d'une vie meilleure." 1 Après le 
déjeuner avaient lieu les séances de " tragédie " : la reprise du Tsar 
Fedor, la lecture des trois premiers actes du Tsar Boris. Tolstoï, sans 
se laisser impressionner par l'interdiction du Tsar Fedor, en composait 
la suite u comme si elle devait être mise à la scène ". 2 La lenteur 
relative de son élaboration était due à sa sévérité envers lui-même, 
au souci constant de la " ligne " dominant celui du " coloris ", au 
sacrifice d'actes entiers, dès qu'il les soupçonnait de rompre l'unité 
générale, à cette méthode d'impitoyables condamnations et de 
patientes retouches, résumée dans cet aveu que "si chacune de ses 
tragédies contenait deux mille cinq cents ou trois mille vers, il en 
avait certainement supprimé le double dans chacune d'elles". 3 Des 
arrêts étaient imposés aussi par les violentes congestions qui, au 
témoignage de Fet, empourpraient brusquement son visage et le 
forçaient à s'étreindre la tête. 

Les cures à l'étranger, continuées avec persévérance, n'apportaient 
qu'un soulagement momentané. De nouveau, en août et septembre, 
il s'arracha au nid de verdure pour accomplir les rites usuels. En 
compensation, l'Allemagne lui rendait son accueil empressé et ses 
trésors d'art. A Weimar, dans la maison de Goethe, aux odeurs " de 
poussière, de café et de vieille femme ", la vénérable " Ottilie " le 
complimentait sur Ivan, seule pièce à laquelle elle pardonnait 
l'absence d'amour. " 4 Une magnifique représentation de Tannhœuser 
l'enthousiasmait. Le grand-duc Cari-Alexandre lui faisait lire Fedor 
et projetait de le monter sur son théâtre. A Dresde, Carolina 
Pavlova, sur le seuil de sa porte, lui présentait avec une révérence la 
traduction complète de la pièce, et lui rapportait les éloges entendus. 
A Carlsbad, où il resta du 17 août au 26 septembre, il achetait les 

1 Souvenirs, pp. 185-186. 

2 Lettre à la princesse de Sayn-Wittgenstein, 9 mai 1869. 

3 Ibid. 

4 Lettre du 4/16 septembre 1869 (à Sophie). 



278 1862-1869 

versions polonaises de ses tragédies, richement éditées. Faisant allusion 
à ces hommages des étrangers, et à la facilité avec laquelle il écrivait 
des poésies en allemand, il demandait en riant à Markevitch s'il ne 
devait pas se faire " poète allemand ". l Mais ce n'étaient là que des 
boutades ; malgré la froideur de ses compatriotes, il était loin de 
songer à aller chercher sa langue ou même son inspiration au delà 
des frontières. 

En octobre, il avait, à deux scènes près, terminé Le tsar Boris. 
Bien que le croyant " réussi ", il lui préférait son précédent ouvrage, 
d'une architecture plus kunstlich 2 , et dont le caractère était davan- 
tage " selon son cœur ". L'impératrice, à qui il alla le lire à Livadia, 
le trouva au contraire supérieur à sçs deux aînés, ajoutant : " Je 
serais bien fâchée si l'on ne donnait pas cette pièce. " 3 Pour lui, 
il ébauchait avec optimisme des combinaisons, soupesait les mérites 
de tel ou tel acteur. Mais en parfaisant la mise au point nécessaire 
avant de donner au Vèstnlk Evropy le texte définitif, il songeait déjà 
au prochain ouvrage à mettre sur le métier. Une suite naturelle 
s'offrait à lui dans la dramatique période des exploits du faux Dimitri. 
Mais ce sujet était trop rebattu, devenu, sur le marché littéraire, aussi 
banal qu'un " Marius assis sur une pendule ". 4 En remontant dans 
l'histoire, l'époque de la chute de Novgorod permettrait sans doute 
d'opposer les traditions de fière indépendance communale à l'asservis- 
sement moscovite, mais une étude approfondie des faits convainquait 
le poète que les Novgorodiens de ce temps étaient " de sacrés cochons 
qui ne méritaient pas mieux que de tomber dans la gueule de 
Moscou, tout comme Rome dans celle de César. " 5 La lutte 
d'André Bogolioubski, l'ennemi juré de la " vêtché ", contre les 
défenseurs des libertés civiques, pouvait aussi fournir des tableaux 
pleins de grandeur ; hélas ! l'implacable vérité forçait à voir dans les 
meurtriers du tyran " des ivrognes et des couards" ! 6 Dans le 
monde de la légende, Sadko l'attirait, mais, à la réflexion, la matière 

1 Lettre du 11 janvier 1870. 

2 Ibid. 

3 Lettre du 3 novembre 1869. 

4 Lettre du 21 décembre 1869, à Markevitch (en français). 

5 Ibid. 
« Ibid. 



LES ANNEES FECONDES 279 

lui en apparaissait comme un sujet de ballet et non de drame. S'il 
hésite ainsi sur le choix, il sait cependant que c'est au sentiment 
russe qu'il demandera son inspiration. Quelle que doive être sa 
décision, il a fixé l'atmosphère dans laquelle ses personnages évo- 
lueront. Persuadé qu'un dramaturge traite plus librement un sujet 
qu'il n'a pas inventé lui-même, il consulte ses amis, leur demande des 
suggestions, mais en leur rappelant que la Russie seule doit lui servir 
de cadre. A Markevitch il écrit : " Trouvez-moi un sujet pour un 
drame qui ne soit pas historique, mais que je puisse placer dans le 
monde russe à une époque non déterminée. " ! 

En attendant la découverte du thème désiré, il s'absorbe dans 
l'étude de l'histoire et des légendes de la Russie primitive. L'époque 
Scandinave, sur laquelle le renseignent plus spécialement les livres de 
Dahlmann et de Hilferding, le retient toujours par l'allure hardie de 
ses gestes, la bravoure et l'indomptable fierté de ses héros. Au 
contact de ces rudes guerriers qui brandissaient comme une plume 
la lourde hache de combat, Tolstoï sentait frémir en lui-même les 
muscles herculéens dont il avait eu si longtemps l'orgueil. Il aimait 
ces hommes qui cognaient joyeusement, le front haut, et dont la 
mâle vigueur dispersait les coalitions les mieux ourdies et frappait de 
terreur panique la gent romaine et monacale. Tel est le redoutable 
chef païen Borivoï dont il dit un des exploits : le pape a fait prêcher 
à Roskild une croisade contre les Bodritchs ; ~ l'évêque Eric, Sven 
fils de Niels, le viking Knut, réunissent leurs moines et leurs soldats 
et s'embarquent pour Volyn, d'autant plus confiants dans la victoire 
qu'ils croient Borivoï occupé à guerroyer sous Arkona contre les 
Allemands. 

Soudain se dressant sur la poupe, 
Sven, fils de Niels, leur dit : 

— J'ai cru voir là, sur ce rocher, 
Comme un bois qui bougerait. 

Knut, ayant regardé, répond : 

— Non, ce n'est pas un bois qui bouge, 

1 Lettre du 1 1 janvier 1870. 

2 Tribu des Slaves polabes alors païens. 



28o 1862-1869 

Une multitude de mâts remue, 
La faux frappe contre la faux ! 

En hâte se leva l'évêque, 
Avec un regard étonné : 

— Quel prodige m'apparaît là ? 

Sur la mer bleue hennissent des chevaux ! 

Mais alarmé et pâlissant, 

Un moine répond à l'évêque : 

— Ce n'est pas un hennissement, c'est le son 
Des cornemuses de Borivoï. 

Et brusquement, là où se jouent 
Des brisants les blanches éclaboussures, 
De derrière le cap accourent 
Les coupe-flots de Borivoï. 

De voiles de couleur 
La mer bleue est couverte, 
Au vent se déploie un étendard 
Du sanctuaire de Sviatovit. 

Les rames battent, les armures brillent, 
Les haches d'acier résonnent, 
Et comme des chevaux furieux 
Hennissent les cornemuses guerrières. 

Borivoï salue d'un bonjour ironique les " pères moines ", leur crie 
qu'après avoir réglé sa dette avec les Allemands, il est venu les battre 
à leur tour, " sur leurs tonsures rasées ", et il lance à toutes voiles ses 
barques en avant. Bord à bord se livre un terrible combat. Malgré la 
valeureuse résistance de Knut et de Sven, les croisés sont défaits. 
L'évêque Eric fuit épouvanté, poursuivi des railleries du vainqueur 
pour la " gent encapuchonnée ". Et tandis qu'à Volyn des chœurs 
joyeux glorifient le triomphe du chef, la cathédrale de Roskild 
retentit des lamentations des moines tremblants et de l'évêque à 
genoux : 

" ... Dieu, aie pitié de nous, 

" Défends-nous contre Borivoï ! " 



LES ANNEES FECONDES 20 I 

Pour ces hommes simples et héroïques le poète a une tendresse sans 
bornes. Qu'importe s'ils sont païens ou pirates ? Hilferding n'écrit-il 
pas que ces brigands des mers avaient des qualités d' " honneur, de 
bonne humeur, d'hospitalité, d'humanité, jointes au sentiment pro- 
fond de la famille " ? l 

Une autre fois l'aide apportée au grand-prince Iaroslav par les 
Scandinaves et particulièrement par le fameux Iakoun ou Hakon, 
qui, bien que " pouvant à peine voir, aimait encore la guerre et les 
batailles ", 2 donne à Tolstoï une nouvelle occasion de dresser la 
silhouette d'un de ces intrépides lutteurs : 

En ma dextre encor vit ma vigueur d'autrefois, 
Et mes épaules sont fortes comme autrefois, 
Mais la nuit éternelle a recouvert mes yeux — 
Qui de vous, mes amis, veut m'aider à tailler ? 
Vous entendez les cris lointains ? 
Vite donc, saisissez mon cheval par les rênes, 
Et précipitez-moi au fort de la mêlée ! 

Et de chaque côté des garçons le saisirent, 
Et plein d'un courroux insensé, 
Escorté d'eux, Hakon l'aveugle s'élança, 
Et se ruant dans la bataille, enivré d'elle, 
Dans la rumeur et les rugissements il taille, 
Abat des rangs ainsi que chablis en forêt, 

Frappe en croix de la hache 

Et à droite et à gauche. 

Mais la mêlée toujours plus épaisse bouillonne, 
L'ennemi ne plaint pas ses pertes, 
Hakon est coupé et entraîné loin des Russes, 
Alors voyant cela, le prince Iaroslav dit : 
— Il a besoin d'être soutenu le parent ! 
Voyez comme l'armée ennemie l'a cerné ! 

Il est temps de délivrer 

Hakon i' aveugle ! 

1 Histoire des Slaves baltiques. (Œuvres, IV.) 
- Karamzine. Histoire... Tome II, Ch. 2. 



282 1862-1869 

Et d'une troupe fraîche il presse l'ennemi, 
Il se fraie un chemin à travers la mêlée. 
Mais voici que soudain l'aveugle fond sur lui 
En brandissant sa hache — Arrête ! Arrête donc, 
Hé pardieu ! l'on dirait qu'il est devenu fou ! 
Mais sans nous tu serais mis en pièces, broyé ! 

Pourquoi donc, diable, tailles-tu 

Ceux-Là mêmes qui te secourent ? 

Mais l'autre, en rage, n'écoute point les paroles, 

Il plante coups sur coups, 

Il frappe à tour de bras boucliers et cuirasses, 

Il brise, il fend les casques par moitié, 

Nul ne peut gouverner le furieux, 

A grand'peine le vieux lutteur reprit le sens. 

Il se calme enfin 

Et caresse sa barbe. 

L'ennemi chassé, la droujina prend haleine, 
Assommés et taillés en pièces à foison, 
Gisent entremêlés innocents et coupables, 
Et le prince Iaroslav contemple avec tristesse 

Le sort cruel des compagnons, 
Puis il chevauche au pas, ôtant son heaume aigu, 

Tout seul avec Hakon 

Par le champ de bataille. 

En relisant cette histoire, Tolstoï n'avait que l'embarras du choix. En 
même temps, il s'imprègne toujours plus fort de l'esprit de cette époque, 
dans laquelle il se meut comme dans un air léger et balsamique. Sa 
pensée ne quitte pas la république idéale dont elle est possédée, et 
dont elle songe à faire revivre les traits dans ses poèmes, et dans le 
drame projeté. La tâche est d'autant plus facile que pour exprimer 
l'âme de son peuple telle qu'il s'en représente la pureté originaire, il 
n'a qu'à regarder en lui-même. Qu'il serait doux, en contraste avec 
le sanguinaire Ivan, le faible Fedor, l'astucieux Godounov, de 
choisir un héros sans peur et sans reproche qu'on peindrait avec amour ! 
Entre ces rêves et leur réalisation, la maladie allait jeter ses 
sombres traverses. En dépit des efforts de l'ouvrier, la colonne élèvera 
toujours vers le ciel un fût inachevé. 



CHAPITRE VI 

LES DERNIÈRES ANNÉES 

(1870-1875) 



Lecture et publication du Tsar Boris — Conception et entreprise du Posadnik — 
Soucis et maladie — Ballades et pièces lyriques — Le classicisme — Contre 
le nihilisme : Potok-Bogatyr et la Ballade à tendance — Sadko — Hiver en 
Italie — Mort d'Andreïka — Kanut — Le portrait — Aggravation du mal — 
Paris et Florence — Le dragon — Le retour à Krasny Rog — La mort. 

Le 30 novembre 1870, Tolstoï envoyait au directeur du Vèstnik 
Evropy son Tsar Boris, et il écrivait à Kostornarov pour le prier 
de contrôler et de corriger, s'il était nécessaire, les passages où les 
deux moines Misaïl et Grigori s'expriment en slavon ecclésiastique. 
Jusqu'en janvier 1870, il échangea de nombreuses lettres avec 
Stasioulevitch au sujet de son drame, pour lui expliquer certaines 
situations, réfuter des critiques de Kostornarov et d'Annenkov, proposer 
des variantes. Supposant même que Stasioulevitch, qui avait retenu 
d'avance Le tsar Boris pour sa revue, n'allait maintenant l'imprimer 
que pour tenir une parole engagée imprudemment, il lui écrivait 
avec sa franchise habituelle : " Je ne voudrais pour rien au monde 
causer le moindre dommage à votre revue. Je vous demande de me 
dire tout à fait franchement: n'aviez-vous pas accepté mon Tsar Boris 
parce que vous ne l'aviez pas lu ? Et ne continuez-vous pas à vouloir 
l'acquérir parce que vous m'avez écrit dans ce sens avant de le lire ? 
Si cela est ainsi, non seulement je ne m'offenserai pas, mais je 
considérerai comme une marque d'estime et de confiance de votre 
part que vous regardiez nos conditions comme non avenues. S'il en 
est autrement, je serai heureux de vous le laisser. En un mot, au 
nom de Dieu, ne vous gênez pas avec moi par délicatesse, et ne me 



284 1 870-1 875 

croyez pas susceptible. Je suis très sévère pour les autres, et je trouve 
très juste qu'on soit sévère envers moi... " l 

D'autre part, en collaborant à un organe libéral, Tolstoï mécon- 
tentait les conservateurs. Markevitch lui reprochait de fausser com- 
pagnie aux " honnêtes gens ", qui " avaient plus de raisons que jamais 
de se donner cordialement la main". Il lui écrivait que "son gosier 
se refusait à avaler la coupe amère " de cette collaboration et ajoutait: 
" Franchement, mon cher ami, j'éprouve souvent une vraie tristesse 
de me voir séparé de vous dans certaines appréciations qui ont pour 
moi une valeur très grande, très profonde, que je ne saurais céder 
pour personne, et sur lesquelles aujourd'hui il faudra éviter de tomber 
dans nos conversations." 2 En le suppliant de venir au plus tôt lire 
sa tragédie au " comité slave de bienfaisance ", il disait : " Ce pauvre 
comité s'obstine à vous considérer comme fanatiquement sympathique 
à ses tendances anti-allemandes, et j'ai la lâcheté de ne pas l'en 
désabuser..." ; Tolstoï devait peu goûter ce scrupule, mais n'ayant 
aucune raison de rompre entièrement avec une société où il comptait 
d'anciens amis, et dont certaines œuvres lui étaient sympathiques, 
il ne refusa pas son concours. 

Après avoir, en passant à Moscou le 8 février 1870, lu le Tsar 
Boris dans une séance publique de la Société des amis des lettres russes, 
il le lut à Pétersbourg, le I er mars, avec Markevitch, dans une matinée 
organisée au profit du comité de bienfaisance slave, et que les 
Sovremennya Izvêstia 4 s'attachèrent à ridiculiser. Le même jour, la 
pièce parut dans le Vestnik Evropy y sans réussir à retenir l'attention 
des journaux, tournée tout entière vers les questions de politique 
intérieure. Le comité slave projetait encore une soirée artistique au 
théâtre Marie pour le I er avril, et Tolstoï y contribua avec sa poésie 
Roman Galitski^ qui opposait à l'astuce romaine l'assurance tranquille 
des premiers héros slaves : le pape, informé des prouesses du prince 
Roman de Galicie, lui dépêche un légat qui, après avoir loué la 
valeur et les succès du conquérant, lui propose d'acquérir une gloire 
plus grande encore en se soumettant au pape. Que Roman tombe 

1 Lettre du 29 décembre 1869. 

2 Lettre en français du 18 janvier 1870. 

3 Ibid. 

4 1870, N° 64, la Peterbourga. 



LES DERNIERES ANNEES 285 

aux pieds du pontife qui " délie et lie" à son gré, et celui-ci appel- 
lera la bénédiction divine sur son nouveau fils, la malédiction sur ses 
ennemis, et il le ceindra du "glaive spirituel." 

... Et ayant écouté le perfide discours, 

Roman regarda son glaive, 

Puis à mi-hauteur le tira 

Du fourreau ouvragé : 

" Dis ceci à ton maître : 

S'il est si fort par le glaive spirituel, 

Libre à lui de le vanter ! 

Mais que, comme autrefois, il en reste le maître. 

— Pour moi, de celui-ci, de mon glaive de fer, 

Je suis content. 

Au reste, pour sa grâce envers la Russie rouge, 1 

Reporte-lui notre salut ! " 

Pour ce même comité, Polonski avait écrit son Siméon, tsar de 
Bulgarie^ retraçant l'aventure du tsar victorieux, que les flatteries et 
les ruses de l'empereur grec persuadent de lever le siège de Tsargrad, 
et à qui la parole prophétique d'un moine orthodoxe fait soudain 
apparaître les conséquences de sa crédulité, le long esclavage 
du peuple bulgare, inconsciemment trahi par celui dont Dieu 
dirigeait naguère le glaive. 2 Apollon Maïkov, qui chanta la première 
rencontre des Slaves libres, hospitaliers, pacifiques mais héroïques, 
avec les orgueilleux Césars latins, 3 prêta aussi son concours. Tioutchev 
glorifiait Jean Huss, et adjurait le peuple tchèque de puiser dans cet 
exemple la force de parfaire " le triomphe de l'unité fraternelle ", en 
brisant définitivement la chaîne romaine et en en faisant fondre le 
dernier anneau sur " l'inextinguible bûcher de Huss ". 

L'orthodoxie de Tolstoï n'avait pas cette véhémence. Elle s'arran- 
geait volontiers des contrastes pittoresques que les chocs entre Slaves 
et Romains lui fournissaient, mais elle n'en tirait point de prétexte à 
cris de guerre. Le poète était trop tolérant pour " passionner " les 
débats. Lui-même n'observait qu'à intervalles espacés les devoirs de 
sa religion, et il y revenait moins par habitude que sous l'empire 

1 Dénomination de la principauté de Galicie. 

Polonski. (Œuvres, Tome II, pp. 41-46.) 
5 Cf. Jamais. (Œuvres de Maïkov. II, pp. 131-141.) 



286 1870-1875 

d'élans soudains ou du besoin de recueillement et de prière. "Qu'est-ce 
que l'union des Eglises? écrira-t-il un jour. — La fusion des deux 
Eglises chrétiennes en une seule: laquelle? — Cela est égal." 1 
Aussi, loin de s'associer aux clameurs de No popery, il proclame son 
estime pour Pie IX et son désir de voir le pape rester maître de 
Rome. Ce vœu est celui d'un artiste qui voit dans la papauté, en 
même temps qu'une imposante survivance du passé, un inexpugnable 
boulevard contre la barbarie moderne. " Je ne veux pas que Rome 
devienne la capitale de l'Italie ; Rome doit être la capitale du monde, 
ainsi ou autrement. Je ne veux pas que vous pensiez que je suis 
catholique romain, nullement, de même que je ne suis pas catholique 
grec, c'est-à-dire byzantin. Mais je ne veux pas que le roi Victor- 
Emmanuel fasse de Rome un faux Paris avec des boulevards, des 
trottoirs d'asphalte et qu'il détruise les murs de Rome, comme il a 
laissé faire à Florence. " 2 

La satisfaction de l'instinct artistique demeurait pour lui le 
critérium du vrai. A Dresde, l'été 1870, il souffrait de rencontrer 
tant de visages anti-esthétiques, d'entendre tant de voix " horribles ", 3 
et il soupirait après l'harmonieuse Italie. Il remarquait d'autant plus 
ces imperfections aggravées par la lourdeur du ciel, que l'éloignement 
de Sophie lui était de plus en plus insupportable. A peine arrivé à 
l'hôtel, à trois heures du matin, il se hâtait de lui écrire qu'il ne 
pouvait vivre sans elle, qu'en pensant à elle il ne voyait pas une seule 
ombre sur son image, mais " rien que lumière et bonheur ", et qu'il 
pleurait " sur cette lettre comme il pleurait vingt ans auparavant. " 
A cette affliction s'ajoutait l'énervement causé par l'inaction et 
l'attente. Il ne trouvait pas le sujet dramatique cherché. Enfin, à 
force de tourner et retourner les idées, il vit luire une clarté : 
représenter un homme d'honneur qui, pour certaine raison, se charge 
lui-même d'une apparente lâcheté. Sur ce thème il esquissait, avec 
les suggestions de Carolina Pavlova, diverses variations. Peu à peu, 
l'idée s'élargit, se précisa ; il parut possible de l'accommoder au cadre 
novgorodien ; et bientôt Tolstoï vit se dessiner un plan qui lui fit 
battre le cœur : il allait écrire " un drame humain 

1 Lettre du 9 mai 1871 à Markevitch. 

2 Lettre à la princesse de Sayn-Wittgenstein (9 mai 1869). 

3 Lettre à Sophie, juillet 1870. 



LES DERNIERES ANNEES 287 

découverte, il lui sembla qu'il faisait " provision de santé pour une 
année entière. " 1 Vite il prie sa femme de réunir tout ce qui a été 
écrit sur Novgorod et ses coutumes, sur la vêtchè et ses rapports avec 
le prince, puis il demande " les noms des rues, des fonctions, etc. 
etc. " Il compose un canevas, acte par acte, en s'aidant des remarques 
et des objections de madame Pavlova et de Kotzebue, et il écrit au 
crayon et en prose la première scène " pour se mettre en goût et 
poser les couleurs. " Le traitement à Carlsbad, du 16 août au 
14 septembre, interrompit ce travail qui fut repris avec ardeur au 
retour à Dresde. Le 29 septembre, le poète lisait déjà la moitié du 
premier acte et tout le second acte à ses amis qui criaient au " chef- 
d'œuvre ". En communiquant ces bonnes nouvelles à Sophie, il 
disait mélancoliquement : " Il est très étrange que je ne te l'aie pas 
encore lu. Et peut-être que tu gronderas et alors je serai dans la 
désolation... Au reste, si tu grondes, je ne serai pas dans la désolation, 
mais je corrigerai parce que je te crois plutôt. " 

Le pressentiment était juste. A Krasny Rog, malgré des remanie- 
ments et la transposition en vers de la plupart des scènes en prose, 
Sophie jugea sévèrement l'ébauche. En son âme et conscience, le 
pauvre auteur ne souscrivait pas à cette condamnation, mais la dure 
sentence lui fît perdre tout plaisir à l'ouvrage, et de découragement 
il abandonna son Posadnik dont trois actes étaient rédigés. Au reste, 
il n'avait pas la liberté d'esprit nécessaire aux œuvres de longue 
haleine. Cet hiver lui apportait une portion grandissante de soucis. 
Déjà, en aliénant des terres pour aider ou pour doter quelques 
parents de sa femme, il avait entamé son fonds ; son ignorance de 
l'économie domestique et rurale dont profitaient des intendants peu 
scrupuleux, 2 la bonté prodigue de la comtesse et les multiples 

1 Lettre à Sophie, juillet 1870. 

2 Cf. cette fin d'une lettre à Markevitch, 25 décembre 1870 : "J'ai éloigné B. 
de l'administration en lui permettant de vivre ici jusqu'en été. Mais sa femme et 
son fils sont malades, et E(gérie) se désole et dit : " Personne ne nous renvoie et 
nous les renvoyons. " Sur quoi je lui réponds : " Si nous les laissons faire, ils nous 
auront bientôt renvoyés ! " Sur quoi elle me dit : " Mais nous les avons soufferts 
jusqu'à présent ! "... Sur quoi je lui réponds : " C'est pourquoi il est temps de ne 
plus les souffrir ! " Sur quoi elle me dit : " Mais ils sont fort à plaindre ! " Sur 
quoi je lui réponds : " Nous le sommes davantage ! " Sur quoi elle me dit : 
'• Mais c'est notre faute ! " Sur quoi je lui réponds : " C'est indubitable ! " Tout 



288 i 870-1875 

requêtes auxquelles il satisfaisait, avaient fini par grever d'inquiétante 
façon une fortune qui paraissait naguère inépuisable. Ces considéra- 
tions prosaïques avaient même amené le renoncement à des projets 
d'hivernage à Rome, et le poète en avait fait candidement l'aveu à 
la princesse de Sayn-Wittgenstein. l Le ton enjoué avec lequel il 
parle du " métal absent ", et de la " crise financière " qui sévit en 
Petite-Russie, ne fait que cacher l'anxiété avec laquelle cet homme 
impressionnable assistait au déclin accéléré de son revenu. Par-dessus 
tout, il redoutait que l'impossibilité de faire face à ces multiples et 
écrasantes charges, ne le forçât quelque jour à reprendre le joug 
détesté du service. Sophie raillait ces terreurs qu'elle estimait exagérées, 
mais le poète épanchait ses craintes dans le cœur de ses cousins 
Jemtchoujnikov. Une autre raison de tristesse lui venait des fréquentes 
indispositions de sa femme, qui, d'abord victime d'une série de 
fâcheux accidents, était en plus sujette à d'incessants maux d'yeux qui 
la rendaient par moments aveugle. Lui-même, éprouvé par la rigueur 
de l'hiver, subissait des attaques répétées d'emphysème. Toutes ces 
causes produisaient des états d'abattement, dont il s'efforçait de 
sortir, moins par d'énergiques réactions de la volonté, que par des 
diversions à ses tourments. Sa correspondance lui était d'un grand 
secours : oubliant son indifférence ordinaire pour la politique, il 
demandait des éclaircissements sur les conséquences de la note du 
chancelier Gortchakov aux puissances, il provoquait Markevitch à des 
polémiques, 2 il mettait en vers des questions d'une brûlante actualité, 
il tentait d'exorciser le malfaisant hiver en chantant par anticipation 
sa fuite et le jour béni où 



cela avec le remplaçant de B. qui est un miro°Po'i posrednik, avec une femme, une 
fille adoptive et une gouvernante, n'est pas du tout réjouissant, et vous alourdit 
l'âme. Et quand je pense que je viendrai peut-être à Pétersbourg pour faire la 
même chose, et cela à perte de vue, cela devient pas du tout bouffon, mais pas 
du tout, pas du tout... " (en français, inédit). 

1 Cf. lettres des 20 février/4 mars 1867 et du 9 mai 1869. 

2 Cf. lettre du 25 décembre 1870 : "Comme j'aurais voulu, mon cher Marke 
vitch, que vous me disiez quelque bonne hérésie artistique ou littéraire, pour que 
j'aie le plaisir de la réfuter. Mon esprit créateur est nul, mais la combativité polé- 
mique n'est pas engourdie et au milieu des cochonneries qui m'entourent, c'est le 
seul exercice intellectuel auquel je me sente la force de me livrer... " (en français.) 



LES DERNIÈRES ANNEES 289 

Sur l'humide perron la porte s'est rouverte. 

En remerciant, en février 187 1, Polonski de ses Gerbes et en le félicitant 
particulièrement des Aveux de Serge Tchalyguine, dont il aime la 
simplicité, la vérité, la noblesse, la psychologie \ il lui fait part de ses 
peines, et du projet d'aller faire soigner en ville la pauvre Sophie. La 
ville fut encore Odessa où les époux arrivèrent en mars. Une 
nouvelle affliction les y attendait. Tolstoï fut brusquement saisi de 
terribles accès de bronchite et d'étouffements, et il passa plus de 
quinze jours dans d'atroces souffrances et sous la menace d'une issue 
fatale. Il raconte ainsi cette crise : " Sans exagération, je ne souhaite 
pas au plus grand gredin de mes connaissances, d'être malade 
comme j'ai été malade à Odessa, à savoir : toux et impuissance 
d'expectorer, et étouffements pendant quinze jours au moins ! Je 
pouvais seulement reposer en me tenant à quatre pattes, et dans 
cette situation, au grand effroi des assistants, je chantais : " O 
Mathilde, idole de ma vie ! " Je suis facétieux par nature, mais je ne 
vous le cacherai pas : je pensais que je pourrais facilement mourir (et 
les docteurs pensaient de même) mais cela m'était assez indifférent ; 
je ne regrettais qu'une chose, c'était que le Posadnik ne fût pas fini. 
En général, il me semble que je ne dois pas mourir avant d'écrire 
quelque chose de bien, de très bien, et ensuite, comme dit le prêtre 
polonais Dupuis : " Que ta volonté soit faite ! " 2 Le danger fut 
conjuré et le convalescent quitta la ville, où à sa triste expérience 
personnelle s'était ajouté le lamentable spectacle de trois sanglantes 
journées d'émeute et de pillage dirigés contre les juifs. 

A Krasny Rog le printemps tardait à sourire. La brise aigre-douce 
de mai soufflait des catarrhes, et Tolstoï payait par des réclusions 
forcées d'imprudentes chasses à la bécasse. Sa saison favorite semblait 
lui bouder, et si, malgré ses malaises et ses appréhensions, le poète 
jouissait de Péclosion paresseuse de germinal, il se mêlait à son plaisir 
un fond d'amertume. Observant d'un regard plus aigu que jadis les. 
moindres détails des aspects familiers, il se remémorait les printemps 
passés. Guettant à l'aube un passage de bécasses, il était soudain 
envahi d'une indéfinissable tristesse : 

1 Cf. lettre du 25 février 1871. 

2 Lettre du 9 mai 1871 à Markevitch. 



290 1 870-1 875 

Pourquoi donc tout à coup, torturant et étrange, 
M'a touché du passé le souffle inattendu, 
Et dans ce crépuscule et parmi ce silence, 
M'est-il apparu comme un reproche affligeant ? 
Joies d'autrefois ! Chagrins oubliés ! En mon âme 
Pourquoi résonnez-vous de nouveau, et pourquoi 
Devant moi, de nouveau, dans l'évident sommeil, 
Brille et fuit le printemps disparu de mes jours ? ' 

C'était l'évocation de ces printemps, disparus avec leurs frais bon- 
heurs, qui lui inspirait la gracieuse bluette imitée de Gœthe : 

C'était au matin du printemps, 

L'herbe pointait à peine, 

Les ruisseaux coulaient, l'air n'était pas embrasé, 

Et des bosquets la verdure était diaphane. 

Le cor du pâtre, le matin, 
Ne faisait pas encore entendre son chant clair, 
Et la fine fougère était, dans la pinède, 
Toute bouclée encore. 

C'était au matin du printemps, 
C'était dans l'ombre des bouleaux, 
Que devant moi en souriant 
Tu baissas les yeux. 

Et en réponse à mon amour, 
Tu baissas les paupières — 
O vie ! o bois ! lumière du soleil ! 
O jeunesse ! o espoirs ! 

Je pleurai devant toi 
En regardant ton cher visage — 
C'était au matin du printemps, 
C'était dans l'ombre des bouleaux ! 

C'était au matin de nos ans ! 
O bonheur ! o larmes ! 
O bois ! o vie ! lumière du soleil ! 
O fraîche haleine du bouleau ! 

1 Au passage. 



LES DERNIERES ANNEES 29 1 

Mais quand, dans l'air attiédi, la jeune saison dévoila plus hardiment 
ses charmes, Tolstoï retrouva son réconfort et son enthousiasme 
habituels, et tous les thèmes poétiques qui s'offrirent à lui furent 
baignés des parfums du renouveau. Veut-il dire comment les jeunes 
bogatyrs Tchourilo et Diouk se travestirent pour conquérir les filles 
du prince Vladimir, c'est au mois de mai qu'il place la scène, parmi 
le vacarme des merles, des loriots et des rossignols. l Représente-t-il 
le séducteur Alecha Popovitch enlevant la tsarevna conquise par sa 
musique, c'est sur une étroite rivière, étrangement semblable à celle 
de Krasny Rog, qu'il fait avancer la barque du ravisseur, dont la rame 
frôle les roseaux et les joncs odorants, sous les essaims de libellules. 
Il éprouve un plaisir évident à entasser dans les courtes strophes les 
noms aimés des fleurs de son cher domaine. 2 Imagine-t-il que le 
brave Ilia Mouromets, blessé d'un manque d'égards du prince 
Vladimir et dégoûté de la cour et des villes, chevauche en gromme- 
lant dans la libre campagne, il met la fougère sous le sabot de son 
cheval, et il fait longuement respirer au " vieux " l'odeur de la résine 
et de la fraise dans le bois sombre. Repris de tous ses sens et de toute 
son âme, il chante avec enivrement. Et si irrésistible est la poussée et 
si absolu le plaisir, qu'il se soucie peu maintenant d'être écouté ou 
applaudi. Il est loin le temps où il proclamait la nécessité d'un public 
sympathique au poète, et où il dénonçait l'illusion de Gœthe, lorsque 
celui-ci prétendait que le barde était richement payé par son propre 
chant. 3 II éprouve maintenant le sentiment qu'il prête au héros de 
son poème U aveugle : 4 

Le prince est tôt parti au milieu de ses gardes, 
Dans la fraîche forêt reconnaître ses chasses ; 
Il a forcé les bruns aurochs, les sangliers, 
Mais le temps a marché, le son du cor s'est tu, 
Il est l'heure de se reposer et dîner. 

Aux flancs frais d'un ravin, sous un chêne ils s'asseyent 
Et se mettent à découper les victuailles ; 

1 S<vato--vst>vo (la recherche en mariage.) 

2 Alecha Popovitch. 

3 Cf. page 208. 

4 Terminé à Florence en janvier 1873. 



292 i 870-1 875 

Et le prince dit : " Grand soûlas me fait le son 
Des kovchs et bratinas : mais je serais heureux 
D'écouter en cette verdure une chanson. " 



Lors un garçon répond : " Par delà la rivière, 
Un pauvre chanteur m'est connu, il est aveugle, 
Mais expert à toucher les cordes. " 
Et le prince dit : " Va nous le quérir, 
Qu'il nous divertisse au dîner. " 

Les bratinas vidées, les chasseurs sont dispos, 
Il ne leur plaît point de rester assis oisifs, 
Ils chevauchent plus loin oubliant la chanson. — 
Cependant à l'appel du prince, le gouslar ' 
Chemine lentement vers le chêne connu. 

Il tâte du bâton les racines des arbres, 
Il se traîne tout seul à travers la chênaie, 
En son cœur sonne la mélodie inspirée, 
Et des pensées bénies la semence mûrit, 
Déjà se forme en lui un magnifique chant. 

Il arrive au lieu dit ; seul le pivert y frappe, 
Et dans les feuilles, seule y jacasse la pie, 
Mais du côté où, sans voir, il croit que le prince 
Est assis à l'attendre au milieu de ses gardes, 
Le vieillard s'incline dans un salut profond... 

Et le barde accorde ses gousli. Jamais il n'a été plus richement inspiré ; 
jamais il ne s'est élevé à des hauteurs aussi divines. Cependant lors- 
qu'il se tait, plane un silence de mort. Alors la chênaie, d'un ton 
mi-railleur, mi-pitoyable, l'avertit de son erreur et de ses peines 
perdues, mais l'aveugle réplique fièrement que son cœur n'attendait 
aucune récompense, et que personne n'a à louer ou à blâmer une 
chanson dont lui-même n'est pas maître : 

Elle est puissante comme un fleuve dans sa crue, 
Et bienfaisante ainsi qu'une nuit de rosée, 

1 Joueur de gousli, sorte de psaltérion. 



LES DERNIERES ANNEES 293 

Chaude comme est en mai le printemps parfumé, 
Aimable comme le soleil, comme l'orage 
Terrible, et comme la mort cruelle, indomptable. 

La source de montagne ne sait pas, 
Alors qu'elle se rue en torrent dans les steppes, 
Et que son eau jaillit et bouillonne écumante, 
Si des pâtres et des troupeaux viendront à elle, 
Pour se rafraîchir à ses flots ! 

Je pensais : ces gousli résonnent pour le prince, 
Mais à mesure que se chantait la chanson, 
Invisiblement elle élargissait sa brasse, 
Et libres les accords coulaient sans différence 
Pour tous ceux qui avaient le désir d'écouter. 

Et à qui m'écoutait, à celui-là salut ! 

Et à la terre notre souveraine, gloire ! 

Au ruisseau qui jasait au bruit de mes paroles, 

A vous qui scintilliez dans la nuit bleue, étoiles, 

Et à toi, notre mère la fraîche chênaie ! 

A ceux qui n'écoutaient point, mon salut aussi ! 
Dieu leur accorde de ne point chasser en vain ! 
Qu'il laisse longtemps vivre sans malheur le prince, 
Sans maux, à l'abri du besoin, le petit peuple, 
Et sans chagrins les grands boïars ! 

Tolstoï n'avait aucune hâte de publier ses poésies qu'il aimait à 
retoucher à loisir, mais Markevitch lui rappelait que les " classiques 
de Moscou " lui tenaient " leur porte ouverte ". 

Les " classiques de Moscou ", c'étaient Katkov et Leontiev qui, 
dans leur Rousski Vestnïk et leurs Moskovskia Vêdomosti, venaient de 
mener victorieusement leur fameuse campagne scolaire. On sait que, 
pour combattre le développement du radicalisme révolutionnaire, 
attribué à l'entraînement de la jeunesse pour les sciences physi- 
ques, chimiques, naturelles, philosophiques et historiques, ces fou- 
gueux publicistes avaient jugé que l'essence des programmes sco- 
laires devait être constituée par des matières échappant le plus possible 



294 1870-1875 

aux interprétations personnelles des maîtres, c'est-à-dire les langues 
anciennes et les mathématiques. Ce principe conduisait à confiner 
dans des écoles élémentaires et dans des " écoles réaies " les classes 
industrielles et commerçantes, et à réserver aux seules classes diri- 
geantes, élevées dans des gymnases classiques, l'accès aux universités. 
Le ministre Dimitri Andreevitch Tolstoï avait adopté les conclusions 
des Moskovskia Vêdomosti, et malgré une vive opposition, non seule- 
ment dans la presse libérale qu'on bâillonna de force, mais même 
au Conseil de l'empire qui se prononça en majorité contre lui, il 
fit signer, le 19 juin, à Alexandre II le projet de réforme. En appre- 
nant " cette heureuse nouvelle ", Markevitch, chez qui s'était installé 
Katkov venu à Saint-Pétersbourg pour veiller aux dernières manœu- 
vres, avait " failli choir à terre " et se hâtait d'en informer son ami 
le poète. 

Celui-ci, dans la question qui divisait la Russie, avait pris parti 
pour les classiques ; s'il avait combattu et chansonné Katkov à propos 
de la russification des ukraines, 1 il avait en revanche crié bien haut : 
" Je suis katkovien des pieds à la tête quand il s'agit du classicisme." 2 
Cette attitude, qui paraissait celle d'un obstiné rétrograde, s'expliquait 
facilement. Il est douteux qu'au reçu de la lettre de Markevitch, 
Tolstoï ait répété après son correspondant : " L'empereur a décidé 
que nous serons Européens, grâces lui soient rendues ! " ou qu'il ait 
entonné l'hosanna des Moskovskia Vêdomosti : " Ce n'est pas à nous à 
dire les louanges de cette grande œuvre de renaissance et de construc- 
tion ; elles seront dites par l'histoire, elles seront dites par chaque 
succès de la pensée russe, elles seront dites par les bénédictions de la 
postérité ! " Il s'inquiétait peu des répercussions politiques que le 
nouveau plan d'études allait provoquer et des vastes horizons que les 
prophètes annonçaient. Il voyait simplement dans la culture classique 
un fondement solide d'éducation générale, une gymnastique intellec- 
tuelle capable de rendre les esprits plus pondérés, plus tolérants, 
plus sensibles à la perception du beau, dont les anciens avaient la 
piété. Parlant du lycée Nicolas fondé par Katkov à Moscou, il disait : 
" Ce n'est pas un adorateur d'Homère comme moi qui pourrait 



1 Cf. pp. 268-273. 

2 Lettre de mai 1869. 



LES DERNIERES ANNEES 295 

trouver à redire à la couleur classique d'un lycée ". l Mais loin de lui 
était la pensée d'appliquer le nouveau système dans un esprit de 
rigueur militaire. Il concevait des tempéraments, résumés dans la 
formule : "Tout est dans la mesure..." 2 Quelques strophes du poème 
Le portrait, imprimé trois ans plus tard dans l'organe même qui 
avait été le constant adversaire du classicisme, indiquent clairement 
la position du poète : 



Mais cependant je ne devins pas réaliste, 
Que Stasioulevitch m'en excuse ! 
C'est à bon droit que plus d'un journal réaliste 
M'a consacré ses coups de sifflet, mais pour moi, 
Je ne suis pas méchant. Qu'une feuille de vigne 
Recouvre la négligence de leur toilette, 
Et que Zeus, dont la force est grande, 
Daigne les initier à la langue russe ! 

Je suis classique, oui, mais à un certain point : 
Je ne voudrais pas que d'un trait de plume 
Fussent condamnés tous les arpenteurs, 
Mécaniciens, marchands, conducteurs, 
A savoir par cœur Virgile et Homère — 
Dieu nous en garde ! Ce temps-là n'est plus ; 
Pour divers besoins et avantages matériels, 
Je souhaite pour nous plus d'écoles réaies. 

Mais je dis : ni la fumée des locomotives, 
Ni les cornues ne font avancer la culture : 
Nous n'aiguiserons notre aptitude pour elle 
Que par une sévère gymnastique de la pensée, 
Et je pense que mon homonyme a raison 
D'avoir donné la préférence au classicisme, 
Dont la lourde charrue solidement défonce 
La terre vierge sous la semence des sciences. 
Tout est dans la mesure... 3 

1 Lettre du 3 novembre 1869 <* Markevitch. 

2 Le portrait, strophe 3 1 . 

3 Le portrait. Str. 28 à 31. 



296 1870-1875 

Pour Tolstoï, ces jeunes hommes " avancés " qui affichaient leur 
mépris des bienséances et de la correction en toilette, qui farcissaient 
leur jargon de mots étrangers mal assimilés, ces jeunes femmes qui 
affirmaient leur émancipation en se coupant les cheveux et en portant 
lunettes, étaient, avant tout, de grands pécheurs contre la beauté. 
C'étaient aussi des pécheurs contre le spiritualisme ; or un des effets 
escomptés par le promoteur de la réforme était d'enrayer le progrès 
rapide du matérialisme. Tolstoï, avec sa foi dans l'esprit, ne pouvait 
qu'approuver toute mesure propre à aiguiller les intelligences dans la 
voie de la vérité. C'est sous l'empire de ces réflexions qu'en recourant 
à la forme des chants populaires, il avait composé, au commencement 
de 187 1, un piquant tableau des mœurs contemporaines. Le poème 
contait les choses étranges que le jeune bogatyr Potok vit en se 
réveillant d'un sommeil de cinq cents ans, survenu à la suite d'une 
danse échevelée, à la cour du bon prince Vladimir Beau-soleil. Potok 
revient à lui sur les bords de la Moskova : 



Soudain résonnent des timbales, une garde s'avance, 

Chasse à coups de bâton les passants du chemin, 

Le tsar vient à cheval, en caftan de brocart, 

Et autour, les bourreaux marchent avec des haches ! 

Ils se préparent à divertir sa Grâce, 

A trancher quelque tête ou pendre là quelqu'un. 

Et Potok courroucé se saisit de son glaive : 

— Quel khan règne en Russie selon son bon plaisir ? 

Mais soudain il entend les mots : — C'est le dieu terrestre qui vient, 

C'est notre père qui daigne nous châtier ! 

Et dans la rue tout ce qu'il y avait de foule, 

Chefs d'armée, boïars, moines, popes, 

Moujiks, vieillards et vieilles femmes, 

Tous en face de lui, tombèrent à plat ventre. 

De ce prodige le jeune Potok s'étonne : 

— Si celui-là est prince ou tsar enfin, pourquoi 
Devant lui balaient-ils la terre de leur barbe ? 
Nous honorions les princes, mais non de la sorte, 



LES DERNIERES ANNEES 297 

Et puis suffit ! Voyons, suis-je en Russie vraiment ? 
D'un dieu terrestre que le Seigneur nous préserve ! 
Les Ecritures nous ordonnent strictement 
De reconnaître seulement le Dieu céleste ! 

Et il questionne un gars de rencontre, 

— Où s'assemble ici, oncle, la vêtché ? 
Mais l'autre d'effroi change de visage. 

— Arrière, dit-il, homme ! 

Et de Potok il se mit à fuir en courant. 
A celui-ci la tête commence à tourner, 
Comme une gerbe il tombe à terre, 
Et pour trois cents ans il s'endort encore. 

Potok se réveille près d'une autre rivière, 
Laquelle — la tradition ne le dit pas : 
S'étant bien promené de long en large, au frais, 
Il entre dans un vaste édifice et il voit : 
Des juges siègent là et solennellement 
Un criminel est mis en jugement public ; 
Les preuves sont indubitables, accablantes, 
Et quant aux crimes ils sont assez importants : 

Un père empoisonné, une couple de tantes 
Tuées ; le bien d'un autre approprié par fraude, 
Enfin deux frères et trois filles étranglés — 
Et l'on attend la décision des jurés. 
Les jurés entrent, le visage satisfait : 

— Il tua, disent-ils, mais n'est coupable en rien ! 
Tout aussitôt de droite et de gauche des dames 
Agitent des mouchoirs en s'écriant : bravo ! 

Et Potok parla : — Le jugement par jurés 
Etait d'usage dans nos communes aussi, 
Mais si pareil coquin nous était survenu, 
Il eût payé une amende de trois cents martres ! 
Mais le regardant de travers, ses voisins disent : 

— Voyez, quel rétrograde s'est ici faufilé ! 
C'est un arriéré, on le voit à son costume, 
Il veut opprimer les frères déshérités. 



298 1870-1875 

Mais Potok ne peut rien comprendre à leurs paroles, 

Dans un autre édifice il entre ; 

Là quelque apothicaire, ou quelque patriote, 

Devant la foule expose son enseignement ; 

Il n'est point d'âme, dit-il, il n'est que la chair, 

Et si en vérité il existe un Seigneur, 

Il est seulement un aspect de l'oxygène, 

Toute essence réside en l'anarchie du peuple. 

Et en apercevant Potok, avec hauteur, 
Le patriote à lui farouchement s'adresse : 

— Dis, estimes-tu le moujik ? 

Mais Potok demande : — Lequel ? — En général 
Le moujik, qui est grand par son humilité ! 
Mais Potok dit : Il y a moujik et moujik : 
Quand il ne boit pas sa récolte, 
Alors j'estime le moujik. 

— Féodal ! lui cria le patriote, 

Sache qu'il n'y a de salut que dans le peuple, 

Mais Potok dit : — Et moi aussi je suis le peuple, 

Alors pourquoi pour moi faire une exception ? 

Le patriote alors : — Peuple tu es, mais d'autre espèce, 

De régir la Russie, seul le bas peuple a mission ; 

Tous sont égaux entre eux, selon le vieux système, 

Tandis qu'avec le nôtre, lui seul a tous les droits ! 

Ici, comme mus par un diable, tous poussèrent 
Des cris, et de malheur menacèrent Potok ; 
On y entend : terroir, humanité, commune 
Progrès, que quelqu'un est victime du milieu ; 
Entre eux à qui mieux mieux, ainsi que des choucas, 
Tous ils crient à propos de quelque œuvre commune, 
Et, d'un ton virulent, ils donnent à Potok 
Le nom de baron des Baltiques. 

Et Potok songea : — Ça, le Seigneur me protège ! 
Ne me serais-je pas, moi, réveillé trop tôt ? 
C'était hier encore que, couchés sur le ventre, 
Ils adoraient le khan moscovite ; aujourd'hui 



LES DERNIÈRES ANNEES 299 

Ils ordonnent que l'on adore le moujik... 
Il me semble qu'un tel besoin d'être couché 
Devant celui-ci ou celui-là à plat ventre, 
Est fondé sur l'esprit d'hier. 

Dans un troisième édifice il entre : effrayé, 
Il voit que, dans une longue salle puante, 
Têtes tondues partout, en surtout, en lunettes, 
Des jeunes beautés sont là rassemblées en tas. 
En discutant sur je ne sais quels droits de femmes, 
Elles accomplissent, les manches retroussées, 
La fameuse œuvre commune, 
Elles éventrent le corps d'un mort. 

Terrifié, Potok s'enfuit loin des beautés, 
Mais elles s'exclament avec malignité : 

— Ah ! quel être vulgaire ! ah ! qu'il est sans culture ! 
Nulle contemporanêité ne s'y voit ! 

Mais Potok dit, en se retrouvant au dehors : 

— Même chose chez nous se passait au mont Chauve, 
Mais les sorcières, bien que gueuses aux pieds nus, 
Ont tout au moins des tresses ! 

Et ce qui lui était donné de voir, d'entendre, 
Et ce tribunal et l'enseignement sur Dieu, 
Le moujik auréolé, les filles sans tresses — 
Tout l'amène à conclure : 

— Dans le monde il est maintes merveilles diverses ; 
Je ne sais ce que signifie certain progrès, 

Mais pour arriver à la saine vêtché russe 
Vous avez, messeigneurs, encore loin à aller ! 

Puis il fut tellement dégoûté, écœuré, 

Que sur la terre comme une gerbe il tomba, 

Au mot progrès, comme en des vapeurs délétères 

Et du brouillard, il se rendort pour deux cents ans... ] 

Pour qui a pénétré dans le monde intérieur du poète, il n'y a, dans 
cette pièce, matière ni à surprise ni à équivoque. Tout y est logique 
et comme attendu. Pour un homme qui regardait son pays avec les 

1 Chant sur Potok-bogatyr, strophes 11 à 26. 



300 1870-1875 

yeux naïfs de Potok — et c'était vraiment le cas de Tolstoï — les 
choses ne pouvaient que paraître telles. D'un geste large il flétrissait 
d'un coup tous les objets de son dégoût : le despotisme, le matéria- 
lisme, la démagogie et la surenchère politique, la prétention intellec- 
tuelle, au vocabulaire ronflant et vide, l'enlaidissement volontaire de 
la femme. Par dessus tout cela, il sonnait à toute volée la cloche de 
la libre vêtchè. Mais il était évident que le véritable sens de la satire 
serait méconnu. — Quel est ce cynique obscurant, s'écriera-t-on à 
gauche, qui attaque la science, la religion de la pitié fraternelle, la 
noble cause de l'émancipation des femmes, le progrès social et jusqu'à 
l'institution légale du jury? — Bien visé, frère! vive Araktcheev ! 
criera-t-on à droite. ' Ni les uns, ni les autres ne remarqueront que 
les critiques du poète s'adressent non au progrès lui-même, mais 
aux manifestations qui en sont la contrefaçon ou la caricature. 
Ainsi ce n'est pas l'invention du jury qu'il combat, puisqu'il en 
attribue fièrement le mérite à l'époque kiévienne, mais le fréquent 
parti pris d'acquittement qui en fausse le fonctionnement et peut en 
compromettre l'existence. Markevitch avait répandu avec bonheur 
autour de lui le poème dont il avait eu la primeur; il mandait à 
l'auteur : " Cela a ici un succès énorme dans tous les mondes, et votre 
manuscrit est devenu luisant à force d'être copié. K. 2 dit qu'il 
l'imprimerait avec plaisir si vous vouliez lui faire voir le jour. C'est 
admirablement touché et plein...". 3 S'il faut en croire le chroniqueur 
I. N. Zakharine 4 , Tolstoï, avant d'accepter l'offre de Katkov, aurait 
proposé Potok à la Besêda qui avait déjà, en janvier, publié son Borivoï. 
Cette revue, d'un sage " progressisme ", aurait trouvé le morceau " trop 
conservateur " et décliné l'insertion. Si l'anecdote est vraie, elle con- 
firme une fois de plus l'incorrigible utopisme de son héros. En tout cas, 
Katkov accueillit avec empressement la pièce, qu'il lisait tout haut avec 
feu à ses visiteurs, 5 et qu'il publia en juillet dans le Rousski Fêstnik. 

1 Cf. Moskovskia Fêdomosti, 18 janvier 1879, •* propos d'une citation de Potok, 
(reproduit dans les lettres de Markevitch pp. 282-283.) 
- Katkov (alors installé chez Markevitch.) 

3 Lettre du 30 mai 1 87 1 . 

4 Ji%n Mosk<vy. (Istoritcheski Vêstnik, novembre 1902, p. 491.) 

5 Cf. Gradovski (G. K.) Iz, minou'-vchago. Rousskaïa Starina. Janvier 1908, 
pp. 84-86. 



LES DERNIERES ANNEES 3OI 

Ce patronage n'était guère fait pour calmer l'effervescence, que 
Tolstoï paraissait prendre plaisir à entretenir. Pareil à ces gars 
aventureux des chansons populaires qui se lamentent sur leur force 
inutilisée, et dont il avait dans Vouchkouïnik l dit la plainte, il était 
travaillé, dans ses jours de santé, par les sollicitations de ses instincts 
combatifs. C'est dans un de ces moments qu'il avait écrit Potok, 
et c'est dans un de ces moments que, par un besoin juvénile de 
lancer des défis, il avait redoublé les coups en assénant sur les 
" utilitaristes ", une volée de couplets un peu verts auxquels il donnait 
l'étiquette provocante de Ballade à tendance. Dans cette nouvelle 
satire, qui reproduisait avec monotonie des griefs et des arguments 
sans nouveauté, il avait grossi les traits et chargé les couleurs. Rédigée 
rapidement, en un jour où le contraste entre la splendeur de mai et 
la platitude des persécuteurs de l'art lui était apparu le plus odieux, 
la ballade n'était un modèle ni de l'art le plus fin, ni de l'esprit le 
plus délicat. Elle frappait à la manière du vieux Hakon, sans s'attarder 
à distinguer entre les apparences. En appuyant trop sur la note, il 
avait perdu la mesure, en voulant trop prouver il affaiblissait sa 
démonstration. Pour s'être abandonné à son impulsion, pour avoir, 
dans l'entraînement d'une série de bons mots, jeté légèrement l'accu- 
sation d'hypocrisie à tout un parti, il s'attirait de la part de ses 
adversaires un regain de colères et de rancunes. Au joyeux temps de 
mai était un de ces morceaux brochés de verve, qu'on fait sans 
inconvénient circuler sous le manteau, parce que chaque confident 
fait aisément la part de la drôlerie et de l'exagération, mais qui, 
imprimés dans un grave organe de parti, prennent une valeur absolue 
qu'ils n'avaient pas à l'origine. En l'envoyant, le 28 juin 1871, à 
Markevitch, Tolstoï écrivait : " Si cela vous fait rire un peu, le but 
est atteint. C'est l'effet que cela a produit sur Egérie et c'est pour 
cela que cela a trouvé grâce auprès d'elle. " 2 Présenté par le Rousski 
Vêstnik, en octobre, il n'avait plus que l'allure d'un pamphlet. Au 
joyeux temps de mai, un couple de fiancés, vêtu à l'antique 
mode russe, se promène amoureusement dans un verger fleuri. La 
jeune femme, émerveillée par la beauté du paysage, dit son bonheur 

1 Paru dans le Vêstnik E-uropy de mars 1871. 

2 Lettre en français, inédite. 



302 1870-1875 

à l'ami, qui répond mélancoliquement que ce beau décor est con- 
damné à disparaître : les rieurs seront remplacées par des raves, les 
buissons où chantent les rossignols par des poulaillers, le frais bosquet 
par une étable ou un pacage à porcs. 

— Mais qui sont donc ces gens, 
S'écria la promise, 

Qui veulent, comme des enfants, 
Salir l'emplacement d'autrui ? 

— Fort peu de biens, ô ma promise, 
Ils estiment être à autrui, 

Quand ils ont besoin d'une chose, 
Ils la dérobent et la prennent. 

Ce sont, vois-tu, des communistes, 
Entre tous les plus honorables, 
Et s'ils n'ont pas les mains très nettes, 
C'est par un sévère système. 

Il ne doit guère être de système 
Meilleur marché que le leur ; 
Au temps jadis, chez nous, 
On les appelait des brigands. 

Ce sont aussi des réalistes, 
Ils n'aiment point le délicat, 
Sans doute, n'étant pas jolis, 
Ils veulent détruire le beau ; 

Ils sont aussi matérialistes, 
Et au nom du progrès, 
Ils crient que les ramoneurs 
Sont au-dessus des Apelles. ' 

1 Les quatre dernières strophes furent remplacées postérieurement par ces 
quatre autres, qui figurent actuellement dans les éditions des œuvres du poète : 
Sont-ce des matérialistes, 
Demande encore la fiancée, 
Pour qui les ramoneurs 
Sont au-dessus de Raphaël ? 



LES DERNIERES ANNEES 3O3 

— Ne sont-ce pas les nihilistes, 
Interrogea la fiancée, 

En l'honneur de qui les journalistes, 
Balancent tant leurs encensoirs ? 

— Ce sont eux-mêmes, ô promise, 
Eux justement, les nihilistes ; 

Ils n'ont ni bon sens, ni raison, 
Mais sont alertes et loquaces. 1 

Ils veulent niveler le monde, 
Introduire l'égalité, 
En voulant tout souiller, 
Pour le bonheur commun. 

— Dis-moi sans plaisanter, 
Demande ici la fiancée, 
Dans une maison de déments 

Pour eux n'est-il donc pas de place ? 

— O mon tout adoré, 
Mon âme, ma promise, 
C'est une bien vaste maison 
Qu'il faudrait leur bâtir ! 

C'est une question : comment 
Leur bâtir semblable maison ? 

— Ils ont beaucoup de noms, 
O mon ange argenté, 
Ce sont des démagogues, 
Ce sont des anarchistes, 

Leurs troupes se déchirent 
Dès que leur forum est ouvert, 
Et tous séparément 
Jurent in <uerba magistrum. 

Sur un point seul ils sont d'accord : 
Si l'on enlève et l'on partage 
Des autres la propriété, 
Alors commence l'appétit. 

1 Ces deux strophes sont supprimées dans les éditions des œuvres. 



3°4 I 870-1 875 

Laisser faire aux ingénieurs — 
Cela coûterait gros ; 

S'en remettre au zemstvo 
Pour le faire à ses frais — 
Ce serait laisser 
Le bâtiment, sans qu'il avance. 

— O ami, que faut-il donc faire 
Pour que le pays soit sauvé ? 

— Il me semble, promise, 
Que j'en sais le moyen : 

Pour sauver la puissance russe 
De leurs combinaisons, 
Il faut suspendre Stanislas 

Au cou de tous ces gens ! ' 

Alors tout ira uniment 
Et tout sera en place. 

— Mais c'est un moyen dégoûtant ! 
S'écrie la fiancée. 

— Nullement dégoûtant, promise, 
Au contraire excellent, 

Non seulement sans charge, 
Mais même avantageux. 2 

— Mais c'est un ignoble moyen ! 
Dit la vierge en courroux, 

— Mais c'est un moyen sûr ! 
Répond le promis à la vierge. 

— Que tu es immoral, vraiment ! 
Dit la vierge en colère, 

1 Dans l'édition des œuvres : 

Au cou de tous leurs chefs ! 

a Dans l'édition des œuvres : 

Aucune charge pour le peuple, 
Et du profit pour le fisc. 



LES DERNIÈRES ANNEES 305 

Va-t-en et prends à droite, 
Moi je prendrai à gauche, 

Et tous deux, levant les mains, 
Se séparent irrités, 
Elle en tissu argenté, 
Lui en bonnet écarlate. 

Pourquoi donc ta ballade ? 
Demandera quelque vierge. 
— O ma vie, ô promise, 
Vrai, ce n'est pas pour le refrain ! 

Non, plein d'un autre sentiment, 
Je crois aux réalistes : 
J'égale l'art pour l'art 
Aux sifflements d'oiseaux ; 

A la nouvelle doctrine, 
M'étant donné sans partage, 
Je veux que dans ce qu'on chante 
Toujours l'action paraisse. ] 

Tolstoï ne s'en tint pas là ; dans son poème Alecha Popovitch y 
débordant de poésie printanière, il ne put s'empêcher de glisser 
plusieurs strophes à l'adresse des " popovitchs " 2 dans les rangs de 
qui se recrutaient alors tant de matérialistes et de nihilistes. 

Tous les popovitchs sont libertins 
Et ne croient en rien ! 
Leur cœur est comme la pierre, 
Leur conscience est un tamis. 

Ils ne se battent pas au glaive, 
Mais acceptent toutes les hontes, 

1 La strophe suivante est ajoutée dans l'édition des œuvres : 

Servez donc l'action, mes cordes ! 
Calmez les vains murmures ! 
Commune russe, 
Accepte mon premier essai. 

2 Fils de prêtres. 



306 1870-1875 

Et n'estiment pas offensant 

De se frapper mutuellement les joues. 

Eux-mêmes très peu instruits, 
Ils aiment à enseigner la sagesse ; 
Leur sagesse est de ne pas croire en Dieu 
Et d'éventrer des grenouilles. l 



Avec sa candeur habituelle, il adressa cette poésie au directeur du 
Vhtn'ik Evropy qui, malgré sa largeur d'idées, la lui retourna, la 
jugeant d'une tendance trop contraire à la couleur de la revue. 
Supposant alors que Stasioulevitch pouvait désirer se séparer défini- 
tivement d'un collaborateur compromettant, il l'adjura de lui dire 
franchement la vérité. Stasioulevitch lui répondit qu'il accepterait 
toujours volontiers des pièces " neutres " et non satiriques, et profita 
de l'occasion pour lui répéter sa désapprobation de Potok. Tolstoï 
riposta qu'après avoir écrit Potok en se jouant, et sans lui attribuer 
d'importance, il s'était décidé, devant l'effet produit sur ceux qui 
le lisaient en manuscrit, à l'imprimer. Il ne regrettait rien ; il 
estimait de son devoir d'employer son talent à combattre et à 
ridiculiser une doctrine néfaste qu'on avait tort de traiter à la 
légère : " Le nihilisme n'est pas " de la drogue ", c'est une plaie pro- 
fonde ; la négation de la religion, de la famille, de l'Etat, de la 
propriété, de l'art ; ce n'est pas seulement de la malpropreté, c'est 
une peste, du moins dans ma conviction... Il n'est pas du tout abattu 
et timide, il triomphe dans une importante partie de la jeune généra- 
tion ; et les mesures erronées, souvent injustes, parfois révoltantes 
que l'administration a prises contre lui, ne diminuent nullement la 
monstruosité et le danger de sa doctrine... " ~ 

Tolstoï avait même passé outre aux conseils de sa femme, qui 
désapprouvait énergiquement Potok. Peu lui importait de passer pour 
rétrograde : " Est-ce que j'écris pour plaire à un parti ? Je loue ce 
que je crois bon, et je blâme ce que je crois mauvais, sans m'enquérir 

1 Inédit. Voir le texte original des sept strophes à l'appendice. 
1 Lettre du I er octobre 1871 (M. M. Stasioule-vitch. II, p. 357.) 



LES DERNIERES ANNEES 307 

si cela se trouve dans le compartiment des conservateurs ou dans 
celui des progressistes. " l 

On eût en effet trouvé dans d'autres pièces un esprit frondeur qui 
n'épargnait ni " les puissants de ce monde ", ni les excès des véritables 
rétrogrades. N'avait-il pas lu à l'impératrice elle-même Y Histoire 
russe depuis Gostomysl, commentaire piquant de la phrase de l'annaliste 
Nestor : " Toute notre terre est grande et féconde, mais il n'y règne 
aucun ordre ", et dont les couplets et le refrain faisaient fureur 
depuis 1868 ? Plus tard, dans Y Epître à M. N. Longuinov sur le 
darwinisme, 2 on surprendra le pur artiste en fonction d'avocat des 
sciences naturelles. On l'entendra railler sans merci, et çà et là en 
mots " bravant l'honnêteté ", l'effarement de la censure devant 
l'introduction en Russie du Descent of M an. Il y montrera plaisam- 
ment le ridicule d'un contrôle officiel de la science : Copernic déjà 
s'était séparé de Moïse ; il faudrait alors logiquement interdire Gali- 
lée ! Des actes et des intentions du Créateur, le " président du 
comité de la presse " était-il juge ? Limiter ainsi la puissance divine 
sentait son hérésie ! En quoi une motte de glaise était-elle plus 
noble qu'un orang-outang ? Comment peut-on voir dans le système 
de Darwin " l'étendard des nihilistes " ? 

Des bêtes, Darwin veut nous élever 
Jusqu'au milieu des gens, 
Mais les nihilistes s'agitent 
Pour que nous devenions bêtes. 

Le poète ne résiste pas à la tentation de bâtonner en passant les 
nihilistes, dont les " symptômes d'atavisme " sont la " confirmation 
du darwinisme ". 

Sales, malappris, impudents, 
Présomptueux, mordants, 
Ces gens évidemment 
Se conforment à leurs ancêtres. 

La science se rit des murailles de Chine " et des chevaux de frise " 
et comme les planètes de Dieu vont 

1 Lettre du 1 e1 ' octobre 1871. (M. M. Stasioule-uitch. II, p. 358). 

2 Écrite à la fin de 1872. 



308 1870-1875 

Sans instructions de la censure 
elle entre dans le domaine de la raison 

Sans consulter le comité. 

Et voici le conseil final au censeur u Micha " : 

Cesse donc, Micha, ton intimidation : 
La science n'a pas le caractère craintif, 
Tu n'obstrueras pas son cours 
Avec ton mauvais bouchon. 

Tolstoï prenait un vif intérêt à la lecture de Darwin, malgré la 
crudité pessimiste de ses tableaux. A la suite de ce savant " qui sait 
ce qu'il dit ", 1 il pénètre dans le mystérieux laboratoire de la création. 
Comme son Jean Damascène, il peut jeter un regard 

Dans le creuset secret 

Où les prototypes bouillonnent, 

Où palpitent les forces créatrices... 2 

A ce spectacle, il sent se confirmer ses doutes sur la survivance de 
l'âme individuelle dans l'éternité ; de la biologie il monte à la méta- 
physique. Il tire de ces données positives d'inépuisables sujets de 
méditations philosophiques, qui l'arrachent au terre à terre quotidien. 
Ainsi son expérience de la vie a beau s'élargir et s'enrichir des faits 
positifs et acceptés de la science, elle ne risque pas de détruire son 
idéalisme. Elle ne fait au contraire que joindre une annexe au 
domaine grandissant de son rêve qui, en dépit des apparences, reste 
maintenant, comme au temps du Vampire, sa véritable patrie. 

A travers les années, ses goûts n'ont pas changé ; quelques-uns, 
comme celui de la musique, ont, sous l'influence de Sophie et 
de la maturité, pris un développement considérable, mais le fond est 
resté constant. Le merveilleux, qui captivait son enfance, l'attire 
toujours. Parmi les poésies des Gerbes de Polonski, il donne la pré- 
férence au Miasme 3 , où est contée la fantastique apparition devant 
une mère en deuil, du fantôme d'un moujik mort gelé pendant la 

1 Lettre à Markevitch, 9 mai 1871. 

2 Jean Damascène, vers 98-100. 

3 Lettre du 25 février 1871 à Polonski. 



LES DERNIÈRES ANNEES 309 

fondation de Pétersbourg et enterré sous la maison. Les légendes 
étranges et terrifiantes le font encore frissonner. Parcourant un 
recueil de vieilles ballades écossaises, il est fasciné par l'une d'entre 
elles, effrayant dialogue entre un fils meurtrier de son père, et la 
mère qui l'a poussé au parricide : 

" Pourquoi votre épée dégoutte-t-elle de sang, 

Edward, Edward ! 
Pourquoi votre épée dégoutte-t-elle de sang, 

Et pourquoi allez-vous si triste, O ? " 
" Oh, j'ai tué mon faucon si brave ! 

Ma mère, ma mère ! 
Oh, j'ai tué mon faucon si brave, 

Et je n'avais que celui-là. " 
" Le sang de votre faucon n'était pas si rouge, 

Edward, Edward ! 
Le sang de votre faucon n'était pas si rouge, 

Mon cher fils, je te le dis, O. " ' 



Dès la première lecture, il est " complètement écrasé " d'horreur 
et d'admiration. Il ne connaît en aucune littérature quelque chose 
d'aussi dramatique dans une forme aussi simplifiée ". 2 Cela est aussi 
grand que la fameuse scène de Lady Macbeth ; c'est là non l'œuvre 
d'un homme, mais celle de " tout un monde"; de maintes collabo- 
rations inconscientes est jaillie l'émotion dramatique " forte, vraie et 
simple ", que ne pourrait atteindre un écrivain s'asseyant à sa table 
avec une idée préconçue." Aussitôt il s'attache à rendre en russe 
cette ballade pleine de "magnétisme" et de "somnambulisme". 
La véritable explication de son enthousiasme est dans ces derniers 
mots ; elle est aussi dans ce passage où un critique définit l'action de 
ces poèmes : " Que ce soit à cause de l'héroïsme, de la superstition 
ou de la cruauté, lorsqu'on lit un recueil de ces ballades, on est 
violemment transporté dans une autre vie, qui sans doute a existé, 
mais qui certainement n'existe plus depuis longtemps. On sent qu'on 
est dans une vie violente, romanesque, périlleuse, surpassant la nôtre 

1 Ednvard, Edward ! {Percys Reliques qf Ancient English poetry. I, 1 01-102.) Le 
fragment cité est de la traduction d'Auguste Angellier, Robert Burns. II, 12. 
' Lettre du 12/25 décembre 1 8 7 1 . 



310 1 870-1 875 

en forfaits et en exploits, mais à coup sûr, une vie qu'aucun homme 
moderne n'a vécue, ni vu vivre. On est dans l'histoire ou dans le 
roman et, que ce soit l'un ou l'autre, hors de la réalité. " l Pour des 
tempéraments moins accessibles à la volupté d'être transportés hors 
de la réalité, de telles inventions étaient seulement " énormes d'hor- 
reur " : Lêskov ne comprenait pas qu'on pût traduire de pareilles 
choses. Kostomarov trouvait la forme " shocking " pour une oreille 
russe, et Markevitch y reconnaissait une imagination sombre jusqu'au 
delirium tremens. 2 Tolstoï trouvait une jouissance à faire ainsi 
frémir ses amis, et au cours de son voyage d'été, à Dresde, ou à 
Carlsbad où il séjourna du 29 juillet au 5 septembre 1871, il ne se 
priva pas de ce plaisir. Cela le vengeait des manifestations pudibondes 
qui avaient accueilli son Alecha Popovitch, dont quelques passages 
étaient jugés par Katkov trop " immoraux " pour être publiés, ce 
qui inspirait au poète cette saillie : " Je puis vous assurer... que 
Popovitch et la jeune fille, après la navigation qui dura vingt minutes, 
abordèrent au village appelé Pansouevka... où un bon prêtre, le père 
Gerasim Pompadourski, les maria, avec le concours du surintendant 
ecclésiastique Socrate Borisovitch Hermafroditov qui se trouvait là 

par hasard " 3 

Le même amour du fantastique et de l'irréel le retenait autour de 
la légende de Sadko, où il trouvait aussi, grâce à la naïveté de la 
tradition populaire, la possibilité de mêler un élément de familiarité 
et d'humour. C'est en novembre 1871, à Berlin, et pour sortir d'un 
sombre état d'âme causé par des soucis persistants, une santé dé- 
clinante et les attaques des journaux, qu'il commença la " ballade 
sans tendance " chantant l'étrange aventure du marchand de Novgorod, 
hôte du roi de la mer. Après deux courts mois d'automne à Krasny 
Rog, il avait dû repartir en quête de cieux plus cléments et de 
consultations médicales. En compagnie de sa femme, il s'attardait, 
avant l'hivernage en Italie, dans les villes allemandes : de nom- 
breuses amitiés lui faisaient fête à Berlin, à Dresde, à Weimar, à 
Wiesbaden où l'on " wagnerisait " à force. Mais en dépit de ces 
charmes, comme Sadko comblé des faveurs du " tsar des eaux ", il 

1 Aug. Angellier. Robert Burns. II, p. 15. 

2 Lettre de Markevitch, 19 décembre 1871. 

3 Lettre du 9 octobre 1871 à Markevitch. 



LES DERNIÈRES ANNEES 3 I I 

regrettait le pays natal. Pour étouffer sa nostalgie, il envoyait à 
Markevitch lettres sur lettres, amorçant et entretenant fébrilement 
des discussions sur les lois de l'art, comme par le passé : " C'est 
ainsi, lui dit-il, que je faisais à Krasny Rog dans des temps meilleurs, 
quand chantait le coucou au clair de lune, dans mon pays que j'aime 
mieux que l'étranger, sans qu'il y paraisse, et quand je respirais mieux, 
et surtout quand ma femme n'avait pas le bras cassé, et qu'elle 
pouvait lire..." * Aussi dans le désir poignant de Sadko de revoir les 
lieux qui lui sont chers, c'est l'âme même du poète qui s'envole au 
nid lointain : 



Pouvoir seulement voir la verdure d'un pin, 
M'étendre seulement sur un monceau de paille ! 

Ne me retiens pas avec tes richesses ; 
Ce luxe et ces voluptés je les donnerais 
Toutes pour le cri de la caille dans le seigle, 
Et pour le grincement d'un char de Novgorod ! 

Et lorsque je me rappelle qu'en ce moment, 
C'est le printemps qui s'épanouit sur la terre, 
Moi-même je ne sais ce qui se passe en moi, 
Tant je sens tout à coup qu'on me saisit au cœur ! 

Maintenant ce sont les danses au jeune bois . 
Chez nous, on oublie le froid, la pluie et la fange, 
Et lorsque seulement je pense a tout cela, 
De tristesse il me prend une envie de pleurer ! 



On sent dans le bois frais, dans le jeune bois vert, 

L'odeur du bouleau parfumé, 

Et mon cœur, aussitôt que je songe à cela, 

De souffrance languit en moi et dépérit ! 2 

1 Lettre de Dresde, 20 décembre 1871 (en français). La comtesse, par suite d'un 
accident, s'était cassé le bras, qu'on avait dû, à Berlin, mettre dans un " étui 
de plâtre. " 

2 Sadko, strophes 10, 11, 13, 14, 16. 



312 1870-1875 

Jusque dans la folle envie de Sadko de baiser certain chien de son 
pays 

Sur le crâne et sur les yeux et sur le museau, ' 

le poète donne sans doute une pensée attendrie à tel ou tel chien 
laissé à Krasny Rog et à qui, de loin, il envoie parfois par son 
neveu une caresse ou un os. 

Par le travail seulement il pouvait tromper sa mélancolie. Il 
profitait d'une paisible quinzaine à Dresde pour retoucher et " ciseler " 
le premier acte du Posadnik. Il espérait, " si Dieu lui prêtait vie " 2 , 
finir le drame à Venise ou à Pise. 

Les Tolstoï passèrent en effet en Italie les premiers mois de 
l'année 1872. En février et mars ils séjournèrent à Venise, où leur 
arrivèrent des nouvelles inquiétantes de la santé d'Andreïka, alors à 
Krasny Rog. Depuis deux ans le jeune homme, invoquant la 
difficulté qu'il avait à s'habituer aux mœurs de ses condisciples, avait 
demandé à son oncle de le retirer du corps des cadets de la marine. 
L'oncle avait cru à un découragement passager, qu'il importait de 
combattre dans l'intérêt d'un caractère en formation. Au refus 
formel d'accueillir la requête il avait joint des exhortations et des 
appels au sentiment de l'honneur, qu'il s'était attaché à développer 
chez son neveu. Mais après une série d'indispositions et de maladies, 
Andreïka était atteint aux sources de la vie. Tolstoï, trop malade pour 
compromettre par un retour prématuré un traitement indispensable, 
ne pouvait qu'envoyer au malade des lettres pleines de tendres 
recommandations. Il parlait à ce grand garçon de dix-neuf ans 
comme une mère parle à un fils qu'elle voit toujours enfant. Il 
s'occupait de tous les détails de son alimentation et de son hygiène, 
et les entremêlait de plaisanteries destinées à masquer son anxiété. 
Etant en avril à Corne, devant la splendeur du paysage et sous le 
chaud soleil, il éprouvait comme un remords : " Il me semble, 
écrivait-il à Andreïka, que je te vole ce beau temps. " 3 L'état du 
malade devenant de plus en plus alarmant, Tolstoï résolut de profiter 

1 Strophe 23. 

2 Lettre du 8/20 décembre 1871 à Markevitch. 

3 Lettre du 15/27 avril 1872. 



LES DERNIERES ANNEES 313 

de la tiède saison pour renoncer à la cure de Carlsbad et revenir en 
Russie avec sa femme. Mais en traversant les Alpes, il subit un 
refroidissement qui, en réveillant son mal, le força à s'arrêter à 
Wiesbaden et à aller à Dresde reprendre sa cure annuelle de " gym- 
nastique passive ". Sophie partit seule, et le poète ne revit jamais le 
pauvre Andreïka que la mort emporta le sept mai 1872. 

C'est sous l'ombre de ce deuil que Tolstoï passa l'été, moins 
quelques semaines de cure à Carlsbad, * à Krasny Rog, ayant parmi 
ses hôtes Boleslav Markevitch qui commença là son roman Marina 
d' Aly-Rog. Dans le décor qu'il avait sous les yeux, Markevitch plaça 
son idylle romanesque entre le comte Vladimir Zavalevski et l'ardente 
Marina. Non content de marquer l'origine de son inspiration par des 
détails matériels : tableaux de nature, description du cabinet de 
travail et inventaire de la bibliothèque du comte, il prétendait donner 
à son héros une certaine ressemblance avec Alexis Tolstoï lui-même. 
On voit Zavalevski, après une jeunesse mondaine qui lui laisse 
le dégoût des salons et du libéralisme bureaucratique " qui sent 
son Ivan IV ", s'engager à l'armée pendant la guerre de Crimée, 
contracter le typhus, voyager en Italie, s'enthousiasmer pour les 
questions d'art pur décriées par les " séminaristes " de lettres... On 
entend sa voix chaude aux sonorités de violoncelle, on aperçoit son 
sourire si bon, si cordial... Mais à ces traits extérieurs se borne le 
rapprochement. Zavalevski est un rêveur romantique dont un pli 
amer ride le front pâle ; sa nature idéaliste glisse trop facilement à la 
mollesse et à la pusillanimité pour être sympathique ; et malgré 
l'auréole dont l'auteur essaie de le couronner, il lui arrive d'être 
ridicule. Comment Tolstoï, qui était la vie même, se serait-il reconnu 
dans cette figure incolore ? " Je n'y reconnais pas un trait à moi, 
écrit-il à l'auteur, et l'idée ne me vient pas d'y chercher mon por- 
trait. " 2 A cet aveu candide Markevitch répliquait par cette défaite : 
" Je ne vous ai pas peint dans mon Zavalevski, vous avez bien raison 
— mais aussi ne l'aurais-je pas peint si je ne vous avais pas connu... " 

L'hiver vint, et le malade reprit la route d'Italie, s'installant à 
Pise, puis à Florence. Dans les premiers mois de l'année 1873, à 

1 Du 13 août au 4 septembre 1872. 

2 Lettre de 1873 à Markevitch. 



3H 1870-1875 

Florence, il était la proie de douleurs de tête presque ininterrompues. 
Dans les courtes heures de suspens, brisé et affaibli, il ne pouvait se 
livrer à un travail intellectuel exigeant la tension d'un effort 
prolongé. C'est à la suite de la nécessité d'abandonner toute œuvre 
de longue haleine qu'il écrivit ou acheva divers poèmes : c'était par 
exemple, la légende de Kanut, marchant insouciant au guet-apens 
de Magnus, c'était L'aveugle^ c'était un conte en vers Le portrait y 
où il mêlait à la fiction d'authentiques souvenirs de son enfance et 
des digressions humoristiques. En se retournant vers le matin de sa 
vie, il en retrouvait les impressions intactes dans leur fraîcheur et 
leur pureté premières; pour en rendre exactement l'image, il n'avait 
qu'à regarder en lui-même, tant son âme avait peu changé. La rose 
qu'au réveil son petit héros serrait dans ses doigts, c'était la fleur 
merveilleuse vers laquelle, toute sa vie, il avait lui-même tendu les 
mains. 

A Florence, la comtesse Tolstaïa désira connaître le directeur de 
la Rivista Europea^ le professeur Angelo de Gubernatis, dont elle avait 
lu en Russie l'ouvrage publié en anglais Zoological Mythology y où étaient 
utilisés de nombreux contes populaires russes et des bylines. Après 
une entrevue à l'hôtel où résidaient les Tolstoï, les relations entre 
ceux-ci et la famille de Gubernatis devinrent rapidement amicales. 
La comtesse voulut étudier le sanscrit avec le savant italien, et les 
séances de grammaire furent le prétexte de longues conversations sur 
la mythologie, l'histoire et la littérature. On se rencontrait aussi dans 
les salons de la grande-duchesse Marie Nikolaevna, où fréquentaient les 
Volkonski, les Tcherkasski, les Gortchakov, les Jemtchoujnikov, etc. 
L'étude du sanscrit dut être suspendue à la suite d'une nouvelle 
maladie d'yeux de Sophie Andreevna. 

Le professeur A. de Gubernatis fît un jour au poète Ja surprise de 
le convier chez lui avec une élite d'artistes et de littérateurs, et de 
lire tout haut une scène de son Tsar Boris qu'il venait de traduire en 
italien. Ayant fait précéder sa lecture de quelques mots pour présenter 
l'auteur, il s'aperçut que le comte " rougissait comme un enfant 
surpris en faute ", et il fut ému de cette pudeur d'un homme " peu 
habitué à l'encens. " 1 

1 Ces détails nous ont été donnés, dans une aimable lettre, par M. le comte 



LES DERNIERES ANNEES 315 

Tolstoï profita d'une amélioration dans son état, en avril, pour se 
rendre à Sorrente où l'impératrice Marie l'avait, en passant à 
Florence, invité à la rejoindre. En traversant Rome, il revit la 
princesse de Sayn-Wittgenstein et lui lut quelques poésies ; puis il fît 
sa rentrée dans la société dont il était l'enfant prodigue. S'il avait 
jadis avec bonheur brisé la chaîne qui l'attachait à la cour, il n'en 
éprouvait pas moins un plaisir réel à reprendre, occasionnellement et 
pour un temps très court, sa place au milieu d'elle : " Quelque 
démocrate que tu sois, écrivait-il à Sophie, tu ne peux nier qu'il y a 
dans l'aristocratie quelque chose d'attachant qui n'est inhérent qu'à 
elle. " l Malgré sa supériorité intellectuelle et morale, il était là dans 
son monde ; l'élégance des manières, la noblesse de race étaient 
pour lui des formes du beau : indifférent au luxe personnel, familier 
avec les inférieurs, pitoyable aux humbles, recommandant, par 
exemple, à l'éditeur d'une collection de livres populaires de ne pas 
choisir un caractère trop fin " parce que les yeux sont encore plus 
précieux aux pauvres qu'aux riches ", 2 il demeurait foncièrement 
antipathique aux prétentions des niveleurs : 

J'aurais plaisir à consoler 
Tous les hommes qui pleurent, 
Mais cela ne signifie pa^ 
Que je sois démocrate... 

Les devoirs mondains, la tension constante, les excursions répétées, 
poussées jusqu'en Sicile, réveillèrent promptement l'ennemi assoupi ; 
il passait des nuits entières à suffoquer à genoux, la tête appuyée au 
mur ; lorsque, le matin, l'asthme passait, il en dansait de bonheur. Au 
reste, il acceptait avec résignation ces souffrances, se disant persuadé 
que si Dieu les lui envoyait, c'était par nécessité et en vertu d'une 
loi supérieure d'équilibre : " Peut-être que, pour me délivrer de 

Angelo de Gubernatis, qui dit encore : " La comtesse ne semblait avoir aucune 
prétention de supériorité ; mais son beau calme, sa sérénité devaient en imposer. 
Certes, l'existence de ce beau couple ne devait ressembler à aucune autre ; ils 
étaient tous les deux l'un vers l'autre, deux livres ouverts, où chacun pouvait lire 
à chaque instant ce qui se passait dans leur esprit... " 

1 Lettre du 11 mai 1873. 

2 Lettre du 30 janvier / 11 février 1874, à Stasioulevitch. 



3 i6 1870-1875 

l'asthme, il faudrait faire souffrir une infinité de gens moins pécheurs 
que moi, et ainsi une fois qu'une chose existe, c'est qu'elle doit 
exister. Rien ne me fera jamais murmurer contre Dieu, en qui j'ai 
une foi entière et sans bornes. " l 

Il quitta vers la fin de mai Sorrente et, après des haltes à Rome et 
à Dresde, s'achemina vers la Russie. Le voyage fut un long martyre. 
De Varsovie à Krasny Rog, pendant quarante-quatre heures consé- 
cutives, des élancements d'une atroce acuité lui déchiraient la tête. 
A l'arrivée, des névralgies attaquèrent les yeux, les dents, et lui 
labourèrent les épaules et le dos. Cependant il se fût réconcilié avec 
ces infirmités physiques si elles ne lui avaient ôté toute possibilité 
de travailler. Dans les périodes d'accalmie il termina Le portrait, 
et comme pour affirmer l'inaltérable sérénité de son esprit, il écrivit 
un poème de plus de trois cent trente vers, où les traits empruntés à la 
réalité étaient mêlés à l'invention la plus bouffonne : Le rêve de Popov, 
satire des mœurs bureaucratiques et ministérielles, était un chef- 
d'œuvre d'esprit, de bonne humeur, de fantaisie et d'observation. 

Ce n'était là que des victoires à la Pyrrhus, bientôt payées par 
une recrudescence du mal. Le 12 octobre, il écrivait à Fet, en lui 
envoyant Popov : " Ces deux derniers mois... ont été une véritable 
torture, au point que ni «ne heure ni un quart d'heure je n'ai été 
libre des plus cruelles névralgies dans la tête... Je ne pouvais écrire 
une seule ligne... " La situation avait été si critique que les médecins 
avaient " condamné " le malade ; son oncle Boris Perovski et son 
ami Alexis Bobrinski étaient accourus de Pétersbourg, croyant assister 
à ses derniers instants ; mais, une fois encore, la forte constitution 
avait réagi. Une nuit que, délivré de névralgies mais empêché par 
ses étoufFements de se coucher ou de s'asseoir pour dormir, il s'était 
mis tant bien que mal à écrire une petite poésie, il sentit brusque- 
ment ses pensées se brouiller et perdit connaissance. Revenu à lui 
et reprenant la feuille abandonnée, il ne reconnut pas un mot de ce 
qu'il avait écrit. Il comprit qu'il avait composé dans l'inconscience ; 
mais cette conclusion fut accompagnée d'un si douloureux effort 
involontaire pour se rappeler et retenir " quelque pensée lui échap- 
pant " 2 , qu'il fut seulement calmé par l'application de glace sur la 

1 Lettre du 11 mai 1873 à Sophie. 

- Lettre du 17 février 1875 * l a princesse de Sayn-Wittgenstein. 



LES DERNIERES ANNEES 317 

tête et de moutarde aux jambes. 1 La poésie, dont le premier vers 
peignait 

Le calme mouvement des transparents nuages 

était une belle et sobre description du recueillement de l'automne, 
s'achevant sur un vol silencieux de feuilles mortes dont la chute 
semblait murmurer au poète : 

Tout obtient le repos ; prends-le aussi, chanteur 

Qui portas l'étendard au nom de la beauté, 

Examine si avec zèle tu jetas 

Sa sainte semence aux sillons quittés par tous, 

Si tu remplis la tâche en conscience, et si 

La moisson de tes jours est abondante ou pauvre. 

Les Tolstoï comptaient passer l'hiver d'abord en Suisse, à Montreux, 
puis en Italie. A la fin de novembre ils partirent par Vienne, où le 
docteur Sigmund consulté diagnostiqua " de la goutte dans la tête ", 
ce qui faisait dire au malade : " Cela est peut-être plus honorable 
que de la simple névralgie, mais je ne suis pas ambitieux, et je la 
changerais bien contre le plus modeste rhume de cerveau... " 2 
En janvier ils étaient à Paris, où on leur conseillait un séjour à 
Menton, mais le climat de la Riviera n'apporta pas de soulagement 
sensible à des souffrances devenues chroniques. C'est à Menton que 
Tolstoï reçut le numéro du Vestnik Evropy contenant Le portrait, 
c'est là aussi qu'il connut les attaques d'une certaine presse contre ce 
poème. 8 Les félicitations de Gontcharov, Stasioulevitch, Kostomarov, 

1 Ce phénomène pathologique n'est pas particulier à Tolstoï. Il se produisait 
notamment chez Goethe, qui montra à Eekermann des pages entières écrites dans 
l'état d'inconscience. Il n'est peut-être pas sans intérêt de remarquer que Tolstoï 
connaissait parfaitement les Entretiens de Gœthe avec Eekermann. Le récit de 
Goethe a pu le frapper et déterminer une lointaine suggestion. 

2 Lettre du 30 janvier/11 février 1374 à, Stasioulevitch. 

3 En particulier les Sankt-Peterbourgskia Vêdomosti s'évertuaient à ridiculiser 
cette " anecdote vide ", ces " vers " boiteux et en bois, prétendant vainement 
à la légèreté et à l'humour, et déploraient que l'apparition de ce " mauvais 
bavardage rimé " annonçât la renaissance de l'école de "l'art pur" qui fleurissait 
de 1848 à 1856 (12/24 janvier 1874). Le Golos admettait le charme des vers, 
mais rappelait que toute poésie doit avoir un but. 



3 1 8 1 870-1 875 

Kaveline, et d'autres encore le consolèrent de l'acharnement de ses 
détracteurs. L'Académie de Saint-Pétersbourg, prise d'un tardif 
remords, l'avait élu, le 13 décembre 1873, "membre correspondant 
de la section littéraire ", en même temps que son cousin Léon Tolstoï. 
Avec Stasioulevitch le poète entretenait des relations toujours plus 
confiantes. Au recueil de charité Skladtchina, dont le produit devait 
aider les victimes de la famine de Samara, il donna le premier acte 
du Posadnik. C'est aussi de Menton que, le 4 mars, Tolstoï adressa 
une lettre autobiographique au professeur Angelo de Gubernatis, qui 
l'utilisa pour une conférence faite le 28 mars au Cercle philo- 
logique de Florence. Sa correspondance, hâtivement rédigée dans 
les brefs intervalles de calme, après avoir comme d'habitude été semée 
de plaisanteries, se terminait abruptement par la phrase fatidique : 
"Je sens l'approche du mal, et j'arrête ma lettre..." Et c'était 
l'implacable étreinte : la tête, le cou et le dos " craquant, brûlant, se 
déchirant... " l La cure de Carlsbad, poursuivie du 5 juin au 20 juillet 
1874, n'était plus qu'un faible palliatif. Aux meilleures heures, 
Tolstoï profitait de la présence de sa cousine, la princesse Lvova, pour 
lui dicter ses dernières poésies qu'il projetait d'éditer en volume à 
Berlin. 

De retour à Krasny Rog, en juillet, il dut aux soins d'un médecin 
de district, le docteur Korjenevski, de savourer un répit : sous l'empire 
du lithium, les douleurs disparurent. Il fit avec entrain ses plans 
pour la mauvaise saison ; avec son neveu le prince D. N. Tsertelev, 
il précéderait Sophie à Paris ; on irait ensuite s'installer sur la 
côte anglaise à Torquay. Ainsi fut décidé ; à la fin de septembre les 
deux hommes partirent pour Paris. Tolstoï, plein d'une exubérante 
gaieté, semblait vivre une seconde jeunesse. Il énumérait à Sophie les 
prouesses de son dévorant appétit, et s'exclamait : " Se peut-il qu'il 
y ait sur la terre des nigauds, porcs, ânes et fils de chiens qui n'ont 
pas d'appétit et qui, par-dessus le marché, ont mal à la tête ! Les 
diables ! " 2 Quelques rappels d'asthme venaient bien, çà et là, le jeter 
à genoux, la nuit, sur le plancher, mais ils étaient vite oubliés. A 
Berlin, le prince Tsertelev, passionné philosophe, entraîna son oncle 

1 Lettre du 30 janvier/11 février 1874 à Stasioulevitch. 

2 Lettre du 7/10 octobre 1874. 



LES DERNIERES ANNEES 319 

chez Hartmann, Helmholtz, Frauenstâdt qui leur montra sa collection 
des manuscrits de Schopenhauer. A Paris, Tolstoï se fit traiter par le 
docteur Teste, homéopathe et magnétiseur, qui préconisa, pour 
combattre les crises, l'usage de la morphine. Il menait alors une 
existence agitée, fréquentant les salons, les théâtres, les expositions et 
tous les lieux où se réunissait l'élite de la colonie russe. Il était un 
habitué des mardis artistiques du peintre A. P. Bogolioubov, qui 
avait fait de son atelier le rendez-vous de ceux qu'intéressaient non 
seulement la peinture, mais le dessin, la musique, le chant et la 
diction. Il voyait souvent Ivan Tourguenev, qui le complimentait sur 
Popov et sur Kanut ; l il réussissait même à le persuader d'assister 
aux séances de spiritisme que, fidèle à sa vieille inclination, il 
organisait avec son neveu et des spécialistes. C'est sans doute 
l'excitation nerveuse entretenue par ces pratiques qui causa cette 
hallucination relatée par le prince Tsertelev : son oncle réveillé en 
sursaut, une nuit, par un fort coup dans la table, et apercevant une 
figure blanche penchée sur lui et aussitôt évanouie. 

Pendant ce séjour, il entama des pourparlers avec l'acteur Taillade 
qui se proposait de jouer La mort d'Ivan, récemment traduite en 
vers français, à la Porte Saint-Martin ou à l'Odéon. L'impératrice 
Marie, de passage à Paris, d'où elle se rendait en Angleterre avec le 
grand-duc héritier, reçut avec son empressement habituel son ami. 
Le médecin impérial, Serge Botkine, qui avait déjà à Sorrente exa- 
miné le poète, l'ausculta une fois encore, se prétendit " content ", 
mais lui interdit la saison à Torquay, et lui prescrivit Florence. 

Tolstoï, accompagné de son " borr ange gardien ", comme il 
nommait volontiers sa femme, n'arriva en Italie que pour y subir un 
nouveau supplice qu'il décrit ainsi : " La névralgie revint avec plus 
de violence et se transforma en une maladie étrange, appelée " zona ", 
qui consiste en ce que la moitié du torse est comme soumise à la 
vraie brûlure d'un fer incandescent ou de l'eau bouillante ; souffrances 
inimaginables, constantes et qui durèrent plus d'un mois, me faisant 
parfois crier. " 2 II put cependant, à la fin de janvier, accepter l'invi- 
tation de l'impératrice à venir à San Remo ; et ce fut, pendant une 



1 Kanut avait paru en mars dans le Vêstnik Europy. 

2 Lettre à la princesse de Sayn-Wittgenstein, 17 février 1875. 



320 1870-1875 

semaine et demie, la répétition des journées du printemps 1873 à 
Sorrente. Tolstoï se dépensait comme un jeune homme pour intéresser 
et récréer sa souveraine. Il lui lut Popov, qui la fît rire aux larmes, 
mais il refusa de lui faire connaître son inconvenante pochade La 
rébellion au Vatican, qui mettait en scène les castrats du pape. Sur une 
insistance extrême, il consentit seulement à la chuchoter dans un 
coin de salon à une dame de la cour. Mais cette vaillance était 
artificielle ; elle était le résultat de l'emploi quotidien de la morphine, 
et croissait ou décroissait avec la dose. 

A Florence, sous l'action de ce stimulant, il reconquit une 
faculté de travail plus grande, dont il se servit pour composer un 
poème en cent quatre-vingt-treize tercets, Le dragon, qui, sous la 
forme d'un récit vraisemblable des temps guelfes et gibelins, intro- 
duisait la fantastique apparition d'un monstre prophétique. En 
donnant pour origine à la narration une conversation commencée 
autour d'un dragon sculpté, dans une cathédrale lombarde, le poète se 
souvenait probablement de l'image des griffons luttant avec les 
dragons que, trois ans auparavant, il avait contemplée curieusement 
sur la porte de l'église Saint-Fidèle à Corne. 1 II avait voulu donner 
à son œuvre l'esprit et l'allure d'une légende italienne du XII e siècle, 
et fort de l'approbation de Sophie, il avait l'ambition de faire passer 
son pastiche pour une authentique traduction. Il se frottait les 
mains à la pensée qu'Angelo de Gubernatis fouillerait désespérément 
les vieilles chroniques pour découvrir l'original. Tout à la confiance 
et à l'espoir, il appréciait ainsi l'effet des injections de morphine : 
" Non seulement elles arrêtent les douleurs, mais elles raniment les 
forces de mon esprit, et si elles faisaient tout cela même (ce qui 
n'est pas) au détriment de ma santé, au diable la santé pourvu 
qu'existe l'art ! il n'y a rien pour quoi il vaille la peine de vivre, 
sauf l'art. " Il s'était aussi réjoui d'apprendre que Liszt consentait 
à mettre en musique la traduction allemande de sa ballade L'aveugle. 
Il escomptait fébrilement un clair avenir et le bonheur de n'être plus 
au prochain hiver " un eunuque littéraire ". 2 

1 Cf. lettre du 30 mars/ 12 avril 1872. Cette église est justement donnée dans 
cette lettre comme un monument du XII e siècle. Or c'est au XII e siècle que le 
poète place son épisode. 

2 Lettre du 5/17 février à la princesse de Sayn-Wittgenstein. 



LES DERNIERES ANNEES 32 1 

A Carslbad, où il resta du 7 juin au 1 5 juillet, les amis à qui il 
soumit Le dragon^ et parmi eux Stasioulevitch et Ivan Tourguenev, 
donnèrent de francs éloges. Pourtant Tourguenev n'avait jamais été 
un grand admirateur du talent de son confrère, dont il s'obstinait à 
ne reconnaître que le noble cœur, " qu'on ne pouvait pas ne pas 
aimer. l " Les deux hommes, remis en contact journalier, collaborè- 
rent par une lecture publique, à une soirée de bienfaisance, organisée 
en faveur des sinistrés de l'incendie de Morchansk, et Tolstoï fut 
moins fier du succès obtenu par sa Pécheresse que d'un compliment 
que lui fit, comme à regret, Tourguenev. C'est à ce moment que se 
place la discussion rapportée par K. Golovine. Tourguenev, soutenant 
que l'avenir de l'Europe était dans la démocratie, donnait en exem- 
ple la France. Tolstoï répliquait avec feu : " Ce vers quoi marche la 
France, c'est la souveraineté de la médiocrité. Nous sommes à la 
veille du jour où le talent sera un obstacle à la carrière politique..." 2 

Malgré les apparences, malgré la jovialité inaltérable qui rassurait 
ses amis et que confirmaient ses fantaisies épistolaires, 3 malgré 
l'illusion qui lui faisait écrire à sa femme, le 19 juin : "Je suis 
extraordinairement jeune, vaillant et fort ", il était miné inexorable- 
ment. Tourguenev, observateur plus aigu que d'autres, écrivait de 
lui : " Le pauvre, il paraît très sérieusement malade. " 4 Les suffo- 
cations ne désarmaient pas, il fallait -le tranquille héroïsme de 
Tolstoï et son délicat souci de n'être pour personne une source 
de peine ou de tristesse, pour cacher sous les sourires sa torture 
intérieure. A la fin de juillet, pendant son voyage de retour, le poète 
rencontra à la gare de Berlin l'acteur Nilski et le pria de monter 
dans son coupé, "s'il ne lui était pas désagréable d'être en com- 
pagnie d'un malade... " La conversation roula sur le théâtre, sur les 
chances de mise à la scène de Don Juan et du Tsar Fedor, que 

1 Lettre de Tourguenev à la princesse Elisabeth Lvova, 6/18 juillet 1875. 
- Moi Vospominania, I, pp. 282-284. 

3 Cf. l'en-tête de sa lettre du 4/22 juillet à Stasioulevitch (relative au Dragon) : 
" Carlsbad. Marienbaderstrasse, Haus " Stadt Wien ". 4 juillet/22 juin, saint 
martyr Eusèbe — Martyres : Julianie, Zina (Ap. Rom. V, 1-10 ; Ev. Math., 
VI, 22-23) de la naiss. du Chr. 1875. De l a création du monde 7383. De la 
fondation de l'empire russe 1013. De l'usage de la morphine i er ). 

4 Lettre du 6/18 juillet à la princesse Elisabeth Lvova. 

2 1 



322 1 870-1 875 

patience et longueur de temps favoriseraient peut-être. Puis, à la nuit, 
on s'endormit. " Soudain, raconte Nilski, je sens le contact de mains 
tremblantes et comme un imperceptible chuchotement. Je saute 
rapidement et demande : Quoi, qu'est-ce r — Une allumette, pour 
l'amour de Dieu, une allumette ! — J'éclaire le wagon. Le comte se 
penche sur sa sacoche de voyage, en tire un étui, cherche dans des 
flacons, et en un instant se fait une injection sous-cutanée de 
morphine... — Allons, Dieu soit loué ! dit-il, soulagé. Il semble 
maintenant que tout s'est bien passé. Je m'y suis pris à temps. 
L'accès n'a pas réussi à se développer... " l 

A Krasny Rog, l'amaigrissement et l'affaiblissement physique 
continuèrent leur implacable progression. Le malade, sans se plaindre, 
souriait encore à ceux qu'il aimait, mais une invincible mélancolie se 
lisait dans ses yeux. Les crises le laissaient dans un état d'abattement 
et d'hébétude jusqu'alors inconnu. Chaque jour on le conduisait parmi 
les grands pins, où il respirait plus facilement : dans sa chambre même 
on disposait, dans des cuves pleines d'eau, des troncs de jeunes pins 
fraîchement coupés. Mais il était averti par des pressentiments du 
danger que, sans peur, il regardait en face. C'était en septembre, la saison 
dont il avait chanté la paix annonciatrice. Apercevant un magnifique 
coq de bruyère qui volait par le jardin : " C'est mon oiseau, s'écria-t-il, 
il vient me chercher..." Un autre jour, il eut encore la vision d'une 
forme blanche debout à quelques pas de lui, et l'ayant indiquée à 
Markevitch alarmé, il ajouta : " Cela n'est rien ! cela ne me gêne 
pas. " Il interrogeait le prince Tsertelev sur la possibilité de sa 
guérison : u Voyons, je ne suis pas un enfant, on peut tout me dire !" 
Mais une réflexion trahissait sa certitude. Montrant du doigt la porte 
fermée d'un cabinet donnant sur le balcon, il dit : " Je songeais qu'il 
vous faudra ouvrir cette porte, le corridor est trop étroit. " Cepen- 
dant ces allusions à la mort devinée étaient rares. Il n'était pas de 
ceux qui obsèdent leurs proches de leurs pressentiments, par un 
besoin instinctif d'être rassurés ou plaints. Il voulait seulement, par 
quelques brèves paroles, les préparer au dénouement attendu, et vite 
sa sérénité et sa douceur s'attachaient à faire oublier les mots révéla- 
teurs. Les médecins eux-mêmes, trompés par cette énergie, étaient 

1 Souvenirs de Nilski. (Istoritcheski Fêstnik, 1894, n° 6, pp. 675-676.) 



LES DERNIERES ANNEES 323 

loin de croire la mort aux portes. Ils avaient décidé pour la fin de 
septembre le départ pour Paris, où Tolstoï suivrait un régime de 
massage et de gymnastique passive. Le vingt-huit septembre, le docteur 
Velitchkovski était allé à Potchep régler certains détails du voyage. 
Aucune inquiétude n'assombrissait la maison. Une voiture attelée 
attendait les membres de la petite colonie pour la conduire en forêt. 
En entrant dans le cabinet de travail du malade, on l'aperçut immo- 
bile et pâle, comme endormi dans son fauteuil. On respecta ce 
sommeil, jusqu'au moment où sa durée fît naître le terrible doute. 
Tous les efforts pour ranimer le cœur furent vains. L'âme du poète 
s'était envolée " au pays des rayons. " 

Le premier octobre, par le chemin jonché de branches de sapin 
vert, on porta le cercueil dans l'enclos de la vieille église de bois qui 
domine le Rog. C'est là que, depuis, on a construit un modeste caveau 
de brique, à toiture de zinc, entouré d'une grille basse. l Tolstoï y 
repose aux côtés de sa femme, morte le 9 avril 1892, 2 et auprès de 
la pierre grise qui recouvre la dépouille du pauvre Andreïka. 

1 La violation de la sépulture, pendant les troubles de 1905, a déterminé un 
héritier du poète à sceller définitivement la porte d'entrée du caveau. 

C'est à la même époque que la propriété de Pogorêltsy a été saccagée. 

D'autre part, la maison de Poustynka a été la proie d'un incendie, qui n'a 
épargné que quelques dépendances. 

8 Pendant la guerre russo-turque, la comtesse Tolstaïa partit comme sœur de 
charité, et contracta le typhus à Iassy. Plus tard, elle résida tantôt à l'étranger, 
tantôt à Krasny Rog, tantôt à Pétersbourg, où son salon continua d'être le 
rendez-vous d'un grand nombre d'hommes de lettres, de philosophes et d'artistes. 
Elle mourut à Lisbonne, auprès de sa nièce Sophie Petrovna, mariée au ministre 
de Russie en Portugal. Celui-ci, poète lui-même et témoin de la mort de Tolstoï, 
a écrit les vers A la mémoire du comte A. K. Tolstoï, parus dans le Rousski Vêstnik 
en 1875 (tome 1 19) 

Comme il aimait sa paisible retraite... 



où se trouvent les strophes : 

Il se mourait... Le triste jour d'automne 
A peine avait quitté la terre défleurie, 
Que l'ombre de la mort tomba sur son visage, 
Et à l'heure mortelle, il fut transfiguré. 

O, comme il était beau, gisant parmi les fleurs, 
Sous le feuillage de l'automne jaunissant ! 



324 1870-1875 

Contre la tombe frissonne la verdure légère des graminées; et tout 
autour s'étend un pré en pente, planté d'arbres. Au dessus d'elle, 
s'inclinent les rameaux d'arbustes où sifflent des merles. On voit à 
travers les branches miroiter les eaux proches du Rog, et l'on entend 
monter les bruits du village. Ainsi le sommeil du poète est bercé de 
rumeurs et de chants aimés. 

Comme s'il dormait en des rêves merveilleux, 
Embrassant tout d'une âme à la vue dessillée. 

Et sur chacun des traits de son visage étaient 
Le repos, la pensée, la réconciliation... 
" Reçois, Seigneur, le chanteur qui s'est tu, 
Dans ton séjour des bienheureux ! " 

Le testament de Tolstoï, en date du 8 mai 1870, spécifiait: "Je laisse mes 
biens meubles, droits d'auteurs, parts de mines d'or, en toute propriété et sans 
restriction à ma femme, à elle aussi la jouissance de tous mes immeubles, savoir : 
Poustynka, Pogorêltsy, Krasny Rog, Baïdar, et après sa mort, à mon cousin 
Nicolas Jemtchoujnikov. " 



DEUXIÈME PARTIE 



U ŒUVRE 



CHAPITRE PREMIER 
LE ROMAN D'HISTOIRE 



Le prince Serebriany — Rôle secondaire de l'intrigue — La vérité historique et 
ses sources — L'architecture du roman — Les influences — Les traits de 
romantisme — L'amour de l'effet — La sincérité poétique — L'art psycholo- 
gique — Les éléments autobiographiques : le lyrisme, le sentiment de la 
nature, le sentiment de la proportion — Les adaptations du roman au théâtre. 

Le prince Serebriany^ roman des temps d'Ivan le Terrible, retrace 
les aventures d'un jeune boïar, Nikita Romanovitch Serebriany. 
Celui-ci, au retour d'une mission de cinq ans en Lithuanie, retrouve, 
avec une surprise indignée, sa patrie livrée à la tyrannie sanguinaire 
d'un tsar, devenu le bourreau de sa noblesse. Il tombe, par sa droiture 
et par la faute d'un amour contrarié, en maintes passes périlleuses 
qu'il franchit victorieusement. Mais découvrant celle qu'il aime 
vouée à Dieu dans un monastère, il va se faire tuer à la tête d'une 
bande de volontaires, en guerroyant contre les Tatars. 

Comme il est de règle dans le genre, l'intrigue n'est qu'un lien 
factice reliant les scènes historiques, les tableaux de mœurs et les 
portraits. l L'amour de Nikita et d'Hélène, sur lequel elle se noue, 
n'est utile qu'autant qu'il provoque les péripéties, amenant l'inter- 
vention des personnages qui forment le centre réel de l'ouvrage. 
Dès la fin du chapitre XVII, l'auteur abandonne son héroïne dans 
un moulin, et revient à elle seulement au trente-neuvième chapitre, 
qui est lui-même l'avant-dernier du livre. Le quarantième, à son tour, 
est un épilogue se déroulant dix-sept ans après la mort du héros et 
qui, véritable narration historique, n'a qu'un lointain rapport avec 
la fiction. Tolstoï dit nettement dans sa préface : " Le récit présenté 

1 Cf. Walter Scott. Introduction à Quentin Durivard .• "... On comprendra 
facilement que la petite intrigue amoureuse de Quentin est employée seulement 
comme moyen de présenter l'histoire... " 



328 l'œuvre 

ici a pour but, non pas tant la description d'événements quelconques, 
que la représentation du caractère général de toute une époque et la 
reproduction des idées, des croyances, des mœurs et du degré de 
culture de la société russe, dans la seconde partie du seizième siècle. " 
De cette conception découle la marche en zigzag de Faction, qui 
avance par poussées extérieures et heurts fortuits, plutôt que par 
l'effet d'un développement organique et logique. Les vicissitudes se 
poursuivent, imprévues et capricieuses, et ne se terminent que lors- 
qu'est épuisé le programme de l'historien et du moraliste. A l'exemple 
de ses devanciers, l'auteur ne se croit pas lié par le détail exact des 
faits ni leur ordre chronologique ; il revendique le droit à quelques 
anachronismes, ne dépassant guère cinq à six ans et sans influence 
" sur la marche générale des événements. " l Sous ces réserves, il 
déclare que " plus librement il en a usé avec les événements histo- 
riques secondaires, et plus strictement il s'est efforcé d'observer la 
vérité et l'exactitude dans la description des caractères et de tout ce 
qui touche la vie nationale et l'archéologie. " 2 

Il puise cette vérité à deux sources principales : V Histoire de F Etat 
russe, de Karamzine, et les recueils de traditions, dictons et chants 
populaires, particulièrement ceux de Sakharov. Sans doute il fait bien 
d'autres recherches : soucieux d'approfondir tel point, de développer 
telle description, il se documente dans les chroniques, les pièces d'ar- 
chives, les publications archéologiques et archéographiques ; un de ses 
carnets mentionne entre autres le Soudebnik, 3 le Stoglav, 4 les Affaires 
de Crimée, la Vie des saints, la Description de toutes les églises russes, la 
Sainte Ecriture, le Rituel de Philarète, où " il est parlé des formes de 
la fraternisation ", la Correspondance d'Ivan et de Griaznoï, les Chants 
petit-russiens de Maximovitch, les Lettres de Kourbskiy- il lit les 
historiens contemporains, et connaît les innombrables polémiques 
auxquelles l'interprétation de l'œuvre et de la personne d'Ivan IV 

1 Préface de la première édition du Prince Serebriany... Cf. lettre de Tolstoï, 
i r avril 1860 : "J'ai châtié Viazemski cinq ans plus tôt qu'en réalité. N'est-il 
pas vrai, il n'y a rien là de mal ? Goethe a bien tranché la tête d'Egmont vingt 
ans avant le temps ! " 

2 Préface. 

3 Recueil de lois et règlements d'Ivan III et d'Ivan IV. 

4 Livre qui contient les actes et décisions du concile tenu à Moscou en 1 55 1 . 



LE ROMAN D HISTOIRE 329 

donne Heu ; mais l'accumulation des matériaux et la contradiction 
des témoignages sont impuissants à modifier sensiblement l'impres- 
sion première produite par la lecture de Karamzine. C'est à ces 
pages dramatiques et courroucées, au relief un peu gros, qu'il revient 
toujours demander le fond nécessaire à son dessein, elles satisfont 
son appétit d'émotions, son sentiment artistique et, par l'éloquence 
de leur didactisme moral, les exigences de sa conscience. La plupart 
de ses narrations historiques ne sont que des amplifications de son 
modèle. Dans le récit que Morozov fait à Serebriany des change- 
ments survenus dans le caractère du tsar et de ses actes cruels, il 
transcrit presque littéralement des passages où sont relatés le meurtre 
du prince Obolenski et celui du prince Mikhaïlo Repnine, les sup- 
plices et les spoliations, le premier départ d'Ivan pour la Sloboda, la 
députation des suppliants moscovites, l'institution de Popritchnina. 1 
Dans la description de 1' " Alexandrova Sloboda " 2 , il intercale même 
la citation d'une longue page de l'historien ; l'épisode de la poursuite 
de Serebriany par un ours lâché contre lui est suggéré par l'énu- 
mération des divertissements du tsar, dont la chasse à l'homme 
était l'un des favoris. 3 Le pillage et l'incendie de la maison du boïar 
Morozov et l'enlèvement d'Hélène par Viazemski et ses opritchniks 
étaient en germe dans un passage relatant les sinistres exploits des 
favoris d'Ivan, une nuit de juillet 1568. 4 Le chapitre retraçant le 
supplice de Viazemski et des Basmanov est, pour le fond, un démar- 
quement de Karamzine ; quelques extraits suffisent à le montrer : 
" Sur la grande place du commerce, à l'intérieur de Kitaï-gorod, un 
grand nombre de potences avaient été dressées. Entre elles étaient 
quelques cadres de bois avec des billots. Un peu plus loin, pendait à 
une poutre, entre deux poteaux, un immense chaudron de fer. De 
l'autre côté des cadres, on voyait un poteau solitaire agrémenté de 
chaînes, et autour du poteau des ouvriers entassaient un bûcher. 
Plusieurs instruments inconnus apparaissaient entre les potences, et 
provoquaient dans la foule des suppositions qui donnaient d'avance un 
serrement de cœur. Peu à peu, tous ceux qui étaient venus faire du 

1 Prince Serebriany. Ch. VI. Histoire de l'Etat russe. Tome IX, ch. 1 et 2. 

2 Chapitre VII. 

:i Histoire. Tome IX, ch. 3. 
4 Ibid. ch. VII. 



330 L ŒUVRE 

commerce au marché se dispersèrent dans l'effroi. La place se vida, 
ainsi que les rues environnantes. Les habitants s'enfermèrent dans les 
maisons et ne parlaient qu'en chuchotant de l'événement prochain. 
Le bruit des terribles préparatifs se répandit dans tout Moscou, et 
partout régna un silence de mort... Le silence fut interrompu par le 
son lointain des tambourins et des timbales qui s'approchait lente- 
ment de la place. Une troupe d'opritchniks parut... Derrière les 
opritchniks chevauchait le tsar Ivan Vasilievitch lui-même... A côté 
du tsar, on voyait le tsarévitch Ivan, et derrière venait une troupe des 
plus proches courtisans, en rangs de trois. Derrière eux marchaient 
plus de trois cents hommes condamnés à mort. Enchaînés, épuisés par 
la torture, ils avançaient avec peine..." l 

Karamzine avait écrit : " Le vingt-cinq juillet, sur la grande place 
du commerce, à Kitaï-gorod, on installa dix-huit potences ; on 
disposa de nombreux instruments de torture ; on alluma un haut 
bûcher, et au-dessus de lui on suspendit une immense cuve pleine 
d'eau. En voyant ces terribles préparatifs, les malheureux habitants 
s'imaginèrent que le dernier jour de Moscou était arrivé et qu'Ivan 
voulait les exterminer tous sans exception : éperdus d'effroi, ils se 
hâtèrent de se cacher où ils purent. La place se vida ; les marchan- 
dises et l'argent restaient dans les boutiques ouvertes... Dans ce 
silence résonna le son des tambourins ; le tsar parut à cheval avec 
son fils aîné préféré, avec les boïars et les princes et une légion 
d'opritchniks en bon ordre militaire ; derrière eux marchaient les 
condamnés au nombre de trois cents ou plus, pareils à des morts, 
déchirés, si faibles qu'ils avançaient à peine... " 2 

Le parallèle peut être continué longuement : chez le romancier 
comme chez l'historien, le tsar, étonné de voir la place déserte, 
ordonne de la faire remplir ; les habitants arrivent tremblants de 
peur, et Ivan apostrophe son peuple. Le cérémonial de l'exécution du 
boïar Morozov est réglé sur celui du boïar Ivan Viskovaty ; les deux 
martyrs protestent de leur innocence avec une égale dignité. Le 
poète a seulement reculé devant certains détails trop horribles du 
massacre général, et éprouvé le besoin d'expliquer par un mouvement 

1 Le prince Serebriany. Chapitre XXXV. 

2 Tome IX, ch. 3. 



LE ROMAN D'HISTOIRE 33 I 

de colère, la mise à mort d'un condamné, d'un coup de lance du 
tsar. L'intervention sensationnelle du " iourodivy " 1 qui flétrit 
impunément le tyran " Ivachko ", est inspirée par le passage où 
l'historien rapporte, d'après Taube, Krouzé et Fletcher, les reproches 
qu'en images saisissantes le iourodivy Salos Nikola fit au tsar. 2 y 
Les portraits des acteurs historiques, quoique plus poussés chez 
Tolstoï, procèdent du même original. Voici Ivan en 1565 : " Il était 
grand, droit, avec de larges épaules... Nikita Romanovitch vit en Ivan 
un effrayant changement : son visage régulier était encore beau ; mais 
ses traits étaient plus durement accusés ; son nez aquilin était devenu 
comme plus recourbé ; dans ses yeux brûlait un feu sombre, et sur son 
front étaient apparues des rides qui n'y étaient point auparavant : le 
prince fut surtout frappé par les poils clairsemés de la barbe et de la 
moustache... " 3 L'historien présentait ainsi le tsar à la même époque : 
" Il était grand de taille, droit, avait de hautes épaules, des muscles 
puissants, une large poitrine, de beaux cheveux, la moustache longue, 
le nez romain. A ce moment il avait tant changé qu'on ne pouvait 
le reconnaître ; sur son visage était empreinte une sombre cruauté, 
tous ses traits s'étaient déformés, son regard s'était éteint, et sur sa 
tête et sa barbe il ne restait presque plus de poils... " 4 Voici Boris 
Godounov "jeune, aux yeux noirs, au visage affable... Jamais il ne 
se met en avant et il est toujours là, jamais il ne tient tête au tsar, 
ni ne le contredit, il va par des voies détournées, n'est mêlé à aucune 
affaire sanglante, ne participe à aucune exécution. Autour de lui, le 
sang jaillit à force, mais il reste pur et blanc comme un enfant, il 
n'est même pas inscrit dans l'opritchnina. " 5 

Karamzine avait écrit : " En ce temps d'horreurs, le jeune Boris, 
orné des plus rares dons de la nature, majestueux, beau, perspicace, se 
tenait auprès du trône sanglant, mais pur de sang, évitant avec une 
fine astuce la participation odieuse aux meurtres, attendant de 
meilleurs temps et, parmi la féroce opritchnina, rayonnant non seule- 
ment par sa beauté, mais par sa douceur morale, extérieurement 



1 Simple d'esprit, qu'on vénère comme un élu de Dieu. 

2 Tome IX, ch. 3, et la note. 



3 Chapitre VIII. 

4 Tome IX, ch. 2. 

5 Chapitre VIII. 



332 L ŒUVRE 

affable, intérieurement inflexible dans ses desseins lointains..." * Bien 
plus, le romancier n'avait pas seulement cueilli dans l'histoire les 
noms authentiques de ses héros supposés, Serebriany et Morozov ; 
il y avait aussi pris, sous des prénom et nom patronymique différents, 
le personnage du vieux boïar : " Alors on mit à mort le vieux boïar 
Michel Iakovlevitch Morozov... Cet homme avait traversé sans 
dommage tous les orages de la cour moscovite ; il s'était maintenu 
au milieu des changements de la régence tumultueuse des boïars, 
aimé et des Chouïski et des Bêlski et des Glinski... Il s'était élevé 
aussi au temps d'Adachev, porté par ses mérites ; il servait dans les 
ambassades et les guerres, dirigeait le matériel des armes à feu au 
siège de Kazan ; non inscrit dans l'opritchnina, il ne paraissait pas 
aux banquets sanglants avec Basmanov et Maliouta, mais coopérait 
encore par son esprit et ses travaux au bien de l'Etat ; enfin il tomba 
à son tour, comme un reste odieux des temps meilleurs... " 2 

Il serait facile de retrouver dans le Prince Serebriany une infinité 
de détails, de gestes, de traits de mœurs ou de caractère glanés dans 
V Histoire ; le jugement sur le tyran est le même chez les deux écrivains, 
hypnotisés par le spectre rouge qui détruisait ceux qu'ils estimaient 
être les plus purs représentants du patriotisme et de l'honneur national. 
Peut-on reprocher au romancier son étroitesse de vue, lorsqu'un 
savant aussi consciencieux que Nicolas Kostomarov, après de longues 
investigations, aboutit à une conclusion plus sévère encore, en voyant 
dans le Terrible un homme d'intelligence médiocre, samodour 
couronné. 3 Sur un point seulement, Tolstoï est en désaccord avec 
Karamzine ; celui-ci admire la patience avec laquelle le peuple russe 
supportait les crimes de son souverain 4 , et fraie ainsi la voie à la 
théorie de Khomiakov sur l'obéissance passive du peuple comme 
" devoir d'amour " 5 envers le prince. Tolstoï, moins orthodoxe, 
s'indigne de cette servilité et lance un appel à la révolte. 

1 Tome IX, ch. 4. 

2 Ibid. Cf. ce qu'au chapitre XXXIV du Prince Serebriany Morozov dit de ses 
services. 

3 Litchnost tsaria Lvana Vasili évite ha Groznago {Istoritch. Monografii. Tome 
XIII.) Le mot samodour désigne un individu sot, entêté et d'humeur tyrannique ; 
Ostrovski a peint fréquemment ce type dans la classe des marchands. 

4 Tome IX, ch. 3. 

5 Trinadtsat lêt tsarst-uo-u. Ivana Vasilie<vitcha. (Œuvres de Khomiakov, III, 
p. 31.) 



LE ROMAN D HISTOIRE 333 

Pour ce qui touche au côté pittoresque, aux coutumes nationales, 
croyances, superstitions, dictons, chansons, pour la reproduction même 
de l'extérieur, du costume, du langage, des personnages typiques, 
Tolstoï, sans négliger les livres d'érudition, s'est, avant tout, inspiré 
des recueils de chants et de dits populaires ; c'est à travers eux qu'il 
voit le seizième siècle russe ; ce sont eux qui fournissent les couleurs 
de ses descriptions et jusqu'à la psychologie rudimentaire de certains 
de ses acteurs. Il demande au répertoire des pèlerins mendiants, 
Kalêki perekhojie, l'introduction dévote par laquelle les faux pèlerins 
se présentent à Ivan, et la longue légende religieuse qu'ils récitent 
sur le Livre de la Colombe. l Sakharov 2 lui donne le chant de 
Pachenka, " Ah ! si le gel n'était point sur les fleurs... " 3 , la bal- 
lade " Quand commença Moscou bâtie de pierre... " 4 , le refrain : 
" Comme chez notre voisin... " 5 , les contes sur Dobrynia Nikititch et 
sur Akoundine de Novgorod, 6 débités par les pseudo-aveugles dans 
la chambre d'Ivan, les conjurations de sorcellerie pour arrêter le 
sang, ou pour assurer la victoire au sabre d'un guerrier, les propriétés 
des herbes magiques, 7 la vieille chanson citée par Korchoun dans sa 
réponse au tsar : " Ne bruis pas, ma mère la fraîche chênaie... " 8 , la 
nuance du vêtement de Persten, 9 les attitudes et les sentiments des 
brigands. Comment, par exemple, en lisant ce passage : " Les brigands 
aussi devinrent songeurs. Ils baissèrent leurs têtes rebelles sur leurs 
poitrines puissantes... " 10 ne pas se remémorer le début du morceau 
populaire : 

1 Cf. Bezsonov (P. A.) Kalêki perekhojie 1861-64. Prince Serebriany. Ch. XXI. 

2 Pêsni rousskago naroda. 5 parties 1838-39. 

:{ Prince Serebriany. Ch. V, (Sakharov, IV, p. 70.) 

4 P. S. Ch. XIV (Sakharov, IV, p. 329, avec quelques variantes peu impor- 
tantes.) 

6 P. S. Ch. XX (Sakharov, IV, p. 131.) 

6 P. S. Ch. XXI, (Sakharov. Roussk. narod. skazki. — Tolstoï a seulement élagué 
çà et là quelques détails.) 

7 P. S. Ch. III, XVII, XXX, (Sakharov. Skazania rousskago naroda. I.) 

8 P. S. Ch. XXI, (Sakharov. Pêsni, IV, 64 ; citée aussi dans la Fille du Capitaine 
de Pouchkine. Ch. VIII.) 

9 Cf. cet extrait du carnet inédit de Tolstoï : " Vêtement de Persten : noir. 
Sakharov. Razg. 25." (Référence aux Rasgoulnia pêsni.) 

10 P. 5. Ch. XIII, (Sakharov. Pêsni, IV, p. 153.) 



334 L œuvre 

Et encore pourquoi donc, frères, devenez-vous songeurs, 
Devenez-vous songeurs, enfants, devenez-vous tristes ? 
Pourquoi baissez-vous vos têtes rebelles ?... 

L'architecture du roman n'est pas originale et il est facile d'en 
indiquer les modèles. Alfred de Vigny se glorifiait d'avoir renversé la 
manière de Walter Scott, dont les romans historiques étaient " trop 
faciles à faire ", 1 et d'avoir placé " sur le devant de la scène " " les 
hommes dominants de l'histoire ", que les étrangers " montrent à 
peine à l'horizon. " 2 Tolstoï, en donnant pour titre à son livre le 
nom d'un héros imaginaire et en faisant une part importante à 
l'invention, se rangeait à la méthode de Scott ; mais en concentrant 
les forces de ses facultés d'intuition et d'analyse psychologique sur les 
personnages historiques et en particulier sur Ivan IV, il mettait 
pratiquement ceux-ci au premier plan, et se rapprochait par là 
de la conception de l'auteur de Cinq-Mars. Au reste, malgré sa 
parfaite connaissance des chefs-d'œuvre européens du genre, il 
subissait plus fortement leur influence indirectement, par le canal 
des nombreuses œuvres russes qui s'inspiraient d'eux. Dans la 
multitude des romans historiques russes marqués de l'empreinte 
occidentale et qu'il serait fastidieux d'énumérer, deux courants, dans 
les années trente, se dessinent parallèlement ; l'un plus coloré de 
romantisme, l'autre reflétant plus fidèlement la réalité. Le premier 
porte la tapageuse fortune de A. A. Bestoujev-Marlinski, 3 le 
pittoresque populaire de M. N. Zagoskine et de son louri Milos- 
lavski, 4 la vie intense, héroïque et éclatante du Taras Boulba de 
Gogol. Le second porte la beauté sans fard de la Fille du Capitaine 
de Pouchkine, et la manière panachée et déconcertante, mais à ten- 
dance réaliste de Lajetchnikov, et de son Basourman. 

Bien que son intention fût de faire une œuvre objective, Tolstoï 
était, par son tempérament, voué à suivre la première école. Et 
d'abord, il ne se soucie nullement de chercher un plan original, une 
technique nouvelle : il s'engage sur la grande route frayée par Scott 

1 Journal d'un poète. 

1 Réflexions sur la 'vérité' dans Fart. En tête de Cinq-Mars. 

3 Le héros d'un roman historique de Marlinski, se passant en- 1 613, porte déjà 
le nom de prince Serebriany. 

4 Paru en 1829. 



LE ROMAN D HISTOIRE 335 

et mise à la mode par Zagoskine. Il s'arrête aux mêmes carrefours, 
les peuple des mêmes passants. Dès le début, l'imitation est flagrante. 
Voici, en rase campagne, deux cavaliers qui chevauchent, l'un élégant 
boïar aux cheveux blonds, au visage bon et souriant, l'autre vieux et 
fidèle écuyer prudent et raisonneur. Sont-ce Nikita et Mikheïtch, 
ou Iouri et Alexis ? En chemin, le noble seigneur sauve la vie 
à un hardi cosaque qui devient son obligé à la vie et à la mort, 
et le délivre, par la suite, des plus grands périls. Ce cosaque se 
nomme-t-il Persten ou Kircha, et qui des deux chante à pleine 
gorge en accompagnant son bienfaiteur ? l Ici, en pleine forêt, c'est 
un moulin habité par un meunier rusé et sorcier ; et l'on songe 
à la masure perdue où le coquin et madré Arkhip Koudimovitch 
spéculait sur la crédulité populaire ; des deux côtés, les ruches servent 
d'abri sûr à ce qu'on veut cacher. Voici, entourée de ses femmes à 
qui elle demande ses chansons aimées, une jeune et belle boïarine au 
visage pensif et douloureux. Est-ce Hélène auprès de Pachenka, ou 
Anastasia écoutant Aniouta ? Hélène, sur l'ordre de Morozov, vient 
offrir à la ronde, aux hôtes d'un bruyant festin, un gobelet de vin ; et 
Ton se rappelle le désir de Pan Tychkevitch, que seule une indisposi- 
tion d'Anastasia avait empêché de réaliser. Dans un entourage 
hostile, Nikita et Iouri sont accueillis par la sympathie spontanée 
d'un " iourodivy " attaché à la tradition. La prison où gît le premier 
a quelque ressemblance avec le caveau où le second languit ; la scène 
de rébellion des brigands de Persten rappelle aussi l'effervescence et 
les menaces de révolte de la bande armée du " père Eremêï ". Pour 
les deux héros, également enflammés d'un patriotisme ardent et 
expansif, la fidélité au serment donné prévaut sur toute considération 
de salut ou d'avantage personnel. Enfin les deux épilogues supposent 
qu'un temps considérable s'est écoulé depuis le véritable dénouement, 
trente ans chez l'un, dix-sept ans chez l'autre. 

Maints passages suggèrent aussi des rapprochements avec le 
Basourman de Lajetchnikov, dont le personnage central est le tsar 
Ivan III. Dans les deux romans paraît la figure originale d'un 
despote remarquable, puis ce sont des types de boïars analogues : 
Morozov est de la lignée d'Obrazets, et tous deux sont poursuivis de 

1 Prince Serebriany, I. Iouri Milos/avski, I. 



336 l'œuvre 

rancunes acharnées. On y voit la même exaltation du sentiment de 
l'honneur. On entend une consultation mystérieuse sur le moyen 
de rendre, par une herbe magique, un glaive invincible ; on assiste à 
un duel judiciaire, réglé d'après le Soudebnik, dûment cité par les 
auteurs. Un vieux meunier allume son brandon pour éclairer une 
troupe d'hommes en armes; on respire l'atmosphère d'enchantements 
merveilleux de la vieille Russie. On sent la haine des Tatars ; et de 
même que Lajetchnikov s'était plu à décrire la Moscou d'Ivan III, 
Tolstoï reconstitue celle d'Ivan IV, transfigurée selon la prédiction 
d'un des personnages du Basourman : " Moscou est dans les artistes 
que tu as amenés avec toi et qui sont venus avant toi. Il ne se passera 
pas dix ans avant qu'elle se réalise, et tu seras étonné de sa trans- 
formation..." l 

Pouchkine aussi a exercé quelque action sur Tolstoï. Boris Godounov 
avait montré un " iourodivy " répondant par des malédictions à l'au- 
mône d'un tsar meurtrier. Parmi la nombreuse famille des écuyers de 
roman, c'est au vieux Savelitch, de La fille du capitaine^ que Mikheïtch 
ressemble le plus. 

Lermontov avait déjà imaginé le tsar Ivan remarquant, au cours 
d'un festin, la tristesse de son opritchnik favori, l'interpellant et se 
plaisant à favoriser ses amours. A l'exemple de Kiribêevitch qui, après 
avoir retenu de force Alena pour la caresser et la baiser, la supplie 
" de ne pas le laisser mourir d'une mort de pécheur " et de " l'aimer, 
fût-ce une seule fois ", Viazemski, en essayant de serrer dans ses bras 
Hélène, l'implore de " l'aimer une seule heure", "pour qu'il ne donne 
pas en vain son âme à Satan ". 2 

Quant au Taras Boulba de Gogol, son influence est moins marquée 
par des ressemblances matérielles que par une sorte de consonance 
générale. La scène où l'éloquence vibrante de Nikita détermine une 
volte-face dans les sentiments des brigands, et les décide à acclamer la 
patrie et l'orthodoxie et à marcher contre les Tatars, celle qui 
montre les péripéties de la bataille, avaient un modèle dans les discus- 
sions et les exploits des cosaques de Boulba. L'esquisse de la tendre et 
malheureuse mère du doux Maxime a pu être aussi inspirée par la 

1 Basourman, II, ch. 2. 

2 P. S. Ch. VIII et XVII. Lermontov. Chant du tsar I<van Vasilirvitch... 



LE ROMAN D HISTOIRE 337 

figure pathétique de la femme du rude Taras, martyre de l'amour 
maternel. Le spectacle d'un supplice public avait aussi été introduit 
par Gogol. Mais c'est surtout dans le mouvement, dans la recherche 
du coloris chaud et pittoresque, dans le traitement romantique des 
contrastes que s'affirme la parenté. Une même attitude envers le sujet, 
attitude de poète plus que d'historien ou de conteur, conduit aux 
mêmes effets, et se traduit par les mêmes formes. Dans le Prince 
Serebriany comme dans Taras Boulba y le style passe brusquement, sur- 
tout en fin de chapitre, de la narration objective au ton prophétique : 
" Ils se jetèrent l'un vers l'autre et leurs lèvres s'unirent. Hélène 
Dmitrievna a embrassé le jeune boïar ! L'épouse perfide a trompé le 
vieil époux ! Elle a oublié le serment qu'elle avait fait devant le 
Seigneur ! Comment se montrera-t-elle maintenant à Droujina 
Andreïtch ? Il devinera tout dans ses yeux. Et il n'est pas mari à 
lui pardonner ! Il ne chérit pas sa vie le boïar, il chérit son honneur! 
Il tuera, le vieillard, il tuera et son épouse et Nikita Romanytch ! " l 
On croit entendre Gogol commenter le baiser d'André et de la 
Polonaise : "... et dans ce baiser mutuellement confondu fut ressenti 
ce que l'homme ne peut ressentir qu'une fois dans sa vie. Et le cosaque 
est perdu ! Il est perdu pour toute la chevalerie cosaque ! Il ne verra 
plus ni la Zaporojie, ni les métairies paternelles, ni l'église de Dieu. 
L'Ukraine non plus ne • verra pas le plus brave de ses enfants, qui 
s'étaient offerts à la défendre. Le vieux Taras arrachera de son tchoub 
une touffe de cheveux et maudira et le jour et l'heure où il a 
engendré pour sa honte un tel fils ! " ~ 

D'autres analogies s'imposent à l'esprit. Shakespeare avait, au 
cinquième acte de Richard III, suscité la levée des fantômes qui 
passent tour à tour dans le rêve du roi endormi, en lui jetant une 
prophétie de malheur. Ainsi les spectres des victimes du Terrible se 
pressent autour de sa couche en l'appelant au jugement dernier. 3 

On se souvient d'avoir croisé, dans le Quentin Durward de Walter 
Scott, ces chapelets de pendus ornant l'entrée du palais du souverain, 
on y a vu aussi le contraste entre un prince à la volonté de fer et 
son faible héritier, un roi qui écarte systématiquement l'ancienne 

1 P S. Ch. V. Même effet vers la fin du chapitre VI. 

2 Taras Boulba. VI. 

3 P. S. Ch. XI. 



2: 



338 l'œuvre 

noblesse pour s'entourer d'hommes " mal nés ", parmi lesquels 
Tristan est un digne confrère de Maliouta Skouratov. On y a assisté 
à des scènes de chasse. Dans Ivanhoè\ on a fait la connaissance 
d'outlaws batailleurs qui s'entendraient fort bien avec les brigands de 
Persten ; et dans un tableau de tournoi, le soin amoureux avec 
lequel l'extérieur et les mouvements des cavaliers sont peints a dû 
frapper celui qui décrivit le duel de Viazemski et Morozov. 

Le Cinq-Mars de Vigny n'offrait-il pas aussi des situations du 
même ordre, descriptions de supplices, songes effrayants se confondant 
avec la réalité, batailles ou sièges, parties de chasse ? Comme Cinq- 
Mars, Nikita se fût, au mépris de toute prudence, jeté en avant pour 
défendre Urbain ; comme Cinq-Mars, il a son Grandchamp grondeur, 
comme lui, il a un ami cher à l'égal d'un frère. 

On évoquerait même, si l'on en avait le droit, l le Louis XI de 
Casimir Delavigne, et dans la fête des villageois, interrompue par 
l'irruption des Ecossais plus exécrés 

Que le vent, que la grêle et le gibier royal 2 

on verrait un pâle pendant aux réjouissances paysannes bouleversées 
par l'attaque des opritchniks. 

Les comparaisons abondent : attribuer au monstrueux Maliouta 
un amour passionné " allant jusqu'à l'abnégation " pour son fils 
Maxime, présenté lui-même comme un être aussi délicat et pur que 
son père est grossier et cynique, c'était répéter l'effet cherché par 
Victor Hugo dans le sentiment du bouffon Triboulet pour sa fille 
Blanche. 

Dresser le noble boïar Morozov devant le tsar à qui, en une véhé- 
mente apostrophe, il reproche de l'avoir, au mépris de ses glorieux 
services, honteusement déshonoré, et qu'il voue à la malédiction 
divine, c'était encore s'inspirer de la révolte éloquente de Saint- 
Vallier contre François I er dans le Roi s'amuse. Il n'est pas jusqu'au 
Porthos des Trois mousquetaires qui n'ait été soupçonné d'être l'ancêtre 
du benêt Mitka. 3 En vérité une fois engagé dans cette voie, on n'a 

1 Le prince D. N. Tsertelev assure que Tolstoï ne connaissait pas les ouvrages 
de Delavigne. (Rousski Vêstnik, 1900, XI, 200.) 
- Louis XI, Acte III, scène I. 
3 Par Porêtchnikov dans les Otetchest--vennva Zapis^i. 



LE ROMAN D HISTOIRE 339 

aucune raison pour s'arrêter de sitôt : pourquoi, à propos de la résur- \ 
rection de l'antique Moscou, ne pas essayer un parallèle avec 
Salammbô ? l 

Qu'est-ce à dire sinon que, pour plus d'une situation et d'un 
emploi, Tolstoï a puisé au magasin d'accessoires du traditionnel 
roman historique. Il a usé de la recette que les journalistes hostiles 
rappelaient ironiquement à l'apparition d'ouvrages de cette espèce. 
Ainsi Saltykov-Chtchedrine énonçait les règles établies : la nécessité 
d'une ou de plusieurs intrigues, le choix d'un héros noble, riche, 
sensible, sensé, sincère, magnanime jusqu'à la folie, mais sachant que 
les actions magnanimes ne sont jamais perdues ; l'héroïne doit être 
de condition égale au héros. Celui-ci sera entouré d'amis et d'ennemis 
de différents caractères ; parmi les amis les uns seront gais et fidèles, 
d'autres sots mais gais, d'autres égarés mais fidèles et intelligents, 
souvent des brigands ; les quatrièmes s'enorgueilliront d'une haute 
naissance ; les ennemis seront de trois sortes : les premiers honorables, 
mais offensés sans raison (par exemple le mari de l'héroïne) ; les 
seconds cruels et combattant sans savoir pourquoi ; les troisièmes 
perfides. Joignez enfin des officieux, des iourodivye, des sorciers, et 
présentez le tout en " style perlé ". 2 

Le persiflage est en partie justifié ; quelles que fussent les intentions 
de son auteur, Le prince Serebriany est un roman romantique ; il a été 
écrit par un homme qui regarde la réalité à travers ses illusions de 
poète et dont l'oeil est retenu par certaines saillies, couleurs ou 
oppositions dont il s'exagère l'importance, et qu'il s'attache ardem- 
ment à rendre. De quelque documentation qu'il s'entoure, quelque 
précise que soit sa notion du détail archéologique, une déformation 
insensible s'offre à son regard, dont la lumière intérieure donne aux 
choses et aux individus un éclairage irréel, qui transforme les valeurs 
respectives. 

Déjà les contemporains avaient remarqué avec raison qu'une froide 
lecture du Domostroï donnait un tableau des mœurs du XVI e siècle 
bien différent de celui du roman. Un mari outragé n'aurait pas eu la 
patience et le sang-froid de Morozov, ni songé à recourir à l'artificielle 

1 Cf. article de Saltykov-Chtchedrine dans le Sovremennik, 1863, n° 4 sur le 
Prince Serebriany. 

2 Ibid. 



34° L ŒUVRE 

épreuve du baiser. La discussion entre Maliouta et son fils eût été 
impossible, en un temps où l'absolue puissance paternelle ne souffrait 
point de " dialogues " ; un monologue eût suffi. L'amour platonique 
d'Hélène et sa nervosité n'appartiennent guère à une femme des 
anciens terems. Le libéralisme de l'hégoumène qui reçoit Maxime 
ne pouvait être qu'un cas fort rare en ce temps : présenté sans contre- 
partie, il prend une signification générale qui est un anachronisme. 
Tolstoï a négligé de pénétrer l'esprit réel du clergé, facteur si impor- 
tant à cette époque ; il a été trop captivé par le décor, l'architecture 
et les fresques du monastère et des églises pour chercher autre chose, 
de même que, dans ses rencontres avec le peuple des campagnes, il a 
surtout regardé les rondes bariolées des khorovodes aux figures sym- 
boliques, parmi les rires et les chants. Avec son optimisme accoutumé, 
il a représenté des moines selon son cœur, doués de toutes les perfec- 
tions. Heureux de se laisser aller à l'attrait qui, toute sa vie, le poussait 
vers les histoires de brigands, il a peint ce monde pittoresque en lui 
prêtant de confiance des qualités de générosité, d'abnégation et, malgré 
des égarements passagers, de loyauté envers la patrie, l'orthodoxie et 
le tsar. Habitué à considérer l'honneur comme le jaloux orgueil de 
toute vraie noblesse, il en fait l'idole des anciens boïars. Libre aux 
historiens d'affirmer que les nobles, intraitables en ce qui concernait 
l'honneur familial, étaient assez indifférents à l'honneur personnel : 
Tolstoï ne les écoute pas ; il repousse d'un geste indigné les exemples 
qu'on lui cite à l'encontre de sa thèse ; et en se prévalant de la vieille 
exclamation nationale : " Que la honte me vienne ! " il en fait la 
loi suprême, devant laquelle s'efface même le devoir d'obéissance au 
tsar. Lorsqu'on lui prédit les dangers qui le menacent, s'il retourne 
au palais, Nikita répond : " II n'est pas honorable à un boïar russe 
de se cacher de son tsar. " l Devant la vision fugitive d'un bonheur 
certain mais coupable, il pense : " Que la honte me vienne si j'offense, 
fût-ce en pensée, l'ami de mon père ! Seul l'homme sans honneur 
paie l'hospitalité de tromperie. " 2 Quant à Morozov, majestueuse 
incarnation de cette chevalerie slave, il supporte docilement les pires 
vexations et les disgrâces, mais à peine est-il atteint dans son honneur, 

1 P. 5. Ch. VI. 

- Ibid. 



LE ROMAN D HISTOIRE 34I 

qu'il se révolte : " Ma tête est en ta puissance, mais mon honneur 
n'est en la puissance de personne ! " réplique-t-il au tyran qui l'outrage, 
et il annonce qu'au jour du jugement dernier, il viendra lui redemander 
" son honneur qui lui a été ôté sur la terre ". ! 

Le romantisme éclate aussi dans les outrances de traits et de gestes 
des individus. Le bourreau Maliouta a des formes hideuses qui, comme 
celles de Quasimodo, remplissent de terreur les hommes les moins 
craintifs : " Son front était bas et écrasé, ses cheveux commençaient 
presque au-dessus de ses sourcils ; ses pommettes et ses mâchoires, au 
contraire, étaient développées démesurément, son crâne, étroit sur le 
devant, se changeait, presque sans transition, en une sorte de large 
chaudron vers la nuque, et derrière les oreilles, il y avait de telles 
saillies que les oreilles paraissaient enfoncées. Les yeux, de couleur 
indéterminée, ne regardaient pas en face, mais la terreur saisissait 
celui qui subitement rencontrait leur regard trouble..." 2 Savoure-t-il 
une vengeance, ses pupilles se rétrécissent et se dilatent, son sourire 
est " empoisonné ", il rampe sur les genoux, un couteau à la 'main, 
serre les dents, et, " comme une bête fauve qui flaire le sang ", se 
rue avec des cris et des malédictions vers sa victime. 3 Le prince 
Athanase Viazemski, dont les historiens rapportaient l'énergique 
maîtrise de soi-même, 4 est, dans le roman, un être impulsif et 
frénétique, aux accès de rage voisins de la possession démoniaque, 
suivis de brusques abaissements d'une humilité éplorée, plus risible 
que touchante. Il n'est pas jusqu'au vénérable Morozov qui n'ait, à ses 
heures, "les yeux étincelants", "le ricanement amer", ou l'expression 
" de froide décision " 5 des héros romantiques. 

L'œuvre procède encore de l'école romantique par la place qu'y 
tient le surnaturel. Il ne s'agit point ici de montrer seulement, comme 
Lajetchnikov l'a fait dans son Basourman^ que " la Russie était alors 
pleine d'enchantements " et de superstitions, restes d'un monde juvé- 
nile et mythique, qui peuplaient les maisons, les forêts et l'air, et 



1 P. S. Ch. XXXIV. 

2 P. S. Ch. VIII. 

3 P. S. Ch. XX. 

4 Cf. Karamzine, tome IX, ch. 3. 

5 Cf. P. S. Ch. XVI. 



34 2 L ŒUVRE 

faisaient d'elle un monde poétique et féerique... * Lajetchnikov nous 
introduit dans un moulin hanté par le " lêsovik " : 2 à la lucarne 
apparaît, dans une fusée d'étincelles, un vieillard à la barbe chenue 
et dont la voix sépulcrale sème la panique parmi les hôtes. L'alarme 
est donnée, chacun fuit et se cache... Lorsque la place est nette, le 
" lêsovik " entre en riant et se dépouille des queues de cheval qui 
composent sa fausse barbe : c'est l'agile et malicieux Andrioucha... 3 
Dans le Prince Serebriany la valeur du merveilleux, comme " couleur 
locale", est secondaire ; sa fonction principale est de captiver l'âme 
du lecteur, et de la troubler de son mystère. Le " iourodivy " 
est un voyant qui avertit prophétiquement Nikita du malheur qui 
arrivera. Le meunier sorcier est un rusé compère qui s'aide d'obser- 
vations subtiles et d'habiles déductions pour rendre ses oracles ; 
cependant, consulté par Viazemski, il voit réellement l'eau rougir 
comme le sang, il redoute d'en dévoiler la signification au prince. 
Celui-ci le repousse, lit dans les remous sinistres le présage de sa 
fin, puis, dans le même miroir, aperçoit son blond rival baisant 
celle qu'il aime. Plus tard le meunier arrête, par une incantation, 
l'hémorragie du blessé ; interrogé, il commence par user de son char- 
latanisme accoutumé et feint de regarder attentivement dans un seau 
d'eau, mais soudain ses yeux deviennent fixes devant une vision 
affreuse. De nouveau il se penche avec répugnance, et blêmissant 
prononce : " On voit une place pleine de monde ; beaucoup de têtes 
sur des pieux ; sur le côté flambe un bûcher, et des ossements humains 
sont enchaînés à un poteau..." Puis il est saisi de convulsions et, 
gémissant et soupirant, tombe à terre épuisé. Le fauconnier Trifon, 
en danger de payer de sa tête la fuite d'un oiseau impérial, est visité 
en songe par son patron, le saint martyr, qui lui révèle l'endroit exact 
où s'est réfugié le faucon égaré. Les apparitions qui, la nuit, sur- 
gissent devant Ivan sont-elles des hallucinations de son âme bourrelée 
par le remords, ou sont-ce des ombres vengeresses accourues de l'au- 
delà ? L'auteur évite de le dire nettement : il aime à mêler l'irréel au 
réel sans marquer de frontière ou plutôt parce que, dans sa con- 
viction intime, l'un et l'autre se pénètrent réciproquement partout 

1 Le basourman, I, ch. 7. 

2 Sorte de loup-garou, dans les superstitions slaves. 

3 Le basourman, III, ch. 7. 



LE ROMAN D HISTOIRE 343 

et à toute heure. Lui-même croyait à la matérialisation des esprits des 
morts, à l'efficacité possible des paroles magiques pour arrêter le sang. 
Son imagination petit-russienne, comme celle de Gogol, ne considérait 
pas le visible et l'invisible comme deux mondes superposés, mais 
comme un tout à actions et réactions constantes. 

De plus, cet état d'anxieuse incertitude rend les impressions plus 
saisissantes, et Tolstoï, en véritable romantique, ne déteste pas 
" donner la chair de poule " à ses lecteurs. Cette scène des visions 
du tsar est traitée de façon à provoquer un maximum d'émotion 
violente : c'est d'abord le lent et successif défilé des victimes, l'accé- 
lération graduelle du mouvement, le grossissement continu de la 
multitude qui remplit l'izba : " Voici que se levèrent des moines, des 
solitaires, des nonnes, tous en vêtements noirs, tous pâles, ensanglantés. 
Voici que parurent des guerriers qui étaient avec le tsar devant 
Kazan. Ils avaient d'affreuses blessures béantes, non point reçues au 
combat, mais faites par les bourreaux. Voici que parurent des vierges 
en vêtements déchirés, de jeunes femmes avec des enfants au sein. 
Les enfants étendaient vers Ivan leurs menottes ensanglantées et 
balbutiaient : Salut, salut Ivan, qui nous as fait périr innocents !... " 
Veut-on d'autres exemples ?| Dans un festin, le tsar fait porter, sous j 
couleur de gracieuseté, une coupe de vin empoisonné à un vieux 
boïar : " Tous se levèrent et saluèrent le vieillard ; ils attendaient en 
retour son salut, mais le boïar était immobile. Sa respiration était 
oppressée, il tremblait de tout son corps. Brusquement ses yeux se 
remplirent de sang, son visage bleuit et il s'effondra à terre. — " Le 
boïar est ivre ! dit Ivan Vasilievitch. Qu'on l'emporte d'ici !..." De 
son bâton ferré, Ivan vient d'abattre Korchoun ; puis u debout, le 
bâton tremblant dans sa main, il fixe de ses yeux terribles le brigand 
blessé. Les serviteurs épouvantés tenaient des chandelles allumées. 
A travers la fenêtre brisée on voyait l'incendie. La sloboda se mettait 
en mouvement ; au loin tintait la cloche du tocsin... " La description 
des supplices de Morozov et Viazemski, empruntée, pour le fond, à 
Karamzine, est rehaussée de détails destinés à en rendre plus lugubre 
l'horreur : " Enfin le matin fatal arriva, et dans le ciel on entendit 
le croassement plus fort des corbeaux et des choucas, qui, sentant le 
sang prochain, volaient de partout dans Kitaï-gorod, tournoyaient 
en bandes au-dessus de la place et se rangeaient en noires enfilades 



344 L œuvre 

sur les croix des églises, les faîtes et les crêtes des maisons et les gibets 
eux-mêmes... " Et voici la fin de la boucherie : " Sur le pâle visage 
d'Ivan apparut une rougeur ; ses yeux s'agrandirent, sur son front se 
gonflèrent des veines bleues, et ses narines s'élargirent... Lorsqu'enfin, 
rassasié de meurtre, il détourna son cheval et, après avoir fait le tour 
de la place, s'éloigna tout éclaboussé de sang et entouré de son régi- 
ment sanglant, les corbeaux perchés sur les croix des églises et les 
crêtes des toits battirent des ailes l'un après l'autre, et commencèrent 
à se poser sur les monceaux de membres déchirés et sur les cadavres 
qui pendaient aux potences... " Pour la mort du meunier, le roman- 
cier à voulu frapper les imaginations : le sorcier, comme un dément, 
danse sur son bûcher, en marmottant des conjurations qui se perdent 
dans le crépitement des flammes attisées par le vent. Précédemment, 
le vieillard ivre avait dansé devant Hélène épouvantée, en hurlant 
et en appelant à lui les loups-garous et les rousalkas. 

La recherche de l'inattendu, du coup de théâtre, est un procédé 
favori de Tolstoï ; les exemples abondent : l'un des plus caractéris- 
tiques est, au milieu des naïves réjouissances paysannes, l'arrivée 
éperdue de l'enfant ensanglanté qui annonce l'irruption des opritch- 
niks : un autre est l'intervention de Maxime, lors de la condamna- 
tion de Nikita, lorsqu'après la question du tsar : " Mon jugement 
est-il juste ? " suivie de l'approbation de tous, s'élève une voix qui 
dit : " Injuste ! " Tolstoï avait inscrit sur son carnet de notes cette 
phrase qui trahit sa pensée familière : u La confession de Maxime 
doit être entourée du plus grand nombre de détails possible, car cela 
sera le point le plus original et le plus a effet du chapitre. " x Plus loin 
on lit : " Tout le secret de la beauté du style consiste à faire ressortir, 
avec le plus de relief possible, (par conséquent de détails), les scènes 
qui en valent la peine, et à glisser sur les scènes secondaires. " Il est 
donc guidé par le désir constant de surprendre ou de saisir, et parti- 
culièrement par le jeu des contrastes et les impressions intenses sur 
l'ouïe et la vue. 

Il connaît la valeur de suggestion des bruits qui se détachent dans 
le silence, au moment où l'attention est anxieusement concentrée : 
dans la paix nocturne, c'est le bruissement de la roue du moulin, le 

1 Carnet inédit communiqué par madame Khitrovo. 



LE ROMAN D HISTOIRE 345 

cri lointain du râle de genêt, le hululement de la chouette. Ivan, 
pardonnant solennellement à Nikita, lui tend sa croix à baiser, et dans 
le silence général on entend tinter la chaîne d'or du crucifix sur 
lequel se penche le jeune prince. Sur la place déserte de Kitaï-gorod 
tout bruit a cessé, sauf celui des haches des charpentiers et les ordres 
des opritchniks. t 

Les effets de lumière sont innombrables : la lune, chère aux 
romantiques, est présente partout où se fait sentir le besoin de mystère, 
de mélancolie, ou de beauté ; elle inonde " de son éclat 'd'argent " 
le vieux moulin où se pratiquent les enchantements, elle monte 
derrière les murailles crénelées pour éclairer le funèbre appareil des 
pieux et des potences, elle se joué sur les boutons de la tunique de 
Viazemski, elle illumine, pendant l'entrevue amoureuse, " le visage 
d'Hélène, son diadème de perles, son collier et ses boucles d'oreilles 
de diamant, ses yeux pleins de larmes... ", elle se réfléchit sur l'or et 
les pierreries du costume des opritchniks. A son tour, le soleil allume 
les multiples coupoles de la sloboda, qui semblent une troupe serrée 
de fabuleux " jar-ptitsy " l déployant leurs plumes de feu ; il fait 
briller l'aigrette de diamant de Viazemski, les lances et les pertuisanes 
des soldats de Basmanov, et ses rayons obliques dorent les branches 
des érables. Ailleurs, la lueur d'un brandon se projette sur le visage 
grimaçant du meunier, la flamme des torches se reflète sur les parures 
des opritchniks, la cotte de mailles du tsar étincelle aux chandelles, 
les 'brigands se reposent dans la foret autour des bûches qui flambent. 
Enfin, de dessous ses moustaches noires, les dents de Persten " bril- 
laient d'une si aveuglante blancheur, qu'elles paraissaient éclairer 
tout son visage. " 

Tout ce qui, par ses reflets, ses couleurs ou ses lignes, caresse le 
regard, est l'objet de descriptions ouvragées ; l'auteur jouit du régal 
qu'il offre aux yeux de son lecteur lorsqu'il peint, soit le gracieux et 
riche vêtement d'Hélène dans le jardin, soit l'élégant et somptueux 
costume de Viazemski entrant chez Morozov. Ce ne sont que ruis- 
sellements de soie, éblouissements d'or, d'argent et de pierres pré- 
cieuses. Dans la scène du duel judiciaire l'écrivain s'en est donné à 
cœur joie : il détaille la massive armure de Morozov, le solide et 

1 Oiseau légendaire dont les ailes étaient de feu. 



346 l'œuvre 

imposant cheval, à l'épaisse et blanche crinière assortie à la barbe du 
vieux boïar, et dont le sabot impatient découvre les crampons luisants 
du fer. Surtout dans le magnifique équipement du plus jeune com- 
battant, " comme éclaboussé d'une pluie d'or et de diamant", il donne 
l'essor à sa fantaisie, et verse à profusion les trésors d'un luxe oriental. 

Habitué dès l'enfance à voir la beauté dans le miroir de la peinture 
et de la sculpture, il est inconsciemment sous la domination de cette 
discipline. Le traitement artistique consiste essentiellement pour lui 
à réduire en tableaux ou en groupes les objets et les êtres de son 
choix. Au souci du coloris et de la ligne se joint celui de l'attitude, 
et la combinaison de ces éléments produit une incomparable série 
plastique. La plupart des épisodes à effet sont présentés sous forme 
de " tableaux vivants " réglés par un habile metteur en scène. Que 
l'on se rappelle le tsarévitch à cheval, entouré de suppliants agenouillés, 
dont l'un lui tend le pain et le sel, l les divers groupes de brigands 
dans la clairière, 2 Viazemski debout sur le seuil de la chambre 
d'Hélène, illuminé par l'incendie, un sabre brisé en main, 3 Maliouta 
et Godounov regardant à la lueur d'une torche Nikita enchaîné, 4 
Ivan penché frémissant sur le corps de Korchoun, 5 les Bachkirs en 
cercle autour de leurs feux, G les religieux du monastère attendant 
immobiles et la tête courbée le départ du tsar 7 , Morozov costumé 
en bouffon et défiant le tyran, 8 Hélène assise à l'écart dans un 
jardin de couvent... 9 Si quelques-uns de ces " tableaux " sont 
mélodramatiques ou trop violemment éclairés, beaucoup sont pitto- 
resques ou gracieux ; le dernier possède un charme qui excuse son 
arrangement conventionnel. 

" La supérieure conduisit le prince à travers le jardin vers une 
cellule solitaire entourée d'épais églantiers et de chèvrefeuille. Là, sur 

1 Ch. XII. 

2 Ch. XIII. 
^ Ch. XVI. 
4 Ch. XX. 

■■> Ch. XXI. 
G Ch. XXV. 
7 Ch. XXXIII. 
« Ch. XXXIV. 
9 Ch. XXXIX. 



LE ROMAN D HISTOIRE 347 

un banc, devant l'entrée, était assise Hélène en vêtement noir et en 
voile. Les rayons obliques du soleil couchant la frappaient à travers 
les érables épais et doraient, au-dessus d'elle, leurs branches qui se 
flétrissaient. L'été touchait à sa fin ; les dernières fleurs de l'églantier 
tombaient en volant, le vêtement noir de la religieuse était parsemé 
de leurs pétales roses. Hélène suivait tristement la chute lente et 
monotone des feuilles jaunes de l'érable, et seul le bruit des pas qui 
approchaient interrompit sa rêverie... " Un romantique attardé n'a 
pas dédaigné de recourir à ce décor et à cette attitude, au cinquième 
acte d'un drame fameux. l 

Ce qui rachète l'artifice, l'outrance mélodramatique, l'insuffisance 
psychologique du Prince Serebriany, c'est la sincérité poétique. 
Tolstoï saisit avec empressement tous les prétextes à dégorger sa 
veine. Ayant à conter le duel de Morozov et de Viazemski, il 
éprouve une volupté esthétique à décrire le fin coursier au splendide 
harnachement, avec ses chaînettes de grelots d'argent, sa schabraque 
en peau de panthère, son frontail orné d'énormes rubis sertis d'or, et 
sa souplesse de bête de haute race : 

u Depuis longtemps on entendait sur la place le hennissement 
sonore de l'argamak. Maintenant, levant la tête, gonflant ses naseaux 
de feu, tenant dégagée sa queue noire, d'abord d'une allure légère, 
touchant à peine terre, il avança à la rencontre du cheval de 
Morozov, mais lorsque le prince, sans se rencontrer avec son adver- 
saire, tira les rênes sonnantes, l'argamak bondit de côté et eût sauté 
par-dessus la chaîne si le cavalier, d'une adroite volte, ne l'eût 
ramené à son ancienne place. Alors il se cabra, et tournoyant sur ses 
pieds de derrière, chercha à se renverser, mais le prince se pencha sur 
l'arçon, desserra les rênes et lui enfonça dans les flancs ses étriers 
aigus. L'argamak fit un bond et s'arrêta comme cloué sur place. Pas 
un poil de sa noire crinière ne bougeait. Ses yeux injectés de sang 
regardaient de côté, et sur sa robe dorée courait le réseau brodé de 
ses veines gonflées... " 2 Dans l'exclamation : " Eh ! ce cheval ! ce 
cheval ! " que pousse en trépignant d'admiration l'un des assistants, 
il y a presque autant de passion contenue que dans l'amour d'Azamat 

1 E. Rostand, Cyrano de Bergerac. 

2 P. S. Ch. XXXI. 



348 l'œuvre 

pour le "Karageze" de Kazbitch. l On soupçonnerait l'auteur d'avoir 
imité le célèbre passage de Lermontov, si l'on ne sentait chez lui, 
autant que chez son prédécesseur, l'émotion vibrante et spontanée. 
En reprenant les motifs les plus connus, Tolstoï apporte un élan, une 
conviction qui les transforment et les renouvellent. On sait combien 
les romanciers d'histoire ont usé et abusé, en Russie, des clichés 
patriotiques, et ont mis, à tort et à travers, dans la bouche de leurs 
héros des formules et des couplets rebattus. Tolstoï n'échappe 
pas à la loi commune ; son Serebriany crie aussi dans le style 
traditionnel : " Montrons aux ennemis ce qu'est la force russe ! " 
Mais si l'on se rappelle la haine de Tolstoï pour les Tatars et son 
horreur pour le despotisme, on se rend compte que la voix du prince, 
conviant sa bande à défendre " la sainte Russie et la foi " contre 
l'ennemi, a des inflexions personnelles ; on comprend que les pro- 
testations patriotiques de Maxime, au couvent, son regret sur le 
champ de bataille, sont autre chose que des mots sonores : lorsque 
Nikita demande à son frère mourant s'il n'a point de message à 
laisser à quelque amante, s'il n'est triste que du regret de sa mère, le 
blessé répond : " J'ai le regret de ma patrie, le regret de la sainte 
Russie ! Je ne l'ai pas aimée moins que ma mère, et je n'ai pas eu 
d'autre amante ! " Cette patrie, c'est celle que Nikita s'indigne de 
voir ruinée par le tsar, c'est celle que l'auteur chante en accents 
jaillis du cœur, lorsqu'il interpelle son héros : " Ainsi tu m'apparus à 
l'heure de la douce rêverie, à l'heure vespérale, quand les champs se 
recouvraient de ténèbres ; au loin mourait le bruit du jour affairé et 
proche, tout était silencieux, le vent bruissait dans les feuilles, et seul 
le scarabée du soir passait en volant. Et tristement et douloureuse- 
ment s'affirmait en moi l'amour de la patrie, et clairement sortait du 
brouillard notre malheureuse et glorieuse antiquité, comme si, pour 
remplacer ma vue arrêtée par l'obscurité, s'ouvrait en moi un œil 
intérieur auquel les siècles ne faisaient point obstacle. " 2 Ailleurs est 
vanté le réconfort que donne la conscience d'avoir accompli son 
devoir, sans s'écarter du droit chemin, " sentiment précieux qui, dans 
le chagrin et les malheurs, comme un trésor imprenable, vit au cœur 



1 Dans Lermontov, Un héros de notre temps. Episode de Bêla. 

2 P. S. Ch. XIV. 



LE ROMAN D HISTOIRE 349 

de l'homme d'honneur, et devant lequel tous les biens du monde, 
tout ce qui forme le but des efforts humains, sont poussière et néant". 
Voilà, en apparence, une phrase banalement pompeuse, mais pour qui 
connaît la place que le sentiment du devoir a pris dans la vie de 
l'auteur, c'est l'expression d'une conviction sacrée. 

C'est à la lumière de cette sincérité qu'il faut lire le livre entier, 
dont le plus grand défaut est d'être une œuvre de bonne foi conçue 
par une âme irrémédiablement candide. Tels détails qui font sourire 
les sceptiques et les habiles ont été écrits sous l'impulsion d'une 
ardente foi : on retrouve à chaque page des jugements, des réflexions, 
des images rencontrés dans la correspondance intime de l'écrivain et 
Ton est surpris de tout ce que ce roman, de cadre vieillot, contient de 
matière u vécue" et autobiographique. Un personnage incolore, comme 
le héros Nikita, est doué des qualités physiques et morales les plus 
chères à son créateur : l'extérieur correspondant au caractère, la 
courbe molle mais arrêtée de la bouche, le sourire presque enfantin, 
l'habitude de supposer un bon mobile aux actes d'autrui, le mépris des 
arguties, l'inflexible droiture, le don de deviner par le cœur ce que 
l'intelligence n'explique pas. Cette suprême clairvoyance du cœur 
est un des articles du credo de Tolstoï, c'est elle qui rend prophète le 
" iourodivy ", c'est en son nom que celui-ci dit à Nikita : u Tu es mon 
frère, je t'ai reconnu de suite ; tu es un " bienheureux " comme moi... 
tous deux nous sommes des iourodivye ! ", c'est elle qui triomphe 
même de la science psychologique de Boris Godounov : " ... Boris 
Feodorytch ne sait pas tout deviner ; il sait d'avance ce que dira 
Maliouta, ce que fera tel ou tel opritchnik, mais comment sentent 
ceux qui ne cherchent pas leur propre intérêt, cela est pour lui les 
ténèbres. " ' Enfin, quand Nikita refuse de demeurer à la cour, malgré 
les offres les plus séduisantes, parce qu'il faudrait ou " renoncer à sa 
conscience " ou posséder l'adresse d'un Godounov, et que Dieu n'a 
pas donné au cygne le même vol qu'au faucon, il exprime l'intime 
pensée de l'aide de camp d'Alexandre II. Il n'a manqué au roman- 
cier que de se demander si, en bonne vraisemblance, Ivan, excellent 
connaisseur d'hommes, eût choisi vin aussi naïf ambassadeur pour 
conduire des pourparlers diplomatiques en Lithuanie. 

1 P. S. Ch. XXXIX. 



350 L ŒUVRE 

Hélène aussi, rapidement crayonnée, ne se distingue guère de ses 
sœurs, les jeunes boïarines de Zagoskine ou Lajetchnikov ; cepen- 
dant, à la regarder de plus près, lorsque de sa main amaigrie elle 
soulève le voile noir qui recouvre la partie supérieure de son visage, 
et qu'on aperçoit " ses doux yeux rougis par les larmes, son paisible 
regard familier, assombri par les nuits sans sommeil et la souffrance 
de l'âme ", on ne peut se défendre de songer à Sophie Bakhmeteva 
et aux vers dans lesquels le poète a immortalisé sa mélancolique 
image. 

La plupart de ces portraits ne sont faits que de quelques traits ; et 
on les a dédaigneusement comparés à des chromolithographies popu- 
laires. L'analyse des caractères des brigands ou des gens du peuple ne 
s'est pas aventurée plus loin que les limites traditionnelles ; tout au 
plus leur prête-t-elle ce besoin de rédemption et d'expiation enraciné 
aux cœurs russes, et dont les remords et la confession publique de 
Korchoun sont le témoignage. * 

Se peut-il un être plus primitif que le bon benêt Mitka, géant 
placide et obstiné, lent à mettre en branle et en colère, mais une fois 
sorti de son flegme, aussi lent à cesser la bataille. Ces traits ne sont 
pas de l'invention de Tolstoï ; ils ont appartenu à la jeunesse d'Ilia 
Mouromets, aux " sots " des contes populaires, et même, en manière 
de symbole, à la Russie entière. Mais qui nierait que la tendresse avec 
laquelle le romancier regarde son Mitka " se gratter la nuque ", 
l'enjouement et l'humour qu'il met dans ses attitudes, ses questions 
ou ses interjections naïves, ne fassent de ce paysan balourd une créa- 
tion d'une irrésistible drôlerie et d'une originalité effective ? La vérité 
est que Tolstoï, âme simple, était attiré vers les âmes simples et ne 
pouvait les peindre plus complexes qu'il ne les imaginait. 

Toutefois ses excursions dans le domaine des complexités psycho- 
logiques sont loin de l'avoir systématiquement conduit à des échecs : 
la figure centrale du roman en est une première preuve, et pour juger 
équitablement de sa valeur, il faut accepter franchement la thèse de 
l'auteur, et laisser dormir la querelle historique sur les rapports réels 
entre le tsar, les boïars et le peuple. Il faut même accorder que ce qui 
concerne l'activité d'Ivan comme homme d'Etat, tant pour l'admi- 
nistration intérieure que pour les relations avec les puissances étran- 
gères, est traité avec une regrettable indifférence, en quelques lignes 



LE ROMAN D HISTOIRE 35 I 

éparses et superficielles. Ceci admis, on admirera la couleur, le relief 
et le mouvement du portrait. Le Terrible ne s'y dresse pas comme 
une statue coulée d'un jet, il revit avec les faces de son caractère 
déconcertant, ses inquiétudes, ses soupçons, ses insondables revirements, 
ses folles colères, ses remords, sa terreur de l'enfer, sa dissimulation 
et ses ruses, son soin à justifier non seulement ses mesures de sévérité, 
mais ses cruautés les plus barbares, son sadisme, sa perspicacité en 
matière de cœur humain, sa haine des caractères forts, son désir de 
passer pour magnanime et équitable, ses accès de familiarité et de 
bonne humeur. Ces nuances, ajoutées l'une après l'autre, selon les 
circonstances, se fondent en un ensemble saisissant. f 

A ses côtés, Boris Godounov, malgré le rôle secondaire qui lui 
est dévolu dans la fiction, a des traits suffisamment accusés pour ne 
pas se perdre dans l'ombre du maître. 

Bien plus originale est la figure de Fedor Basmanov, telle 
qu'elle ressort du chapitre qui lui est tardivement consacré. Ce n'est 
pas un mince mérite, pour un homme du tempérament de Tolstoï, 
que d'avoir su pénétrer et rendre " cet étrange mélange de perfidie, de 
hauteur, de débauche efféminée et de hardiesse insouciante. " 1 Voici, 
rentré dans sa tente persane, ce Basmanov qui s'est intrépidement 
battu contre les Tatars : il se poudre, s'étend sur des coussins de soie, 
se contemple dans un miroir que tient un éphèbe agenouillé, rajuste 
ses boucles d'oreille en perle, s'inquiète du haie de son visage, vante 
ses sourcils de martre, ses cheveux soyeux. Tantôt il grasseyé non- 
chalamment, tantôt, sur une remarque de son visiteur, se redresse, les 
yeux étincelants et courroucés, puis subitement reprend son air 
insouciant. Feignant l'abandon, il énumère à Nikita ses griefs contre 
le tsar, lui confie ses peines, ses projets, lui propose une alliance, hèle 
des chanteurs, leur commande d'abord un air mélancolique et lent, 
qu'il accompagne de balancements et de plaintes, puis tout à coup 
une danse vertigineuse et folle qu'il rhythme au choc précipité de 
deux timbales d'argent ; c'est enfin, par une vengeance méditée, 
l'enivrement de son hôte à qui il veut passer un vêtement de femme, 
et qui s'évade " en crachant ", comme hors d'un mauvais lieu. Cette 
curieuse scène est d'un réalisme à la fois précis et pittoresque, qui la 
place au premier rang parmi les meilleures. 

1 P. S. Ch. XXVII. 



252 L ŒUVRE 

Il faut encore compter au nombre des bonnes pages de Tolstoï 
celles où il a pu introduire des paysages connus ou des souvenirs 
personnels. Les apprêts du combat contre les Tatars lui ont été un 
prétexte à faire appel à ses souvenirs de la steppe kirghise. C'est 
d'après eux qu'il a décrit ces Bachkirs, vêtus de peaux de mouton ou 
de chameau, accroupis en cercle autour de leurs brasiers, près des 
lances fichées en terre, qui projettent leurs ombres allongées non loin 
des troupeaux de chevaux paissant. Pour se protéger des loups, 
quelques-uns soufflent dans leur tchebouxga, 1 d'autres les accom- 
pagnent en oriant, et " le feu éclaire leurs visages aux pommettes 
saillantes, empourprés par l'effort... " Il note les lentes modulations 
de la tchehouxga avec ses arrêts abrupts " comme l'ébrouement d'un 
cheval, " et les chants sauvages de la horde, apparentés à ceux 
des tsiganes 2 : " Aux sons tristes, plaintifs en succédaient de joyeux, 
mais ce n'était ni la tristesse russe, ni la témérité russe. Là se reflé- 
taient la sauvage grandeur d'une race nomade, et les foulées des 
troupeaux et les incursions héroïques, et les migrations de peuples 
de pays en pays, et le regret d'une patrie inconnue, primitive. 
L'épisode de la chasse au faucon révélait l'expérience de Yegermeister y 
autant par l'exactitude technique que par l'évident plaisir avec lequel 
sont suivis les vols et les prouesses des oiseaux. 

La nature est partout dans l'œuvre, et sa présence repose les sens 
des artifices et du tumulte dramatique. Elle est le frais décor qui 
entoure la cavalcade médiévale. On se doute que les forêts et les 
champs aimés du poète ont servi de modèles. Dans le jardin de 
Morozov, comme à Pogorêltsy, les tilleuls en fleur ombragent l'étang 
clair, les pommiers, les cerisiers et les pruniers verdissent, d'étroits 
sentiers traversent l'herbe non fauchée, au-dessus des fleurs roses de 
l'églantier odorant tournent les scarabées d'or ; les abeilles bourdon- 
nent, les grillons crépitent, et " de derrière les buissons de groseillers 
rouges, les grands tournesols soulèvent leurs larges têtes, et semblent 
se baigner mollement dans le soleil de midi. " 4 La "Poganaïa Louja " 
ressemble au marais voisin de Krasny Rog, avec ses canards sauvages, 

1 Sorte de chalumeau. 

2 Cf. pp. 232-233. 

3 P. S. Ch. XXV. 

4 P. S. Ch. V. 



LE ROMAN D'HISTOIRE 353 

le cri plaintif de ses poules d'eau, puis, lorsque descend le brouillard, 
le coassement monotone de ses grenouilles, qui monte et grandit en 
un chœur étourdissant. 1 Nous connaissons cette rivière au-dessus de 
laquelle les alouettes chantent dans l'azur, les oiselets gazouillent en 
voletant de roseau en roseau, et les foulques s'appellent dans les joncs 
épais. 2 Que de fois, comme Viazemski, le poète a chevauché pensif dans 
le bois, en se penchant sur sa selle pour distinguer les sentiers envahis 
par la fougère, 3 tandis que son cheval arrachait au passage les feuilles 
des branches basses ! 4 Fet, en visite à Krasny Rog, avait été charmé 
des chants en chœur, lors des promenades en forêt : 5 pareillement, 
sous le regard curieux des écureuils et des pics à tête rouge, un des 
brigands, "stimulé par la solennité de la nature", entonne une 
chanson lente que reprennent bientôt les autres, et " toutes les voix 
se fondent en un chœur qui retentit au loin, en échos harmonieux, 
sous l'épais couvert des arbres... " 6 Ce sont aussi des impressions 
précises, maintes fois fixées dans les lettres du poète, que ces couchers 
de soleil suivis du silence successif des oiseaux qui s'assoupissent, 7 ou 
ces aurores vermeilles sur les chênes frisés et les noisetiers, dans l'air 
vif rafraîchi par l'orage, quand " les gouttes de pluie courent des 
arbres et claquent paresseusement sur les larges feuilles. " 8 
* Ce n'était certes pas une nouveauté que d'introduire des coins 
de paysages dans un roman historique ; c'était même suivre une 
tradition inaugurée par Walter Scott. Mais Pouchkine, Zagoskine et 
Lajetchnikov usent très sobrement de cette manière ; Gogol ramasse 
en quelques tableaux grandioses le panorama de son épopée cosaque. 
Tolstoï, sans consulter les nécessités de l'action, glisse partout ses 
sites préférés, comme un amant grave sur chaque arbre du 
chemin le nom de sa maîtresse. Aussi ses descriptions gardent à 
grand'peine le ton de la narration ; au fur et à mesure que les 

1 P. S. Ch. XII. 

' J P. S. Ch. XXVIII. 

:{ P. S. Ch. XXX. 

« P. S. Ch. XXXVIII. 

5 Cf. p. 276. 

6 P. S. Ch. XXXIX. 

7 P. S. Ch. XIX. 

s P. S. Ch. XXII. 

2 3 



354 L ŒUVRE 

silhouettes connues se précisent sous sa plume, l'émotion le gagne, et 
le ton se hausse au lyrisme : 

u Déjà le soleil commençait à décliner. Les longues ombres des arbres 
devenaient plus longues et couvraient les champs. Auprès de Maxime 
allait sa propre ombre comme un noir géant. Tantôt elle courait par 
l'herbe, tantôt, quand le bois resserrait le chemin, elle rampait sur 
les buissons et. les arbres. Bouïane l paraissait en son ombre une énorme 
bête fabuleuse. Peu à peu et Bouïane, et le cheval, et Maxime dispa- 
rurent de l'herbe et des arbres ; le crépuscule tomba : par endroits 
monta un brouillard blanc ; les scarabées du soir s'élevèrent de la 
terre, et en bourdonnant se mirent à rayer l'air. La lune se montra 
de derrière le bois : çà et là, sur le ciel qui s'assombrissait, s'allumèrent 
des étoiles ; au loin s'argenta le champ immense. 

O ma patrie, patrie ! A moi aussi, à cette heure tardive, il m'est 
arrivé de traverser tes déserts. Mon cheval marchait également, en 
se reposant des taons et de la chaleur du jour : le vent tiède épandait 
l'odeur des fleurs et du foin frais, et je ressentais une telle douceur, 
et je ressentais une telle tristesse, et je songeais tant au passé, et je 
rêvais tant à l'avenir ! Qu'il fait bon, qu'il fait bon chevaucher le 
soir par les lieux inhabités, par forêts et par champs, lâcher les rênes 
et songer, en regardant les étoiles ! " 2 

Qu'on se rappelle aussi ce matin de juin par lequel Serebriany fait 
sa rentrée joyeuse en Russie : 

" Le jour était clair, ensoleillé, un de ces jours où toute la nature 
respire la fête, où les fleurs paraissent plus vives, le ciel plus bleu, au 
loin l'air ondule en ondes transparentes, et l'homme se sent si léger, 
comme si son âme elle-même passait dans la nature, et palpitait sur 
chaque feuille et se balançait sur chaque brin d'herbe. " 3 Cela se lit 
comme une poésie lyrique, et en effet Tolstoï n'a eu qu'à rhythmer 
ces lignes lorsqu'il a voulu, ailleurs, traduire en vers cette impression : 

Plus clair est le chant de l'alouette, 
Plus vives les fleurs printanières, 



1 Chien de Maxime. 

2 P. S. Ch. XXXIII. 

3 P. S. Ch. i. 



LE ROMAN D HISTOIRE 1)55 

Le cœur est plein d'inspiration, 
Le ciel est plein de beauté. 1 



Le lyrisme est toujours prêt à jaillir ; un souvenir, un son suffisent 
à le déchaîner. Persten et Korchoun, dans la nuit d'été, modulent 
un air sauvage de la Volga, et l'auteur rêve à l'étrange puissance du 
chant russe, qui enferme en lui le secret de toute une race. Maxime 
va pensif, sa mélancolie s'exprime en complaintes populaires et 
l'auteur s'écrie : " Merveilleuses sont les chansons du cœur russe ! 
Les paroles sont insignifiantes, elles ne sont qu'un prétexte ; ce n'est 
point par des mots, mais seulement par des sons que s'expriment les 
sentiments profonds et infinis. " 

Le lyrisme sourd encore du style imagé, naïf et hyperbolique des 
contes et des bylines, dont Tolstoï use volontiers, et dont il abuse 
parfois. Employé immodérément, le procédé sent le poncif. Lorsque 
Nikita soufflette Maliouta, le bois résonne, les feuilles tombent, les 
animaux s'enfuient dans les fourrés, les moujiks éloignés croient 
qu'un vieux chêne s'est abattu ; seul le lecteur conserve son sang- 
froid. Cependant ce que l'on sait du caractère de l'écrivain montre 
que ces passages ne sont pas des pastiches rédigés avec une tranquille 
préméditation, mais des formes aimées dans lesquelles s'est coulée 
naturellement l'émotion poétique. 

Le Prince Serebriany est un poème en prose, poème dramatique 
joué sur un théâtre de verdure. Que la pièce abonde en invrai- 
semblances, le baiser de Nikita et d'Hélène, en plein jour, au-dessus 
de la clôture du jardin, la rencontre par Mikheïtch du tsarévitch 
ligotté, l'arrivée à point nommé des brigands qui sauvent Nikita, 
l'évasion du prince, et cent autres interventions du " dieu de la 
machine " le disent assez. Mais elle a des qualités qui la rendent 
supérieure aux œuvres de Zagoskine et de Lajetchnikov. Il y a dans 
Iouri Miloslavski des gaucheries, des longueurs et des complications 
maladroites. Le Basourman s'ouvre par une ténébreuse et mélodrama- 
tique histoire de vendetta italienne, inutile au développement du 
récit ; il est semé de digressions ; le souci de l'exactitude archéolo- 
gique prime celui de l'art : on s'étonne de ne pas trouver de 

1 Première strophe d'une poésie parue dans la Rousskaïa Besêda, 1858, IX. 



2$6 l'œuvre 

références au bas des pages ; le ton se fait didactique ; de véritables 
cours d'histoire s'intercalent dans la fiction ; d'aventure, le professeur 
s'aperçoit qu'il trahit le romancier et s'excuse, par une note, de s'être 
laissé entraîner par son ardeur historique... : Une autre fois, l'idée 
bizarre lui vient d'en appeler à Byron, Mickiewicz et Pouchkine ; 2 
ou bien il interrompt sa narration pour s'attendrir sur ses person- 
nages, en exclamations sentimentales 3 qui rappellent les soupirs de 
l'auteur de Nathalie, la fille du boïar. 4 Tolstoï ne commet pas ces 
fautes de goût : l'unité d'action est sauvegardée ; les intrigues s'entre- 
mêlent sans cesser d'être étroitement enchaînées, et chacune est un 
modèle de simplicité ; aucune obscurité, aucun mystère touffu ne les 
enveloppent : la route est sinueuse et incertaine, mais elle est 
jalonnée de signaux qui vous disposent aux rencontres possibles. Les 
avertissements du iourodivy, la mauvaise humeur d'Ivan, les pressen- 
timents de Korchoun, le danger des Tatars contre lequel les paysans 
prémunissent Maxime, sont, parmi tant d'autres, des exemples de ce 
constant souci des préparations. Aucun coup de théâtre ne se produit 
sans que l'air ait été graduellement chargé de l'électricité suffisante à 
faire éclater l'orage. La scène où les brigands, révoltés contre leur 
ataman et impatients de marcher contre leur tsar, sont progressive- 
ment amenés par Nikita, qu'on n'eût pas cru si grand diplomate, à 
courir aux Tatars pour défendre la patrie et la foi orthodoxe, est un 
modèle du genre. 

Tolstoï est aussi doué d'un sens qui faisait défaut à Lajetchnikov 
et à Zagoskine : celui de la proportion. Aucun développement 
postiche n'alourdit chez lui l'action, qui s'avance allègrement dans 
une cadence accélérée. Rarement un chapitre s'achève sans amorcer 
celui qui suit. Le romancier transporte insensiblement son lecteur 
dans les directions les plus variées, sans que celui-ci ait le loisir de 
demander des comptes. Il est passé maître dans l'art de susciter le 
mouvement précipité, l'animation intense d'un tumulte d'hommes. 
Il serait difficile d'imaginer un raccourci plus vivant que le tableau 



1 Cf. Basourman, III, ch, VI. 

2 Ibid., II, ch. 9. 

3 Ibid., I, ch. 8, et ch. 9. 

4 Nouvelle de Karamzine. 



LE ROMAN D HISTOIRE 357 

de l'alarme donnée aux opritchniks après les visions d'Ivan 1 : 
" Votre ouvrage est somptueux à l'excès, il flambe trop fortement, 
comme un feu d'artifice qui ne vous laisse pas respirer une minute... ", 
écrivait le comte V. Sollohoub à Tolstoï. 2 

Ces qualités, qui étaient des qualités de théâtre, désignaient le 
Prince Serebriany à l'attention des littérateurs en quête de scénarios. 
Dès 1866, Tolstoï se défendait d'avoir contribué en rien à la pièce 
de S. D. Dobrov qui se réclamait de son roman, 3 et dont voici 
brièvement l'analyse. Dans un premier tableau, appelé Le festin et le 
jugement, un dialogue de serviteurs expose le passé du héros, Maliouta 
laisse éclater sa haine contre les boïars, le tsarévitch et Serebriany ; 
celui-ci, surpris de constater tant de changements à son retour en 
Russie, refuse l'asile que lui offre Viazemski, auquel il confie sa 
déception de n'avoir pu épouser Hélène et révèle la disgrâce de 
Morozov. Le tsar festine, autorise Viazemski à enlever Hélène, 
Khomiak entre ensanglanté, en demandant justice, Ivan rend son 
arrêt, contre lequel proteste Maxime ; sur l'intervention de Godounov, 
le tsar gracie Serebriany et Maxime. 

La seconde partie, intitulée La cérémonie du baiser, reproduit les 
épisodes connus, depuis le chant de Dounia : Ah ! si sur les fleurs... 
jusqu'à l'enlèvement d'Hélène par Viazemski, tandis que Serebriany 
tombe, blessé par Morozov. 

Le troisième tableau, Les embûches, se passe dans la chambre à 
coucher d'Ivan. Onoufrevna récite au souverain le Livre de la Colombe, 
lui chante une berceuse et injurie Maliouta ; Morozov porte plainte 
contre Viazemski et, contraint à se laisser vêtir en bouffon, prononce 
le célèbre réquisitoire contre le tyran. 

La quatrième partie, Le jugement de Dieu, montre les duels entre 
Viazemski et Morozov et entre Khomiak et Mitka. 
y Dans le cinquième tableau, Les brigands, Boris Godounov assis sur 
un banc, " un livre de grand format " sur les genoux, se lamente 
sur le funeste système des préséances ; Serebriany survient, lui retrace 

1 P. S. Ch. XI. 

2 Lettre du 18 février (1862?) Vêstnik Enjropy, octobre 1905, sous la date 
erronée de 1866. 

3 Cf. page 242. Nous avons fait l'analyse qui suit d'après le manuscrit conservé 
à la bibliothèque des théâtres impériaux. 

- \* vN 



358 l'œuvre 

l'histoire de ses relations avec les brigands, et de son expédition 
contre les Tatars, et déclare qu'après avoir fait ses adieux à Hélène 
au couvent, il est venu se livrer. Le tsar paraît en riche costume, le 
faucon Adragane sur le poing, passe en revue les brigands soumis, 
plaisante avec Khlopko, Onoufrevna et Mitka, s'emporte contre 
Serebriany qui refuse de servir dans l'opritchnina, mais apaisé par le 
son de la cloche appelant à la prière, il pardonne au prince, qui 
annonce son intention d'aller combattre les Tatars. 

La tentative fut reprise sous d'autres noms. En 1884, La boïarine 
Morozova^ de Nathalie Semiakina \ réunit en cinq actes de prose 
les épisodes relatifs aux rapports de l'héroïne et de Nikita. Le per- 
sonnage d'Ivan est supprimé comme superflu ; en revanche l'intéres- 
sant Maxime donne asile à la belle boïarine escortée de ses suivantes. 
Le rideau s'abaisse sur un carnage : dans la maison en flammes, 
Morozov est tué par Viazemski qui veut étreindre la veuve, Nikita 
surgit pour la défendre, mais tombe mortellement blessé aux pieds 
d'Hélène qui se poignarde. 

Dans son drame en vers Uopritchnina, K. Barantsevitch 2 suit 
l'original de plus près. Les grands spectacles ne l'effraient point. 
Dans ces quatre actes et neuf tableaux figurent non seulement les 
aventures du moulin, du jardin et de la demeure de Morozov, mais 
le festin au palais de la Sloboda, l'emprisonnement du boïar Vasili, la 
condamnation de Nikita, la protestation de Maxime, la grâce, puis 
le dialogue entre Ivan et sa vieille nourrice, dans la chambre à coucher 
du tsar, les visions nocturnes et la course vers l'église, la prison dans 
laquelle Godounov empêche Maliouta de déchirer Serebriany et d'où 
Persten enlève de force le captif ; ici même, jugeant insuffisant 
l'intérêt, l'auteur ajoute la venue du tsar et de Griaznoï, que le 
prisonnier accable de reproches. C'était doubler le rôle de Nikita de 
celui de Morozov ; ce dernier ayant, dans la version nouvelle, péri 
sous les coups de Viazemski, ne pouvait avoir été et être ; le com- 
promis conservait un jeu de scène précieux. Barantsevitch a été séduit 
par ce que l'œuvre avait de brutal et de tapageur. Il a dû renoncer 
à regret à ne pas couronner son œuvre par la belle horreur d'une 

1 Publié à Kazan, 1884. 

2 Publié à S l -Pétersbourg en 1890. 



LE ROMAN D HISTOIRE 359 

exécution capitale. Au reste, tout finit bien : Hélène se laisse aisément 
convaincre de ne pas ensevelir sa jolie personne dans un monastère, 
et Nikita emmène à l'étranger son " Elenouchka ", pour goûter enfin 
paisiblement le bonheur à deux. 

Ces adaptations du Prince Serebriany ne pouvaient être satisfai- 
santes : ou bien elles prenaient pour matière fondamentale la mince 
et insignifiante histoire sentimentale, et s'écroulaient dans la banalité, 
ou bien elles concentraient leur attention sur les effets les plus 
violents, et aboutissaient à un bariolage de couleurs juxtaposées mais 
non fondues, à un mélodrame amorphe et souvent ridicule. 

Détachés et isolés du roman, les caractères et les effets apparaissent 
crûment avec leurs défauts, leur indigence ou leurs exagérations. Le 
virtuose n'est plus là pour préparer, expliquer, relier, animer. Des 
marionnettes s'agitent, en lesquelles on ne reconnaît plus les créatures 
qu'un art subtil avait baignées dans une atmosphère de poésie qui 
transfigurait tout. Le germe dramatique du Prince Serebriany n'était 
ni dans la fable, ni dans le chapelet de scènes à grand fracas, mais 
dans le tour d'imagination de l'écrivain, à qui seul il fallait en 
demander le développement. 

Le comte V. Sollohoub avait remarqué justement : "Toutes les 
scènes avec le Terrible sont écrites avec une grande force et en pur 
style dramatique. Il m'est venu à l'esprit que votre genre est le 
dramatique, et qu'il vous conviendrait d'essayer vos forces dans cette 
carrière. La tranquillité didactique des descriptions, qui font le plus 
grand mérite et le plus grand défaut de notre littérature, ne convient 
nullement à votre imagination enflammée. Il vous faut du mouve- 
ment et des situations tranchées et fortes. " 1 

C'était là prêcher un converti. Tolstoï sentait que toutes les forces 
de sa nature le poussaient irrésistiblement vers le théâtre. 

1 Lettre citée. 



CHAPITRE II 
L'ART DRAMATIQUE 



La trilogie — Le sujet — Le romantisme — Les effets de scène, le surnaturel, 
le lyrisme, le traitement de l'histoire — Rôle secondaire de l'intrigue — 
L'architecture — La leçon morale — L'abus du didactisme — L'art psycho- 
logique — Les caractères d'Ivan, de Fedor, de Boris — La sensibilité 
poétique — Les influences — Les parallèles — Le Posadnik marque-t-il un 
progrès ? — Le sujet du Posadnik, sa documentation historique — Le portrait 
du héros — Les caractères secondaires — L'évolution vers le réalisme objectif. 

La trilogie composée de La mort (V Ivan, du Tsar Fedor et du Tsar 
Boris peut être considérée dans son ensemble et dans ses parties. 
Dans son ensemble elle se déploie sur vingt et une années, de 1584 à 
1605, et a pour personnage central Boris Godounov dont elle suit 
l'ascension, l'apogée et le déclin. Dans ses parties elle enferme trois 
tragédies complètes. Par là elle se rattache plutôt à la conception 
antique dont VOrestie est le modèle, qu'à celle de Schiller, pour qui 
cette forme dramatique n'est qu'un vaste tout partagé en trois portions 
inégales, dont la première est le prologue, la seconde le nœud et la 
troisième le dénouement. 

Le sujet de La mort d'Ivan, c'est, d'une part, la succession des états 
d'âme du tsar qui, après une velléité d'abdication, reprend le pouvoir 
sur les instances des boïars, passe, selon les nouvelles reçues, de l'orgueil 
triomphal à l'exaspération et à l'humilité extrême, enfin, inquiet de 
prédictions et de présages, attend avec une défiance irritée la fin du 
jour fixé pour sa mort, et meurt avant que celui-ci ne s'achève ; 
d'autre part, c'est le développement de l'ambition de Boris Godounov, 
conseiller favori de son maître, jalousé par les boïars, conscient des 
nécessités de l'Etat et qui, recevant des devins l'assurance qu'il régnera 
un jour, hâte par une audacieuse manœuvre la mort d'Ivan, qui lui 
livre la souveraineté effective sinon nominale de la Russie. 



l'art dramatique 361 

Le tsar Fedor se déroule sept ans plus tard : Boris, beau-frère du 
doux et faible fils du Terrible, régente l'empire, et sa toute-puissance, 
affirmée par les réformes d'un esprit novateur, lui vaut la haine du 
parti conservateur dirigé par les Chouïski. Ceux-ci complotent son 
renversement, mais, sur les instances du tsar, se prêtent à une récon- 
ciliation, bientôt suivie d'un retour offensif de Boris, qui écrase 
définitivement ses ennemis, supprime, par le meurtre du tsarévitch 
Dimitri, le seul obstacle à son élévation future au trône, et reconquiert 
sur Fedor son absolue domination, un instant compromise. 

Le tsar Boris embrasse les sept années du règne de Godounov. Le 
tsar couronné croit que ses intentions généreuses et ses plans de 
rénovation de la Russie justifient ' les crimes qui lui ont donné le 
trône. Lorsque le bruit court que le tsarévitch Dimitri a échappé à 
l'assassinat et marche sur Moscou, il s'emporte, multiplie les mesures 
de rigueur et les menaces, mais en vient lui-même à connaître le 
doute. Frappé dans ses affections, poursuivi par le remords, tacitement 
désavoué par son fils et environné de traîtres, il succombe enfin et 
meurt dans un banquet. 

Un examen superficiel rangerait ces pièces sous la bannière roman- 
tique. Les actes sont divisés non en scènes, mais en tableaux compor- 
tant des changements de lieux. Entre eux s'étendent des espaces de 
temps variant d'un jour à plusieurs années. Quelques passages en 
prose rompent çà et là l'ordonnance poétique. Le peuple, banni de la 
tragédie classique, gesticule ici librement, des brigands se battent sur 
les planches et échangent des quolibets, mêlant le burlesque au tragique, 
un bouffon fait des mots. 

La figuration, qui a son minimum d'ampleur dans Le tsar Fedor 
avec trente-trois personnages parlants, atteint dans Le tsar Boris le 
nombre de cinquante-cinq, sans compter la multitude des boïars, 
boïarines, moines, soldats, marchands, paysans, brigands, espions, 
mendiants, etc. Cette foule doit être habillée de vêtements dont 
l'aspect et la couleur attirent le regard. Les baladins seront " le plus 
laids possible " \ avec des bosses, des barbes de filasse, des cornes 
dorées, les uns vêtus à la polonaise, d'autres à l'allemande. S'agit-il 
de mendiants, ils seront en haillons d'autant plus pittoresques qu'ils 

1 Projet pour Ivan. 



362 l'œuvre 

seront plus déchirés ; l à deux astrologues on donnera une nationalité 
différente, pour avoir un prétexte à varier leur costume ; 2 tous 
changeront d'habillement ou se travestiront avec une complaisance 
infatigable sous l'œil vigilant de l'auteur qui ne tarit pas d'indi- 
cations ; la tsarine, recevant Zakharine en robe d'intérieur, se 
sauvera, en entendant la voix de son époux, pour aller se parer de 
ses plus riches atours. Quelle magnifique diversité offriront les 
scènes du couronnement de Boris, où sur les chamarrures de la cour 
russe ressortira le défilé des ambassadeurs étrangers, anglais, papal, 
autrichien, lithuanien, suédois, florentin, hanséatique, persan, turc, 
ibérien. On verra Ivan en caftan de soie, en lévite noire, en manteau 
d'apparat, en pelisse, en robe de chambre ; les boïars approprieront 
leurs vêtements aux circonstances, Kikine se déguisera en pèlerin. 
On ménagera des contrastes : des policiers seront ventrus et rouges 
pour trancher sur les pâles visages faméliques des gens du peuple, 3 
la jeunesse d'un gouslar s'opposera à la vieillesse de Kourioukov. 4 

Si Tolstoï, dans ses Projets, ne consacre pas de longues pages au 
décor, c'est de crainte d'enfler démesurément ses articles ; mais il 
ny attache pas un moindre intérêt qu'au costume. En renvoyant les 
artistes, pour les détails, aux recueils de Solntsev et aux études de 
Kostomarov et Zabêline, il ne peut s'empêcher de mentionner les 
points qui lui sont les plus chers, et s'il insiste pour que la nudité 
d'une chambre à coucher reflète l'humeur ascétique d'Ivan, la nuit, 
en revanche il explique que le palais où le tsar examine ses trésors 
" ne peut être suffisamment splendide ". 

Il exhorte le décorateur " à épuiser son imagination pour nous 
représenter une salle moscovito-byzantine, avec des voûtes basses, des 
colonnes ouvragées, des peintures sur les murs et, gisant sur les tables, 
entassés par terre, des monceaux d'étoffes d'or et de soie, vases, 
kovchs, coupes et puisoirs, armes précieuses et harnachements, en un 
mot tout ce qui aide à l'éclat de l'impression et s'harmonise avec les 
objets réels apportés sur la scène. " Préoccupé de réaliser avec le plus 
d'intensité possible l'illusion théâtrale, il s'inquiète de l'éclairage, qui 

1 Trojet pour Fedor. 
a Trojet pour l<van. 

3 Ibid. 

4 Trojet pour Fedor. 



l'art dramatique 363 

en tel endroit doit être faible, " pour donner à la scène plus de 
mystère " * ; il recommande, afin d'éviter sur les planches le bruit 
des sabots des chevaux, qui rappelle la convention scénique, de ferrer 
les animaux d'épaisse gutta-percha 2 . Il possède le premier don du 
dramaturge, celui de voir scéniquement ; il n'écrit rien qu'il ne se 
représente joué, et la question qu'il se pose constamment à lui-même 
est celle de 1' " effet " produit ; le mot est plusieurs fois prononcé 
dans les Projets, appliqué à l'attitude de Haraburda, au rôle de 
l'anachorète, à celui de Fedor, à une sortie de Godounov. Aussi les 
actes et les tableaux s'achèvent-ils généralement en impressionnants 
finales. Parmi les plus typiques, qu'on se rappelle les suivants : 
Godounov quitte Bitiagovski sur ces paroles : 

... Mais moi je te menace d'un châtiment tel 
Que n'en eût inventé pas même Maliouta 
Skouratov-Bêlski, mon beau-père défunt ! 

(Il sort. Bitiagovski demeure dans la stupeur.) 3 

Ivan refuse de croire aux nouvelles de ses désastres : 

... Les messagers mentent ! 
Qu'on les pende ! Mort à qui dira 
Que je suis battu ! Mes régiments ne peuvent 
Etre battus ! La nouvelle de ma victoire 
Doit venir ! Que dès maintenant on célèbre 
Des Te Deum de victoire dans toutes les églises ! 

(Il tombe épuisé sur son trône.) 4 

A l'acte suivant, Ivan, par une de ses voltes soudaines, a abaissé au 
dernier degré de l'humilité sa personne et la Russie devant l'étranger, 
les boïars ont murmuré ; rageur et chancelant, il crie qu'on dépêche 
les ambassadeurs : 

... Qu'on leur ordonne 
De tout supporter — de tout souffrir — tout, 
Même les coups ! 

(Les bo'iars s'éloignent.) 

1 Projet pour Ivan. 
3 Ibid. 

3 La mort a"I<van, acte II. 

4 Ibid. acte III. 



364 l'œuvre 

Dieu tout-puissant ! 
Tu vois ton oint — 
Est-il suffisamment humilié maintenant ! 

Les députés des marchands entourent Fedor et le supplient d'inter- 
venir auprès de Boris. Le tsar se bouche les oreilles : 

Aïe, aïe, aïe ! 
Dites tout à Boris ! tout à Boris ! 
Je n'ai pas le temps ! Dites tout à Boris ! 

(Il sort, les doigts aux oreilles. Les députés se 
regardent les uns les autres, perplexes.) l 

Le peuple se rue derrière Chakhovskoï, pour délivrer les prisonniers, 
en clamant : 

Les Chouïski ! Les Chouïski ! '' 

Fedor s'accuse de tous les malheurs survenus et s'écrie : 

Dieu, Dieu ! 
Pourquoi m'as-tu fait tsar ? 3 

Boris, qui avait résolu de régner par la douceur, se décide à changer 
de système : 

... J'avais résolu fermement 
De ne gouverner que par l'amour ; mais puisque 
Je ne puis par lui contenir les hommes, 
Je saurai leur montrer courroux et châtiments ! 4 

Ailleurs, apprenant l'entraînement croissant de ses sujets vers Dimitri : 

... Ils m'appellent 
Ivan ? Eh bien ! je le leur rappellerai 
Sans plaisanterie. Ils s'obstinent à m'accuser, 
Eh bien ! je m'obstinerai moi à les châtier, 
Nous verrons qui de nous se lassera le premier ! 5 

La tsarine Marthe pleure son fils mort : 

1 Le tsar Fedor, II. 

2 Ibid. IV. 
a Ibid., V. 

4 Le tsar Boris, II, 1 . 

5 Ibid., III, 1. 



l'art dramatique 365 

...Tu aurais pu vivre ! 
Tu aurais pu grandir ! Pour la gloire de toute la terre 
Tu régnerais maintenant ! Mais tu as été tué ! 
Mon fils a été tué ! Il a été tué, tué, mon Dmitri ! 

(Elle tombe a terre et sanglote.) ' 

Boris informe Xénie du décès de Christian : 

Boris 
Tout est fini ! 

(Xénie chancelle et tombe.) 

Boris, la soutenant 
Le Seigneur soit avec toi, Xénie ! '' 

Boris a fait venir Klechnine pour le consulter : 

Klechnine 
Baise donc la main 
Qui te bénit. 

Boris 
La tienne ? 

Klechnine 
Est-elle sanglante ? Qu'importe ? Es-tu plus pur ? 
Dépose ta couronne. 

Boris 

Je lutterai jusqu'au bout 
Avec la destinée. 

Klechnine 
>rs ! meurs c 

Le tsar meurtrier supplie son fils de ne pas le maudire : 

... Il m'est pénible de savoir 
Que tous me maudissent... Entendre une parole 
Accueillante me rendrait heureux... 

Fedor 

Adieu ! 

(Il sort.) 

1 Le tsar Boris, IV, 2. 

2 lbid. y IV, 3. 

3 Ibid., V, 1. 



366 l'ceuvre 

Dans le corps même des pièces, les effets sont répandus avec prodi- 
galité. Tels sont, dans La mort d'Ivan : la présentation de Bitiagovski 
par Chouïski, l'arrivée inopinée de Godounov, le geste de Bitiagovski 
portant la main à son poignard, le gant jeté en défi par Haraburda au 
tsar, la hache lancée par le tyran furieux, Ivan s'agenouillant pour 
implorer le pardon des boïars, le conseil donné par l'anachorète au 
tsar d'envoyer à la guerre son fils Ivan, et l'aveugle colère du père 
assassin qui voit dans ces paroles une audacieuse provocation, l'attitude 
de Godounov lorsque les devins lui prédisent le trône, la manière 
dont il se présente devant le tsar et s'arrête immobile en le fixant de 
ses yeux implacables, la méprise des baladins qui, à l'appel de Bêlski 
pour mander un confesseur auprès du tsar mourant, accourent sifflant, 
dansant et chantant leur refrain 

Oh ! brûle, brûle, brûle ! 
Tire le bouc par les cornes ! 

qui prend, dans la conscience du moribond, une signification sinistre. 
Tels sont, dans Le tsar Fedor : la méditation silencieuse de Godounov, 
tandis que ses partisans le pressent d'agir contre les Chouïski, le geste 
d'Ivan Chouïski, tendant, après un violent combat intérieur, la main à 
son adversaire, l'irruption des élus des marchands qui tombent aux 
pieds de Fedor, les coups frappés, la nuit, à la porte du jardin, par 
Krasilnikov, le songe horrible de Fedor, l'entrée et le groupement 
muet des conjurés chez Ivan Petrovitch, l'arrivée du messager couvert 
de poussière, apportant la nouvelle du meurtre de Dimitri. 

Dans Le tsar Boris, ce sont, outre de nombreux exemples fournis 
par la scène de la réception des ambassadeurs, l'arrestation des Romanov, 
à l'instant où l'un des convives vient d'exprimer sa certitude de 
sécurité, la confrontation de Volokhova et de la tsarine Marthe, la 
rage aveugle de Maria Godounova s' élançant sur Marthe, une chan- 
delle allumée à la main, l'hallucination de Boris errant la nuit dans 
la salle du trône... 

Quelques-uns de ces effets sont d'essence mélodramatique et 
n'émeuvent que les sens ; mais beaucoup relèvent d'un art supérieur 
et sont produits par le jeu de contrastes organiques ou psychologiques. 
Ainsi le bouffon est " une arabesque qui doit renforcer la diversité 
extérieure du décor. Tout ce qui, à la fin de la tragédie, brille et luit 



l'art dramatique 367 

autour d'Ivan est le fond doré sur lequel se détache la sombre cata- 
strophe. Plus fleuri et plus éclatant est ce côté extérieur, plus vive- 
ment est sentie l'imminence de l'événement 'V Fedor, en une farouche 
révolte, arrache impérieusement une lettre destinée à Godounov, mais 
à peine commence-t-il à lire, qu'il est pris d'un tremblement convulsif 
et que ses yeux se troublent. Que de ressources semblables fournit 
l'opposition entre la faiblesse prolixe de Fedor et la volonté froide et 
laconique de Boris ! 

De l'intervention de l'élément surnaturel, représenté par les devins 
et par la comète annonciatrice, Tolstoï attend une action troublante 
sur les spectateurs. Des critiques, et même son ami Gontcharov, lui 
ont reproché d'avoir, en montrant l'accomplissement d'une prédiction, 
donné une inutile sanction à la superstition, et rendu de nul intérêt la 
préméditation et l'exécution de l'attentat de Boris. 2 Sans nier que le 
poète se soit laissé entraîner une fois de plus par sa passion du mystère, 
on peut dire que ce reproche est plus spécieux que fondé. Et d'abord 
pourquoi Tolstoï, qui empruntait à Karamzine le fond de sa docu- 
mentation, aurait-il exclu ces détails qui y figuraient en bonne place ? 
L'historien n'avait pas dédaigné de rapporter la tradition selon laquelle 
Ivan, considérant la comète comme le signe précurseur de sa fin, 
rassembla jusqu'à soixante astrologues, qui lui prédirent la mort pour 
le 1 8 mars ; il relatait le regain d'espoir du tsar à la date fatale, et la 
tranquille réponse des prophètes accusés de mensonge : " Le jour 
n'est pas encore passé. " 3 II avait aussi, quoique avec des réserves, 
reproduit le passage des chroniques racontant la consultation des 
devins qui promettent à Godounov la couronne et sept années de 
règne, il mentionnait l'exclamation de Boris : " Ne fût-ce que sept 
jours, pourvu que je règne ! " 4 Le dramaturge était justifié à se servir 
de ces matériaux. Prétendre qu'en accueillant cette légende il devait 
logiquement condamner Boris à attendre, les bras croisés, l'heure 
fatidique, c'est ignorer la complexité de l'âme humaine, dont l'impa- 
tience s'efforce d'aider et de précipiter la destinée ; la révélation de 
l'avenir, qui théoriquement devrait paralyser l'activité, est pratique- 

1 Trojet pour î<vàn. 

2 C'est encore le point de vue de S. A. Venguerov. 

3 Karamzine, IX, ch. 7. 

4 Ibid. t X, 2. 



368 l'œuvre 

ment un aiguillon véhément ; l'histoire et la légende abondent en 
témoignages. Qui songe à critiquer Shakespeare d'avoir fait de 
Macbeth un assassin, alors que ce héros eût pu, sans souiller sa 
conscience, se reposer sur la prédiction des sorcières ? Au reste, 
Tolstoï use discrètement de ce merveilleux. Il y puise le stimulant 
à l'ambition de Boris, il en tire un effet de pittoresque et de 
suspens, mais il laisse le spectateur libre d'en admettre ou d'en 
rejeter l'essence surnaturelle. Il y a dans cette conception un 
progrès sur les procédés du Prince Serebriany. Un commentaire de 
l'auteur ne laisse aucun doute à cet égard : " Les devins ne sont pas 
des imposteurs ; ils sont persuadés de la vérité de leur science. De 
nombreuses expériences leur ont prouvé que leurs prédictions se 
réalisent, et il est facile de l'expliquer. L'imagination fortement 
ébranlée produit souvent ce qu'elle désire ou craint. Ainsi, sans 
recourir même au surnaturel (qui jusqu'à un certain point est permis 
dans les tragédies), il aurait pu arriver qu'Ivan, ébranlé par l'attente 
de sa mort imminente, fût mort effectivement au jour fixé, même 
sans le concours de Godounov. Sa vie est suspendue à un cheveu, il 
croit à la prédiction, et Godounov ne donne qu'une petite secousse à 
l'arbre déjà scié à la racine. — La prédiction du trône faite à 
Godounov (si réellement elle a eu lieu comme le disent les chroniques) 
ne doit pas contribuer peu à son succès. — Si le trône d'Ecosse 
n'avait pas été prédit à Macbeth, il n'y serait vraisemblablement pas 
monté. " 1 

On peut encore imputer au romantisme des explosions éparses de 
lyrisme, où la voix du poète se substitue à celle de l'auteur : Lan, 
tourmenté par le remords, songe à se retirer dans une solitude où il 
venait jadis goûter une paix délicieuse : 

A l'heure vespérale suivre des yeux les nuages, 
N'entendre que le bruit du vent et les cris des mouettes 
Et le clapotis monotone du lac ! 2 

Dans le jardin des Chouïski, par une nuit de printemps, la jeune 
princesse Mstislavskaïa, conduite par la marieuse Volokhova, vient à 
la rencontre de son fiancé. Qui dira la douceur de la soirée enchan- 

1 Projet pour Ivan. 



l'art dramatique 369 

teresse ? les amants scrutant enlacés, comme Lorenzo et Jessica, le 
profond firmament ? 1 Certes, mais d'abord les lèvres de la cupide 
entremetteuse, ouvertes à tant de mensonges, laissent tomber ces 
mots baignés de la tiédeur de mai : 

Quelle chaleur ! Comme l'herbe embaume ! 
Et de là-bas, du bosquet du monastère, 
Vient la senteur du bouleau et du merisier ! 

On dirait qu'un poisson a fait clapoter l'eau dans l'étang, 

Oh ! ces rossignols ! Je les Pchi ! Pchi ! Pchi ! 

Enfin ils se sont tus ! mais maintenant 
Voilà les grillons qui crépitent — 2 

A son tour, Chakhovskoï, qui ne s'était révélé que comme audacieux 
lutteur et turbulent amant, trouve, devant la bien-aimée, des accents 
inattendus : 

... Ah ! voici que tu as ri ! 
Et ton rire est comme le chant du rossignol, 
Ma beauté ! Quand tu ris, 
Tout le sombre jardin semble s'illuminer ! 
Vois, là-bas même une étoile vient d'apparaître ! 
Et là-bas une autre ! une troisième ! Là-bas encore ! 
Tu vois, elles sont toutes sorties pour t'écouter ! 
Et là-bas aussi dans l'étang elles se sont allumées ! 3 

Le duc Christian de Danemark décrit à Xénie ses années d'en- 
fance dans le château norvégien suspendu à un roc escarpé, où 
montait seul le bruit des vagues et des pins séculaires : 

Là, étant enfant, dans mes rêveries solitaires, 

J'écoutais souvent le ressac de la mer, 

Ou je le suivais d'un œil joyeux 

Quand il roulait en tempête, vague sur vague, 

Et, se brisant contre les murs abrupts, 

Rejaillissait en un torrent d'écume blanche. 

Dès mes plus jeunes ans, les dits du temps jadis, 

1 Shakespeare, Le Marchand de Venise, V, 1 . 

2 Le tsar Fedor, III, 1. 

3 Ibid. 

24 



370 L ŒUVRE 

Les expéditions et les combats des guerriers de la mer 

M'inspiraient des rêves hardis, 

Et les aventures m'attiraient au loin. 

Par hasard je pénétrai dans une salle, 

Des cuirasses y pendaient, sous une couche de poussière, 

Et sur la table gisaient maints livres — 

C'étaient les chroniques de Norvège. 

Je me mis à lire — et comme un feu, 

Elles me saisirent plus fortement chaque jour ! 

Et toujours plus éclatantes m'apparaissaient les visions : 

Les preux, les corps à corps et les batailles 1 

Ce chevalier, délicat amant de la nature, ému à la vue des armures 
poudreuses, à la lecture des annales héroïques, est né trois siècles 
plus tard que l'auteur ne le dit : la suite de son autobiographie, 
l'erreur passagère qui l'entraîne " dans la capitale " à " s'adonner à 
la vie frivole et mondaine ", la honte qu'il en eut, la résurrection de 
ses anciens rêves, la participation à la guerre sainte, tout établit son 
identité avec Tolstoï. Il faut reconnaître d'ailleurs que ces jets de 
lyrisme sont rares et que le poète en use avec une discrétion qu'igno- 
raient les Dumas, les Vigny et les Hugo. 

Le choix d'un sujet de drame pris dans une période troublée de 
l'histoire nationale apparaît aussi comme une profession de romantisme. 
L'impression se confirme lorsqu'on lit dans les Projets les théories de 
l'auteur, qui ne se considère pas comme lié par le détail précis et la 
stricte chronologie. S'appuyant sur l'autorité d'Aristote, de Rotscher 
et de Bêlinski, il ne reconnaît qu'une loi : la vérité humaine. Quant 
à la vérité historique, " si elle entre dans le drame, tant mieux, si 
elle n'y entre pas, il s'en passe. " 2 Les proportions du mélange sont 
affaire de " conscience " et de " tact poétique. " 3 Si la vérité 
" historico-psychologique " 4 doit y gagner, il n'hésite pas à grouper 
ensemble des événements qui, en réalité, se sont échelonnés sur 
une période beaucoup plus étendue. Victor Hugo, dans la préface 
de Cromwelly montrait la môme préférence pour la u vérité des 

1 Le tsar Boris, II, i. 

2 'Projet pour Injan. 
1 Ibid. 

4 Lettre du 22 mai 1865. 



L ART DRAMATIQUE 37 I 

mœurs et des caractères, bien moins léguée au doute et à la contra- 
diction que les faits, " et Vigny donnait aussi à la u vérité d'obser- 
vation sur la nature humaine " le pas sur " l'authenticité du fait. " 1 
Mais Tolstoï est séparé des romantiques par une différence fonda- 
mentale. Pour ceux-ci, malgré de bruyantes prétentions, l'histoire 
est, avant tout, une pourvoyeuse de canevas et de décors, asservie à la 
fantaisie créatrice. Hugo se réjouit des lacunes des archives, parce que 
" la liberté du poète en est plus entière et le drame gagne à ces 
latitudes que lui laisse l'histoire. " 2 Vigny écrit que " le fait adopté 
est toujours mieux composé que le vrai, et n'est même adopté que 
parce qu'ih est plus beau que lui. " 3 Traitée ainsi, l'histoire est 
condamnée à n'être plus, tôt ou tard, qu' " un prétexte ou qu'un 
épisode. " A. Dumas, toujours de bonne foi, le reconnaît : " Cathe- 
rine Howard est un drame extra-historique, une œuvre d'imagination 
procréée par ma fantaisie ; Henri Vlll n'a été pour moi qu'un clou, 
auquel j'ai attaché mon tableau. " 4 Tolstoï est plus respectueux des 
faits. Il ne cherche pas à les pousser de gré ou de force dans une 
intrigue fictive. Il les étudie avec sérieux, mais moins pour eux- 
mêmes qu'en fonction des personnages vivant à leur contact. Même 
pour un personnage secondaire, comme le Christian du Tsar Boris, 
il rassemble tous les renseignements qu'il peut trouver, interroge les 
chroniques danoises, et s'appuie sur des assertions précises, pour 
construire son hypothèse au sujet de l'empoisonnement du jeune 
prince. 5 

D'aventure, en approfondissant l'histoire, il est amené à modifier 
tel caractère déjà esquissé dans une pièce précédente* Ainsi Maria 
Godounova, dessinée dans Le tsar Boris d'après le rapport du Hol- 
landais Maas, a un relief beaucoup plus accusé que dans La mort 
d'Ivan, où l'auteur suivait seulement les indications des chroniques 
russes. 6 II est juste d'ajouter que Tolstoï acceptait d'enthousiasme 

1 Préface de Cinq-Mars. 
- Préface de Crom-uoell. 

3 Préface de Cinq-Mars. 

4 M. Souriau. De la convention dans la tragédie classique et dans le drame 
romantique, II, 8. 

5 Lettre à Stasioulevitch, 30 novembre 1869. 
8 Lettre à Stasioulevitch, 28 novembre 1869. 



372 L ŒUVRE 

les témoignages qui concordaient avec ses vues et repoussait très vite 
les autres. Il rejetait la théorie de l'innocence de Boris, soutenue 
par Pogodine, pour la seule raison que " Boris doit être coupable. " l 
S'il prend quelques libertés avec la chronologie, c'est dans le seul 
dessein de grouper en faisceau des événements capables de projeter, 
ainsi réunis, une lumière plus intense sur les caractères. Mais il 
se garde de dénaturer sciemment l'histoire au profit du romanesque. 
On peut même dire que ce dernier élément est absent de la trilogie, 
car les rares et courtes scènes occupées par lui, ne sont que des 
tableautins ébauchés sur des suggestions de l'histoire, et non des 
centres d'intérêt dramatique. Il n'y a plus de héros imaginaires, 
partant plus de double intrigue, 2 l'histoire est sans rivale maîtresse 
du théâtre. Cette conception sévère porte en elle une conséquence 
qui élargit encore le fossé entre les deux écoles. Des conditions de 
l'art énoncées par Hugo dans la préface d' Angelo : " curiosité, intérêt, 
amusement... " la première ne peut être réalisée par la reproduction 
d'incidents notoires d'une période aussi labourée que celle des 
derniers Rurikovitchs : " Les surprises sont, pour le vaudeville et non 
pour le drame, dont l'intérêt ne doit jamais être basé sur la curiosité 
du spectateur... " écrit Tolstoï, 3 et cette formule est la clef de voûte 
de son édifice. Faute de se pénétrer de cette vérité, on s'expose à des 
méprises, et on risque de reprocher au Kremlin composite de n'être 
pas un château Louis XIV. Il y a longtemps que A. W. Schlegel, 
analysant les principes des dramaturges français, a dit : " La question 
pour eux est toujours ce qui arrive, et seulement trop rarement 
comment cela arrive... " 4 M. Faguet 5 a fait ressortir cette constante 
préoccupation de l'intrigue, logiquement et rapidement conduite, qui 
sert d'étalon à " la plupart de nos critiques dramatiques " : 

" Ils vont plus loin encore, ce n'est pas assez pour eux de dire 

1 Lettre à Stasioulevitch, 30 novembre 1869. 

2 "Toutes les pièces historiques du romantisme ont une double intrigue : les 
personnages réels jouent leur drame à part et nous en connaissons d'avance la fin, 
par l'histoire. Les personnages d'imagination mêlent leurs aventures particulières 
aux événements historiques, et retardent de toute leur force un dénouement 
qu'ils ne peuvent empêcher.... " (Souriau, Op. cit.) 

3 Lettre du 20 décembre 1871. 

4 Leçons sur l'art dramatique, XVIII. 

b Drame ancien, drame moderne, Ch. V, 



L ART DRAMATIQUE 373 

intrigue, action suivie, enchaînement de situation. Ils disent problème. 
Nous voilà en pleine logique pure... Il ne faudrait pas trop nous 
pousser pour nous amener à dire qu'un drame est un problème de 
mécanique, et nous en devions venir à ce point, qu'un illustre 
•écrivain dramatique de notre époque, Dumas fils, définit textuelle- 
ment ainsi qu'il suit les conditions nécessaires à toute œuvre drama- 
tique : i° logique, 2° entente de la scène, 3 rapidité, 4 progression, 
5° absence d'imagination, 6° absence d'invention... L'intrigue est 
pour suspendre, disons mieux, pour créer l'intérêt, mais un certain 
genre d'intérêt. Lequel ? L'intérêt de curiosité... " De là " le soin 
que prennent nos auteurs de cacher le dénoûment. " Certes les 
romantiques ont élargi cet horizon et ralenti le mouvement des 
quatre premiers actes, qu'ils ont bourrés d'épisodes et de fantaisie ; 
mais le pli classique demeure. Cromwell parviendra-t-il à être roi, 
malgré la conjuration ourdie contre lui ? tel est le problème que 
Victor Hugo pose avec un appareil de suspens et de mystère, que 
l'évidence historique ne laisse pas de rendre puéril. 

Tolstoï procède autrement ; l'intrigue est pour lui chose secondaire, 
les caractères seuls l'intéressent, et il est satisfait si la pièce fournit 
des situations assez nombreuses et variées pour éclairer sous toutes 
leurs faces les personnalités qu'il veut peindre. Essaie-t-on de juger la 
trilogie au point de vue de l'intrigue, qu'obtient-on ? 

Le premier acte de La mort cV Ivan expose la situation de la 
Russie, les rivalités des boïars, la souplesse de Godounov, le caractère 
ondoyant du tsar ; psychologiquement il est gros d'inévitables consé- 
quences, mais au point de vue de l'intrigue il n'amorce rien, n'éveille 
aucune impatience de connaître la suite. Le second acte est propre- 
ment celui de Godounov, dont il révèle les vues profondes, l'adresse 
consommée et la sûre tactique dans la lutte contre le parti des 
anciens boïars. Qui vaincra, eux ou lui ? se demande-t-on à la fin, et 
l'on a presque oublié le tsar, rejeté cette fois à l'arrière-plan. Mais 
l'acte III, où l'on s'attend à voir l'agitation politique annoncée battre 
son plein, abandonne Boris pour revenir à Ivan qui l'occupe des 
manifestations variées de son incommensurable orgueil, dont la 
réception de Haraburda est l'apogée. 

Malgré l'incontestable beauté de ces scènes, l'action dramatique 
reste immobile ; son orientation même est indécise. L'acte IV com- 



374 L œuvre 

mence par renouer le fil de la fortune de Godounov, mais trop 
faiblement pour ramener à celui-ci un intérêt que la rentrée en scène 
d'Ivan a accaparé. La suite montre le tsar face à face avec l'adversité, 
la menace de la mort, les catastrophes domestiques et les revers 
militaires. Elle abonde en morceaux pathétiques, mais quoique accé- 
lérant la descente du héros vers la tombe, elle ne pose aucun 
problème. On attend sans curiosité l'acte V, parce que l'on sait que 
fatalement s'y accomplira la prophétie des devins. On n'est qu'en 
droit d'escompter un spectacle grandiose dans la manière dont le 
Terrible quittera la vie. Or cette dernière partie contient bien plus 
que cette conclusion. Comment Boris sent grandir son ambition, voit 
son avenir subitement illuminé par la prédiction des astrologues, 
perd tout scrupule après la consultation des médecins, se décide 
froidement au crime et exécute son dessein au péril de sa tête, c'est 
la matière d'une pièce entière, bien nouée et riche en péripéties. Il 
est permis de considérer les quatre actes précédents comme servant 
uniquement à poser et à éclairer les caractères et les situations ; le 
dernier seul engage, soutient et couronne le drame. 

Le tsar Fedor est construit avec plus de régularité. L'acte I, après 
une exposition claire et vigoureuse, intéresse au duel qui se livre 
autour de Fedor, et l'on souhaite savoir comment le tsar réconciliera 
les adversaires et comment Godounov manœuvrera pour garder la 
prééminence. L'acte II répond à ces questions, tout en projetant une 
vive lumière sur les caractères, mais l'intérêt rebondit, car on pressent 
le coup médité par Boris et l'on se demande comment le parjure se 
justifiera. L'acte III fait cesser cette incertitude ; Godounov, voulant 
à la fois se disculper et se débarrasser de son rival, gagne la première 
manche, mais perd la seconde, et aussitôt surgissent de nouveaux 
motifs d'interrogation : comment s'opérera le prochain choc entre 
Godounov et Ivan Chouïski sorti en criant son dégoût r comment le 
tsar gouvernera-t-il sans le ministère de Boris r comment celui-ci 
regagnera-t-il la faveur perdue ? quelle attitude aura Fedor, lorsque 
Chakhovskoï dénoncera le projet de répudiation d'Irène ? Tous ces 
points sont élucidés dans l'acte IV, qui montre la franche révolte 
d'Ivan Chouïski, l'impuissance du tsar aux affaires, le retour en grâce 
de Boris, la résolution inflexible du souverain en apprenant la con- 
juration contre Irène. Virtuellement la pièce est terminée, et le 



l'art dramatique 375 

dernier acte s'annonce comme un épilogue/ ce qu'il est en effet : 
il clôt toutes les possibilités dramatiques : les Chouïski et leurs 
partisans anéantis, le tsarévitch tué, Fedor, après un sursaut de volonté, 
retombant dans les bras de Boris triomphant, tel est le résultat prévu 
du conflit initial. 

Qui ne voit qu'en dépit d'une apparence d'intrigue, formée par 
la rivalité entre Boris et les Chouïski, il n'y a en effet qu' une 
succession de tableaux qui multiplient et varient les poses des héros ? 
Les raisons d'être en suspens ne viennent pas de l'incertitude 
où Ton est de ce qui arrivera, mais du plaisir anticipé à voir les 
personnages aux prises avec des situations attendues et dont on 
connaît d'avance l'issue. Un auteur traitant le même sujet selon les 
principes traditionnels serait fatalement amené à rejeter à l'arrière- 
plan le personnage du tsar, jugé faible, falot et insignifiant, pour placer 
sur l'avant-scène les deux forces contraires entre lesquelles se livre le 
combat. Le comte V. Sollohoub, commentant l'ouvrage dont on 
venait de lire à Poustynka une rédaction, reprochait à Tolstoï de ne 
pas avoir constitué une forte intrigue dont Chouïski, tel l'Egmont 
de Gœthe, eût été le protagoniste : " Monsieur N. a failli s'évanouir 
d'enthousiasme devant le caractère de Fedor qui, selon moi, ne 
devrait être admis qu'au quatrième plan, et cela seulement pour 
quelque apparition courte et malheureuse relative à l'action princi- 
pale. Jocrisse ne peut guère être le premier personnage d'une tragédie 
et sa brave femme n'est pas une héroïne... " Il suggérait de rendre 
Fedor amoureux de la princesse Mstislavskaïa, ne fût-ce qu'un 
instant, et " sans cesser d'adorer son épouse ". En conséquence, deux 
rôles féminins " grandiraient " : celui de la princesse, amante de 
Chakhovskoï, et celui d'Irène " qui craindrait de perdre sa situation 
et son frère. " L'action résiderait dans "la lutte des deux favoris". 
Suivait un plan détaillé, acte par acte, de la pièce remaniée dans cet 
esprit : la princesse Mstislavskaïa promue au rang de " nouvelle 
Juliette ", grande amoureuse et héroïne, en était le cœur et Chouïski 
l'âme ; Godounov travaillait dans l'ombre comme un traître de 
mélodrame ; au dernier acte il refusait la couronne que lui offrait 
son impuissant beau-frère, et disait tout haut : "Je ne suis pas digne !", 
mais ajoutait à part soi : " Il est encore trop tôt ! " " Dans tout cela, 
concluait modestement le conseiller, il y a du mouvement, de l'intérêt, 



376 l'œuvre 

de la vérité, du feu... " ' Il y avait surtout une tragédie répondant 
aux exigences de l'école française, et réalisant l'intérêt de curiosité 
et de sentiment, et le progrés rapide de l'action. Sollohoub exulte en 
découvrant dans l'histoire de Karamzine la structure logique du 
drame : " La haine des deux partis constitue l'intrigue, la réconcilia- 
tion noue l'action, la proposition de divorce prépare le premier 
dénouement, etc.. " Une telle rigueur scolastique ne pouvait s'accom- 
moder d'épisodes complaisamment développés ; elle réclame des cou- 
pures : " Deux mots seulement sur l'ours, qui allonge la scène... On 
voit deux scènes très longues et monotones avec Fedor, dont Tolstoï 
abuse... " Qu'importe que cette insistance soit destinée à mieux 
éclairer un caractère ? " C'est seulement dans l'accumulation et dans 
l'enchaînement des obstacles, et non dans une rangée de tableaux 
sur un même fond, que peut se développer un véritable drame. " 2 
Autrement on tombe dans " ce triste genre de chronique en dialogues 
dont Pouchkine n'a pas triomphé, et qu'Ostrovski vulgarise avec 
zèle." 

Malgré des erreurs et l'incompréhension des caractères qui ne se 
classent pas dans l'un ou l'autre des " emplois " consacrés du théâtre, 
ces avis n'étaient pas absolument inutiles, et Tolstoï en profita pour 
resserrer son action dramatique trop lâche. La rédaction incriminée 
ouvrait la tragédie sur le tableau d'Ouglitch et des inquiétudes 
maternelles de la tsarine ; elle la continuait par les amours de la prin- 
cesse Mstislavskaïa, et p§r la tendresse conjugale de Fedor et d'Irène. 
Sollohoub avait critiqué cette succession de " trois péristyles " d'ar- 
chitecture différente, ne conduisant à aucun temple. Dans sa forme 
définitive, Le tsar Fedor indique nettement, dès le début, le foyer 
dramatique. Mais la soumission du poète ne s'étendit pas plus loin 
que quelques modifications de l'ordonnance générale, et la retouche 
de certains détails. 3 Le portrait de Fedor demeure avec ses dimensions 

1 Lettre du 19 février 1867 à la comtesse Sophie Andreevna. 

2 Ibid. 

3 Sollohoub recommandait d'idéaliser Chouïski, par antithèse avec Godounov, 
et de lui assurer la sympathie du public. Il trouvait aussi étrange qu'un Machiavel 
comme Boris confiât, à la première entrevue, ses plans à la vieille coquine 
Volokhova. Tolstoï se rendit à cet argument et Klechnine devint l'intermédiaire 
entre Boris et Volokhova. 



L ART DRAMATIQUE 377 

et son expression intactes, et celui d'Irène ne subit aucune altération. 
Roméo et Juliette restent dans une ombre discrète. 

Cependant la demi-satisfaction accordée aux observations de Sollo- 
houb engendrait une forme bâtarde qui avait son originalité, et que 
Tolstoï définissait ainsi : " La structure du Tsar Fedor, — je ne sais si 
cela est à son avantage ou à son détriment — est tout à fait excep- 
tionnelle, et ne se rencontre, à ma connaissance, dans aucun autre 
drame. La lutte se passe non entre le héros principal et ses adversaires 
(Spiel und Gegenspiel) comme dans tous les drames, mais entre deux 
héros secondaires ; le héros principal, sur lequel cette lutte tourne 
comme sur son axe, n'y prend aucune part ; au contraire, de toutes 
ses forces il essaie de la faire cesser, mais par son intervention même, 
il détermine son issue tragique. Par rapport à Chouïski et à Godounov, 
Fedor joue le rôle de l'antique Destin grec qui pousse ses héros tou- 
jours en avant vers une catastrophe inévitable, avec cette différence 
que Fedor n'est pas une idée abstraite, mais un personnage vivant, 
ayant lui-même son destin qui découle de son caractère et de ses 
actions. Ainsi la tragédie apparaît comme tissue de deux drames dis- 
tincts dont l'un a comme sujet la lutte effective de Chouïski et de 
Godounov, l'autre la lutte morale de Fedor avec le monde qui l'en- 
toure et avec lui-même. Si l'on se représente toute la tragédie sous la 
forme d'un triangle, la base en sera la compétition des deux partis, et 
le sommet tout le microcosme spirituel de Fedor, auquel les événe- 
ments de la lutte sont liés comme des lignes allant de la base du 
triangle à son sommet ou inversement. De là il résulte naturellement 
qu'un côté de la tragédie est conduit plus dans l'esprit de l'école 
romane, et l'autre plus dans l'esprit de la germanique. (La particularité 
de l'école romane consiste dans le soin prépondérant de l'intrigue, 
tandis que la germanique s'occupe de l'analyse et du développement 
des caractères) " l 

Le penchant de Tolstoï pour " l'école germanique " se manifeste 
avec une intensité plus grande encore dans Le tsar Boris, où le Spiel 
und Gegenspiel sont réduits à leur expression la plus élémentaire. Entre 
qui se produit le choc ? Entre Boris et le prétendant Dimitri ? 
mais celui-ci n'apparaît même pas dans la tragédie ! Entre Boris et le 

1 'Projet pour Fedor. 



378 L ŒUVRE 

fantôme de sa faute ? Plutôt. Mais alors où est l'intrigue ? L'acte I 
étale une pompeuse réception d'ambassadeurs, puis suggère l'action 
par le défi que, malgré la réprobation de sa sœur, le tsar jette à la loi 
morale. 

J'avoue mon péché, 

Mais je sais que c'est par lui seul 

Que la Russie est grande ! Je ne puis 

Le pleurer ! Je n'ai pas le temps de m'affliger ! 

Ce n'est point courbé sous le joug du repentir, 

Mais plein de forces, la tête levée, 

Que je dois aller en avant, pour déblayer 

Le chemin de la Russie ! Adieu, ma sœur. Qui a raison 

De toi ou de moi ? le cours du temps 

Nous le montrera. Ai-je accompli un forfait 

Ou payé un tribut à la grandeur de la Russie, 

Le pays en décidera à l'heure des épreuves. 

L'acte II est plein d'épisodes variés: conversation entre Fedor, Xénie 
et Christian, ordres de Boris, scènes de brigands, mais ni lui, ni le suivant 
qui énumère les précautions du tsar ne forment un " nœud ". L'acte 
quatrième révèle l'irritation et l'inquiétude croissantes de Boris, mais 
c'est seulement au cinquième que le meurtrier sent l'aiguillon du 
remords, se raidit vainement contre la destinée et subit l'expiation. 

Si, selon le vœu d'Aristote, " la fable passe du bonheur au malheur, 
non à cause de la perversité, mais par suite de la grave erreur d'un 
personnage, * s'il y a un héros tour à tour radieusement confiant, 
courroucé, anxieux et finalement terrassé par sa faute, il n'y a pas 
d'action et de réaction entre lesquelles le spectateur soit balancé. En 
revanche nulle part les digressions n'occupent une place aussi consi- 
dérable. Tolstoï, qui se faisait gloire de ne pas introduire " un seul 
mot inutile" dans son drame, et de ne pas laisser' ses personnages 
parler sans nécessité " du temps et de l'esturgeon ", comme ceux 
d'Ostrovski, confessait cependant que Le tsar Boris, " d'un méca- 
nisme pauvre ", avait " plus de fleurs et de couleurs " que les deux 
premières tragédies, et qu'ainsi l'architecture de la trilogie était 
" d'ordre dorique à la base, ionique au milieu, et corinthien au som- 

1 "Poétique, XIII. 



L ART DRAMATIQUE 379 

met. " l II reconnaissait " l'inaction " de son protagoniste ; il se 
contentait de rappeler, comme " circonstance atténuante, que son 
drame, en substance, n'était pas un drame, mais seulement la 
catastrophe de la trilogie. " 2 En réalité il demeurait fidèle à son 
inclination, qui recherchait la matière tragique dans l'observation 
approfondie des mouvements intérieurs d'une nature humaine. 

Une aventure sentimentale chemine-t-elle parallèlement à la 
destinée du personnage, elle n'aura qu'une couleur effacée et un rôle 
auxiliaire : l'issue fatale du court bonheur des fiancés Christian et 
Xénie est une des manifestations de la Némésis qui poursuit 
Godounov ; les amours de Mstislavskaïa et de Chakhovskoï aboutis- 
sent à faire mesurer la profondeur du sentiment de P'edor pour 
Irène. Ces pseudo-intrigues n'intéressent l'auteur que dans la mesure 
de leur utilité ; il les traite sans chaleur, parce que pour lui le drame 
est ailleurs, il est dans Ivan, il est dans Fedor, il est dans Boris. 

Ce serait commettre une erreur que de s'autoriser de ce relâche- 
ment de l'intrigue pour rattacher la trilogie au genre des chronicie-plays 
de Shakespeare. Ceux-ci reproduisent dans leur largeur et leur 
variété les épopées des règnes, sur lesquelles s'enlève le relief des 
figures caractéristiques, mais leur champ est plus celui de l'action 
que celui du sentiment. " Le monde représenté dans ces pièces n'est 
pas tant le monde du sentiment ou de la pensée que le monde limité 
de la pratique. Dans les grandes tragédies, nous nous intéressons plus 
à ce que l'homme est qu'à ce qu'il fait... Il y a quelque chose 
d'infini dans la pensée et dans l'émotion... Mais nos actes sont 
définis. Et chaque homme, jugé sur ses actes, peut être ramené à un 
type positif. La question, dans ce cas, n'est pas : qu'a été la vie de 
votre âme, qu'avez-vous pensé, souffert, de quoi avez-vous joui ? La 
question est : qu'avez-vous fait ? Et en conséquence dans les pièces 
historiques, nous constatons une certaine limitation, un jaugeage des 
hommes par les actes et les résultats positifs... " 3 II ne s'ensuit pas 
qu'ici les caractères soient superficiellement étudiés et hâtivement 
dessinés ; mais la méthode est renversée. Dans la chronique, le 
caractère est induit des faits, dans la tragédie, les faits sont déduits 

1 Lettre à Stasioulevitch, 7 octobre 1869. 

2 Lettre du 25 mars 1872, à la princesse de Sayn-Wittgenstein. 

3 Edward Dowden, Shakspere ; his mind and art, IV. 



380 L ŒUVRE 

du caractère. Cette formule appelle une réserve, le chronicle-play de 
Shakespeare ne s'est pas cristallisé en un immuable type. Il- a évolué 
dans le sens d'une analyse psychologique individuelle de plus en 
plus poussée, et c'est ainsi que Richard III annonce Macbeth. l Mais 
du bilan des faits et de la dissection morale se dégage un même 
enseignement. Dans l'enchaînement qui lie les hommes et les événe- 
ments, Tolstoï subordonne ceux-ci à ceux-là. Au témoignage du 
prince Tsertelev, 2 il aimait à rappeler ces vers de La mort de 
JVallenstein : 

Sache que les pensées et les actions de l'homme 

Ne sont pas comme les vagues de l'océan mues aveuglément. 

Le monde intérieur, son microcosme, est 

Le puits profond d'où elles jaillissent éternellement, 

Elles croissent nécessairement comme le fruit de l'arbre. 

Aucune chance capricieuse ne peut les transformer ; 

Si j'ai d'abord examiné le noyau humain, 

Alors je connais la volonté et l'acte futurs 3 . 

Montrer comment le caractère engendre nécessairement l'acte, et 
conduire sans surprises les péripéties jusqu'à la catastrophe logique, 
telle est la conséquence de cette conception. 

La chronique et la tragédie se rejoignent à leur point d'arrivée 
qui est la leçon morale. Certes, les dramaturges font généralement 
plus ou moins sincèrement profession d'être des moralistes. Racine 
assurait avoir voulu, dans Phèdre, "faire haïr la difformité du vice ", 
et il souhaitait que les auteurs songeassent "autant à instruire leurs 
spectateurs qu'à les divertir " et à suivre en cela " la véritable inten- 
tion de la tragédie. " 4 Victor Hugo affirmait que, pour être complet, 
le drame devait avoir aussi " la volonté d'enseigner, en même temps 
qu'il a la volonté de plaire... Dans le beau drame, il doit y avoir une 
idée sévère comme dans la plus belle femme il y a un squelette. " 6 
Tolstoï, commentant La mort d'Ivan écrit : " Dans cette tragédie 

1 Voir sur cette évolution du chronicle-play le livre du professeur F. E. 
Schelling : The English chronicle-play. 

2 Rousski Vêitnik 1899, X, 654. 

3 II, 3. 

4 Préface de Thèdre. 

5 Préface à'Angelo. 



l'art dramatique 381 

tous sont coupables et tous sont punis, non par quelque puissance 
qui les frappe du dehors, mais par la force des choses, par le résultat 
découlant avec une nécessité logique de la manière d'agir de chacun, 
de même que d'une graine se forme une plante qui produit son fruit 
propre, qui n'appartient qu'à elle. Seuls triomphent Godounov et son 
compagnon Bitiagovski, mais le spectateur pressent qu'eux aussi 
auront à récolter les fruits de ce qu'ils ont semé. " 1 Mais ce qui 
donne un sens spécial à cette démonstration de l'inviolabilité des lois 
de la morale, c'est qu'elle s'exerce non sur de simples mortels, mais 
sur des pasteurs de peuples ; la tragédie de l'homme se double de la 
tragédie du souverain, et par là confond son enseignement avec celui 
de la chronique shakespearienne ; si celle-ci a été appelée par Schlegel 
" le miroir des rois ", on en peut dire autant de celle-là ; dans l'une 
et l'autre les jeunes princes apprendront " les difficultés de leur 
situation, les dangers de l'usurpation, la chute inévitable de la tyrannie, 
qui s'ensevelit elle-même sous ses efforts pour obtenir un fondement 
plus solide, enfin les conséquences ruineuses des faiblesses, des erreurs 
et des crimes des rois pour des nations entières et beaucoup de géné- 
rations postérieures. .." 2 Tolstoï a donné à la Russie "la tragédie 
du pouvoir tsarien " ; 3 il en a expliqué la substance en disant que 
" la faute tragique d'Ivan était d'avoir foulé aux pieds tous les droits 
humains au profit du pouvoir souverain ; la faute tragique de Fedor 
— c'est d'avoir occupé le pouvoir dans un état d'impuissance 
morale..." 4 ; il eût pu ajouter que la faute de Boris était d'avoir édifié 
son trône sur le mensonge et le crime. Toutes ces erreurs doivent 
être expiées, et les plus sérieuses qualités de sens politique, de cœur, 
d'intelligence, les résolutions d'avenir les plus nobles, ne les peuvent 
racheter. 

Profondément convaincu de ces vérités et persuadé que sa mission 
de poète est de leur prêter son appui, Tolstoï se laisse insensiblement 
dominer par son zèle d'apôtre. Il lui arrive de proclamer trop expli- 
citement ce qu'il eût convenu de suggérer. Certains personnages, à 
qui il prête ses idées généreuses et sa foi dans l'immanente justice, 

1 Projet pour I<van. 

2 Schlegel, Op. cit. XXVI. 

3 N. Kotliarevski, [Véstnik Evropv, octobre 1902). 

4 ^Projet pour Fedor. 



382 L ŒUVRE 

tirent avec gravité la leçon des choses. Zakharine, dissuadant Ivan de 
répudier la tsarine et d'épouser une princesse anglaise, assume un ton 
prophétique. 

Haut seigneur ! 
Ce que nous avons conquis par le glaive, cela 
Par le glaive même peut nous être ôté. 
Tout est dans la volonté divine, seigneur, mais Dieu 
Ne bénit que les bonnes actions ! 
Or toi, seigneur, tu as projeté le mal ! 
Ta tsarine est pure devant toi, 
Pure comme le jour ! C'est péché que de vouloir 
Répudier la tsarine pour une nouvelle femme ! 
Plutôt que de chercher alliance avec l'Angleterre, 
Regarde la Russie ! Quel est son sort ! 
Toi, seigneur — je te le dis ouvertement — 
Epouvanté par la sédition dans tes jours de jeunesse, 
Tu as redouté, toute ta vie, des troubles imaginaires 
Et écrasé la terre épuisée. 
Tu as brisé en elle tout ce qui était fort, 
Tu as foulé aux pieds tout ce qui en elle avait de la raison, 
Tu as fait des gens des muets — 

Et toi-même maintenant, comme un chêne en rase campagne, 
Tu te dresses seul, et tu ne peux t'appuyer 
Sur rien ! si — ce dont Dieu te préserve — 
Ton bonheur te quitte, 
Tu seras, devant le malheur, nu et pauvre. 
Or le malheur n'est pas loin, seigneur ! 1 

Devant le cadavre d'Ivan, le même boïar prononce ce verdict : 

O tsar Ivan ! Que le Seigneur te pardonne ! 

Qu'il nous pardonne à tous ! Voilà le châtiment du despotisme ! 

Voilà l'issue de notre écroulement ! '" 

A Boris il donne cet avertissement : 

N'oublie pas que ce n'est pas toi-même que tu sers, 
Mais tout le pays : que l'esprit n'est pas éloigné 

1 La mort d'Ivan, III, 1. 

2 Ibid., V. 



l'art dramatique 383 

De l'ambition ; et que parfois le chemin détourné 
Devient dangereux pour l'âme. l 

Puis, devant l'iniquité de certaines mesures politiques, il lui fait 
cette prédiction : 

... C'est une mauvaise semence 
Que tu as semée, boïar Godounov, 
Je n'en attends pas une bonne moisson ! 2 

Dans Le tsar Fedor, le jugement sur la faute du souverain est moins 
longuement formulé, sans doute parce qu'il ressort avec évidence des 
événements, mais aussi parce que le poète répugne à accabler un être 
bon et " angélique ". Le reproche que Chouïski fait à l'infortuné tsar 
tient en quelques lignes. C'est d'abord : 

Tsar 

De toutes les Russies, .Fedor Ioannytch, 
J'ai honte pour toi — adieu ! 3 

et plus loin : 

Par ta faiblesse tu as épuisé 

Notre patience ! Tu as remis le royaume 

En des mains étrangères — depuis longtemps tu n'es plus tsar ! 4 

Mais ces explosions d'amertume sont promptement atténuées par 
des regrets. La sévérité des remontrances s'adresse à Godounov, 
qu'Irène blâme ainsi de sa rigueur envers les Chouïski : 

— Je ne crois pas, frère, je ne crois pas qu'une œuvre 

De sang profite au royaume, 

Je ne crois pas que toi-même, par cette œuvre, 

Tu deviennes plus fort. Non, elle pèsera sur toi 

Comme un lourd reproche ! Dieu me garde 

De t'aider ! Non, j'espère 

En Fedor. 

1 La mort d'Ivan, II. 

2 Ièid., V. 

3 Le tsar Fedor, III. 

4 Ibid., IV. 



384 l'œuvre 

GoDOUNOV 

Tu veux que de nouveau 
Nous allions chacun de notre côté ? 

Irène 

Nos chemins sont différents. * 

Dans Le tsar Boris, l'arrêt de condamnation est motivé avec plus de 
force encore. Au jour de son couronnement, Boris est venu demander 
à sa sœur, qui a pris le voile, des paroles de bienveillance et d'absolu- 
tion : Irène, qui a depuis longtemps deviné le crime de son frère, lui 
reproche de ne s'être jamais confié à elle, et elle ajoute : 

... Et maintenant tu veux 
Que je t'absolve ? Frère, chaque jour 
Je te suis, priant Dieu à chaque heure, 
Que chacun de tes jours soit la rédemption 
Du grand, de l'horrible péché, 
De cette iniquité par laquelle 
Tu es devenu tsar ! 

Et comme Godounov invoque la fin patriotique qui, selon lui, justifie 
les moyens, Irène réplique : 

... Sois entouré d'amour et de respect ! 

Sois juste dans ton injustice — 

Mais n'en viens pas à te pardonner à toi-même ! Ne mens pas 

Devant toi-même ! Que seule ta vie 

Soit maculée — mais que l'esprit immortel 

Demeure pur — Ne sois pas coupable devant lui ! 

Ne te laisse pas relâcher de la pensée 

Que tu dois, par chacun de tes instants, 

Chaque souffle, chaque battement de ton cœur, 

Racheter le péché ! Et si tu défailles 

Sous le fardeau pesant, alors viens 

Dans cette cellule. 

Le tsar reprend l'argument du bien général ; sa sœur reste inflexible 

... Toujours sur toi 
Je vois la même ombre. Où que tu ailles, 

1 Ibid., V, 1. 



l'art dramatique 385 

Partout, toujours, sinistre, 

Elle t'accompagne. Nous ne sommes pas libres 

D'échapper au passé, Boris ! ' 

Lorsque l'amoncellement des revers et des calamités vient confirmer 
la clairvoyance d'Irène, Boris reconnaît et proclame la nécessité de 
l'expiation ; il comprend que sa faute, sur laquelle il avait voulu 
"affermir pour des siècles l'œuvre de sa vie", "s'abat comme un 
lourd rocher sur son édifice." 2 

... Le Seigneur châtie les actions 

Injustes : Il lit dans les cœurs, 

Et son jugement, comme une nue de tonnerre, 

Est toujours suspendu sur la tête de ceux 

Qui gardent en leur cœur un dessein mauvais. 3 

Sentant la mort en lui, il se plaint que Dieu ne lui ait pas permis de 
racheter ses péchés ; mais c'est moins avec l'accent du repentir 
qu'avec la solennité d'un moraliste, qu'il émet cette dernière maxime: 

... Le Seigneur punit le mensonge — 
Le mal ne peut engendrer que le mal — c'est tout un : 
Que nous voulions le faire servir à nous-mêmes ou au royaume, 
Ni nous, ni le royaume nous n'en aurons profit. 4 

Cette insistance didactique rétrécit la tragédie en l'emprisonnant 
dans un précepte ; elle lui donne une apparence artificielle, que les 
critiques ne manquèrent pas de souligner en prétendant, comme 
Annenkov, que " la leçon était préparée dans l'esprit de Tolstoï avant 
le noyau même du drame, que ce dernier est plutôt né d'intentions 
instructives que de l'étude directe de l'époque et de l'histoire..." 5 En 
réalité le poète commence par l'étude de l'époque, mais s'étant, d'après 
elle, formé une religion, il veut que ses auditeurs emportent du théâtre 
une conclusion définie qu'il ne croit pouvoir formuler avec trop de 
netteté et de force. Trahi par son ardeur, il dépasse la mesure, et ses 
personnages, en prononçant les couplets sentencieux, perdent tout à 

1 Le tsar Boris, I, 2. 
a Ibid., IV, 3. 
3 Ibid., V, 3. 

* Ibid. 

5 Vêstnik E--vropj>, mars 1866. 

24 



386 l'œuvre 

coup leur originalité vivante. Il semble entrevoir le danger, lorsqu'il 
recommande à l'acteur qui jouera Zakharine de se rappeler que 
celui-ci " n'est pas une abstraction chargée de faire la morale aux 
autres, mais un homme vivant avec toutes les qualités d'un homme, 
autrement il risque de ressembler à Pravdine, Zdravomysl et aux 
autres raisonneurs bien intentionnés de nos comédies du siècle passé. "* 
Le besoin d'un pareil avertissement est une condamnation : si le 
talent d'un interprète sauve un rôle, c'est à lui que revient tout le 
mérite. Une réplique bien faite se défend d'elle-même. 

Ces empiétements de l'abstrait ne sont que la conséquence extrême 
de théories fondamentales, et particulièrement de la distinction entre 
la vérité et l'art. Cette distinction, que l'on ne peut nier, dit Victor 
Hugo, "sous peine de l'absurde", et que Tolstoï constate chez "tous 
les grands critiques, d'Aristote à Lessing et à Goethe " 2 , est un théo- 
rème fécond en corollaires. Hugo déduit que le drame où se réfléchit 
la nature doit être non un miroir ordinaire, qui ne renverrait des objets 
qu'une image terne et sans relief, mais u un miroir de concentration 
qui, loin de les affaiblir, ramasse et condense les rayons colorants, qui 
fasse d'une lueur une lumière, d'une lumière une flamme..." 3 II veut 
qu'à cette optique de la scène toute figure soit ramenée à son trait le 
plus saillant, le plus individuel, le plus précis". Tolstoï semble partager 
cette opinion lorsqu'il écrit que l'art, sans contredire la vérité, ne 
doit en prendre que les traits typiques, " en cela la peinture diffère de 
la photographie, la poésie de l'histoire, et en particulier le drame de 
la chronique dramatique. L'illusion produite par l'art ne doit pas être 
l'illusion de la complète tromperie. Le plaisir éprouvé par nous à la 
vue d'un portrait artistique est un autre sentiment que la contempla- 
tion de l'original dans un miroir. " 4 Si un original déplaisant peut 
donner matière à une peinture attrayante c'est, dit-il, que cet art ne 
retient que 1' " essence " des objets. La divergence se dessine ; elle ne 
tarde pas à s'accuser ; de même que la peinture, continue l'écrivain, 
u érige un phénomène de la nature en type ou en idée, en d'autres 
mots, l'idéalise et lui donne par là de la beauté et de la signification", 

1 Projet pour Injan. 

2 Projet pour Fedor. 

3 Préface de Crom^well. 

4 Trojet pour Fedor. 



L ART DRAMATIQUE 387 

de même " les figures d'un drame ne sont pas la reproduction des 
personnes vivantes, mais les idées de ces personnes, épurées de tout ce 
qui n'appartient pas à leur essence..." On voit le désaccord : " trait 
saillant, individuel, précis ", disait Hugo, " type, essence, idée " dit 
Tolstoï : l'un allait droit à l'outrance des couleurs et des gestes, l'autre 
logiquement aboutissait au schéma. 

Si pratiquement il reste, par bonheur, en deçà de sa doctrine, il lui 
doit cependant, par moments, une raideur de démarche qui rappelle 
trop le cothurne. L'intérêt diminue dans la mesure où les héros 
cessent d'être des " personnes vivantes " pour devenir les " idées de 
ces personnes. " En même temps le ton se fait sentencieux et empha- 
tique. Les discours de Godounov, souvent d'une réelle éloquence, 
souffrent de ces excès de rhétorique. Veut-on voir, pour prendre un 
exemple entre vingt, sur quel mode le boïar s'entretient avec sa 
femme ? Celle-ci vient de lui demander ce qu'il ferait si le poids du 
gouvernement tombait sur ses épaules ; il répond : 

Si en réalité 
Arrivait ce que tu redoutes, 
Ce n'est pas d'une main faible qu'alors 
Je saisirais les rênes ! Je ne crains pas le pouvoir, 
Je sens en moi assez de force 

Pour soutenir la Russie au temps des durs malheurs ! 
Non, je crains que ne m'échoie pas en partage 
Le pouvoir entier. Le régent d'un royaume, 
Quel qu'il soit, n'est que l'ombre du souverain ; 
Il doit lutter avec l'envie des autres, 
Et ne peut incarner sa pensée 
Intime, intégralement, sans perte, 

Comme je le pourrais faire, moi, si c'était non dans la sujétion 
Mais sur le trône que je fusse né ! 1 

Si l'on excepte Ivan et Fedor, les principaux acteurs de la trilogie 
se départissent rarement d'une solennité qui agrandit la distance entre 
eux et nous ; ils semblent être attentifs à ne pas épaissir de réalité les 
" idées de personnes " qu'ils représentent. Tolstoï qui s'épouvantait 
à la pensée qu'on pût montrer sur la scène Jules César toussant ou 

1 La mort d'Ivan, V. 



388 l'œuvre 

éternuant, ne suivait pas les romantiques qui aiment que, dans le 
drame, " le corps joue son rôle comme l'âme ", et qui admirent que 
César, dans le char de triomphe, ait peur de verser. l II est fidèle à 
son principe, mais il ne peut empêcher que les passages qui lui valent 
la quasi-unanimité des suffrages, ne soient ceux-là où ses personnages 
nous donnent, par leurs faiblesses mêmes, l'illusion de la vie ; tels sont 
les endroits où, dans Ivan, le masque du despote laisse entrevoir 
l'homme, tels sont ceux où apparaît Fedor, un Fedor que l'auteur 
s'est laissé entraîner à peindre tout entier, non seulement comme un 
saint couronné, mais comme un être en chair et en os, qui s'éponge 
le front, se plaint de souffrir du côté, et se hâte de se mettre à table 
" pour que le dîner ne refroidisse pas. " 

Mais alors même qu'il demeure dans les limites de son programme, 
Tolstoï a des qualités de psychologue qui marquent un progrès con- 
sidérable depuis Le prince Serebriany. Son esprit pénètre plus avant 
dans les causes des choses, le champ de sa vision s'est élargi ; déjà 
les boïars ne sont plus pour lui ces nobles et innocentes victimes qu'un 
bourreau conduit par charrettes à l'échafaud ; il parle d'eux avec 
sévérité ; s'il rend hommage à leur bravoure, il blâme leurs mesquine- 
ries, leur égoïste vanité qui sacrifie aux préséances les intérêts de la 
patrie, il leur reproche de méconnaître les lois de l'honneur, de 
pressurer le peuple, de se soutenir par l'intrigue, les délations, les 
calomnies, le formalisme., et de nourrir dans des âmes d'esclaves, 
l'avidité des honneurs ; il explique par ces vices l'indifférence du 
peuple devant les supplices de ses oppresseurs ; même le noble 
Zakharine, qui doit, par sa dignité, former " un contraste avec les bas, 
mauvais et égoïstes principes qui grouillent autour de lui, " 2 est 
accusé de manquer d'initiative, d'être " apathique " ; car " là est 
la malédiction des temps de décadence morale qui paralysent les 
meilleures forces des meilleurs hommes. " 3 Le poète, enveloppant 
l'ensemble dans un même jugement, ne s'attarde pas à donner aux 
boïars des nuances individuelles ; en mettant à part les caractères 
exceptionnels de Zakharine, Sitski, Ivan et Vasili Chouïski, tous les 
autres se ressemblent, au point que l'on pourrait, sans inconvénient, 

1 Préface de Crom-ivell. 
- Trojet pour I<van. 
3 îbid. 



L ART DRAMATIQUE 389 

intervertir leurs noms ; volontiers ils s'expriment en chœur, et il 
importe peu que tel mot échappe à l'auditeur ; en dépit de leur rang, 
ils sont envisagés non comme des personnes, mais comme des masses, 
et " là où jouent des masses, l'importance n'est pas dans les mots 
mais dans les mouvements psychiques généraux. " 1 

Les mêmes considérations président à la représentation du peuple. 
Tolstoï plaint les humbles opprimés par les policiers, les bureaucrates, 
les boïars, le tsar qui, en châtiant les seigneurs, atteint leur clientèle, 
mais il s'irrite de les voir passifs, gangrenés par l'immoralité venue 
d'en haut, ignorants de la légalité, et cherchant égoïstement à vivre 
les uns aux dépens des autres. A ces traits il joint la mobilité extrême 
d'opinions, la crédulité naïve, la superstition et le prompt recours à 
la violence ; mais ces caractères communs ne se détachent pas dans 
quelques types pittoresques, ils restent confondus dans la cohue 
anonyme ; ils sont exprimés, sauf de rares exceptions 2 , en une langue 
monotone. Ici encore, c'est aux acteurs à suppléer par leur mimique, 
leurs cris et leurs travestissements à l'insuffisance concrète. La classe 
des marchands est autrement traitée ; l'audience accordée par Fedor 
à ses élus campe des figures originales, dont l'une, celle du vieux et 
bavard Kourioukov, est magistralement modelée. 

Mais c'est dans la création des héros de la trilogie que les dons du 
psychologue et de l'artiste se fondent harmonieusement, pour produire 
des portraits qui placent Tolstoï au rang des maîtres classiques. 

Voici d'abord Ivan : on l'a vu dans Le prince Serebriany\ mais 
c'était surtout son extérieur, ses gestes, ses actes, ses manifestations 
cruelles et capricieuses qui frappaient le regard ; ici c'est l'âme entière 
qui s'ouvre dans ses profondeurs. C'est le mécanisme des rouages 
intérieurs qui apparaît, et qui, par son jeu, plus encore que par ses 
résultats, suscite l'intérêt, la stupeur et l'effroi. 

Le tsar traverse trois phases principales ; dans la première, consumé 
par le remords d'avoir tué son fils, il est las du monde et s'apprête à 
abdiquer ; dans la seconde, ranimé par la nouvelle d'une défaite de 
Bathori, aiguillonné par la lettre provocante de Kourbski, il ressaisit 

1 Trojet pour Ivan. 

2 La scène populaire la plus vivante est celle du Tsar Boris (IV- 1), où la foule 
se débat dans les pièges des " mouchards ". Quelques quiproquos de bonnes femmes 
sont d'un pittoresque effet. 



390 L ŒUVRE 

avidement le pouvoir et redouble de hauteur; dans la troisième, brisé 
par les revers, attendant la mort, il veut se réconcilier avec Dieu, 
sans négliger ses obligations de tsar. Certaines scènes montrent, à côté 
du chef d'Etat, le mari et le père. L'Ivan du roman n'était pas 
éloigné d'être un maniaque sanguinaire qui tue pour la joie féroce 
de tuer ; celui-ci est un souverain qui ne satisfait sa cruauté naturelle 
que lorsqu'un but politique la justifie ; le temps n'est plus où une 
épigraphe de Tacite suggérait un rapprochement avec Néron : 
l'auteur prévient expressément la confusion. * Ivan a une claire 
conscience de ses devoirs de monarque. Donnant de suprêmes con- 
seils à son héritier il lui recommande de régner avec amour, piété, 
douceur, de ne pas dispenser inutilement les châtiments et les dis- 
grâces, de ne pas pratiquer la vengeance, de chérir les liens de 
famille. Servi par une intelligence politique profonde et une infati- 
gable activité, il veut le bien de la Russie, mais considérant le pays 
comme un corps dont il est l'âme, il le soumet sans hésitation à 
toutes les épreuves qu'il juge salutaires ; car s'il confesse ses erreurs 
comme homme, il est persuadé de son infaillibilité comme tsar, oint 
et ministre de Dieu. Il reprend rudement ceux qui osent le conseiller : 

Sur tes lèvres 

Le lait n'était pas encore séché, 

Que déjà au pope Silvestre et à Alexis 

Je montrais que je n'étais pas pour eux un enfant ! 

Depuis, selon mon entendement, 

Comme il est le plus avantageux pour mon royaume, 

J'agis, et je ne m'afflige pas, 

De ce que tels ou tels diront de moi. 

Ce n'est ni pour un jour ni pour un an que j'établis 

Le trône de Russie, mais pour la durée des siècles, 

Et ce que je prévois de loin, cela 

Ce n'est pas vous qui le pouvez voir avec vos yeux de poule ! 2 

Son orgueil qui éclate dans sa voix, dans son regard, ne l'abandonne 
jamais. Voulant conjurer la colère divine par un acte solennel 
d'humilité, il ordonne aux boïars de s'approcher de lui et il se 
prosterne à terre en leur demandant pardon. Mais jamais il n'a été 

1 " Ivan n'est pas un simple coquin ou un fou comme un Néron, il a un but.... " 

2 La mort d'Ivan, Acte II. 



L ART DRAMATIQUE 39 I 

plus grand, plus autoritaire que dans cet abaissement. Chouïski tente 
de le rassurer, il s'attire cette critique courroucée : 

Tais-toi ! esclave, 
Je suis libre de me repentir et de m'abaisser 
Devant qui je veux ! tais-toi ! et écoute ! 

Et le pénitent continue l'énumération de ses fautes, confesse, sans 
s'épargner, les souillures de son âme, de sa langue, de son corps. 
" Méprisant trop les hommes pour feindre, " il est toujours sincère, 
sincère dans ses accès de contrition, dans ses pensées de retraite, dans 
sa piété ; mais " il sert Dieu comme les boïars le servent, par peur 
du châtiment et dans l'espoir d'une récompense. " Ses hautes facultés 
sont contrariées par ses passions effrénées, son abus du bon plaisir, les 
flatteries de son entourage, sa perpétuelle défiance des hommes qui 
s'élèvent au-dessus du commun, et en qui il soupçonne aussitôt des 
traîtres. Sans ces vices et ces tares, il eût été grand ; une lutte se 
livre entre ses passions et son génie. Loin de faire de lui un monstre, 
ce qui eût été du domaine de la pathologie et non de l'art, Tolstoï 
en a fait un homme ; en môme temps que le tyran qui répand la 
crainte, il a peint l'être tourmenté et misérablement inquiet. Il insiste 
pour que l'acteur donne l'impression qu'Ivan est " profondément 
malheureux, que s'il s'est adonné à la débauche, la débauche ne l'a pas 
satisfait, mais n'a fait qu'étouffer en lui, pour un temps, les souffrances 
de son âme, que s'il est le bourreau de la Russie, il est en même 
temps son propre bourreau, " et plus loin il répète que le spectateur 
doit, " en condamnant Ivan, éprouver pour lui de la compassion. " 

Mais ce contrepoids, réduit aux plus strictes proportions, ne 
diminue en rien la sensation d'extraordinaire et menaçante force que 
la gigantesque figure du despote doit donner. 

Voici, en contraste, le frêle héritier en la faiblesse de qui le Terrible 
a reconnu le doigt d'une implacable Némésis : 

Sacristain ! 
Je te parle comme à un homme, et toi 
Tu me réponds comme une femme ! Malheur ! malheur ! 
Le frère venge son frère sur le père meurtrier ! 
Ivan ! mon fils ! mon fils tué par moi ! 
Ai-je passé toute ma vie dans la lutte, 



39^ L ŒUVRE 

Dompté les boïars, abaissé les rebelles, 
Ecrasé autour de moi la trahison, 
Et établi si haut mon trône héréditaire 
Dans le sang, pour que tout à coup 
Tout s'écroule avec moi ! ' 

En effet Ivan ne voyait en Fedor que l'être petit, mou, pâle, au 
perpétuel sourire vide d'expression, à la démarche lente et incertaine, 
que les historiens ont décrit. 2 Tolstoï ne se contente pas de ces 
indications extérieures et réclame le droit de " combler les lacunes 
de l'histoire " ; il les comble à sa manière, en obéissant à l'inclination 
qui porte à croire ce qu'on désire. Il a bien le sentiment qu'il tire un 
peu son homme à soi ; il avoue ne pas s'accommoder du teint 
jaune et des tendances à l'hydropisie du Fedor authentique ; il admet 
qu'il lui attribue plus de vivacité qu'il n'en avait en réalité ; mais il 
entend profiter du silence ou de la neutralité des documents ; et il 
déclare " incompréhensibles " les conclusions sévères du professeur 
Sneguirev, déduites d'une image de la cathédrale d'Arkhangel, repro- 
duite par Solntsev. Cette image, selon le poète, n'est pas un portrait, 
mais un visage " sans aucune physionomie, dans le genre de ceux 
que dessinent les enfants. " 3 Or Tolstoï veut que son héros ait une 
physionomie et que celle-ci soit capable d'intéresser et d'émouvoir. 
Il y est parvenu avec une simplicité de moyens qui est le privilège 
du génie. Le caractère du tsar est fait d'un petit nombre de traits, 
mais de ceux qui révèlent l'âme entière. Une analyse directe en 
serait facile, mais le poète a, dans son Projet, devancé le critique, et 
fait avec un tel soin et un tel amour ce travail, qu'en suivant celui-ci 
on est du moins assuré de ne pas trahir la pensée intime du créateur. 
Fedor n'est pas simplement un être faible, d'esprit borné, de volonté 
nulle et dont les tares natives ont été aggravées par la tyrannie 
paternelle. Il est d'une extraordinaire bonté, bien qu'il s'imagine être 
sévère et qu'il ait ses heures d'entêtement. Les injures personnelles 
ne comptent pas pour lui, les allusions méchantes, les provocations, le 
laissent insensible ; mais le tort fait à autrui l'émeut et l'indigne, et 
il n'a point de cesse que justice ne soit rendue. Se piquant de con- 

1 La mort d'Ivan, IV. 

2 Karamzine, tome X. 

3 Trojet pour Fedor. 



L ART DRAMATIQUE 393 

naître mieux que personne le cœur humain, il se réjouit des occasions 
d'exercer sa virtuosité en réconciliant des adversaires : 

Tu n'y comprends rien, Boris ! 

Administre, comme tu l'entends, l'Etat, 

Tu es habile à cela, mais ici je m'y entends mieux. 

Ici, il faut connaître le cœur de l'homme ! 

Demain je vous reconcilierai... ' 

Quand il a réussi dans son entreprise, il ne se tient pas de joie 
" comme ces enfants qui reçoivent enfin quelque chose qu'ils désirent 
depuis longtemps " : 

Mes amis, merci à vous, merci ! 
Arinouchka ! Voici de toute ma vie 
Mon meilleur jour ! 



C'est bien ainsi ! voilà qui est tout à fait 

Exécuter l'Ecriture ! Embrassez-vous ! 

Là, comme cela... ! Eh bien? Voyons, cela soulage, cela soulage, 

N'est-il pas vrai ? a 

Avec une simplicité puérile et charmante, il s'entretient avec les élus 
des marchands, conte à Irène, avec une chaleur naïve, l'exploit de 
l'un d'eux dans une rencontre avec un ours, donne des conseils 
sur la manière de se battre à coups de poing. Sa piété, qui n'a 
rien de pédantesque, ne l'empêche pas de prendre plaisir aux jeux, 
aux tours des baladins. Fedor est un enfant, " drôle " mais non 
" ridicule ". Il prête à rire, lorsque, harcelé par des suppliants, il 
s'enfuit en se bouchant les oreilles et en criant : " Dites tout à 
Boris ! " mais " c'est un bon rire qui n'amoindrit aucunement l'estime 
pour ses hautes qualités. " Cependant il peut être grand. Son cœur, 
dans les circonstances graves, le guide aussi sûrement qu'une rare 
intelligence, et le conduit aux résolutions mêmes que la seule sagesse 
politique dicte à Godounov. C'est pourquoi, dans ses conflits avec le 
régent, il succombe chaque fois qu'il essaie de lui opposer sa volonté 
de tsar, il l'emporte dès qu'il lui résiste comme homme et comme 
chrétien. 

1 Le tsar Fedor, I. 
MI. 



394 L œuvre 

Suis-je tsar, ou ne suis-je pas tsar? tsar ou non tsar? 

demande-t-il impatienté. Et lorsque son ministre a convenu de 
son titre : 

Assez ! Je n'en veux pas davantage ! 

Tu as entendu Arina ? Prince, tu as entendu ? 

Il a convenu que je suis tsar ! maintenant 

Il ne peut plus discuter ! Maintenant, bouche close ! 

Sa colère décroît vite : 

— Tous je les ferai venir ! Qu'est cela vraiment ? 
A-t-on vu pareille chose ! Il m'a même 

Mis en sueur ! Regarde Irène !... 

Et brusquement il veut que les ennemis s'embrassent. Boris n'a plus 
rien à craindre ; quelques arguments politiques suffiront à achever sa 
victoire : 

— C'est que je ne savais pas, Boris, 
Qu'il y avait de si graves raisons !... 

Au contraire, lorsque, plutôt que de sacrifier Ivan Chouïski, " le 
sauveur du pays ", il préfère accepter la démission de Godounov, il 
invoque non ses prérogatives, mais la voix de la conscience : 

Oui, beau-frère, oui ! J'assumerai pour cela 

La responsabilité ! Vois-tu bien, je sais 

Que je ne suis pas capable de gouverner l'Etat. 

Quel tsar suis-je ? En toute affaire 

Il n'est pas difficile de m'égarer et de me tromper. 

Il n'y a qu'une chose où je ne me trompe pas : 

Lorsque entre ce qui est blanc ou noir 

Je dois choisir — je ne me trompe pas. 

Là il ne faut pas de sagesse, beau-frère, là 

Il faut seulement agir selon sa conscience. 

Va-t-en, je ne te retiens pas : 

Dieu m'aidera. Je ne crois pas, beau-frère, 

A la trahison des Chouïski, mais si j'y croyais, 

Même alors je ne les enverrais pas au supplice. 

Assez de sang a coulé en Russie 

Au temps de mon père, Dieu lui pardonne ! 



L ART DRAMATIQUE 395 

GODOUNOV 

Mais, seigneur,... 

Fedor 
Je sais ce que tu vas me dire : 
Qu'à cause de cela le royaume va être troublé, 
N'est-il pas vrai ? Que la volonté du Seigneur s'accomplisse ! 
Je n'ai pas souhaité le trône. Evidemment 
Il a plu à Dieu qu'un tsar sans sagesse 
Régnât en Russie. Tel je suis, tel 
Je dois rester ; je n'ai pas le droit 
De calculer d'avance habilement ce qui arrivera ! 

Avec une douce fermeté il renvoie son ministre, puis, épuisé par 
cette lutte, il se jette dans les bras d'Irène : 

Arinouchka ! Ma bien-aimée ! 

Peut-être tu me blâmes 

De ne pas l'avoir maintenant retenu ? 

Irène 
Non, Fedor, non ! Tu as fait ton devoir, 
N'écoute que ton ange, 
Et tu ne te tromperas pas. 

Fedor 
Oui, c'est là aussi 

Ce que je pense, Arinouchka. Qu'y faire, 
Si je ne suis pas né pour être souverain ? 

Irène 
Tu es tout tremblant, et ton cœur 
Bat si fort ! 

Fedor 
Le côté me fait un peu mal ; 
Arinouchka, je n'irai pas à l'office, 
Il n'y a pas grand péché, n'est-ce pas, 
A passer un office ? J'irai plutôt 
Dans ma chambre à coucher ; là 
Je m'étendrai et me reposerai une petite heure. 
Laisse-moi m'appuyer sur ton bras ; 



396 l'œuvre 

Là, comme cela. Allons, Arinouchka, j'espère 
En Dieu, Il ne nous abandonnera pas ! 

(11 sort en s* appuyant sur le bras d'Irène.) 1 

A ce moment, écrit Tolstoï, on doit voir sous un autre jour les 
défauts de Fedor et mesurer sa véritable grandeur, qui égalerait celle 
des saints si elle se soutenait à ce niveau ; mais l'auteur, persuadé que 
les êtres trop parfaits " n'inspirent ni confiance ni intérêt ", descend 
des cimes. Fedor reparaît faible, indécis et borné ; et si de nouveau 
il s'élève au sublime en s'accusant soi-même pour sauver Chouïski, 
il se laisse aller ensuite, en découvrant le complot contre Irène, au 
désespoir et à la colère : 

En prison ! En prison ! 

s'écrie-t-il en scellant précipitamment l'ordre d'arrestation, sans 
écouter aucune prière. Puis au dernier acte, lorsqu'il apprend la fin 
violente du prisonnier, un rugissement de bête blessée sort du tré- 
fonds de ses hérédités : 

Des bourreaux ! 
Qu'on dresse ici un échafaud, devant le perron, 
Ici devant moi ! de suite ! Trop longtemps 
Je vous ai ménagés ! Il est temps que je me souvienne 

Du sang qui est en moi ! Ce n'est pas tout d'un coup que mon père défunt 
Est devenu un souverain terrible ! C'est son entourage 
Qui l'a rendu terrible — vous vous souviendrez de lui ! 

Mais c'est là seulement un sursaut que brise la subite nouvelle de la • 
mort de Dimitri. Eperdu et sanglotant, le pauvre tsar oublie un fugitif 
soupçon et, comprenant que son royaume n'est pas de ce monde, 
il renonce définitivement à se mêler des affaires de l'Etat. 

C'est par ma faute 

Que tout est arrivé. Et moi 

Je voulais le bien, Arina, je voulais 

Accorder tout le monde, aplanir tout. Mon Dieu, mon Dieu, 

Pourquoi m'as-tu fait tsar ? 

Telle est cette nature, riche d'éléments si divers, entremêlés 

1 III. 



L ART DRAMATIQUE 397 

" comme les couleurs irisées d'un coquillage. " Elle donne d'autant 
plus fortement la sensation de la vie qu'elle présente ses traits variés, 
non en analyses successives, mais en raccourcis synthétiques. Déjà la 
première entrée en scène de Fedor contient " tous les germes d'un 
caractère entier. " Mais cette complexité psychologique qui concilie 
les contraires et " fait sourire à travers les larmes, " est lettre close 
pour les amateurs de classifications rigoureuses. Sollohoub se croyait 
très spirituel en raillant ce monarque " ni insensé, ni furieux, ni 
malade, ni désenchanté, sans aucun motif dramatique, qui paraît en 
disant qu'on ne donne pas de foin à son cheval et montre par là qu'il 
est digne de cette nourriture ; " 1 Nikitenko commente " la complète 
nullité morale et politique de Fedor. " 2 L'un et l'autre étaient fermés 
à un pathétique qui, au lieu d'éclater en effets extérieurs brillants et 
conventionnels, s'étouffait dans la gorge serrée d'un prince sans majesté. 
Cependant Tolstoï avait, en dehors des cadres classiques ou roman- 
tiques, atteint l'originalité, et créé un type immortel qui était en 
même temps l'incarnation du plus haut idéal spirituel de son 
peuple. Douceur, charité, ardente foi en Dieu, prépondérance du 
cœur sur l'intelligence, amour des petits et des faibles, pardon et 
oubli des offenses, non-résistance au mal, abnégation poussée jusqu'à 
l'héroïsme, sentiment des expiations nécessaires, ce sont les signes de 
ralliement de la Russie. Ce sont eux qui marquent l'évangile de 
Léon Tolstoï, ce sont eux qui éclairent la morale de Dostoevski. 
Par une coïncidence curieuse, à l'heure où Le tsar Fedor paraissait 
dans le Vêstnik Evropy y L'idiot se publiait dans le Rousski Vêstnik. 3 
Sans doute le dernier des Rurikovitchs et le dernier des Mychkines 
sont de la même race, 4 mais dans la mesure où il est possible de 



1 Lettre citée. 

2 Journal, i« mars i 868. 

3 Cette coïncidence est signalée par N. Engelhardt (Istoria roussko'l /itérât. 
XIX stol. II, p. 195.) 

4 Parmi les traits communs énumérés plus haut, on remarquera particulièrement 
la clairvoyance en matière de cœur humain. Le prince Mychkine, si borné pour 
le gouvernement ordinaire de la vie, peut parfois lire dans les âmes. Il est aussi 
persuadé que "l'enfant, même dans l'affaire la plus difficile, peut donner un avis 
très important. " L'innocence est une lumière. Aussi ce " joli oiseau confiant " 
qu'est l'enfant, lui inspire une tendresse profonde qu'il analyse finement. Fedor 



398 l'œuvre 

comparer un drame à un roman, on préférera au héros de Dostoevski 
celui de Tolstoï. Le premier, par l'égalité passive de sa perfection, 
paraît quelque peu monotone et irréel ; le second, par son affairement 
perpétuel, ses vivacités primesautières et ses petits travers, est homme 
de la tête aux pieds, môme lorsque d'invisibles ailes semblent le 
soulever de terre. 

Moins vivant est Godounov, malgré l'ampleur que la réunion des 
trois tragédies permettait de donner au personnage. Il serait cependant 
injuste d'accuser l'art du psychologue, qui s'est appliqué avec sa sub- 
tilité habituelle. Au cours de toute la trilogie, Boris reste fidèle à son 
caractère, dont les événements précisent ou accélèrent le développe- 
ment ; dans son fond, il est mû invariablement par un patriotisme réel, 
joint à une claire conscience de son génie politique et des besoins de 
l'Etat. Boris, selon l'expression de Tolstoï, n'a rien non plus " de 
jésuitique ni de cafard ", à travers sa modestie apparente doit percer 
la foi en soi ; il doit charmer et dompter tout le monde, y compris 
" le public ". S'il faisait le tartufe, il ne pourrait tromper que des 
imbéciles et non pas Ivan. Le Tartufe de Molière ne " roule " 
qu'Orgon... 1 On doit voir en lui l'homme d'Etat et la portion d'amour 
du bien compatible avec son ambition. 2 Son ambition n'est qu'un 
irrésistible besoin d'exercer sa virtuosité, et si, pour triompher, elle ne 
recule ni devant la ruse, ni devant le crime, elle ne se rapetisse jamais 
à un mesquin désir de béate élévation. Parvenu au trône, il ne demande 
qu'à oublier les voies obliques qui l'y ont conduit et à gouverner 
équitablement et généreusement. On a vu dans cette dernière attitude 
de Boris une contradiction psychologique. S. A. Venguerov 3 écrit 
qu'en transformant son héros en un tsar idéal et en un père de 
famille modèle, l'auteur a comme oublié le Boris des deux premières 
pièces, "meurtrier indirect d'Ivan et presque direct du tsarévitch 
Dimitri, régent rusé, perfide et cruel de la Russie sous le règne de 

dit plus brièvement, mais avec non moins de conviction : 
A un homme je ne céderai pas d'un pouce, 
Mais qu'une femme ou qu'un enfant me prient, 
Je ferai tout avec joie... 

1 Lettre à Markevitch, 25 novembre 1866, (inédite.) 

a Ibid. 

3 Article A. K. Tolstoï dans le dictionnaire de Brokhaus-Efron. 



L ART DRAMATIQUE 399 

Fedor, et qui mettait au-dessus de tout ses intérêts personnels". C'est 
confondre les moyens et la fin. L'étude de ceux-là domine naturelle- 
ment dans les années qui précèdent le couronnement ; mais elle cède 
ensuite la place à un autre objet. Considérer le Godounov aspirant au 
trône comme un Richard III " résolu à se montrer un coquin ", c'est 
ignorer les nombreux passages qui affirment solennellement le con- 
traire. Le ministre souffre de voir son maître multiplier les fautes 
politiques et compromettre la destinée du pays: 

Oh ! si 
Elle l était entre mes mains ! Je saurais 
Ce que j'aurais à faire ! Que seulement le tsar Ivan 
Me laisse, ne fût-ce qu'un mois, gouverner l'Etat ! 
En un seul mois je lui montrerais 
Quelles forces la terre russe 
Recèle en soi ! Je lui montrerais 
Ce que peut le pouvoir quand il repose 
Sur la bienveillance et non sur les exécutions ! 
Mais il est dur, mon père, de tout voir 
Et de seulement se taire impuissant ! ' 

Il n'a entrepris son " mouvement tournant " que lorsqu'une périlleuse 
expérience l'a instruit de l'impossibilité de suivre avec succès le droit 
chemin. Ses mesures de rigueur ou de cruauté n'ont pour but que de 
lui assurer une liberté sans contrôle, pour la réalisation de son plan 
politique. 3 II les prend sans colère, et seulement à la dernière extré- 
mité, sous la pression des circonstances. Même devenu régent, il n'est 
pas sûr du lendemain et c'est pourquoi il ne peut s'arrêter à mi-route : 

Sept années se sont écoulées depuis que, sur la terre russe, 

Le tsar Ivan passa comme le courroux divin, 

Sept années depuis que, posant pierre sur pierre, 

A grand'peine je construis l'édifice, 

Ce temple lumineux, cet empire puissant, 

Cette nouvelle, cette sage Russie, 

Cette Russie à laquelle je pense sans trêve, 

Pour laquelle je passe des nuits sans sommeil. 

1 La destinée. 

2 La mort d'l<van, II. 

3 Cf. la citation, p. 387. 



400 L ŒUVRE 

Tout est vain ! Je construis au-dessus d'un précipice ! 

En une seconde tout peut devenir 

Des ruines. Il suffit que le dernier, 

Le plus insignifiant de mes ennemis le veuille, 

Et il inclinera à soi le cœur du tsar, 

Et il changera les volontés 

Que je lui ai suggérées.... ! 

Sa personne s'efface derrière son œuvre : 

... Je ne connais pas la vengeance, 
Je n'écoute ni l'amitié ni la haine, 
Devant moi je ne vois que mon œuvre, 
Et ce sont les ennemis non de moi-même, 
Mais de mon œuvre que je renverse... 2 

Il est donc conséquent avec lui-même lorsque, revêtu du manteau 
impérial, il se justifie d'avoir, après quatorze ans de lutte contre 
l'aveuglement, la faiblesse, l'entêtement, " remporté la victoire " en 
payant de la pureté de son âme la grandeur de la Russie : 

... J'ai fait aujourd'hui mes comptes 

Avec ma conscience — et je ne crains pas 

De faire le total de mes services et de mes fautes ! 

Je puis maintenant suivre le droit chemin ! 

Arrière la feinte et la tromperie ! 

Je romps le pont qui, à travers les précipices 

Et les marais fétides, m'a mené aujourd'hui 

Au trône. Désormais est déchiré 

Le lien avec le passé. Ils sont vécus les temps 

Des ténèbres infernales — Le soleil luit de nouveau, 

Et seul tient le sceptre pour la vérité et le bien 

Le tsar Boris — Il n'y a plus de Godounov... * 

Il prodigue les preuves de sa magnanimité en répandant indistincte- 
ment les faveurs sur ses amis et ses ennemis. Sa politique s'inspire 
d'un large esprit de tolérance et d'humanité et de la pensée constante 
de l'intérêt général. Mais qu'une menace surgisse qui mette en péril 

1 Le tsar Fedor, V, i . 

2 Ibid. 

3 Le tsar 'Boris, I. 



L ART DRAMATIQUE 4O I 

l'œuvre de tant de jours, et les anciens moyens reparaîtront naturelle- 
ment. Boris n'hésite pas : 

... Plus vite j'extirperai 

Le mal, plus vite je pourrai 

Revenir à la bienveillance. ! 

Tout à l'heure il se félicitait d'abandonner le système d'espionnage 
policier ; maintenant il multiplie les agents secrets, ordonne d'arrêter 
toute personne qui prononcera le nom de Dimitri, et de lui arracher 
la langue... L'insuccès des premières mesures le conduit à se départir 
de son sang-froid et à exagérer la répression. Mais c'est encore là une 
évolution logique ; nulle part on ne voit la contradiction dénoncée 
par S. A. Venguerov. Boris est-il " franchement sentimental " parce 
qu'il aime sincèrement ses enfants ? Il pleure en Christian moins le 
fiancé de sa fille que l'instrument perdu du rapprochement avec 
l'Europe. Qu'on remarque comment ce "sentimental " accueille les 
observations de son épouse, 2 et avec quel endurcissement il repousse 
le remords ! C'est seulement à son heure dernière, la seule qu'il se 
soit jamais proposé d'accorder au repentir, 3 qu'il prononce quelques 
paroles de regret parmi les ordres précis donnés pour le salut du trône. 
Mais s'il est vrai que ce caractère soit soutenu jusqu'au bout et que 
sa souplesse et sa fertilité d'invention diplomatique soient admirable- 
ment mises en lumière, d'où vient qu'il laisse une impression de 
froideur et presque d'artifice r Serait-ce, comme le suppose le prince 
Tsertelev, parce que " dans la vie il y a des situations où un homme, 
même sincère, ne peut se rendre clairement compte des motifs qui le 
font agir... et que des situations et des caractères de cette espèce, qui 
fournissent un sujet très intéressant d'étude psychologique sont, à de 
rares exceptions près (Hamlet, Faust) un thème assez ingrat pour le 

1 Le tsar Boris, III, 1. 

2 Assez ! 
Tais-toi là-dessus. Il importe peu au tsar de Russie 
Que la fille de Skouratov Maliouta 

Ne trouve pas de son goût le fiancé choisi par lui, 

Ce n'est pas à ta race à comprendre 

Ce qui convient à la grandeur de la Russie ! (III, 1.) 

3 Cf. V, 1. Scène avec Klechnine. 

25 



402 L ŒUVRE 

travail dramatique ? " ] Cette comparaison avec Faust ou Hamlet est 
impropre. Malgré les replis de sa nature, Godounov n'est ni obscur, 
ni énigmatique, ni profond : Tolstoï est trop ennemi de l'ambiguïté 
pour ne pas avoir inondé de clarté les ressorts les plus secrets de ses 
personnages, 2 et c'est môme cet excès de scrupule qui explique en 
partie son insuccès. Sensible et passionné lui-même, il entrait presque 
sans effort dans la nature de ces impulsifs qu'étaient Ivan et Fedor, 
et il vivait leurs états d'âme avant que de les peindre ; en face de 
l'intellectuel, du " cérébral " Boris, il devait changer sa méthode, et 
se servir du raisonnement plus que du cœur et des nerfs. Il avoue lui- 
même que, dans la première partie de la trilogie, il " n'aimait pas 
Boris ", mais qu'il se contraignit à le peindre " objectivement ". 3 
Recueillant minutieusement dans l'histoire les traits du personnage, il 
les agence et les combine dans son canevas avec le plus d'adresse et 
de vraisemblance possible. Mais la préoccupation d'être complet et 
logique imprime au dessin obtenu une raideur géométrique ; on sent 
que, selon l'expression de Carlyle, 4 ce héros est façonné " de la peau 
vers l'intérieur ", tandis que les précédents étaient créés a du cœur vers 
l'extérieur". 

Cette conception a une influence immédiate sur la langue. Alors 
qu'Ivan et Fedor parlaient avec une simplicité qui ne craignait ni les 
termes brutaux ni les tours les plus familiers, et avait toujours la spon- 
tanéité et la saveur de la vie, Godounov s'exprime avec une correc- 
tion et une solennité imperturbables ; ses discours sont émaillés de 
maximes politiques, ses périodes harmonieuses enflent le rhythme égal 
de leurs larges ondulations : 

1 Rousski V 'est ni k, 1899, X, p. 666. 

- Cf., à propos de cette passion de la clarté psychologique, le passage du Projet 
pour Fedor : "Par les premières paroles de Chouïski nous connaissons sa haine 
contre Godounov, son attachement obstiné aux anciens usages, par la réplique de 
Vasili Chouïski sa loyauté envers soi-même, par la réponse de Golovine sa fidélité 
jusque là inébranlable envers Fedor, et par le monologue final son aversion pour 
les voies tortueuses. En outre, dans cette scène, on a semé dans les conversations 
des différentes personnes beaucoup de traits expliquant, par réflexion, les autres 
côtés de Chouïski, de sorte qu'avec l'aide de ces données, l'interprète pourra 
facilement incarner son personnage et le rendre indubitable au spectateur. " 

:i Lettre à Stasioulevitch, 30 novembre 1869. 

4 Pour illustrer la différence entre les héros de Scott et ceux de Shakespeare. 



L ART DRAMATIQUE 4O3 

Le tsar Ivan 

Etait une haute montagne. Les secousses souterraines 

De son sein ébranlaient la plaine, 

Ou bien une gerbe de flammes, s'en arrachant soudain, 

Envoyait de la cime la mort et la ruine sur terre, 

Le tsar Fedor est autre ! Je pourrais plutôt 

Le comparer à un éboulement en rase campagne ; 

Les crevasses et les abords friables 

Sont recouverts d'herbe fleurie, mais 

En errant imprudemment auprès d'eux, 

Troupeau et berger glissent au précipice. 

Dans nos villages existe la croyance 

Qu'une église s'est naguère enfoncée en terre, 

Et qu'en cet endroit s'est formée une fosse. 

Et le bruit court que, par les temps calmes, 

Dans les profondeurs sonnent les cloches 

Et y retentit le chant des chœurs. 

C'est pareil à ce lieu saint, mais peu sûr, 

Que Fedor m'apparaît. En son âme 

Toujours ouverte à l'ennemi et à l'ami 

Vivent l'amour, la bonté et la prière, 

Et l'on }• entend comme un faible son. 

Mais pourquoi toute cette bonté et toute cette sainteté 

Si on ne trouve aucun appui en elles ? l 

On n'est pas surpris de constater que, sur douze monologues contenus 
dans la trilogie, on en compte huit de Boris, un d'Ivan et aucun de 
Fedor. Le monologue, discrètement employé par Tolstoï, ne sert ici 
ni à expliquer les événements, comme cela se rencontre fréquemment 
dans Shakespeare, ni à exposer de brillantes idées à la manière de 
Victor Hugo, ni à tenir en suspens l'auditoire en mêlant aux 
réflexions de l'orateur des efFets extérieurs imprévus ; il est essentielle- 
ment psychologique et de pur style classique ; sa fin est de dévoiler 
et d'éclairer les sentiments secrets, les conflits intérieurs, les raisons 
d'agir. Plus un être est impulsif, et moins il se prête à l'introduction 
des soliloques qui, au contraire, atteignent leur plus grande vrai- 
semblance chez un esprit réfléchi et calculateur comme celui de 

1 Le tsar Fedor, V, 1 . 



4O4 L ŒUVRE 

Godounov. D'autre part, lorsque l'auteur garde son indépendance 
sentimentale envers son héros, lorsqu'il travaille inconsciemment 
plus en logicien qu'en poète, il est porté à recourir plus fréquemment 
au monologue, qui permet plus d'insistance dans les analyses et de 
rigueur dans les démonstrations. 

Dès lors on comprend que des personnages, dont la psychologie 
infiniment moins fouillée que celle de Boris tient en quelques traits, 
puissent, grâce à la chaleur avec laquelle ils ont été conçus, produire 
un effet supérieur de naturel. Tel est Ivan Chouïski, chez lequel la 
droiture, la générosité, l'impétuosité et l'orgueil s'unissent à une ten- 
dresse de cœur qui l'apparente à Fedor. Soit que, vaincu par l'inter- 
cession d'Irène, il s'écrie : 

Tsarine notre mère ! Tu m'as fait sentir 
Comme le souffle d'un paisible été, 
Par la grâce de ta parole inattendue 
Tu as retourné tout en moi ! l 

ou que, désarmé par la sublime candeur de Fedor, il rejette soudain 
toute idée de révolte : 

... Non, c'est un saint ! 
Dieu défend qu'on se lève contre lui, 
Dieu le défend ! je le vois, ta simplicité 
Vient de Dieu, Fedor Ioannytch ! 2 

il parle avec une émotion que Tolstoï a trouvée sans peine en lui- 
même. Pareillement, imagine-t-on une âme plus simple, plus cristal- 
line que celle d'Irène ? A représenter cette vertueuse héroïne, le 
danger était grand de tomber dans la fadeur. Mais le poète est sauvé 
par sa sensibilité, bien plus, par son amour, car s'il a d'un seul coup 
rencontré les accents qui ne trompent pas, c'est qu'il les portait en 
lui, échos d'une voix aimée. Qu'on lise cette description d'Irène : 
" Son regard est intelligent, son sourire est bon et affable, chacun de 
ses mouvements est égal, sa voix est douce et mélodieuse, plutôt de 
contralto que de soprano. Une atmosphère de calme l'entoure ; auprès 
d'elle chacun involontairement prend sa vraie place, et en a le cœur 

1 Le tsar Fedor, II. 

2 Tbid» IV. 



L ART DRAMATIQUE 4O5 

plus léger ; sa présence fait montrer à chacun ses meilleurs côtés, 
auprès d'elle on devient meilleur ; auprès d'elle on respire plus libre- 
ment... " 1 On a reconnu le portrait de Sophie Andreevna, tel qu'il 
se détachait des lettres et des poésies lyriques de son amant, au temps 
où celui-ci chantait " la voix merveilleuse et le visage paisible et 
doux, " dont l'aspect suffisait " à rendre tous meilleurs et à réconcilier 
avec la vie. " 2 

A-t-il à montrer un couple d'amoureux naïfs et impatients ? Il 
tâtonne sans rencontrer la note juste 3 ; certes, il allègue pour excuse 
que Chakhovskoï et Mstislavskaïa, n'étant que des " personnages 
épisodiques,sont à peine esquissés, " 4 mais plus approfondis, ils auraient 
sans doute accusé davantage leurs défauts. Le poète était trop dominé 
par la douceur élégiaque de l'amour connu par lui, pour bien pénétrer 
d'autres sensations. 

Livré à sa seule intelligence, il n'évite pas la froideur et la mono- 
tonie, tandis qu'il devient un admirable créateur sous l'empire de 
l'émotion. Aussi plus il peint avec amour le héros d'une tragédie, et 
plus il communique de mouvement et de vie aux personnages qui 
lui donnent la réplique ; en revanche, une méthode de rationalisme 
impassible, appliquée à un protagoniste, s'étend fatalement à son 
entourage. Lorsque Boris, couronné tsar, devient le héros officiel de 
la dernière pièce, l'animation, la simplicité, le naturel fuient le 
théâtre : des fiancés préfèrent à la langue de l'amour de longues 
ratiocinations morales et politiques, le tsarévitch est un ingénu de 
Berquin, Irène se fige en une attitude de prophétesse ; des scènes 
de la vie des brigands sont ternes et languissantes, malgré des inten- 
tions humoristiques, une agitation extérieure et le concours de 
Mitka 5 appelé à la rescousse, en souvenir du Prince Serebriany. 6 

1 Trajet pour Fedor. 

2 Tous t'aiment tant.... (Cf. aussi Toesies, passim.) 

3 Un juge sévère, B. V. Varneke, qualifie même ces scènes d'amour de 
"comiques" et "ridicules". (Istoria rousskago teatra.) 

4 Trojet pour Fedor. 

5 Cf. plus haut p. 350. 

6 "L'introduction du brigand Mitka a été faite conformément au conseil de 
Schiller, mis dans la bouche du marquis de Posa : Er soll fur die Traùme seiner 
Jugend Achtung tragen ." (lettre à Stasioulevitch, 30 novembre 1869.) 



406 l'œuvre 

On sent trop que l'introduction des moines en fuite, Grigori et 
Misaïl, a pour but exclusif d'affirmer que Dimitri Samozvanets n'est 
pas Otrepiev. 1 L'auteur sent la nécessité d'accentuer le relief, la 
couleur de son tableau, mais il s'y emploie mécaniquement, et 
retombe dans ses péchés de jeunesse ; çà et là, particulièrement 
dans le rôle de Maria Godounova, on se rappelle involontairement la 
manière mélodramatique du Prince Serebriany. Au contraire, qu'Ivan 
et Fedor soient dans une situation offrant un libre jeu à leur nature, 
toute la figuration se mettra à l'unisson, et Tolstoï, par l'harmonie 
parfaite de l'ensemble, touchera les plus hauts sommets de l'art 
tragique. Une esquisse aussi rudimentaire que celle de la tsarine 
Nagaïa prend tout à coup, en face du Terrible, une valeur de 
portrait. Sa frayeur à l'approche du tsar, son attitude douloureuse, 
son effort pour se contenir devant le maître, s'expriment en quelques 
phrases timides qui suffisent à révéler toute la détresse d'une âme de 
femme et de mère : 

Ivan 

Pourquoi as-tu les yeux humides ? 

(La tsarine se tait, le regard baissé.) 
Entends-tu : que s'est-il passé ? 
La tsarine 
Mon seigneur, pardonne-moi... j'ai... 
Ivan 



Eh bien 



La tsarine 
J'ai fait un mauvais rêve. 
Ivan 

Lequel ? 
La tsarine 
J'ai rêvé, seigneur, j'ai rêvé que... 
J'étais séparée de toi. 

Ivan 

Tu tiens ton rêve ! 
Tu ne me conviens plus. Je suis venu 

1 Cf. lettre à Stasioulevitch 30 nov. 1869. 



L ART DRAMATIQUE 4O7 

T'annoncer que désormais 
Tu n'es plus ma femme. 

La tsarine 
Ainsi cela est vrai ? cela est vrai ? 
Tu veux nous abandonner, moi et Dimitri, 
Moi et mon Dimitri ? Tu veux... 

Ivan 

Paix! 
Je n'aime pas les pleurs et les cris de femmes. 

La tsarine 
Non, mon seigneur — je ne pleure pas — non, 
Tu vois, je ne pleure pas, mais dis, 
Comment veux-tu te séparer de moi ? 
Que diras-tu aux prélats ? Quelle faute 
Me trouveras-tu ? 

Ivan 
Qu'est ceci ? 
Tu me fais, il me semble, subir un interrogatoire ? 
Qui es-tu ? De quel souverain es-tu fille ? 
A qui dois-je des comptes à ton sujet ? 
Ou bien es-tu plus jolie et plus belle que les autres 
Pour que je te garde comme un trésor ? 
Ou est-ce donc que je ne suis pas maître chez moi r 
Ou es-tu tsarine par toi-même ? 

La tsarine 

Pardon, 
Mon seigneur ! Pardon ! Je ne murmure pas. 
Je n'implore pas de grâce — je suis prête 
A tout — mais mon pauvre Dimitri 
De quoi est-il coupable ? ' 

Les magnifiques épisodes qui montrent Ivan aux prises avec Hara- 
burda, ou frémissant sous les questions de l'anachorète, ou attendant, 
soupçonneux et anxieux la fin du jour de la Saint-Cyrille, sont traités, 
dans leur ensemble et leurs détails, avec une maîtrise qu'égalent 
seulement les scènes entre Fedor, Ivan Chouïski et Godounov. 

1 La mort d'Ivan. III. 



408 l'œuvre 

En regard de ces preuves d'originalité, les traces d'imitation ou les 
réminiscences qu'on relève çà et là ne présentent qu'un intérêt de 
curiosité. On remarquera que le rôle de Boris a subi le plus forte- 
ment les influences extérieures. 

L'action le plus marquée a été exercée par Shakespeare. La 
manière adroite dont Vasili Chouïski amène les boïars à dévoiler 
leur haine contre Godounov a été comparée au discours d'Antoine 
dans Jules César. l L'ironique contraste entre le sentiment de sécurité 
du personnage et le brutal démenti des événements est un procédé 
employé dans Richard III ; 2 dans cette même pièce, 3 le crescendo 
dramatique formé par la succession précipitée de mauvaises nouvelles, 
a pu être le modèle d'effets analogues dans la trilogie. 4 Le laconisme 
de Tyrrel, " gentilhomme mécontent dont les ressources n'égalent 
pas l'esprit hautain " 5 , a pour pendant celui de Bitiagovski, noble 
perdu de dettes ; 6 le persiflage du bouffon qui essaie de distraire Ivan 
de ses sombres pensées a été rapproché du rôle du bouffon dans Le 
■roi Lear. 7 Le choix, comme héros de tragédie, d'un roi faible, pieux 
jusqu'au mysticisme et pratiquant avec l'abnégation d'un saint le 
pardon des offenses, apparente Le tsar Fedor à Henry VI. Le conseil 
donné à Mstislavskaïa : 

Oui, princesse, 
Oui, prends le voile ; quitte, quitte le monde ! 
On n'y trouve point de justice... 8 

1 Par M. L. Léger, dans un article publié en 1868 (réimprimé dans son 
livre : Le monde slcfpe, 2 e édit. 1897). 

- III, 4. (La confiance de Hastings, et la rentrée de Gloucester.) 

3 Acte IV. 

4 La mort d'Ivan, IV. Le tsar Fedor, V. 

5 Richard III, acte IV, 2. 

6 La mort d'Ivan, II, 2. Cf. aussi, sur ce laconisme des agents d'exécution, la 
phrase du premier meurtrier, dans Richard III : Talkers are ?iot good doers. 

(I. 3-) 

7 Par N. Kotliarevski. Mais le parallèle doit se borner à l'effet de contraste : 
le bouffon d'Ivan n'a qu'un rôle effacé et bref ; celui de Lear, outre sa profondeur 
et son originalité, est, par sa fidélité à son maître, un des personnages attachants 
du drame. 

8 Le tsar Fedor, V, 2. 



L ART DRAMATIQUE 4O9 

rappelle l'apostrophe de Hamlet à Ophélie, malgré la distance des 
situations et des caractères. Le souvenir de Macbeth a hanté l'esprit 
du peintre de Godounov ; l'usage des formules énigmatiques et con- 
tradictoires est commun aux sorcières d'Ecosse et aux devins slaves : 
" Moindre que Macbeth, et plus grand ! "annoncent les unes, "Tué, 
mais vivant ! " disent les autres ; de même que le meurtrier de 
Banquo recule devant le fantôme de sa victime assis à la table du 
festin, de même l'assassin de Dimitri croit voir son trône occupé par 
un spectre. l De son côté, Maria Godounova, devenue tsarine, a, çà 
et là, des gestes que n'eût pas désavoués lady Macbeth. 2 La scène 
nocturne, où les sentinelles causent en attendant la relève, et où ils 
assistent à l'apparition quasi-somnambulique de Boris, 3 évoque le 
début de Hamlet. L'emportement de la tsarine Marthe contre 
Godounov 4 a une ressemblance avec les imprécations de la reine 
Marguerite contre Richard III ; sa tendresse maternelle rejoint aussi, 
dans son expression pathétique, celle de Constance dans Le roi "Jean. 
Mais l'influence de Shakespeare ne se limite pas à ces parallèles ou à 
des signes extérieurs, tels que l'emploi de la prose dans les scènes 
populaires ou familières. Elle est diffuse dans toute l'œuvre. Elle se 
révèle dans l'amour de la figuration éclatante, dans les sonneries de 
trompette qui précèdent l'entrée d'un général cuirassé et casqué, 
dans les ordres que lance d'une voix sonore Godounov, en revêtant 
sur la scène l'armure qu'un écuyer lui présente ; mais plus puissam- 
ment encore, elle se manifeste dans le tour philosophique des discours 
des principaux personnages, dans les comparaisons aux images sereine- 
ment développées, et jusque dans l'emphase de certains morceaux. 
Ainsi Boris proclame sentencieusement la force de l'habitude, " fouet 
ou frein des hommes", 5 il affirme la nécessité des sacrifices opportuns: 

Quand, mugissant, les vagues, dans la tempête marine, 
Menacent d'engloutir le navire et sa cargaison, 
Insensé est celui qui, de ses trésors, 

1 Le tsar Boris, V. 

2 Particulièrement dans la visite à la tsarine Marthe. 

3 Le tsar Boris, V. 

4 Le tsar Boris, IV, 3. 

5 La mort d'Ivan. 



4-IO L ŒUVRE 

Ne jette une partie pour sauver le tout... ' 

De même que Jules César ne se défiait pas d'un homme bien en 
chair et souriant, de même il déclare ne point craindre " celui qui 
dit ce qu'il pense. " 2 II peint ainsi Zakharine : 

... Comme le soleil, un jour d'hiver, 

Brillant sur la terre mais ne réchauffant pas la terre, 

Pur, tu vas vers ton couchant... 3 

Il dit à Irène : 

Détourne ton regard 

Du passé. Un large fleuve 

Qui porte d'un bout à l'autre 

Les masses des vaisseaux, en est-il moins clair 

Parce que ses sources, peut-être, 

Se cachent dans des marais lointains ? 4 

L'écho des accents shakespeariens résonne dans l'exclamation de la 
tsarine pleurant son enfant : 

... O Dieu ! Le dernier 
Enfant de misérable, sous le soleil de Dieu, 
Joue en liberté — et toi, né pour la couronne, 
Tu es couché dans les ténèbres et le froid ! ° 

Après Shakespeare, Schiller a laissé sa marque en divers endroits de 
la trilogie. Déjà le titre La mort d'Ivan avait pour précédent La mort 
de Wallenstein. Le rapprochement qui a été fait 6 entre Le tsar Fedor 
et La pucelle d'Orléans ne saurait être poussé bien loin ; car ce serait 
méconnaître l'originalité des créations de Tolstoï ; le passage où il se 
justifie le mieux est celui où Agnès retient Dunois courroucé, qui 
reproche à Charles sa pusillanimité ; 7 ainsi Irène intervient entre 
Ivan Chouïski et Fedor ; l'explication par laquelle Talbot attribue 

1 Le tsar Fedor, I. 
-Le tsar Boris, I. 
:! La mort d'Ivan, II, 2. 
1 Le tsar Boris, I, 2. 
h Le tsar Boris, IV, 3. 

6 Par B. V. Varneke, (op. cit.) 

7 La Tutelle d'Orle'ans, I, 5. 



L ART DRAMATIQUE 4II 

les défaites anglaises à la terreur aveugle causée par la réputation de 
Jeanne d'Arc, " fantôme de l'imagination qui, vu de près, s'éva- 
nouira, " 1 a pu suggérer le raisonnement de Boris, désireux de fixer 
l'identité du faux Dimitri : 

C'est seulement ce qui nous apparaît dans un brouillard 
Qui nous trouble : ce que nous pouvons toucher 
Ou nommer — perd sa force... 2 

Les entretiens abondants où Christian, Xénie et Fedor Godounov 
exposent disertement leur amour mutuel, leur idéalisme et leur foi 
patriotique, sont dans le ton des Piccolomini ; Christian apprenant le 
crime du père de Xénie souffre, comme Max à qui est révélée la 
trahison du père de Thékla. Mais c'est dans l'épisode de la tsarine 
Marthe que la dette de Tolstoï envers le poète allemand est le plus 
considérable. 

La tragédie inachevée de Schiller Demetrius renfermait " la scène 
à faire ", l'entrevue entre la mère de Dimitri et l'archevêque envoyé 
par Godounov pour l'engager à renier l'usurpateur ; la pièce russe 
reprit ce thème en le modifiant ; à une mère doutant du meurtre 
de son fils, elle en substitua une, certaine de cette mort, mais 
résolue à feindre pour mieux se venger ; et elle mit la tsarine en 
présence non d'un archevêque, mais de Godounov lui-même. Ainsi 
traitée, la matière était plus dramatique, plus fertile en conflits et en 
coups de théâtre. Mais le dessin et le coloris restent schilleriens. Les 
deux Marthe se confondent dans leur joie à voir luire l'aurore de la 
vengeance, dans l'enthousiasme prophétique avec lequel elles saluent 
la prochaine entrée de Dimitri à Moscou : 

Oui,, il viendra ! Il est proche, proche, je vois 

Que déjà brillent ses étendards victorieux. 

Il est devant Moscou — à son nom 

S'ouvrent les portes du Kremlin — 

Sans combat il entre dans la ville — 

J'entends les applaudissements populaires — les larmes coulent — 

Dimitri est tsar ! : * 

1 La Tucelle d'Orléans, II, 3. 

2 Le tsar Boris, III, 1. 

3 Ibid., IV, 2. 



412 L ŒUVRE 

L'héroïne de Schiller s'écriait : 

C'est lui ! c'est lui ! Il vient ici en armes 

Me sauver et se venger de l'ennemi ! 

J'entends le son des trompettes et des tambourins sonores... * 

Les relations de la trilogie avec le théâtre français sont plus incer- 
taines. Le poète a-t-il, en composant telle fière réplique d'Ivan, 
pensé, comme on l'a supposé, 2 aux vers d'Athalie : 

Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire. 
Je ne prends pas pour juge un peuple téméraire : 

seuls l'affirmeraient ceux qui verraient dans le rêve de Fedor 3 une 
imitation du fameux songe d'Athalie. Par contre, le parallèle entre 
La mort d' Ivan et le Louis XI de Casimir Delavigne est venu à 
l'esprit de la plupart des critiques. M. L. Léger a, dès la première 
heure, noté le rapport entre la scène où Haraburda jette le gant au 
tsar et celle où Nemours défie pareillement le roi de France. Il a 
aussi comparé l'entrevue entre Ivan et l'ascète avec celle entre Louis 
et Saint François de Paule, et deux fois il a conclu à l'incomparable 
supériorité du poète russe. Après lui M. Rambaud, 4 frappé d'une 
analogie qui s'étend jusqu'à " l'absence presque absolue de l'intrigue, " 
a fait ressortir les différences psychologiques qui séparent le héros 
russe, " monstre imposant et terrible ", du personnage français 
" comique et odieux. " Quelque nombreuses que soient les simili- 
tudes relevées, et il serait aisé d'en grossir la liste, elles ne font que 
mettre en relief le génie de Tolstoï, capable de transformer des idées 
scéniques froidement réalisées en effets d'une éclatante beauté. De 
quel médiocre intérêt est l'égoïste prière que Louis XI adresse à 
François de Paule, en regard du dialogue poignant entre l'ascète et 
le tsar, déchiré par l'angoisse et par le remords ! Dès lors à quoi bon 
s'attarder à discuter la valeur du démenti du prince Tsertelev ? 5 Que 
les points de contact entre les deux ouvrages soient dus à des souve- 

1 Acte II, i (traduit d'après la traduction russe de Meï), (Œuvres de L. Meï, 
tome IV.) 

- M. L. Léger, (op. cit.) 

3 Le tsar Fedor, III, z. 

4 Revue politique et littéraire, 3 janvier 1874. 

5 Voir page 338, n. 1. 



L ART DRAMATIQUE 4I3 

nirs conscients, à des réminiscences ou à des coïncidences tout au 
moins surprenantes, ] qu'importe ? Au théâtre, Ivan est à Louis ce 
que l'aigle est au corbeau. 

Du théâtre de Victor Hugo, les duègnes cupides soupesant avec 
satisfaction l'or qui paie leur entremise, ont pu frayer la voie à 
Volokhova ; 2 enfin la deuxième scène de l'acte II de Cromwell 
semble avoir servi de modèle à la réception des ambassadeurs par le 
tsar Boris. 

La littérature nationale offrait à Tolstoï une œuvre dont l'existence 
était pour lui un péril, puisque reprendre pour héros tragique 
Godounov, c'était se mesurer avec le plus grand poète russe, et non 
seulement être accusé, comme il le dit, de " lèse-Pouchkine, " 3 
mais risquer d'être écrasé par la comparaison. Bien qu'embrassant, 
comme le drame de Pouchkine, le règne entier de l'usurpateur, la 
dernière pièce de la trilogie ne faisait point paraître Dimitri Samo- 

1 Cf. entre autres, pour le détail : l'irritation d'Ivan et de Louis à l'énumération 
des titres de Stepan ou de Charles, faite par Haraburda ou Nemours, la mission 
qu'ils donnent à Godounov ou à Olivier de traiter les envoyés polonais ou les 
Suisses, la froideur des deux pères en réponse à l'élan d'affection des deux fils, 
les instructions solennelles qu'ils donnent à ceux-ci, la confiance que tous deux 
affectent d'avoir dans leur état de santé et les projets qui en. témoignent, l'inqui- 
étude soupçonneuse avec laquelle ils regardent leur entourage avant l'heure fatale : 

D'où vient que d'un air sombre il me regarde en face ? 
demande Louis. Plus loin le 

Pourquoi parlez-vous bas ? 
semble avoir inspiré le 

Pourquoi chuchotez-vous là ? 
de La mort d'Ivan. Dans l'entrevue avec les moines, les deux souverains ont à 
un certain moment le même geste d'impatience et de colère : 
Je me lasse à la fin : moine fais ton devoir ! 

(Louis XI, IV, 6.) 
Moine ! t'ai-je appelé pour que... 

(La mort d'Ivan. IV.) 

Mais quelle distance entre le ton de prédicant de François de Paule et le 
laconisme impressionnant de l'anachorète ! 

2 Dans Le tsar Fedor, III. Cp. Ruy Blas. IV. 4, par exemple. 

3 Lettre à Stasioulevitch, 12 novembre 1869. " L'accusation de " lèse-Pouch- 
kine " équivaut à celle de " lèse-Raphaël ", qui atteindrait tous les peintres qui 
oseraient peindre des madones après Raphaël. " 



4I4 L ŒUVRE 

zvanets, en qui d'ailleurs, à la suite de Pogodine et de Kostomarov, 
elle refusait de reconnaître Grigori Otrepiev. Par contre, elle donnait 
une grande place aux enfants de Boris, au fiancé de Xénie et à 
Maria Godounova. Mais en dépit de ces différences, il restait assez 
de situations communes pour que le dernier venu dût faire effort, 
afin de se soustraire à l'imitation ou aux redites. 

Il évita l'écueil grâce à une conception personnelle du caractère de 
son héros. Tandis que le personnage de Pouchkine est un philosophe 
mélancolique et désabusé, poursuivi par la voix de sa conscience, 
celui de Tolstoï est, on l'a vu, un homme d'Etat réaliste et d'une 
morale utilitaire. La manière dont chacun d'eux reçoit la nouvelle 
de la résurrection de Dimitri est significative. Le premier est d'abord 
comme suffoqué, puis éclate d'un rire nerveux et presque hystérique, 
le second écoute, incrédule et sans peur, et songe aussitôt à défendre 
de toute souillure son prestige de souverain. Dans sa réception de 
Basmanov, l'un, parmi l'expression de projets généreux, laisse percer 
un septicisme découragé, l'autre affecte une foi inébranlable dans la 
victoire finale. Il est d'ailleurs incontestable que le premier est un 
crayon improvisé par la fantaisie d'un artiste inspiré ; le second est 
un portrait méthodiquement achevé d'après les documents d'une 
science historique en progrès. 

En ce qui concerne la convention scénique, Tolstoï suit son 
prédécesseur en divers endroits : les deux pièces s'ouvrent par un 
dialogue de courtisans ; plus loin le tsar prononce son discours 
solennel de couronnement ; ailleurs, sans voir deux témoins qui 
craintivement s'esquivent ou se taisent, il sort de sa chambre, plongé 
dans sa rêverie, et entame un monologue ; ici on assiste à une réunion 
de boïars où est récitée la prière officielle pour le souverain, enfin le 
tsar meurt sur la scène, entouré de sa famille et des boïars. Mais ces 
rencontres sont d'une analogie purement extérieure. Dans les corres- 
pondances les plus étroites, Tolstoï reste indépendant, ce qui ne veut 
pas dire supérieur. Un même thème oratoire, comme le discours du 
couronnement, est chez l'un imprégné d'un sentiment intime, d'une 
simplicité presque familière, chez l'autre éclatante de majesté et 
vibrante d'orgueil. Quand Boris mourant demande aux boïars de 
jurer fidélité à son fils, c'est d'un côté sur le ton d'une prière courte 
et touchante qu'une promesse immédiate satisfait, de l'autre de la 



L ART DRAMATIQUE 4I5 

voix impérieuse d'un maître qui soupçonne, menace, et exige trois 
serments pour un. Pour la sobriété et la concision de la forme, 
Pouchkine demeure sans rival ; auprès de lui Tolstoï paraît orné, 
redondant et verbeux. Mais en revanche, l'indifférence que le premier 
professait pour les effets scéniques \ et la dispersion de l'intérêt 
dramatique donnaient à son œuvre un caractère de froideur qui la 
rendait impropre au théâtre ; le second, moins dédaigneux des roueries 
du métier, apportait dans sa technique les ressources d'une vocation 
perfectionnée par l'expérience. Il suffisait à l'un que chaque tableau 
éclairât une situation et des caractères ; l'autre, par une habile stratégie 
d'allusions et d'avertissements, préparait de longue main les entrées 
de ses personnages et les péripéties ; entre des actes ou des tableaux 
dont l'enchaînement n'apparaissait pas immédiat, la distance était 
comblée par des expositions claires et rapides. 

Par cet art consommé, mis au service d'une rare intuition psycho- 
logique, l'auteur de la trilogie est le maître du drame historique russe 
au XIX e siècle. Qui de ses devanciers ou de ses successeurs lui 
disputerait ce titre ? Il serait cruel de remonter jusqu'à Ozerov et son 
Dimitri Donskoï, aux tirades ampoulées, dont la rhétorique pseudo- 
classique se marie à un sentimentalisme indiscret ; il faut laisser 
de côté les innombrables écrivains qui adaptent infatigablement à 
des thèmes rebattus de l'histoire russe, les formules de Voltaire, 
Crébillon ou Kotzebue : P. I. Soumarokov, M. V. Krioukovski, 
P. Plavilchtchikov, F. F. Ivanov, 1. 1. Viskovatov, A. N. Grouzintsev, 
S. N. Glinka, R. M. Zotov ; il faut passer par dessus le racinien 
Katenine, le fécond caméléon Chakhovskoï, le schillerien Narêjny, 
le tragi-comique N. Polevoï, négliger Khomiakov, incapable de galva- 
niser les personnages de son Ermak ou de son Dimitri Samozvanets, 
pour s'arrêter quelques instants au coryphée des années trente, Nestor 
Koukolnik, le " grand Koukolnik ", comme s'écriait Senkovski 2 à 
l'apparition de Torquato Tasso. Le critique, qui avait prisé dans la 
langue de cette dernière tragédie " la rude énergie schillerienne, la 
mélodieuse gravité italienne et même l'inébranlable fermeté latine, " 
rabattit bien de ces singuliers éloges à l'apparition de La main du 

1 Pouchkine. Lettre à N. Raevski. 30 janvier 1829. 
8 Œuvres, tome VI [I, p. 17. 



41 6 l'œuvre 

Tout-Puissant a sauvé la patrie^ qu'il jugea dépourvue de passion, 
d'intrigue, de caractères ; mais la voix publique continuait à porter 
aux nues un dramaturge que V. Kiïchelbeker préférait à Pouchkine. 1 
Pourtant La main du Tout Puissant... est aussi vide de psychologie 
que de pathétique ; elle est gonflée d'artifices et de déclamations 
sonores ; mais on conçoit que, dans l'atmosphère spéciale des salles de 
spectacle, des foules aient pu être soulevées par ces invocations 
exaltées au Dieu des orthodoxes et à la patrie ; ces visions chauvines 
de la grandeur nationale étaient reçues avec des acclamations et des 
larmes d'attendrissement. Des scènes comme celle de l'élection de 
Michel Romanov, terminée par l'extase de Minine " qui, yeux et 
bras levés au ciel, demeure immobile comme frappé d'un miracle, " 
étaient irrésistibles.. L'enthousiasme prophétique de Pojarski, prédisant 
les destinées magnifiques de la sainte Russie, ne pouvait qu'être conta- 
gieux : 

Immense est la Russie, de mer en mer ! 

Les aigles se tiennent à ses quatre bouts, 

Au nord est l'océan illimité, 

Au sud il n'est point de fin ! Tout cela est Russie ! .. 

et l'on imagine facilement qu'aux "hourras" des figurants se mêlaient 
ceux de l'auditoire. Quel effet devait produire le tableau représentant 
le peuple russe conduit par Minine et sanglotant autour de Pojarski 
mourant : " Qui pleure ici ? " demande le malade ; et Minine 
répond : " La sainte Russie, Dimitri Mikhaïlovitch ! " Koukolnik 
s'entend à frapper les imaginations ; le décor change à tout instant : 
forêt, rue, appartement, chaumière, camp, cellule, place publique, 
escalier de parade, palais du Kremlin défilent tour à tour, le peuple 
s'attroupe et crie, Marina, prise de folie, est poursuivie par le son de 
cloches qui "hurlent comme sa conscience," puis, nouvelle Ophélie, 
elle cherche la forêt épaisse où elle ira cueillir des fleurs en chantant. 
Seul un esprit chagrin songerait, devant de pareils spectacles, à réclamer 
de la vérité psychologique et du naturel. Il n'est pas surprenant qu'à 
une date aussi avancée que 1861, Apollon Grigoriev ait pu nier 
l'existence du drame historique russe, et traiter ce qui prétendait à ce 
titre, de " calomnie contre l'histoire et la vie nationales. " 

1 Barsoukov, Jt&n Pogodina. II, 110. 

2 Vremia, 1 86 1 . Zapadnitchesto-u u rousskol literatourê. (Œuvres I, pp. 5 1 1-543) 






L ART DRAMATIQUE 417 

Cependant, à cette époque, un poète avait fait faire un grand 
progrès au genre. Dès 1 849, Meï, dans sa Fiancée du tsar, s'était 
dégagé des errements conventionnels et avait décrit avec plus de 
vérité les mœurs nationales. Mais ni le pittoresque des scènes, ni la 
saveur de terroir et le charme d'une langue harmonieuse et souple, 
se pliant aussi bien à la familiarité qu'aux élans de poésie et de 
passion, ne compensaient l'insuffisance de la psychologie. Le poète 
reconnaissait que Lioubacha et Marfa étaient des "types de chansons", 
" des chansons incarnées, " 1 il se contentait des données de la poésie 
populaire et se bornait à appuyer sur certains traits, sans résister, lui 
aussi, à la tentation de transformer son héroïne en démente Ophélie. 
Maliouta, Griaznoï, Lykov, Bomeli étaient créés par le même 
procédé. Parmi les chants et les danses des chœurs, une frénésie 
d'amour jaloux et fatal entraînait les couples vers un dénouement de 
meurtre et de folie. Moins étroitement sentimentale était La Psko- 
vitianka 2 , qui faisait une large place à la reconstitution de la vie 
politique de Pskov, et introduisait des acteurs de premier plan tels 
qu'Ivan le Terrible et Boris Godounov. On y retrouvait le don du 
mouvement et de la vie, épanouis dans l'évocation de la tumultueuse 
vêtché, le charme de fraîcheur poétique et de naïveté populaire 
émanant des scènes de plein air, où, dans le verger odorant du parfum 
des framboises, la jeunesse joue aux gorêlkï y tandis que bavardent 
les nourrices. Il se peut même que Tolstoï ait emprunté à La Psko- 
vitianka le décor de l'entrevue d'amour entre Chakhovskoï et. 
Mstislavskaïa dans Le tsar Fedor : ainsi Olga vient secrètement, le 
soir, au jardin pour y rencontrer Mikhaïlo Toutcha. 3 Mais les pré- 
cieuses qualités de Meï étaient neutralisées par l'infériorité dans le 
traitement des caractères. 

L'aventure romanesque qui forme l'intrigue est un agent de 
déformation qui trouve peu de résistance. Toutcha, en dépit de sa 
fierté républicaine, n'est guère plus qu'un des nombreux types de 
" têtes turbulentes " du théâtre russe. Matouta a le masque d'un 
traître de répertoire, Tokmakov est un père noble sans reproche,, 
Ivan le Terrible, paternel et sentimental, embrasse avec effusion son 

1 Remarques sur La fiancée du tsar. 

2 Parue en 1860. 

3 II, scène 6. 

26 



41 8 l'œuvre 

fils " Vania " et " Boria " Godounov, il s'épanche abondamment 
dans leur sein, tandis que le tsarévitch attendri essuie une larme ; 
quant à Boris, il est d'une discrétion oratoire qui désarme la critique. 
Les péripéties : séduction, substitution, reconnaissance, tentative d'en- 
lèvement, tuerie et suicide sont de celles qui assurent la fortune des 
mélodrames. Compromis par ces faiblesses et ces défauts, le beau 
talent de Meï ne saurait prétendre à rivaliser avec celui de Tolstoï, 
mais par sa couleur, son action, son lyrisme, il était propre à inspirer 
l'imagination des compositeurs d'opéras. : 

Les années soixante, par suite des progrès ininterrompus de 
l'archéologie et de l'histoire, voient éclore de nombreux drames qui 
prennent leur matière aux seizième et dix-septième siècles russes. 
En tête viennent les " chroniques " d'Ostrovski, avec leurs qualités 
solides de documentation savante, l'interprétation fidèle de l'esprit 
national, leur langue simple et vigoureuse se pliant aussi bien à 
l'expression du lyrisme qu'aux tours pittoresques des conversations 
populaires ; mais ce sont moins des pièces de théâtre que des tableaux 
historiques juxtaposés. Kozma Zakharitch Minine Soukhorouk, publié 
en 1862, 2 n'était même pas destiné à la scène, c'est quatre ans plus 
tard qu'une refonte a permis de le jouer. Dimitri Samozvanets et 
Vasilï Chouïski 3 subit aussi, quoique à un moindre degré, maints 
remaniements pour la représentation. C'est assez dire que dans la 
conception première de ses pièces historiques, Ostrovski se souciait 
peu des nécessités du théâtre. De quel personnage, dans Dirnitri, suit- 
on avec crainte ou pitié la fortune ? Ni le frivole et ridicule héros, ni 
le monotone Basmanov, ni le flottant Chouïski n'attachent notre 
curiosité. Quant à la tsarine Marthe, son brusque revirement et son 
soudain amour pour l'usurpateur ne sont nullement expliqués. 4 Quel 
écart entre cette méthode sommaire et l'analyse des mouvements de 
l'âme de Marthe dans Le tsar Boris de Tolstoï ! Pour Ostrovski, le 
foyer de l'intérêt réside dans les événements et dans l'impression 
qu'en ressent le peuple. Si l'on avait besoin d'un critérium, les 

1 Cf. l'opéra de Rimski-Korsakov : La Pskovitianka, 1873, et le prologue 
Vêra Cheloga, 1899. 

2 Dans le So<vremennik. 

3 Imprimé en 1867 dans le Vêstnik E'vropy, n° 1. 

4 Acte I, scène 6. 



L ART DRAMATIQUE 4I9 

monologues le fourniraient. Au lieu d'être psychologiques, comme 
dans Tolstoï, ils sont des moyens d'exposer une situation ou des 
intentions. l Seule parmi les œuvres de ce genre, Vasiltsa Melentieva 2 
porte l'appellation de " drame " et la mérite. L'enthousiasme du 
public et les éloges des critiques s'accordent à proclamer la " force 
dramatique " 3 de cette célèbre pièce. Mais après avoir rendu justice 
à ses beautés, à la rapidité de l'action, au relief des personnages, à 
l'adresse avec laquelle l'auteur nous amène insensiblement à accepter, 
sans crier à l'invraisemblance, le spectacle du- vieux tsar amoureux 
couvrant de son caftan les pieds de Vasilisa, on est en droit de faire 
des réserves. Les caractères manquent parfois de consistance. Pourquoi, 
sinon pour les besoins du dénouement, la veuve, présentée comme 
une froide et cynique ambitieuse, appelle-t-elle tendrement en rêve 
un Andrioucha, qu'à l'état de veille elle berne sans pitié ? Pourquoi, 
sinon pour obtenir une scène renouvelée de Macbeth, erre-t-elle la 
nuit, comme une somnambule, en proie à un remords subit que rien 
ne faisait présager ? Un amour qu'on ne pénètre pas et une naïveté 
excessive, font de Kolytchev un héros dépourvu d'intérêt et un peu 
ridicule. La tsarine Anna qui, comme la reine de Ruy Blas, se lamente 
en regrettant sa vie de jeune fille, garde une indécision de traits qui 
l'empêche d'être touchante. Pleure-t-elle son amour disparu, pleure- 
t-elle sa vanité blessée ? on ne sait au juste ; toutes ses récriminations 
et ses confidences imprudentes sont loin de provoquer l'émotion que, 
dans une situation analogue, une héroïne de Tolstoï fait naître de 
quelques brèves paroles. 4 L'extrême précipitation de l'action, recon- 
nue par Mikhaïlovski 5 lui-même, ne laisse pas le temps nécessaire 
aux préparations, les entrées et les sorties des acteurs paraissent livrées 
au hasard. Ici encore, la supériorité de l'auteur de la trilogie est 
incontestable. Au reste, à l'exception du premier acte, dans lequel 
Ostrovski a entassé toutes les manifestations de l'esprit politique du 
Terrible, et où se trouve un " Tais-toi, esclave ! " G déjà entendu 

1 Cf. le monologue de Dimitri I, 3. 

8 Imprimée en 1868 dans le Véstnik E<vropy, n° 2. 

3 Oreste Miller, A. N. Ostrovski {Rousskie pisateli poslê Gogolia. III, p. 298.) 

4 La tsarine dans La mort d'Ivan. Cf. pp. 406-407. 

5 Ivan Grozny -v roussko'i literat. (1891). Œuvres, VI, p. 175. 

6 Acte I, 2. 



420 L ŒUVRE 

dans La mort d'Ivan, le drame est surtout une étude de vieillard 
amoureux, comme peut l'être un despote capricieux qui n'abdique 
jamais sa féroce ironie. 

En 1 866, la représentation du Dimitri Samozvanets de N.A. Tchaev 1 
donnait à Annenkov 2 l'occasion de tracer un parallèle entre cet 
ouvrage et La mort d'Ivan. Il n'était que trop aisé d'opposer l'une 
à l'autre deux manières si différentes. Avec une prudence diploma- 
tique, le critique évitait de conclure ; cependant, quels que fussent 
les mérites de Tchaev, sa conscience d'historien, la vigueur de sa 
prose laconique aux phrases hachées, l'originalité de son dialogue aux 
répliques brèves et drues, ils ne pouvaient élever à la dignité tragique 
une " chronique " surchargée d'événements, dédaigneuse de l'arran- 
gement artistique et froidement objective. 

Par contre, les vieilles formules étaient reprises par Averkiev dans 
sa Sloboda Nevolia 3 que le vide des caractères, le vers raboteux 
hérissé d'archaïsmes, l'accumulation des effets, exclamations et gestes 
frénétiques, histoires sinistres accompagnées du hurlement de la tem- 
pête, morts par le poison et le poignard, classent dans le genre 
mélodramatique ; en regard de l'Ivan d'Ostrovski et de celui de 
Tolstoï, l'amant couronné de Grounia est un grotesque. 

A l'automne de 1867 était représenté pour la première fois 
YOpritchnik de Lajetchnikov, publié huit ans auparavant. 4 Fièrement 
parée du nom de " tragédie ", cette pièce à grand spectacle, où aux 
ricanements d'imposteurs ténébreux s'opposent l'emphase des héros 
justiciers, les sanglots et les malédictions des veuves, les cris des 
vierges qu'on enlève, se termine par un carnage. Le Terrible y 
apparaît sous les traits simplifiés d'un monstre de cruauté et d'astuce ; 
au contraire Fedor Basmanov y devient le modèle de la délicatesse et 
de l'attachement sentimental. Seuls quelques passages vraiment 
poétiques relèvent la médiocrité de l'ensemble ; telle est au premier 
acte, dans un décor charmant, la scène d'amour entre Morozov et 
Nathalie. 



1 Publié en 1865, dans la Epokha, n° 1. 

2 Vêstnik Ervropy, mars 1866. 

3 Publié dans le Vsemtrny troud, n° 4, 1867. 

4 En 1859, dans le Rousskoe Slovo, n° 1 1. 



L ART DRAMATIQUE 421 

Enfin en des temps postérieurs, ni la " chronique " Smouta 1 du 
comte Alexis Golenichtchev-Koutouzov, qui déroule avec une molle 
sérénité la noblesse de ses vers, où s'entend un écho affaibli de ceux 
de Tolstoï, ni Le tsar Ivan Grozny de Jdanov, ni Le tsar Ivan IF 
du prince A. Soumbatov ne peuvent aspirer à éclipser la trilogie. 

Cependant si l'on considère que Le tsar Boris est inférieur à ses 
aînés La mort d'Ivan et Le tsar Fedor, on est amené à se demander si 
le dernier venu, Le posadnik, accentue le recul ou marque une reprise 
du progrès. A la question ainsi posée il est difficile de répondre 
catégoriquement, tant en raison de l'inachèvement de l'œuvre que de 
son genre spécial. L'auteur n'emprunte plus à l'histoire que les 
coutumes ou les mœurs d'une période choisie ; ses héros sont imagi- 
naires ; aux tragédies succède un drame dont voici brièvement le sujet. 

Au treizième siècle, Novgorod est assiégé par les Souzdaliens. Sur 
l'énergique insistance du posadnik Glêb, le voïévode Foma, qui 
désirait ouvrir des négociations de paix avec l'ennemi, est destitué 
par la vêtché et remplacé par le jeune et intrépide Tchermny qui 
réorganise activement la défense. Mais comme, le soir, Tchermny, 
vaincu par la fatigue, s'est endormi à sa table, un prisonnier évadé, 
frère de sa maîtresse, oblige celle-ci à dérober la clef d'un souterrain 
secret par lequel, quelques heures plus tard, une troupe d'assiégeants 
s'introduit pour incendier Novgorod. L'ennemi est repoussé par une 
patrouille ; le tocsin sonne ; le voïévode réveillé accourt ; le parti de 
Foma l'inculpe de trahison. Le posadnik rassemble la vêtché ; celle- 
ci va condamner l'innocent à mort lorsque Glêb, comprenant que 
l'honneur et le salut de Novgorod exigent le maintien de Tchermny 
comme voïévode, s'accuse lui-même du vol et de la trahison. La 
vêtché, d'abord incrédule, finit par le déclarer coupable et le con- 
damne au bannissement... Ici s'arrête la rédaction du drame, mais on 
sait par le prince D. Tsertelev, possesseur des confidences et des 
notes du poète, que le posadnik, après avoir traversé des épreuves 
pénibles et humiliantes, devait être solennellement justifié, mais 
qu'il persistait à vouloir quitter la ville, et périssait au moment de 
franchir les remparts. 2 

1 Le temps des troubles, publié dans le Dêlo, 1878, n° II, [tome III des œuvres.] 

2 Voici textuellement le résumé donné par le prince Tsertelev dans le Golos, 

1877, n° 30. 



422 L ŒUVRE 

Ainsi résumée, la pièce ne déparerait point le répertoire de Victorien 
Sardou, qui n'eût pas désavoué mainte invention habile: le souterrain 
mystérieux connu d'un seul homme, le refuge que le prisonnier 
cherche auprès de sa sœur, maîtresse du voïévode, le combat qui 
déchire le cœur de celle-ci, le vol de la clef suivi d'un ironique salut 
à l'homme endormi, les machinations de l'hypocrite Foma et de ses 
acolytes opposées à l'ardent patriotisme de Glêb, l'incendie la nuit, le 
tocsin, la comparution devant la vêtché, le tumulte populaire. Mais 
ce ne sont là que des ressemblances spécieuses ; ces moyens de 
théâtre, qui sont l'essentiel chez Sardou, ne sont ici que des acces- 
soires, ils forment le fond du tableau ou plutôt du portrait. L'appareil 
des coutumes et des mœurs locales est maintenu dans tin discret 
arrière-plan, et ce qu'on en aperçoit atteste chez l'auteur un scrupule 
de véracité qu'on chercherait vainement chez Sardou. Il suffit de lire 

" Le posadnik est assis à une table ; la posadnitsa pleure dans un coin, la fille 
regarde son père en silence. Entre Mamelfa ; elle propose à la posadnitsa et à sa 
fille de s'installer chez elle, disant qu'elles ne sont point coupables, qu'elle les 
prend sous sa protection et que, lorsqu'elles vivront chez elle, personne n'osera 
mal parler d'elles. La posadnitsa répond irrésolument et la boïarine lui dit : 

Je ne suis pas venue, petite mère, 

Pour te persuader. 

Si tu veux, reste avec lui, 

Tu es libre, 

Alors, adieu ! 

Elle sort. Le fiancé de Vêra, Vasilko paraît ; il renouvelle sa demande, mais celle-là 
refuse en disant qu'elle ne l'épousera que si son père est justifié. Vasilko s'adresse 
au posadnik en le priant de persuader sa fille. " Accepte ! " lui dit le père. Mais 
elle ne consent pas. Enfin Vêra reste seule avec son père et lui demande : " Dis- 
moi que tu n'as pas fait cela. " Mais le posadnik répond seulement : " Comment 
le sais-tu ? " Entre la posadnitsa, disant qu'on lui réclame la remise du sceau et 
du trésor. Tchermny paraît. Il a repoussé l'assaut, mais désespère de trouver le 
voleur. Le posadnik demande à sa femme si elle le suivra en exil. Celle-ci répond 
irrésolument. — " Et toi, Vêra ? " dit-il à sa fille. — " Non, j'ai autre chose à 
faire ; puisque le voïévode désespère de trouver le voleur, c'est moi qui le 
trouverai. " Outrages sur outrages pleuvent sur le posadnik. Il se dirige déjà vers 
le rempart pour quitter la ville, quand Vêra réussit à découvrir Nathalie qui 
confesse tout devant le peuple. Le posadnik est justifié, mais ne veut pas rester à 
Novgorod. Tous le supplient. Entre Tchermny, qui a remporté une victoire 
décisive sur les Souzdaliens. Ensuite, dans l'intention de l'auteur, le posadnik 
devait mourir sur la scène... " 



L ART DRAMATIQUE 423 

les études de N. Kostomarov 1 sur Novgorod, ou celles de V. I. Ser- 
guêevitch sur la vêtché et le prince, 2 pour constater la fidélité de la 
fresque de Tolstoï. Celui-ci ne s'est pas contenté de rendre avec 
exactitude les appellations locales et le mécanisme extérieur des insti- 
tutions, et de dresser au-dessus d'elles quelque farouche incarnation 
de l'indépendance civique, comme le Vadim de Kniajnine, 3 ou la 
Marfa Posadnitsa de Pogodine 4 ; sur les indications des historiens, il 
a reconstitué l'atmosphère même de la cité et la physionomie de ses 
habitants. Un esprit non initié pourrait s'étonner de la facilité avec 
laquelle la foule, qui vénère depuis tant d'années l'irréprochable 
Glêb, en arrive à croire à son invraisemblable culpabilité ; il serait 
tenté de voir, dans cette conception, une survivance du mépris des 
romantiques pour la populace 

Traîtresse, rebelle, superstitieuse, 
Docile à l'impulsion du moment, 
Sourde et indifférente à la vérité, 5 

et qui, " insensible aux bienfaits ", ne dit pas merci si on lui fait du 
bien. 6 En réalité la remarque, sans perdre de sa portée philosophique, 
vise un trait précis. Kostomarov insiste sur la mobilité extrême du 
peuple novgorodien, sur son irréflexion, sur son caractère impulsif 
qui le rendait capable des pires injustices, et sur la conscience tardive 
qu'il prenait de ses erreurs. La noirceur des perfides calomniateurs 
Foma et Jirokh semble-t-elle mélodramatique ? qu'on se reporte aux 
pages des Monographies décrivant de pareilles manœuvres : " La 
possibilité de s'enrichir aux dépens des autres était la cause qu'à 
Novgorod se trouvaient constamment des calomniateurs, des pertur- 
bateurs qui excitaient les autres, composaient un cercle des gens de la 
populace, faisaient sonner la vêtché, et accusaient les boïars riches 
et influents tantôt de trahison, tantôt d'injustice et de violence 
envers les pauvres... ; " 7 mais cette foule changeante était accessible 

1 En particulier Sévernorousskia narodopra-vst<va [Istoritcheskia monografii, VIII.) 

2 Vêtché i Kniaz, 1867. 
^ 1789. 

4 Tragédie en vers. Moscou, 1830. 

5 Pouchkine. Boris Godouno--v t X. 

6 Ibid., XXI. 

7 Monografii, VIII, p. 96. 



4-24 L ŒUVRE 

à la pitié et graciait fréquemment les condamnés à mort, " surtout 
si des hommes honorables donnaient leur voix en leur faveur. " Ainsi 
s'explique la commutation de la peine de mort prononcée contre 
Gléb en celle de bannissement. Il arrivait même que des posadniks 
condamnés étaient plus tard rétablis dans leurs fonctions. Fidèlement 
aussi le drame reproduit les haines de " rues " et de quartiers, les 
rivalités de coteries et de classes, les batailles entre partis adverses, 
toujours prêts à se jeter les uns sur les autres pour défendre et con- 
quérir une prépondérance, mais le plus souvent satisfaits de " se réunir 
en armes, de se menacer, de s'insulter, puis de se réconcilier et de se 
séparer. " 1 Vasilko et ses amis ne sont pas non plus les banales" têtes 
rebelles " rencontrées ailleurs, et dont le Toutcha de Meï est un 
exemple. Ce sont des types saillants d' " ouchkouïniks ", 2 ces gars 
turbulents épris de razdolié, d'espace et d'aventures, qui s'amu- 
saient à répandre la terreur sur la Volga, et dont Kostomarov a narré 
les exploits. L'exubérance et l'intrépidité qui les poussent aux paris 
audacieux se concilient toutefois avec le respect des "anciens" ; ils 
sont les dignes descendants du légendaire Vaska Bouslaev, héros de 
l'épopée novgorodienne. 3 Le jeune voïévode Tchermny est aussi, par 
son mélange de bravoure et de légèreté imprudente, un produit vrai- 
semblable de ce milieu. L'union illégitime qui le lie à Nathalie était 
loin d'être exceptionnelle dans cette ville aux mœurs assez lâches ; 
le métropolite Foti fulminait contre ces unions dans des épîtres 
officielles. En revanche l'esprit de liberté s'opposait à l'implantation 
du despotisme familial. Juridiquement la femme était l'égale de 
l'homme. Elle jouissait d'une indépendance et d'une considération 
bien plus grandes qu'en Moscovie. Le caractère de Vêra, jeune fille 
franche et résolue, qui ne prend conseil que de sa conscience, est 
en harmonie avec ces mœurs. 4 A un autre rang, la boïarine Mamelfa 

1 Monografii VIII, p. iii. Cp. les deux premières scènes si vivantes du Posadnik. 
- Cf. p. 301 . 

3 Cf., en même temps que les bylines relatives à ce bogatyr, le commentaire 
qu'en donne Kostomarov (Monografii, VIII, 1 18-140.) 

4 Pour illustrer la différence entre la contrainte moscovite et l'émancipation 
des femmes à Novgorod, Kostomarov rapporte la coutume selon laquelle le 
fiancé et la fiancée choquaient l'un contre l'autre leurs gobelets remplis de vin ; 
celui dont le vin se répandait dans le gobelet de l'autre devait, selon la croyance 
populaire, être le maître du ménage {Op. cit., VIII, p. 151.) 



L ART DRAMATIQUE 425 

est aussi typique. La terrible vieille à la langue effilée, prompte 
à juger et à blâmer, gonflée du sentiment de son importance et 
des égards que l'on doit à sa qualité de veuve de posadnik, intraitable 
sur le chapitre de la piété rituelle, de l'honneur, de la morale, des 
convenances, des traditions, est une de ces maîtresses femmes qui 
devaient régenter Novgorod. Qu'on l'écoute rappeler à la timide 
posadnitsa les droits de la mère à disposer, contre la volonté du père, 
de la main de sa fille : 

Sauf toi, ici personne ne doit décider : 

Si un fiancé n'est pas du goût de la mère, 

Alors, qu'il s'en aille ! C'est à toi je pense à savoir mieux 

Ce qui convient à ta fille. Je ne veux pas — 

Et c'est fini ! l 

C'est l'apologie de la puissance maternelle, qui passait, dit Kosto- 
marov, pour " plus sacrée et plus élevée que la puissance paternelle. " 
Devant elle, le gars le plus fougueux devenait " plus bas que l'herbe, 
plus calme que l'eau. " De même que Vaska Bouslaev se laissait, 
sans murmurer, enfermer par sa mère dans la cave aux murs de fer, 
de même le bouillant Vasilko se laisse docilement rabrouer par la 
vieille, qui, par son âge et sa dignité, a pour lui l'autorité d'une mère. 
Au reste, l'humour de Tolstoï a su présenter de façon plaisante 
l'intolérante sermonneuse. 

La couleur locale du Posadnik n'est pas plaquée en taches criardes 
sur de somptueuses exhibitions décoratives, selon la formule roman- 
tique. La vêtché, telle qu'elle apparaissait dans La Pskovitianka de 
Meï, dans un apparat qui dénonçait 1' " air de bravoure ", absorbait 
l'intérêt au détriment de l'action générale et sans gain pour la carac- 
téristique des personnages. Chez Tolstoï, dessinée de lignes simples 
et justes, elle est une nécessité, elle fait s'épanouir les caractères et 
participe, dans toutes ses parties, au progrès dramatique. 

En effet le dessein du poète n'a pas été de ressusciter Novgorod, 
(sa correspondance est explicite à cet égard), mais de placer dans le 
cadre de cette ville un drame poignant et " humain " et de faire, 
comme il le dit, ein regelrechtes Stilck avec Steigerung, Hohepunkt, 
etc.. 2 Or ce pathétique, dont la réalisation était la fin unique de 

1 Le posadnik, I, 7. 

2 Cf. lettre du 25 mars 1872. 



426 l'œuvre 

sa création, devait résider presque entièrement dans le caractère du 
héros ; c'est donc une fois de plus à un portrait que l'effort 
aboutissait. Mais il ne s'agissait plus, comme dans la trilogie, 
d'appliquer ses facultés d'intuition à analyser et à faire revivre un 
homme ayant réellement vécu : en dépit du titre de la pièce, ce 
n'était pas la figure authentique d'un de ces anciens posadniks du 
XIII e siècle, sur laquelle la chronique novgorodienne eût fourni 
d'amples matériaux, que l'auteur cherchait à peindre ; c'était une 
image idéale qui exprimât un type supérieur d'humanité. Voici 
Glêb, depuis vingt ans premier magistrat d'une cité dont il a la 
passion. Implacablement sévère lorsque les besoins de l'ordre et de la 
discipline l'exigent, impitoyable à ceux qui exploitent malhonnête- 
ment le peuple, il est bon et charitable aux malheureux. Perspicace 
et prudent quand il s'agit d'organiser la défense de la ville, il s'offre 
personnellement et avec une superbe indifférence aux coups de ses 
envieux et de ses adversaires. Aux étroites vues des bigots il oppose 
sa large conception de la religion qui, à l'heure du danger, préfère à 
la fréquentation des églises la présence sur les remparts, meilleure 
façon " de servir le Seigneur ". 1 Ceux que mécontentent son désin- 
téressement, sa franchise, la vigueur de ses répliques assénées comme 
des coups de poing peuvent se liguer et murmurer ; ils n'obtiendront 
ni concession, ni complaisance ; Glêb dédaigne l'opinion et méprise 
la calomnie : » 

Vasilko 
... Mais que ferais-tu 
Si des gens t'attribuaient 
Quelque action honteuse ? 

Le Posadnik 

Je m'en moquerais ! 
Voilà ce que je ferais. Est-ce donc 

Que je ne me connais pas ? Heureusement je me connais, 
Je m'estime moi-même. Cela me suffit. 

La Posadnitsa 
Ah, Glêb ! mon amour ! C'est par là que tu t'es fait 
Des ennemis ! A aucun prix tu ne veux 

1 Le posadnik, I, 7. 



L ART DRAMATIQUE 427 

Faire de concessions à personne. Tu ne ménages 

Ni les autres, ni toi-même ! 

Et cela est impossible ! car nous ne vivons pas seuls, 

Nous vivons avec le monde ! Est-ce qu'il ne faut vraiment pas 

Considérer le monde ? Si tu le voulais, 

Parfois d'un seul petit mot 

Tu te ferais des amis ! 

Le Posadnik 
Il n'est point dans mon caractère 
De courir après l'amitié. 
Si je me mettais à complaire aux gens, 
Je ne suffirais pas à ces complaisances, 
Ils les trouveraient toujours insuffisantes. Qu'on caresse 
Les gens doucement ou à rebrousse-poil — on en a 
Le même merci ! Moi je veux 
Non paraître, mais être ! Je veux agir 
Pour ma propre conscience, et à moi-même 
Je me dis mon merci. 
Quant aux bavardages qu'on en fera, 
Cela m'est aussi égal que si la pluie 
Battait contre le toit ! ' 

Ne se croyant pas " de ceux que la calomnie peut atteindre ", il 
marche droit devant lui, drapé dans son orgueil et son patriotisme. 
Ripostant à ceux qui doutent de la victoire qu'il leur promet : 
" Qui ose ne pas me croire, moi, le posadnik Glêb ? ", il place 
au-dessus de toute autre considération le maintien de la liberté, le 
souci de l'intérêt général et le culte de l'honneur de Novgorod. Dans 
un passage où il définit excellemment les rapports entre la cité et le 
prince, il explique à Vasilko " le grand mot liberté " : 

... Maintenir ses droits, 
Respecter ceux des autres, observer la loi et la justice, 
Ne pas accomplir les caprices du prince, 
Mais exécuter sans murmurer et saintement, 
Ce que notre seigneur Novgorod ordonne, 
Voilà où est la liberté ! Mais que chacun 
Soit libre de faire ce qui lui vient en tête — 

1 Le posadnik, I, 7. 



428 l'œuvre 

Non ce ne serait pas la liberté — ce serait 
Le désordre !... ' 

La parole de la vêtché est sacrée comme celle de Dieu. 2 L'intérêt 
personnel et même l'honneur individuel doivent s'effacer devant le 
devoir civique. Au jeune homme qui, dépité de se voir interdire une 
expédition projetée, parle de se noyer, le posadnik répond : 

Va te noyer quand nous aurons chassé des murs 

Les ennemis — maintenant tu n'es pas libre 

Même de te noyer. — Tu es responsable maintenant 

Devant Novgorod ! Comment oses-tu avoir 

Ta volonté, quand moi-même, 

Moi, Glêb, je me suis soumis à un autre, 

Et quand j'ai donné ce pouvoir arraché par moi des mains de Foma 

A celui qui sait le mieux diriger la défense ? Comment oses-tu 

Penser à ta honte, quand notre liberté 

Chancelle ? Que signifie ton honneur 

Devant l'honneur de Novgorod ? Depuis vingt ans 

Je garde mon honneur de posadnik ; 

Mais si seulement je pouvais par lui 

Acheter notre salut — par la sainteté de Dieu ! 

Je le donnerais à l'instant ! ;{ 

Ainsi s'annonce le sacrifice prochain. Après avoir, avec une ferveur, 
une émotion qui pour la première fois lui fait couler des larmes, 
adjuré le coupable inconnu de se dénoncer, Glêb, pour sauver la ville, 
s'offre en holocauste. On refuse de croire à sa trahison ; il demande : 

Depuis quand Novgorod ne me croit-il plus ? 

Sa majesté domine et tient en respect la foule devenue houleuse : 

Vois comme il regarde ! 

chuchote craintivement un homme du peuple, et le lecteur songe 
involontairement à l'imposante attitude de Morozov devant le Ter- 
rible, au regard " qui lançait des éclairs de dessous les épais sourcils, 
et dont l'indignation se mélangeait de dignité et de noblesse. " 4 

1 Le posadnik, I, 7. 
- III. 

:i I, 7- 

4 Le prince Serebriany, XXXIV. 



L ART DRAMATIQUE 429 

Cette ressemblance n'est ni accidentelle ni unique. Dans ses 
grandes lignes, le personnage de Glêb n'est pas nouveau ; il est de la 
famille des " chevaliers " de la trilogie, c'est un Zakharine qui serait 
énergique, c'est un Ivan Chouïski à l'esprit plus large, au cœur moins 
tendre. Maître de tailler à sa guise, Tolstoï a seulement épuré ces 
caractères de faiblesses qui étaient des servitudes historiques, pour 
créer, avec leurs qualités foncières enrichies, un type idéal. Cet idéal 
n'a d'ailleurs pas la fadeur d'un microcosme des perfections chré- 
tiennes. Glêb possède au plus haut degré le défaut de ses devanciers, 
l'orgueil ; il exerce sans ménagements et sans consulter sa femme ses 
droits de chef de famille, il a le dédain du sexe faible et sans cervelle, 
il est irascible, et quand la colère le saisit, il apporte dans l'insulte 
une impétuosité homérique. Voici comment il répond à l'hypocrite 
Foma qui lui a fait des protestations d'obligeance : 

J'aimerais mieux 
Accepter du diable un service 
Que d'une aussi dégoûtante vermine, 
D'un aussi infâme gredin, 
D'un traître vénal et d'un voleur 
Comme toi !... ' 

Pour Tolstoï, le noble orgueil et le juste courroux sont les attributs 
des natures viriles supérieures ; Glêb, le surhomme, pourrait adopter 
la devise : 

Si l'on aime, alors follement, 
Si l'on menace, alors sans rire, 
Si l'on insulte, alors en rage, 
Si l'on parle, alors carrément ! ~ 

Comme l'auteur de ces vers, il hait les compromissions, comme 
lui il dit sa volonté " non de paraître, mais d'être " ; enfin si l'on se 
souvient des lettres où l'amant de Sophie affirmait le large cœur et 
" la grande faculté d'abnégation " 3 qu'il sentait en lui-même sans 
en trouver l'emploi, on peut voir jusque dans l'héroïsme du posadnik 
la réalisation d'une aspiration du poète. Le portrait est donc double- 

1 Acte III. 

2 Cf. p. 98. 

3 Cf. particulièrement la lettre du 6 octobre 1852, à Sophie. 



430 L ŒUVRE 

ment subjectif : la part d'autobiographie qu'il contient atténue le 
caractère artificiel qui entache toute création de l'imagination, mais 
par cela même qu'elle ne présente qu'un côté d'elle-même, afin 
d'idéaliser son type, elle est incapable de donner l'illusion de la 
réalité. Trop évidemment Glêb est une magnifique synthèse, con- 
sciemment composée de qualités idéales ; ce n'est pas un homme qui 
a vécu, ni qui vit. L'erreur est d'autant plus sensible qu'il n'est pas 
seulement le protagoniste de la pièce, mais qu'il est, pour ainsi dire, la 
pièce elle-même. Dans la pensée de l'auteur, il doit concentrer tout 
l'intérêt. Comme l'écrit le confident du dramaturge, " le problème 
principal du comte Tolstoï était la représentation du caractère du 
posadnik, et tout le pathétique était concentré dans la lutte intérieure 
qui devait se passer en lui, lorsqu'il en arriverait à se convaincre, en 
effet, de la difficulté de supporter le mépris général, malgré la 
profonde conscience de sa propre droiture. Après cela on comprend 
que, pour un pareil homme, rester à Novgorod était devenu tout à 
fait impossible. " 1 Tout porte à croire que Tolstoï eût tiré de 
cette situation poignante des scènes si belles et si riches d'émotion, 
qu'elles eussent peut-être laissé derrière elles les plus pathétiques 
passages de La mort d'Ivan et du Tsar Fedor. Mais il est peu 
probable que Le posadnik en eût paru plus proche de nous et moins 
sublime. Le contraste aurait subsisté entre lui et son entourage : car 
là est la faute initiale. Dans un décor d'une précision historique, 
parmi des personnages dont chacun porte la marque de son pays et 
de son époque, se dresse un héros qui, paré des plus hauts dons de 
l'homme, est étranger à son temps et à sa cité ; trop visiblement il 
n'est pas venu des parchemins et des chroniques, mais il a été fait de 
toutes pièces par une inspiration généreuse. Ce défaut d'unité nuit à 
l'illusion. Ainsi, par une ironique revanche de la réalité, l'astucieux 
Foma, la bigote Mamelfa, les marchands cupides, la foule ingrate et 
injuste sont des inventions supérieures à celle de l'auguste martyr. 
La figure du posadnik enthousiasmera toujours les âmes jeunes, 
ardentes et chevaleresques ; elle laissera froids et sceptiques les esprits 
qui demandent au théâtre de la vérité. 

Si Tolstoï s'était maintenu dans les limites de l'observation et de 

1 Prince D. Tsertelev, article cité. 



L ART DRAMATIQUE 43 I 

l'intuition, il aurait laissé a la scène russe un chef-d'œuvre, car jamais 
ses qualités techniques n'avaient atteint pareille sûreté. Sans parler des 
caractères secondaires, dont on a vu le relief, et auxquels il faut 
joindre l'exquise Nathalie, douce et faible créature, charitable et 
modeste, craintive et superstitieuse, naïvement amoureuse et qu'un 
cœur trop tendre condamne à succomber ; sans insister sur la perfec- 
tion des expositions et des préparations, sur l'habile formation du nœud 
et du crescendo dramatiques, et malgré quelques invraisemblances 
sans lesquelles il n'y aurait point de drame, on trouve encore d'écla- 
tants mérites à louer. Le dialogue est d'une vivacité et d'un naturel 
que Tolstoï avait trop rarement atteints dans la trilogie ; le plus 
souvent, les répliques se suivent, courtes et animées, sans s'amplifier 
ni s'énerver en " tirades " éloquentes, le mouvement de la vie bat 
rapidement dans des vers ou des lignes entrecoupés. Même le posad- 
nik, que sa constitution semblerait prédestiner à l'emphase, s'ex- 
prime avec une mâle simplicité. Les effets et les coups de théâtre 
sont considérablement réduits en nombre et en importance. De 
tous ces signes on est en droit de conclure que si, tel qu'il est, le 
fragment du Posadnik apparaît, par la conception subjective de son 
héros, comme une réaction romantique, il marque en même temps, 
dans ses autres parties, une franche évolution vers le réalisme objectif 
et la sobriété des moyens et de la forme. 



CHAPITRE 111 
L'INSPIRATION HISTORIQUE ET POPULAIRE 



Les poèmes historiques et légendaires comme miroir des goûts de Tolstoï : 
glorification de l'héroïsme, de la force physique, de l'idéal politique ; roman- 
tisme macabre et sentimental ; amour de la nature et lyrisme ; détails auto- 
biographiques. 

Comment cependant ils sont en harmonie avec l'esprit national — Comparaison 
avec les bylines et les chansons populaires. 

Les petits poèmes en style populaire : descriptifs, satiriques, allégoriques, lyriques. 

Pour juger équitablement les poèmes de Tolstoï dont les héros 
sont des personnages historiques ou légendaires, il faut se placer au 
point de vue non de l'histoire ou de la légende, mais du poète qui 
s'est inspiré d'elles. Celui-ci ne s'est pas proposé de mettre en vers 
des chroniques ou de refaire des bylines. La plupart des critiques qui 
lui sont adressées viennent de ce qu'on lui demande ce qu'il n'a 
jamais prétendu donner. Il n'est que trop facile de se poser en cham- 
pion de la vérité ethnographique, de 1' " unité de style " des produc- 
tions populaires, pour lui faire un crime de ses licences : anachro- 
nismes, changements de coloris et de ton, additions fantaisistes. A ce 
jeu, on l'écrase sans peine sous la comparaison avec ses prédécesseurs 
ou contemporains, interprètes corrects de la tradition. * II faut pour- 
tant beaucoup d'aveuglement, ou de mauvaise volonté, pour se refuser 
à faire la différence entre un pastiche et une œuvre originale. L'accuser 
d'avoir enjolivé d'arabesques le fond sobre des fables primitives, c'est 
ignorer que ces arabesques sont le motif principal qui l'a tenté. 
N'étant ni historien ni exégète, il écrit tout ce que sa fantaisie 
d'artiste lui suggère " en marge des bylines ". 

La liberté qu'il prend avec la vérité des faits, non moins que le 

1 Cf. les attaques de Sokolov, Voljanov, Iazykov, etc. 



L INSPIRATION HISTORIQUE ET POPULAIRE 433 

traitement réaliste des récits fabuleux, nous autorise à négliger toute 
distinction entre les personnages historiques et les créations de la 
légende. Qu'il s'agisse de Roman de Galicie, de Vladimir ou d'Ilia 
Mouromets, le canevas primitif n'est qu'un prétexte à célébrer des 
qualités ou des idées chères, ou à satisfaire certains goûts personnels. 

N'est-ce pas en effet une glorification de l'héroïsme que La nuit 
avant l'assaut^ épisode du siège fameux soutenu en 1608 par la laure 
de la Trinité {Troïtskaïa Lavra) contre les troupes de Sapiéha et 
Lisovski ? Karamzine, l donnant les détails de la défense, disait 
comment les moines, ayant revêtu, par-dessus leurs robes, des cuirasses, 
promenaient les icônes autour des murailles, et prenaient part aux 
opérations militaires. Il racontait comment, le 12 octobre, les Polonais, 
au lieu de se préparer à l'assaut par la prière et le repentir, avaient 
bruyamment festiné, puis, s'étant rués sur le monastère parmi les 
clameurs et la musique, avaient été repoussés par les salves des canons. 
Il voyait dans ces hauts faits d'hommes "simples, humbles par le rang, 
mais élevés par l'âme, " un spectacle qui le consolait de la corruption 
de l'époque, et le gage du salut de l'Etat. C'est avec les mêmes yeux 
que Tolstoï avait lu ces pages, c'est la même leçon qu'il voulait 
dégager en les transposant en vers. S'il décrit complaisamment l'orgie 
pittoresque, la nuit, au camp ennemi, les joyeuses mazourkas " autour 
du feu clair, " les tintements des éperons et des cymbales, le son des 
tambourins tsiganes, les chocs des verres et les exclamations de 
l'ivresse, il marque bien le caractère " injuste " de l'invasion " mer- 
cenaire ". Il met en regard la foi enflammée des moines qui, aux 
murailles du couvent " à peine visible dans les pins et les chênes, " 
veillent dans la nuit glacée, armés de glaives ébréchés, les uns en 
surplis, les autres en cuirasse, ceux-ci coiffés du casque, ceux-là de la 
calotte ; ils tiennent tour à tour " en leur main terrible ", la croix 
ou la hache ; leur patience de fer étonne les ennemis, que plus d'une 
fois, les yeux étincelants, ils ont " précipités dans les fossés ". 

C'est aussi le courage qui est célébré dans Le prince Mikhaïlo Repnine. 
Le tsar Ivan festine avec ses " opritchniks ". Pour s'égayer, il ordonne 

chacun de se masquer et il montre l'exemple. Le vieux boïar 
Mikhaïlo Repnine, indigné, reproche au tsar " d'oublier Dieu " et 

1 Histoire. Tome XII, ch. 2. 

27 



434 L œuvre 

d'abaisser sa propre majesté. Ivan lui enjoint, sous peine de mort, de 
mettre le masque : 

Ici se dressa, levant son gobelet, Repnine, le prince véridique : 

u Périsse l'opritchnina ! " dit-il en se signant, 

" Vive à jamais notre tsar orthodoxe ! 

" Qu'il gouverne les hommes comme il les gouvernait jadis, 

" Qu'il méprise à l'égal de la trahison la voix de l'impudente flatterie, 

" Mais je ne mettrai point de masque, fût-ce devant ma dernière heure ! " 

Il dit, et foula aux pieds le masque ; 

De ses mains tomba à terre le gobelet sonore... 

" Meurs donc, audacieux ! " s'écria le tsar furieux — 

Et Repnine, le prince véridique, tomba transpercé par le bâton ferré... 

Ce meurtre direct est une invention justifiée par le dicton : " On 
ne prête qu'aux riches ". Karamzine l rapporte que le tsar chassa le 
boïar et le fit tuer, au bout de quelques jours, dans une église où le 
vieillard était en prières ; c'est cette version que Tolstoï lui-même 
donne dans Le prince Serebriany. 2 Qu'importe cette variante, qu'im- 
porte même si le repentir du tsar, décrit par le poète, correspond à la 
réalité ou non ? Le meurtre et le repentir sont vrais psychologique- 
ment, cela suffit ; ils ont été réunis pour donner un tableau complet 
dans un cadre exigu. Surtout Tolstoï a voulu exalter un homme 
"véridique", de la lignée des Morozov et des Serebriany, " brillantes 
étoiles sur le ciel désolé de la vie russe. " 3 

Pareillement Vasili Chibanov incarne la fidélité poussée jusqu'au 
martyre. Le poème reproduit dans sa substance le récit de Karamzine ; 4 
il développe les indications discrètes de l'histoire, ajoute quelques 
détails pittoresques et resserre en quinze vers la lettre de Kourbski, 
dont il garde les expressions caractéristiques. Le prince Kourbski, 
fuyant la colère d'Ivan, gagne, grâce à son écuyer Chibanov qui lui 
donne son cheval, la frontière ennemie ; là il savoure la vengeance 
d'écrire au tsar une épître pleine de reproches amers. Chibanov s'offre 
à la remettre " en mains tsariennes ", même au prix des tortures. 

1 Histoire. Tome IX, ch. i. 

2 Ch. VI. 

3 Le prince Serebriany, Epilogue. 

4 Histoire. Tome IX, ch. 2. 






L INSPIRATION HISTORIQUE ET POPULAIRE 435 

A Moscou, au moment où Ivan, après avoir carillonné en habit de 
pénitent avec ses opritchniks, quitte l'église, appuyé sur son bâton 
ferré, arrive le messager ; il écarte la foule : 

Il tient le message au-dessus de son bonnet, 

Et promptement il saute à bas de son cheval, 

Vers le tsar Ivan il s'avance à pied 

Et lui dit sans pâlir : 

" Du prince André Kourbski ! " 

Les yeux du tsar se sont aussitôt enflammés : 

" Pour moi ? de la part de ce malfaisant coquin ? 

Allons lisez, lisez-moi tout haut, secrétaires, 

Le message de point en point ! " 

— Donne ici la lettre, audacieux messager ! 

Et il enfonce dans le pied de Chibanov 

Le bout aigu de son bâton, 

S'appuie sur sa béquille et écoute. 

La lettre est lue. 

Chibanov se taisait ; de son pied transpercé 
Le sang coulait en flot vermeil : 
Et le tsar regardait, d'un œil inquisiteur, 
L'œil tranquille du serviteur. 



Et le tsar dit ces mots : " Ton boïar a raison, 
Et je n'ai plus aucun agrément dans la vie ! 
J'ai piétiné le sang des bons et des puissants, 
Je suis un chien indigne et puant ! Messager, 
Tu n'es pas un serf, mais un camarade, un ami ; 
Kourbski a beaucoup de fidèles serviteurs 
Apparemment, pour te livrer à si vil prix ! 
Suis donc Maliouta dans la chambre de torture ! " 

Les bourreaux travaillent à arracher au messager des aveux sur les 
partisans de Kourbski ; mais au tsar qui les interroge ils doivent 
deux fois répondre : 

" Tsar, sa parole demeure la même, 
Il glorifie son maître ! " 

Et voici la prière suprême de la victime : 



436 l'œuvre 

" O prince, qui pus me livrer 

Pour le bref mais suave plaisir de l'insulte, 1 

O prince, je prie Dieu qu'il te pardonne 

Ta trahison envers la patrie. 

Entends-moi, ô mon Dieu, à mon heure dernière, 

Ma langue s'engourdit et mon regard s'éteint, 

Mais l'amour et le pardon sont là dans mon cœur — 

Fais-moi grâce de mes péchés ! 

Entends-moi, ô mon Dieu, à mon heure dernière, 

Et pardonne à mon maître ! 

Ma langue s'engourdit et mon regard s'éteint, 

Mais ma parole demeure la même : 

Je te prie, ô mon Dieu, pour notre tsar terrible, 

Pour la sainte et grande Russie, 

Et fermement j'attends la mort, la bienvenue ! " 

C'est ainsi que mourut Chibanov l'écuyer. 

Ce morceau, quoique célèbre, a été sévèrement jugé : V. Markov 
et d'autres ne voient dans le geste immortalisé qu'un " dévouement 
de chien " 2 ; Sokolov 8 traite de " mauvais citoyen " le serviteur 
qui a suivi et aidé son maître, traître à la patrie. Or, si c'est bien un 
dévouement de chien que celui d'un Ipate, qui pleure de gratitude 
au souvenir des caprices cruels d'un maître dont il a été la victime, 4 
la conduite de Chibanov est d'un autre ordre. L'écuyer, conscient de 
la faute de Kourbski, la blâme en son âme de patriote ; mais publique- 
ment il n'a que des paroles de louange pour son seigneur, parce qu'il 
ne veut pas lui-même être traître au serment de fidélité qu'il lui a 
juré. C'est là un cas de conscience que beaucoup résoudraient diffé- 
remment ; Tolstoï, avec sa religion de la parole d'honneur et du 
serment, ne pouvait hésiter à voir dans ce sacrifice le signe non d'une 
aveugle soumission, mais d'une haute noblesse. L'homme qui, dans 

1 Cf. Karamzine : " Jusqu'ici nous ne pouvons blâmer l'exilé que du sarcasme 
de ses plaintes et du sacrifice d'un bon et zélé serviteur fait au plaisir de la 
vengeance... " 

2 V. Markov. Na <vstrêtchou, p. 269. Cf. aussi No-voe Vremia, 1876, n° 128 : 
Literatoumva Otcherki. 

3 Illiouz,ii poetitcheskago /-vortc/iest-va, p. 132. 

4 Nekrasov. A qui il fait bon nji^vre en Russie. Toslêdych, II. 



L INSPIRATION HISTORIQUE ET POPULAIRE 437 

la torture, prie pour ses deux bourreaux, le tsar et son maître, est 
heureux d'expier sa participation forcée à la trahison envers le pays, 
et il attend fermement la mort, " la bienvenue. " l 

Que cette interprétation soit plus poétique qu'exacte, cela est 
possible ; il est même probable que le réel Chibanov ne fut qu'un 
esclave fanatiquement dévoué ; mais, prêtant à un humble serf du 
XVI e siècle ces qualités d'abnégation clairvoyante, Tolstoï proclamait 
sa foi dans le caractère russe, et laissait une image et une leçon 
impérissables. 

La force physique et la bravoure guerrière sont aussi des attributs 
que Tolstoï chante volontiers, qu'il les découvre chez les Normands 
ou les Slaves, dans Hakon, 2 Roman de Galicie, 3 Borivoï 4 ou 
Vladimir. Il aime surtout que ces " bras puissants " soient au service 
de volontés têtues et de caractères que la calme conscience de leur 
force rend facilement goguenards. C'est sous ces traits qu'il peint le 
rude géant Vladimir, en atténuant considérablement la cruauté et 
l'esprit de ruse que Karamzine mettait en relief. 

Ailleurs le cadre de la byline lui sert, comme dans Zmêï Tougarïne 5 
ou Potok-Bogatyr 6 , à exprimer son aversion pour les tyrannies tatare 
et moscovite, opposées à son idéal politique. Mais alors même qu'il 
n'expose pas explicitement ses idées, il compte que l'atmosphère 
de la poésie les suggérera. " Mon but, dit-il à propos des Trois 
Carnages, a été de donner seulement le coloris de cette époque, 
et surtout d'exprimer notre communauté avec le reste de l'Europe 
en ce temps, en dépit des " russopètes ", 7 qui choisissent la plus vile 
de nos périodes, la période moscovite, pour représenter l'esprit et 
l'élément russes. " 8 Aussi ne puise-t-il pas indifféremment aux 

1 Or c'est justement cette fin qui fait la beauté du geste de Chibanov. Sokolov 
la déclare contradictoire, et il eût voulu que le volume s'arrêtât à la strophe qui 
montre le tsar scrutant le regard du messager, dont il a transpercé le pied. 

2 Voir pp. 28 1-282. 

3 Voir pp. 284-285. Le morceau est une paraphrase poétique du récit de 
Karamzine {Histoire. Tome III, ch. 3.) 

4 Voir pp. 279-280. 

5 Voir pp. 258-259. 

6 Voir pp. 296-299. 

7 Terme péjoratif appliqué aux nationalistes bornés. 
s Lettre à Stasioulevitch, 10 mars 1869. 



43 8 l'œuvre 

recueils de chansons populaires : il ne voit dans celui de Rybnikov 
que des bylines de la dernière époque moscovite, sentant " le laquais 
et le bazar " ; il s'indigne d'y trouver des bogatyrs " qui rampent et 
se terrent ", des princes novgorodiens qui menacent Vasili Bouslaev 
de lui trancher la tête ; ce n'est que dans les bylines kiéviennes et 
novgorodiennes qu'il reconnaît les traits originaux du peuple slave 
" occidental et non asiatique. " l 

La légende à^Ilia Mouromets lui est une occasion de dire allégori- 
quement son dégoût de la vie de cour et sa soif de liberté. Comment 
douter de la double personnalité du " vieux " bogatyr qui, sous le 
prétexte d'un manque d'égards du prince Vladimir Beau-soleil, tourne 
le dos à Kiev et chevauche vers la steppe, sur son bon cheval tigré ? 

En cuirasse, en simple équipage, 
Mâchant un bout de pain, 
Sous le midi brûlant chevauche 
Le vieil Ilia, par la pinède, 

Par la pinède chevauche au seul bruit 
D'un cliquetis de cuirasse ; 
Son preux coursier foule 
La luxuriante fougère. 

Et Ilia gronde, courroucé : 
" Eh bien ! Vladimir, eh bien ! 
Voyons, sans ton Ilia 
Comment tu t'en tireras ! 

Ta cour ne m'éblouit pas, prince, 
Je n'ai cure des festins, 
Je ne suis pas homme délicat, 
Pourvu que j'aie un bout de pain ! 

Mais passant la coupe à la ronde, 
Tu as omis mon tour, 
Allons, marche, mon tigré ! 
Et emporte Ilia ! 

Sans moi il en est assez d'autres ; 
Eux assis, la table est pleine, 

1 Cf. lettre à Stasioulevitch, 26 décembre 1869. 



L INSPIRATION HISTORIQUE ET POPULAIRE 439 

Mais ils sont fort friands, ils aiment 
Le sexe féminin. 

Tous tes preux-là, allons ! 
C'est de la jeunesse — 
Or çà voyons,, sans le vieil Ilia 
Comment tu t'en tireras ! 

Et en ceci je vaux plus qu'eux : 
Aux femmes je ne pense plus, 
Mais quand de la massue je cogne, 
Je ne suis point encore faible ! 

Pour la cour d'un prince, à vrai dire, 
Je ne suis pas ce qu'il faut, 
Et sans cela même, il est temps 
De courir à nouveau le monde. 

Riches entrées, dalles de marbre 
Me sont insupportables ; 
Et l'encens de Tsargrad 
Me fait mal à la tête. 

On étouffe à Kiev, comme en un coffre, 
Le sang ne fait que s'y aigrir. 
A notre steppe souveraine 
Je reviens porter mon salut. 

A nouveau, moi le vieux, je m'en vais 

Goûter ma liberté — 

Va, va, marche, mon tigré, 

Et emporte Ilia ! " 

Et le vieux au rude visage 
Redevint rayonnant, 
Il lui plaît de respirer 
L'air salubre ; 

Et de la liberté sauvage 
Il sent sur lui le large souffle ; 
Les odeurs de résine et de fraise 
Embaument la pinède obscure. 



44-0 L ŒUVRE 

Parfois la seule tentation du coloris éclatant, des attitudes à effet 
et des scènes à contrastes violents séduit son goût romantique. 
Alors il décrit, en reprenant presque mot pour mot un passage de 
Karamzine, 1 Ivan le Terrible faisant appeler le boïar soupçonné 
d'aspirer à la couronne, le revêtant des ornements et insignes 
impériaux, l'asseyant sur son trône, se prosternant devant lui avec 
des paroles simulées d'hommage, puis bondissant furieux pour lui 
enfoncer " d'une main avide " son couteau au cœur ; et c'est le 
tableau déjà vu dans Le prince Serebriany : 2 le tsar penché, un pied 
sur le cadavre, et fixant les yeux du mort, un rictus aux lèvres. 3 
Se transportant au XI e siècle, il oppose aux batailles sanglantes 
entre princes varègues, norvégiens et saxons, les lamentations des 
princesses établies en Russie et alliées aux uns et aux autres comme 
épouses, filles ou belles-sœurs. 4 Pour concentrer l'impression, il fait 
violence à l'histoire ; il avance d'une douzaine d'années la mort du 
prince Iziaslav, 5 afin de la rendre contemporaine des batailles d'York 
et de Hastings ; mais l'anachronisme n'altère pas le sens